du lieu, 4 | Bergounioux lieu public

avez-vous déjà visité le conservatoire municipal de musique de Brives en Corrèze ?



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• quelques livres de Pierre Bergounioux, proches de l’exercice, dont La mort de Brune

 

du lieu, 4, Bergounioux lieu public


Ce qu’on porte en nous-mêmes de lieux bâtis pour un rituel précis, mais un de nos rituels laïcs, d’apprentissage, de transition. Ces fonctions que doit assumer la ville pour être communauté.

Et, dans l’immense malle aux trésors de nos émotions, ce que nous portons des premiers lieux de spectacles, les salles des fêtes, les théâtres bancals, les baraques de foire chères à Tadeusz Kantor, les salles de cinéma à l’adolescence, ou les grandes et nobles planches qu’on ne foulera qu’une seule fois. Mais ce n’est pas de cela qu’on va parler, du film, de la pièce, de la danse, de la compèt de natation ou de judo : uniquement du sas qu’est ce lieu, entre la scène où s’accomplit le rituel, face public ou sans public, et la suite de transitions qui marquent la rupture avec la ville en général, le monde privé et celui-ci, que seul ses usagers définissent.

À nouveau, à vous de choisir si vous préférez vous ancrer dans les souvenirs d’enfance, même les plus diffus et les plus lacunaires, ou bien si vous souhaitez travailler la même notion, celle qu’on va développer ci-dessous, dans l’immédiat présent, ou bien dans telle zone temporelle, à telle époque de votre vie, où un lieu précis s’imposerait pour répondre à la proposition qu’on s’en va explorer de suite...

L’idée de départ, de mon côté, n’est pas partie du livre de Pierre Bergounioux, La mort de Brune, mais au contraire il en a été le point d’arrivée.

Le point de départ, c’est l’idée de lieu intermédiaire. L’écriture narrative représente, le livre est le lieu de cette représentation, y compris par le temps qui va nous lier à lui, alors le souhait de travailler sur des espaces de représentation – traiter en tant que lieu ce que les villes (des plus grandes aux plus petites) installent en elles-mêmes pour représenter.

Alors bien sûr l’univers lié aux pratiques théâtrales, les toutes petites salles de cinéma, les centres culturels et autres salles de danse.

Et de quoi ces lieux sont-ils dépositaires de notre propre autobiographie, non pas pour ce qui s’y est passé, la représentation donnée, le rituel effectué, mais dans ces lieux intermédiaires (comme l’allemand a le mot Zwischenraum) que sont loges, couloirs, vestiaires, halls, portails, marches, loges, escaliers, qui s’imprègnent en nous-mêmes pour la tension émotionnelle que nous portions, juste avant, en arrivant, en traversant.

Lieux pourtant qui restent fonctionnels, à distance, n’appartiennent pas à un en particulier.

Alors la notion d’espace public prend le dessus. Les rituels qui fondent ces lieux, ou les détournent, ou les réaménagent, sont des rituels dont le caractère social fait lien avec notre autobiographie autant, voire plus, que le caractère artistique de ces rituels (et leur absoluité même dans la plus humble pratique amateur).

Alors cette même définition de lieu public s’étend aux pratiques sportives. Les vestiaires, les parkings, placards, couloirs de piscines ou de patinoires ou de gymnase. Elle s’étend aussi aux lieux administratif, on a tous attendu dans le service carte-grise d’une préfecture, dans les halls à tickets de la CAF ou de la sécu.

Dans tous les cas, ce qui m’a fait relire autrement Bergounioux, c’est ça : travailler sur ces lieux ouverts aux publics, mais structurés jusqu’à l’architecture, le mobilier, mais aussi les déplacements, les attentes, par leur fonction rituelle.

Vous savez déjà peut-être qu’une des signatures formelles de Bergounioux c’est le retour dans chacun de ses livres d’une suite limitée d’éléments structurants, associés au réel source. Ainsi, le conservatoire de musique où il suit des cours forcés de piano et solfège est dans l’aile symétrique de la bibliothèque municipale où le hasard le fera tomber sur un livre de Faulkner. On retrouvera donc et le conservatoire et la bibliothèque aussi bien dans L’arbre sur la rivière que C’était nous ou son essai sur Faulkner, comme dans d’autres livres encore. La nouveauté, avec La mort de Brune (Brune est un maréchal napoléonien originaire de la ville, le musée local s’honore d’un tableau en pied représentant sa mort), c’est qu’ici les lieux deviennent eux-mêmes le sujet autonome et suffisant du livre – jusqu’à la station-service sur toute bitumée qui clôt l’ouvrage. Mais on traversera l’entrepôt du boucher, dont le fils est compagnon de jeu du narrateur, ou – extraordinaire – la boutique du photographe.

Qu’on se souvienne aussi (et c’est un livre fétiche de Bergounioux, qui a été le premier à en indiquer la nouveauté formelle, le rôle du montage) de l’école ou de la forge dans le Grand Meaulnes.

Aujourd’hui, je ne donnerai pas d’indication concernant la syntaxe. Mais j’insisterai sur forme et contenu : l’extrait que vous trouverez dans les fiches, début du chapitre 2, j’aimerais que vous le preniez très au sérieux. Le cours de solfège lui-même, ou de piano, Bergounioux y vient ensuite. Ici, on a juste le trajet pour passer de la rue (fin de l’espace public indifférencié, un portail, une cour, une porte sont déjà des signes de la fonction symbolique associée au lieu) à la salle du cours de solfège ou de piano. Entre les deux, une cour, des marches, un couloir, une salle vide.

Dans l’extrait avec ce début du chapitre 2, ayez une attention particulière à comment Bergounioux se sert du je, mais le quitte chaque fois que possible pour un on indéfini, et que c’est cette utilisation du pronom indéfini qui permet à la syntaxe de s’effacer pour que le lieu advienne.

Il me semble qu’on pourrait choisir ça pour contrainte commune, et permettre ce qui est la magie de notre rencontre ici : un socle commun d’où part le même imaginaire depuis une suite multiple de points. La contrainte : se passer radicalement du je. Cela peut être par une énonciation directe où le lieu est sujet de lui-même :

Les combles avaient été reconquis à une date récente sur l’oublie. La hauteur du toit à quatre pans était telle qu’il comportait lui-même deux étages. Le premier avait été réannexé pour loger l’école de musique, l’autre, faute d’élévation, laissé en l’état. Quelques marches y menaient mais une barrière de bois empêchait de s’aventurer sur le plancher.

Ou bien justement l’appel à ce on indéfini :

On attendait sur des bancs de bois, dans l’entrée. Deux corridors en partaient. Celui de gauche s’enfonçait, après une chicane, au nombre de trois. L’une, au centre, servait aux leçons de piano, les deux autres aux cours de solfège.

Ou bien, pour cette bascule permanente du je au on, et à la dispersion de tout pronom :

La nuit était tombée lorsque, vers cinq heures, je passais le guichet. On n’y voyait à peu près rien. Une ampoule vingt-cinq watts pendait à un fil dans la galerie qui menait du guichet à l’entrée du bâtiment, au linteau orné de bucranes. La cour était noyée d’ombre, infranchissable. Les feux des voitures qui passaient sur le boulevard, à l’extrémitié opposée, semblaient appartenir à un autre univers.

Pour ma part, dans Autobiographie des objets il y a, concernant l’enfance à Saint-Michel en l’Herm, un des chapitres sur la vieille salle des fêtes, où on donnait les spectacles d’école, et où s’arrêtait parfois un camion pour la projection de films. Pour Civray, âge collège, j’ai écrit sur le tout petit cinéma Le Paris, dont l’issue de secours donnait dans notre garage. Là aussi une salle des fêtes. Dans l’âge adulte, passé pas mal d’heures en chauffeur du mercredi à faire station dans des vestiaires de danse, judo, piscines.

Ce qui est important : le texte s’arrête avant que le rituel commence. C’est un texte de coulisses. Un texte sur le sas que représente chacun de ces lieux, et le très bref chemin, avec ses stations, qu’on accomplit dans l’intérieur de ce sas.

Remarquez la maestria avec laquelle le Bergou produit une occurrence spécifique, l’incendie chez le concierge, et – sans s’éloigner de la rigueur d’une énonciation du lieu et des choses – passe de la contrebasse à l’étrange histoire de ce jeune type qui se fera tuer à New York, où Bergounioux n’est jamais allé.

Finir par une petite proposition astuce : et si vous preniez le temps, avant d’écrire le « vrai » texte, de dresser la liste des 4 ou 5 lieux qui pour vous seraient associés – autobiographiquement – à la possibilité de construire un tel exercice ? S’agit-il d’une simple liste, ou chaque fois du détail le plus marquant associable, en une ligne et demie, à ce lieu ? Et cette liste avec ces 5 détails marquants, ne peut-elle figurer en intro ou avant-dire au « vrai » texte ? Et en imaginant que vous la prolongiez jusqu’à l’exhaustivité, quel étrange texte cela ferait, qui bien sûr deviendrait ce « vrai texte » !

À vous maintenant.

FB

Et un remerciement à vous tou.te.s pour ces dizaines et dizaines de contributions qui font des trois propositions précédentes un vrai monde. Je crois qu’il nous faut dès à présent réfléchir à l’idée d’un livre qui rassemblera ce parcours, en se disant qu’avec l’expérience de cet été sûr on le fera mieux et avec plus de précision.

 

 

l’ensemble des contributions reçues


L’horloge tapote discrètement ses minutes sur le mur – patiente et polie, noire et blanche, à l’exception du rouge vif de l’aiguille saccadée des secondes et de la marque en majuscules : MONDAINE. Ses sœurs se trouvent dans les gares et les aéroports, elle dans un hall d’hôpital, toutes mariées à l’attente et au départ.

Des baies vitrées de chaque côté donnent sur un jardin dans la ville qui reflète la ville, quadrillé d’allées, de buis et de pensées, labyrinthe qui se délabre et se reconstruit inlassablement dans ses failles. Y avance une mère soucieuse, incertaine que sa fille tente de faire sourire.

Elles viennent pour la première fois et choisissent la place qu’elles occuperont semaine après semaine pendant des années, à l’écart, face à l’horloge, protégées par le piano droit. Entre les rangées de chaises, dans des caisses et sur les tables basses, s’entassent et dégringolent peluches, poupées, légos, kaplas, albums, bandes dessinées, magazines et roule jusqu’à leurs pieds un ballon mappemonde.

La petite fille ne touche à rien, ni ne se mêle aux enfants. Elle regarde dans le vide, ce qui rend la mère plus soucieuse, incertaine. Pour la soulager, d’autres viendront la remplacer, le grand-père distrait, le père charmeur, le frère d’un an plus âgé – et ce sera, pour une journée, l’aventure d’être des enfants abandonnées, Hansel et Gretel, Petit Poucet et Poucelina, Boucle d’or et son ours.

L’horloge aime cette petite parce qu’elle sait attendre. C’est une rêveuse. Elle n’a besoin de rien. Plus tard elle viendra seule et amènera des livres, des cahiers, des polycopiés, plus tard encore un portable, une tablette, un téléphone, mais ne les touchera pas davantage. Elle regardera dans le vide et vivra une vie en une minute, une seconde en trois heures. Son immobilité attire l’attention, une infirmière la prend pour une poupée et sursaute en la voyant se tourner vers sa mère et parler.

Adulte, elle ne se souviendra pas de ce lieu, vu et revu jusqu’à l’aveuglement. Aucun objet, aucun visage. Seuls quelques signes japonais enseignés par une autre enfant malade, le goût étrange de l’eau au robinet, l’odeur de javel du carrelage où la serpillère s’écrase comme se répand le poulpe. Elle pousse très loin l’art de l’absence.

La terreur l’empêche de s’incarner dans cet endroit, la peur panique des chambres sombres ou surilluminées où on la déshabille, l’endort, l’ouvre, qu’elle exprime à sa manière d’enfant sage : par un silence de neige qui fond en effleurant la mer. L’horloge la regarde s’amenuiser puis disparaître au bout du couloir, dans la pièce où luisent les écrans et le matériel en acier, et sait qu’elle entre d’un même pas dans son royaume intérieur, inaccessible.
Rêve-t-elle de l’attente en attendant ? De sa première attente, réfugiée dans le ventre de sa mère assise dans une salle semblable ? De sa dernière attente, isolée et exposée sur lit à roulettes glacé dans un sous-sol anonyme, depuis longtemps désertée par sa mère et par son âme même ? Rêvait-elle déjà et rêvera-t-elle encore dans ces attentes extrêmes ?

Longtemps l’horloge ne la voit plus. Elle a passé l’âge pour cet hôpital. Un jour pourtant, elle s’avance dans l’allée du jardin citadin, tenant une enfant par la main, ouvre la porte où s’affiche un spectacle de Guignol, vient s’asseoir à la place d’autrefois ; et comme autrefois la fille sert de pansement à la mère déchirée. Celle-ci porte au poignet une montre MONDAINE au mince bracelet rouge, fille d’une horloge mariée à l’attente et au départ. Pour la première fois, elle lève les yeux vers celle accrochée au mur, entre les baies vitrées et la fixe d’un regard dur, sans rêve. Les aiguilles s’arrêtent, le verre se fêle.

JOSÉPHINE LANESEM*


L’internat pour filles, au nom comme une promesse, L’Oasis, était en plein centre ville, à côté de la mairie. C’est là où se rendaient, pour déjeuner, les demi-pensionnaires des collèges et lycées privés de la ville. Les cohortes de filles traversaient la ville pour arriver rue de l’Etang. Derrière la double porte en bois, qui ressemblait à une gaufre géante, le petit hall d’entrée avait été refait à neuf, entièrement vitré, sol carrelé blanc ; sur la droite il y avait le bureau d’accueil, vitré lui aussi, ça faisait moderne ; s’y trouvait assise Soeur Loyola, voile gris, un sourire comme une grimace, lunettes rondes à monture noire, triple foyer, toujours en train de tricoter un lapin en laine. Elle fermait les yeux pour écouter, en souriant davantage, quand on s’adressait à elle et elle posait alors doucement son lapin sur ses genoux. Deux ou trois pas plus tard, une porte vitrée donnait sur la grande cour intérieure, grand rectangle de gazon impeccable entouré d’allées gravillonnées. Tout autour , un quadrilatère de bâtiments, une allure de faux cloitre.

Face à l’entrée, se tenait la plus grande des bâtisses ; deux étages, deux rangées de sept fenêtres à meneaux, croisillons de bois blanc, six au rez de chaussée. La façade est en briques jusqu’au premier étage puis en ardoises sur la rangée de fenêtres des combles. A gauche un bâtiment bas, de plain pied, indépendant des autres, à colombages, abritait la chapelle, une salle de repos, et des pièces privées, en enfilades, interdites d’accès, mystérieuses.
Après une pause dans la cour, au son de la clochette, on entrait dans le plus grand des bâtiments. Dans le hall d’entrée, se trouvait l’escalier en bois foncé menant aux chambres, une table ou était déposé, par chacune, sa vaisselle sale et aussi une grande poubelle pour les déchets (les pensionnaires disaient qu’une des soeurs y récupérait les tranches de roti intactes). L’entrée desservait à gauche le premier réfectoire et à droite la salle de jeux. La salle de jeux : des tables rondes où on jouait au tarot, un tourne disque, un seul 33T, Still loving you des Scorpions. Émois en contemplant, d’un regard oblique, la pochette.

A droite, un bâtiment d’un étage, façade en ardoises en haut puis en colombages ; tout du long, une galerie couverte et dallée et, le long du mur crème, dans la galerie, plusieurs bancs de monastères, étroits. Dans ce bâtiment contigu et perpendiculaire au bâtiment principal, il y avait le deuxième réfectoire pour les filles plus âgées et puis la cuisine, assourdissante, bruits permanent de casseroles qui s’entrechoquent, d’assiettes qu’on empile. Par les fenêtres côté rue, une fumée blanche s’échappait d’un tubage métallique, par petites bouffées toussottantes.

Ça sentait la javel, le hachis parmentier, les toiles cirées crasseuses et collantes, les éponges trop vieilles, la transpiration. Par temps de pluie, les marches en bois étaient trempées et les carrelages mouchetés du rez de chaussée étaient glissants et sales. Il faisait toujours chaud et humide, les vitres étaient couvertes de buée.

Soeur Violaine, la soeur principale, avait un oeil fermé, l’autre triste. Elle enlevait les cigarettes des bouches et des mains des filles cachées dans les coins. Elle prenait une petite cuillère qu’elle frappait contre un verre, pour faire ses annonces, pendant le repas. Dans les verres Duralex, chaque jour, un âge différent. Rigoler en annonçant le chiffre à la tablée. Tous ces âges impossibles.

ÉMILIE B.


Un quai de gare par tous les temps, de septembre à juin, sauf pendant les vacances, trois ans durant, chaque lundi de l’année – où mon père me déposait tôt dans le jour à peine levé (après vingt-cinq minutes de trajet en voiture sur les petites routes de campagne avalées à cent trente kilomètres à l’heure à une époque où l’on ne connaissait pas les limitations de vitesse) après une nuit sans sommeil pour moi comme pour lui que je croisais dans le grand matin attablé dans la cuisine devant des pages de notes et de chiffres. Un quai de gare sombre l’hiver à six heures, où les pieds battent la semelle sur le bitume gris, où les rares silhouettes encapuchonnées, emmitouflées dans leurs écharpes prennent des allures inquiétantes à peine font-elles mine de se diriger vers vous, dans ce décor de béton hostile où vous semble-t-il personne ne lèvera le petit doigt pour vous sauver d’un drame. Étrangement la fumée d’une cigarette humée à distance réconfortait mon attente, du tabac brun à l’odeur familière, de la gauloise bleue, compagne de vie malgré nous. Un quai de gare éclairé par la vie qui se déroulait à l’intérieur du bâtiment, de lumières jaunes, de néons crus, de guichets s’ouvrant sur des employés économes de mots, au regard hagard, habité encore par les rêves de la nuit, le quai où furtivement mon père glissait dans ma main un billet de cinquante francs, sans un mot, avant de repartir vers son lieu de travail posté. Et là, égarée sur le quai ou à l’intérieur de la gare sous les néons violents qui fatiguaient les yeux, environnée des sons d’une journée débutante, avec les voix basses d’abord des voyageurs qui peu à peu traversaient l’espace du hall pour se planter devant les vitres - adultes en manteau, adolescents en blousons et en moufles (pourquoi seul le souvenir de l’hiver s’impose-t-il ?) - avec le froid glacial et les bouffées de mistral à l’ouverture des portes, derrière, devant ; le carrelage clair aux larges dalles, piétiné, sali les jours de pluie ou de neige ; avec le bourdonnement des voix qui enflait à l’annonce d’un train et au fur et à mesure que l’heure avançait, la semaine se hâtait vers moi, le hall se remplissait de monde, lieu d’allers et venues, de reconnaissances, de saluts, et l’on marchait côte à côte jusqu’au wagon où l’on s’installait le plus près de la vitre pour regarder défiler le paysage, se lever le jour définitivement sur la campagne puis les villes alentour jusqu’à notre terminus. Entre-temps peu de mots échangés, le silence du sommeil enveloppant le wagon de ce train omnibus, s’ouvraient les regards à chaque ouverture de porte pour se refermer aussitôt sur des paysages intérieurs, le mien entre des paupières lourdes tentant de s’ancrer quelque part dans le défilement des arbres, des poteaux, des champs, des maisons, des routes, des noms de gares traversées, lieu et temps du vide à soi, où ne rien penser, attente d’une semaine à vivre dans la promiscuité, les repas pris en commun, les prières collectives, les vexations pour un bouton manquant sur une blouse beige, l’internat honni, qui m’éloignait d’une vie familiale inconnue, inexistante, moi qui n’avais de souvenirs que de dortoirs, de sorties en rang par deux, de pommes jaunes au dessert. Le dernier sas avant le rituel de la rentrée chaque semaine, c’était cette porte en métal forgé qui donnait sur la rue de la Cécile, à emprunter seule, laissant aller devant ou derrière soi les compagnes croisées depuis la gare, jetant un œil sur les hauts arbres du square et les magnolias qui symbolisaient pour moi - avec leurs larges fleurs éphémères mais renouvelées chaque saison – la possibilité d’une vie pleinement épanouie entre ces murs prisons de nos âmes et doublement alors hors d’ici. Plus je passais la porte pourtant, plus l’inquiétude pesait et je ne savais plus s’il fallait ou non se hâter de quitter cet endroit ou s’y cloîtrer en mesurant sa chance.

MARLEN SAUVAGE*


Pour toujours un mercredi, le bâtiment disparaissait après. L’angoisse avait une tête de parking, si seulement la barrière ne s’élevait pas, on retournerait à la ville alors, et elle aurait un air de film, exceptionnelle, manège et glace à lécher. Mais. La voiture à ranger en épi, sous les feuilles. Seule avec maman ou seule avec papa selon les semaines, et c’était le lieu encore, qu’ici on devenait le bagage à la main, et dépêche-toi, dépêche-toi enfin. Je l’amène à la danse, on se retrouve après, te récupère au feu, et ces deux heures qui duraient la journée, leurs deux heures à eux où ils seraient seuls. Les marches à gravir, à mi hauteur tourner la tête, jalouse de la ville encore là qui nargue, et le conservatoire refermait ses bras : la porte à pousser de l’épaule, le guichet des bonjours, tamponner le jour, le cours, les petits 14h groupe A, tu connais c’est par là, ticket à la main, l’ascenseur impitoyable, face de mercredi, dieu fais-moi mourir, ou fais que ça s’écroule, mais la crise c’est à la maison, le matin, à serrer les dents, à dire que, à ratatiner les pointes, et casser un peu la chambre, et dans l’ascenseur le sourire déjà, c’est qu’on n’est pas toute seule, le petit sac baluchon qui pend au bras, pantalon collant à enfiler au vestiaire, cuisses qui touchent, volants qui grattent, la ville a ravalé maman, seule sous les petits porte-manteaux, ne rien oublier, et être contente, n’être pas grande mais faire tout comme, un mercredi par semaine, il n’y en a qu’un, heureusement. Détester Nice, être envieuse du monde entier et même des petits africains, faxe leur mon assiette et aussi mon tutu, adopte-les un à un, la route à prendre, tournant après tournant, les magasins à savoir par cœur et redouter, pizza à emporter, la maison du pantalon, de magnan à cimiez, le parking, la barrière, échange moi, j’irai à Ouagadoudou, à Ouagadoudou plutôt que là, être raciste un peu, et être danseuse étoile d’un jour semaine, dans la petite salle, dernier étage, même pas une baie vitrée, trois fenêtres pour faire comme, et voir encore, arabesque et entrechat, dépasser la tête des palmiers. Haïr les palmiers.

MILÈNE T.


On avait bu un verre au stand du conseil général et puis on avait marché dans les allées. Il n’avait pas plu cette année-là, on avait laissé les bottes à la maison. Les villes de la banlieue est alignaient leurs stands, calicots, bâches plastiques. Les musiques se mêlaient, les odeurs aussi, des chansons, des grappes d’amis, des espoirs, des rires, à manger et à boire. Montreuil, Bobigny, Pantin, Blanc-Mesnil, c’est au stand d’Aulnay-sous-Bois qu’ils s’étaient tous les quatre arrêtés.

On les voit, ils sont là, assis sur des chaises pliantes en plastique beige à une des nombreuses tables dressées sous la tente blanche, la pelouse au sol rappelle le dehors dans le dedans, le parc.

À Aulnay, comme tous les ans, c’est plateau de fruits de mer, un pour deux personnes. Nappes en papier, plateaux en aluminium, le tout jetable (quand ils seront partis, tout relief, assiettes, couverts, huîtres, langoustes, bigorneaux, crabes sera emballé dans la nappe, en boule de neige). Les amis se sont partagé un plateau, elle et lui un autre, et du vin aussi, du muscadet probablement.

Juste à côté, tout contre la membrane de plastique blanc, le manège. Pas les chevaux de bois, non, le manège, machine tonitruante et éblouissante, les cris de ceux qui s’y sont embarqués couverts par les décibels d’une musique assourdissante.

Ils sont assis l’un en face de l’autre, ils ne se connaissaient pas une heure auparavant. La nappe blanche en papier est balayée par les faisceaux colorés qui s’échappent du manège par quelque brèche dans les parois de la tente. Un phare, odeurs de marée, ils sont sur l’île. Leurs ventres sont noués, leurs mains tremblent un peu. Leurs mots se fraient parfois un passage entre deux pulsations sonores, leurs bouches ont acquis un fonctionnement autonome réglé sur les battements anarchiques de leurs cœurs, on n’entend rien de ce qu’ils se disent.

Les amis ont fini leur plateau, nettoyé, sucé, léché avec gourmandise chaque coquille, chaque parcelle de carapace. Elle et lui peinent à en venir à bout, la langouste ne passera pas !

Plus tard, ils marcheront à nouveau dans ces allées fraternelles. Le vin blanc les autorisera à tituber un peu, chaque balancement mettant leurs épaules en contact. Frôlements, étincelles, explosions. Humanité.

ISABELLE J.


1.

Ici la terre dure et sèche est parsemée des petits éclats coupants et blanchâtres des roches calcaires fissiles. Ce dont il se souvient — l’enfant — c’est de ce sentier filiforme — une ligne à la courbure légère et qui sillonne ce bord de plateau tourné vers l’horizon symétrique du causse loin en face. Une trace toujours décapée de pas pourtant bien rares, une éraflure pâle avec par endroit les taches - plus claires encore ou jaunies - de ces pierres plates et sonores, alignées comme un passage de gué qui se serait allongé dans le courant chétif du chemin rabougri, en équilibre fragile au sommet de cette manière de précipice. A cet âge-là il y court parfois derrière son frère aîné avec les frissons d’excitation et de rage qui accompagnent le passage risqué d’une épreuve et la frénésie d’une poursuite impuissante. En contre-bas une prairie concave étale sa cuvette d’herbes folles et déhanchées. Le gouffre qui s’y déverse est devant lui tout près, presque à lécher les orteils recroquevillés au bout des sandales ; il sent dans son dos la menace d’un muret rampant de pierres sèches — couronné de buis — (ce buis que l’on distribuait à Pâques pour les « Rameaux » — associé maintenant à l’odeur de messes cérémonieuses et profondes — leurs psalmodies de fumerolles âcres et de balancements d’encensoirs solennels – et étrangement au goupillon qui trace des croix invisibles en l’air au-dessus des cercueils, avant d’être repassé de main en main) - enchevêtré d’arbustes et de ronces serrées - où se faufilent des éclairs de lézards et – on l’a bien mis en garde — des vipères — qui vont s’y réchauffer. Mais comment se prémunir d’un danger accompagné d’autant d’indifférence ? On continue d’y passer sans plus… Quand on y pense on fabrique au mieux ou au pire de l’effarouchement pour soi en tapant fort des pieds ou en cognant du bâton contre les pierres.

Il voit là-bas depuis son câble de funambule, la barre horizontale du causse en face, étalé loin derrière les ravines de broussailles, le contrefort des prés secs et jaunis, parcourus de veines de pierrailles et ponctués de bosquets maigrelets de chênes frêles ; on lui pointe du doigt des clochers et quelques fermes trapues, des hameaux aux noms étranges et mystérieux sous le ciel écrasant du Lot au plein du jour. C’est un pays confus d’exil et d’arrachements méconnus, une errance de conte merveilleuse et maléfique, une étendue de mots et d’images sans véritable dedans ni dehors, une enfance de sept lieues, voilée et pourtant gigantesque sans rien vraiment qui expliquerait.

Le chemin naît d’un tout petit terre-plein à l’angle de la maison. À main gauche il plonge sans égards vers sa base, puis laissant rapidement la porte sombre de la cave sous sa pierre de voûte blanche et massive, il se dissout par enchantement dans les buissons et devant les planches à claire-voie du WC bancal posé quelques dizaines de mètres plus loin. À soulever le vieux couvercle de marmite en fonte ébréché, pour découvrir le trou de la banquette en bois surplombant la fosse creusée dans la terre, on active un tourbillon vrombissant de mouches aux reflets verts-bleu — affairées sur la boursouflure immonde et fascinante des étrons familiaux entremêlés dans une étreinte confuse et puante.

À droite le sentier minuscule suit le muret parallèle au plateau tout en face, derrière sa haie sauvage de buis de broussailles de ronces le petit jardin de la maison, peut-être un poulailler au grillage fin clouté sur des poteaux branlants de bois mais aujourd’hui je ne jurerai pas.

La maison de l’arrière-grand-mère (son tablier noir piqueté de pois blanc, son visage anguleux au regard malicieux, ses cheveux blancs, son large chapeau de paille cerclé d’un étroit ruban foncé, sa voix tremblotante et chantante) – on s’y repliait l’été après une nuit entière à transiter du 42 vers le 46 pas si proche – route toute secouée dans la 4 cv verte) et la mémoire du clan y retrouvait et arrosait des racines que l’enfant ignorait.

On la rejoignait chaque année, accroupie toute ramassée dans cette faille effondrée au sommet du plateau — occupée à couver l’ombre épaisse de ses murs. Le temps ne changeait semblait-il rien à l’affaire — elle attendait — tenait ferme son point de ralliement et tissait sa toile. De nos divers bouts de France on s’y rencontrait — croisait — l’arrivée des uns chevauchant les départs des autres, et depuis ce point d’origine du monde, on lançait les excursions dans les enclaves dites familiales, et pourtant lointaines, encore implantées dans les bourgs et villes des alentours. C’est l’oncle Maurice qui fut je crois le premier d’entre tous à acheter une télévision couleur — il était installé alors pas loin de Cahors où il vendait ses voitures, et Citroën le récompensait de voyages aux Seychelles ou à « l’île Maurice », une île rien qu’à lui, son meilleur vendeur !

Nous on débarquait de notre grisaille de greffe mal prise — mines et industrie — on venait de rien qui nous rattache profondément pour retourner dans cette campagne où nous restions entre nous, inconnus et déclassés pour les vacances scolaires.

Entre les lames disjointes de son parquet gris et rugueux, à travers ses trous et ses fentes, l’enfant écoute la maison pousser, depuis la cave, ses noirs soupirs ; il coince ses doigts à crocheter les souffles d’ombre qui y séjournent. Dans la chambre les lits parallèles attendent hauts trapus et bombés comme d’énormes scarabées. Il faut escalader leurs épaisseurs de matelas jusqu’aux draps rêches et rudes pour tomber de sommeil dans une odeur de poussière et de feu de bois — fin août la nuit rallumait parfois déjà quelques cheminées — sous la carapace distendue des édredons que bien souvent l’on ne tardait pas à repousser, pesants, sur les pieds.

Ce dont il se souvient l’enfant sans âge c’est de cette nuit d’été, une nuit d’étoiles innombrables que l’on compare souvent aux yeux brillants de bêtes dans la forêt, et à l’empyrée toujours, ces griffures multiples et désordonnées, les oriflammes évanescentes des étoiles filantes. Il entend — saisi mais ne sait par quoi — à ses côtés tout près un froissement bref d’habits, une robe relevée, le chuintement d’un jet puissant qui heurte et éclabousse le chemin. Il devine sa mère sauvagement accroupie et toute entourée d’ombre.

2.

De raconter : ça m’a frappé ça. Ce couloir tout d’un coup devenu très long et resserré entre ses murs, enfin c’est beaucoup dire parler de murs parce que de chaque côté bien sûr c’est dentelé de portes. Les chambres. Ça brille reptilien froid net et aseptisé. Une ligne pointillée de brèches et tout le long les plinthes à diverses hauteurs parce qu’on s’y déplace beaucoup, debout, assis, allongé, avec des fauteuils roulants des lits des chariots des pieds à perfusion, des fois seul, parfois accompagné, parfois avec des gens tout de blanc vêtu qui poussent, tirent, guident, parlent entre eux souvent, s’interpellent, mais ça c’est rien. Une petite communauté industrieuse isolée de la ville, boulevard des enfermés — affairés. On dirait pas. Quand tu viens toi tu penses : c’est désert, jamais personne, faut chercher « comme un malade ! » pour trouver quelqu’un, qui aide, qui soulage, qui réponde, qui dise, qui explique ! « on sait jamais où ils sont » ; tu dis ça toi en y fourrant tout ce que tu peux d’indignation mais tu sais aussi confusément sans trop vouloir l’admettre que tu te fais un rempart de rage contre… parce que faut bien aussi que ça aille quelque part. Ça dépend des heures également si tu veux, en tout cas ce jour-là j’en avais déjà bouffé des couloirs et des couloirs, dans plusieurs sens, et pris et repris des ascenseurs, appuyé sur les boutons d’appel au fond du hall d’entrée à gauche, petits triangles verts lumineux qui s’éclairent, pointant vers le haut ou vers le bas selon ce qui se passe derrière les deux portes métalliques coulissantes fermées. Sur la droite l’accueil, (avec le panneau accueil posé sur le faux bois du guichet, et la femme entre deux âges comme tout le monde, c’est gravé après dans le marbre, nos deux dates) et par là aussi le médiocre Relay rouge et blanc avec ses trois bouquins son rayon magazines ses bonbons et chocolats prêts à offrir pour ceux qui se trouvent soudain gênés d’arriver sans rien. Je m’en souviens c’est tout noir et tout gris ce hall, à l’époque une affiche affirme : « l’hôpital de F. est en travaux pour mieux vous servir », et ça aligne des chiffres en gras après des noms — conseil général — sais plus trop quoi d’autre — un dessin couleur de comment ça sera — toujours ça grouille – circule devant l’affiche, les gens entrent, sortent, parlent tout doucement – commentent leur visite, disent ce qu’ils ont vu, senti, ressenti, pensé, n’ont pas osé – empêtrés qu’on est à chercher des consolations et des explications et des solutions – à vouloir encore malgré tout que rien ne change – et comprenant par petits bouts que déjà on compose différemment, malgré ce qu’on aimerait parce qu’il faut bien commencer à s’habituer, même si tout en nous s’y refuse. Mais d’autres se taisent aussi.

Une fois depuis la fenêtre d’une chambre — c’était l’été — j’ai entendu que la presque mort ça donnait des droits ou alors ça te retourne du côté du sacré et c’est dangereux. Vue d’en haut mon regard portait sur la maison du directeur. C’est du pays minier que je te parle là, avec ses terrils ses chevalets de mine et sa sidérurgie d’accointance, (tout ça maintenant bien sûr c’est fini et bien fini, et c’est pas moins triste.) Je la vois de l’autre côté de la vitre, en contrebas, une demeure imposante, de grosses pierres bien ajustées avec des parements pour trancher – des fenêtres hautes aux croisillons blancs, bien rectangulaires et massives, et dessus chacune, les couronnes de briques ocres. Elle ressemble aux maisons des ingénieurs plantées dans les recoins, ou bien les hauteurs de la ville pour les plus importants, planquées au fond de ces petites rues perpendiculaires à la grande, au bout des allées bordées de platanes depuis les grilles en fer forgé et derrière des murs hérissés de piques. La grand’rue elle, c’est autre chose, une artère autrefois pavée, bouchée aujourd’hui de voitures et de bus, bordée d’immeubles chaussés de commerces. À droite à l’angle de la rue de l’hôpital, avant la place du Breuil (celle du grand marché) et sa grande sculpture métallique de sphère à facettes — les pompes funèbres générales, les petites plaques souvenirs et regrets éternels derrière la devanture (ont envoyé à ma mère une lettre bien automatique officielle et menaçante d’intérêts et de poursuites si… car manquaient après vérification du service comptabilité trois euros cinquante pour régler les funérailles de papa) ; le magasin de fleurs et ses pots sur le trottoir. La maison donc, ses grandes cheminées dressées haut au-dessus des tuiles vives, son petit jardin, est maintenant encerclée de parkings, de bandes de pelouse rachitiques, et de bâtiments oblongs blancs percés de fenêtres. L’hôpital a poussé autour d’elle comme une éruption de furoncles autour du bubon rougeâtre. Une voix d’enfant indigné s’élève depuis cette dermite.

– Vous avez pas le droit de prendre des fleurs, c’est la maison du directeur et c’est son jardin.

– Il a le droit s’il veut, il faut le laisser, il est très malade, il va mourir bientôt, alors il peut s’il veut.

La voix de la femme ne tremble pas. Elle affirme. Péremptoire. Plus peur de rien et le gosse du jardin de la maison du directeur dans la ville des anciens métallos et mineurs tous morts et enterrés depuis longtemps ne répond rien.

Mais cet autre jour j’avais fini par remonter le long couloir en pente douce, une ancienne passerelle aménagée et recouverte d’une coque blanche translucide, comme un cocon de chrysalide, pour passer d’un bâtiment à l’autre ; précisément du dernier étage de celui au pied de la butte – (celui de la femme entre deux âges à l’accueil au rez-de-chaussée) – au deuxième de son frère jumeau posé un peu au-dessus, comme ça tu traverses à l’abri, c’est pratique bien sûr pour les convois de lits et pour éviter la pluie mais ça te donne encore moins l’impression de pouvoir sortir et d’appartenir toujours un peu à la tribu des bien-portants dehors.

Je les ai vus quand je suis enfin arrivé depuis le palier, en progressant à travers le cocon puis devant les paupières closes des ascenseurs ; il y avait peut-être aussi quelque part dans ce boyau avant qu’il ne se spasme, un de ces chariots en métal rempli à ras bord de draps et d’alèses, une infirmière et son chariot à dossiers médicaux, posés dessus un classeur, des feuilles d’ordonnance, des radios. Il y avait peut-être penchée avec elle sur un dossier un médecin, de préférence une femme, élancée et grisonnante, le stéthoscope autour du cou, elles parlent doucement et courbent le dos sur les documents. Il y avait, éloignés de part et d’autre d’une porte ouverte sur la trouée blanche de cette chambre, dans la pâleur jaunasse du corridor, comme deux caillots humains, deux fois deux ou trois personnes, qui se tenaient résolument à distance, occupées à s’écarter d’instinct et presque sans le vouloir comme des aimants qui jouent à se repousser.

Alors un homme est sorti de la trouée blanche et vive. En uniforme d’homme d’entretien, en bleu de travail très net et très bien repassé. Il sort s’engage dans le couloir entre les deux paquets d’humains, avance un peu courbé dans l’effort, pourtant les deux mains dans le dos comme un qui partirait songeur et détendu pour sa promenade digestive du dimanche, faire le tour du pâté de maison. Je le vois qui s’éloigne et s’amenuise, derrière lui sur un chariot bas à roulettes, au ras du sol, enveloppé d’une housse noire et brillante, une forme allongée le suit, prête à le rattraper.

JACQUES DE TURENNE


P2, c'est le parking du terminal 2 à Satolas (devenu St Exupéry). L'avion pour Nantes décolle à 6h 50. Prendre un ticket, trouver une place, retenir le numéro, s'enregistrer, passer les contrôles (sortir l'ordinateur, l'ouvrir, quitter le manteau, l'écharpe, parfois les chaussures, se rhabiller et ranger l'ordinateur), attendre, tout est fermé, café machine si on a le courage, embarquer, avion plein, beaucoup d'hommes, peu de femmes, des suisses allemands souvent, mettre son téléphone en mode avion, s'attacher, avoir un café et un croissant, pas le temps de lire, descendre, trouver un taxi, passer devant la corbeautière où les corbeaux croassent dans les grands arbres, puis le grand pont de Nantes, splendide mais engorgé, arriver, commencer la réunion. Refaire la même chose le soir.

Attendre sur le quai le TGV de 7h00 pour Paris, qui vient de St Etienne  ; rame double, voitures 1à 8 et 11 à 16, quai bondé  ; rames inversées parfois qui créent un gros remue-ménage, petite anicroche dans le rituel immuable  ; avant il a fallu trouver une place dans le parking souterrain qui affiche complet à partir de 6h30, souvent à – 4 quand il n'est pas fermé, mots de Joyce au niveau -1 devant lesquels on passe sans les lire  ; un livre acheté chez Relay, un café-croissant (bons, pas comme dans l'avion), train complet, appels discrets aux enfants qui se lèvent qu'on a parfois pas vus le soir en rentrant trop tard, ordinateurs allumés jusqu'à Paris. 9H00, prendre la ligne 14 jusqu'à Invalides. Lu la moitié du livre, l'autre moitié qui attend donne du courage pour la journée. Pensée du retour le soir même ou le lendemain.

Semaines rythmées pendant quinze ans par ces départs au petit matin qui creusent des traces profondes dans la mémoire kinesthésique. Se tromper aujourd'hui dans le hall de la gare de la Part Dieu ou en allant à P2, car d'infimes changements accumulés au fil des années ont changé les échoppes et les circuits.

Souvenirs d'attentes auprès de la statue de Jeanne d'Arc en bergère (oui Jeanne, la pucelle pas la sainte, dans le lycée public de jeunes filles de Clermont-Ferrand) dans le hall d'apparat du grand lycée qui ne servait plus qu'à l'attente des parents pour les élèves internes les jeudis et samedis, grand vide à l'exception du concierge dans sa loge  ; parfois les parents ne venaient pas et il fallait se mettre en rang pour la promenade dans les vergers de Romagnat ou le jardin Lecoq  ; une ou deux fois peut-être (sur une centaine d'attentes), rappelée et sortie du rang. Ne pas trop y penser.

DANIÈLE GODARD-LIVET*


1 (PISTES)

Les ascenseurs puis la salle d'attente avant les audiences de révision des loyers, avec la rencontre là du locataire refusant, le besoin d'un moment de silence pour revivre le dossier et vaincre ma timidité, les autres groupes ou personnes isolées et l'amusement secret que c'est, et la tentative que l'on se force à faire de négocier avant et pour cela d'établir rapport courtois

Le vestibule d'un maison « huppée », enfant, où je viens en visite, pour un goûter d'anniversaire ou pire un déjeuner avec l'amie et ses parents

une salle d'attente d'un médecin qui me suit et les mouvements de gens

le hall du Théâtre des Champs Elysées entre un rendez-vous tendu au bureau, ou sur un chantier, et un opéra de Mozart ou Léonore de Beethoven

2

Vérifier une nouvelle fois, pendant que les portes de métro s'ouvrent, que le billet est bien dans le sac, à portée de main, facile à attraper, avancer dans le couloir d'une affiche de l'exposition phare du Grand Palais à sa soeur jumelle, à la suivante, en tentant de repousser provisoirement la journée, la tension stupide avec une secrétaire, le jugement qui doit être rendu demain, la couverture du vieil immeuble de Saint-Maurice (mais quelle splendide charpente nous avons découverte) et de penser au concert, sans arriver à se souvenir du programme, juste du plaisir le matin, en partant, à l'idée de cette soirée.

Traverser l'avenue, la brasserie affiche la riche élégance de sa terrasse et masque discrètement ses clients dans un brouillard de lumières à effleurer des yeux, puis c'est le trottoir large dans la nuit et les pas pressés des couples, des isolés, des pardessus, manteaux, écharpes volant dans l'air et toques de fourrure que l'on suit, le bruit discret de mots rares derrière soi, deux bandes de gazon entre grilles et façades, coupées par les portes hautaines, les muscles qui se détendent, une envie de grâce, l'attention portée à ce que voient les yeux qui se relâche un peu, devenue moins nécessaire, une voiture qui ralentit, débarque plus loin, de l'autre côté de l'avenue, deux silhouettes emmitouflées devant « l'entracte » et repart à la recherche d'une place, et puis, plus près, l'avancée sur le trottoir que l'on suit, des marches blanches grimpant vers l'harmonie de la façade du théâtre, un homme qui fume, des silhouettes qui montent vers les portes ouvertes, un petit sourire qui vient, avec la main qui vérifie l'état certainement déplorable du chignon.

Monter en biais, comme pour se glisser sans brutalité dans cet univers retrouvé, les trois marches douces vers l'une des cinq portes – l'harmonie rythmée de leurs dimensions – et pénétrer dans le grand hall, clair, blanc, si parfaitement haut, ressentir cette impression d'espace qu'il donne malgré la petite foule qui s'y presse, circule, s'attend, se rencontre – cette façon de s'exclamer avec expression mais discrétion, les voix dont la tonalité dit qu'elles doivent être prises pour un murmure, quelques discordances hautes qui banalisent les élégantes tenues, et des fusées sympathiques, arrogantes et jeunes, d'humour léger comme des bulles. Se sentir un peu déplacée, un peu minable et seule, et puis se carrer dans le plaisir de regarder, d'être un peu du décor, du spectacle.

Enlever son manteau et le garder sur son bras, comme la plupart, le vestiaire ici est bien trop cher et il y a l'ennui de faire la queue, regarder sa montre, voir que l'on n'est pas tellement en avance et se faufiler vers les deux hommes qui se font face, au fond, au milieu, devant l'escalier, donner son billet, recevoir quelques mots et un sourire vaguement familier, qui l'est peut-être, remercier en prenant ce qui vous en est rendu, se souvenir du cour de danse, rentrer ventre et fesses, abaisser les épaules, lever les yeux, et monter lentement une des deux volées de marche qui s'élèvent en biais, comme si on vous regardait, parce qu'on vous regarde distraitement, qu'il ne faut pas abîmer le décor.

Et sentir à chaque marche, les jambes qui tremblent un peu de la fatigue du jour et l'attente joyeuse qui se lève. Aller vers sa porte, échanger sourires avec la jeune placeuse, refuser l'aide, et se diriger avec une fierté muette vers sa place. S'excuser en dérangeant quelques personnes, s'asseoir, manteau sur les genoux, caresser des yeux la forme de la corbeille depuis son côté, promener ses yeux dans la salle, le long de l'encadrement de la scène, attendre, sentir l'excitation qui vient, qui se glisse dans les voix, parfois échanger quelques mots qui disent cette attente et la musique qui va venir avec un voisin.

Se redresser instinctivement quand le silence se fait, les lumières s'effacent doucement.

BRIGITTE CÉLÉRIER*


1

Comédie Française. Cette grand-mère connaissait peu les livres mais elle avait le goût des fêtes. Elle disait : faites vous beaux mes enfants, aujourd'hui on va chez les grands.

On passait la porte serrés contre elle. Hall, escaliers, couloirs franchis à pas feutrés. Puis chacun s'asseyait. Elle caressait le velours rouge des fauteuils. On était tendus vers la scène. On fixait les rideaux. On guettait le moindre frémissement dans les plis.

Hoa Sua. On y a été si souvent. Pour travailler. Pour dîner. Mais jamais directement. À chaque fois, on se perd. On connait pourtant ce quartier. Hoan Kiem. Il suffit de passer par cet endroit. C'est ce qu'on se dit. Mais ce n'est pas ça. On sait seulement qu'on n'est pas loin. On fait des tours et des tours. On prend une rue et c'est une autre. On finit bien par tomber devant le portail. Alors on pose son vélo. On aperçoit les tables et les chaises en bois brun dans la cour. Odeur de légumes et d'épices. Si familière. Et pourtant étrangère. On entre.

Les thermes. A midi on allait la chercher. Les curistes sortaient du grand bâtiment gris, emmitouflés quand on était bras nus. Portaient bonnets et écharpes en plein été. On poussait la lourde porte. On l'attendait dans une grande salle pleine de résonances. Des gens la traversaient. Se croisaient sans se voir. Bruits sourds. Bruits des pas amortis. Bruit de gymnase ou de piscine. Parfois une porte brièvement s'ouvrait et libérait un homme ou une femme en peignoir qui disparaissait vite derrière une autre porte. On attendait écarquillée.

Carnegie Hall. Devant le bâtiment déjà, des noms de musiciens jaillissent. Ce jour là, l'entrée est encore presque vide. Le sol est clair. En marbre peut être. De grandes lignes sombres le quadrillent. De chaque côté un large escalier. Au fond deux piliers. Sous les voûtes des guichets à l'ancienne. On s'approche. Plus de place pour ce soir. On s'inscrit. On attendra. On s'assoit en basket sur les marches. Quelques paires de chaussures plutôt luxueuses nous frôlent. Brusquement le hall est plein. Le sol s'efface peu à peu. Qui aura une place supplémentaire ? Qui ne viendra pas, finalement ? Puis signe du gardien. On bondit. Sous la peau, ça bat fort. On court jusqu'au Zankell Hall. La salle tapissée de bois nous éblouit. Dans quelques minutes Meredith Monk chantera.


2

Ça commençait toujours comme ça. Une voiture sonorisée sillonnait la ville. Dés qu'on l'entendait, on se précipitait vers le terrain vague où toutes les caravanes s'arrêtaient. On passait l'après midi avec d'autres enfants entre la ménagerie, gratuite, et le chapiteau. L'herbe était pelée à cet endroit. Parfois la grande tente rouge et or s'entrouvrait. On volait alors l'image d'un banc. Un bout de piste peut être. Les forains nous laissaient nous promener. Mais seulement autour. On les suivait quand ils allaient vers les cages. À cette heure les fauves étaient nonchalants. Pas de rugissements. Rarement mais cela arrivait, on revenait le soir. On allait vraiment au cirque. En famille. Le chapiteau était alors illuminé. Tout brillait. On était tous happés vers l'entrée qu'on pouvait enfin dépasser.

On est à deux pas du cirque Phare Ponleu Selpak. Il a plu. Il fait nuit et encore très chaud. On ne peut éviter les flaques. On s'approche de ce chapiteau, rouge. Ici, pas d'animaux sauvages. Des acrobates seulement, de grands acrobates. Jeunes, on le sait. L'histoire, dans ce pays, cruelle. La joie pourtant, ce soir. A la porte, billets donnés, rires d'accueil, on est là.

On s'asseyait sur les gradins. Pas trop près de la piste. On suppliait. Un lion pourrait s'échapper, c'est ce qu'on disait. L'éclairage était encore tamisé. Les rideaux au fond, pourpres. On regardait le sol et la hauteur des trapèzes. On était impatiente d'entendre les roulements de tambour, de retenir son souffle, d'entendre enfin la cymbale. D'où venait la musique ? On ne se posait même pas la question. Elle nous entraînait voilà tout. On était ensemble, au cirque.

On s'installe face aux percussions. On est serrés les uns contre les autres. Certains mangent ou boivent. Odeur d'épices. La piste circulaire est éclairée. Bruits de bancs. On se pousse encore. Ici, il y a toujours une place pour ceux qui arrivent. Et soudain silence. Deux très jeunes musiciens ont pris place.

CHRISTINE DE CAMY


Pépé te l’avait promis ; maintenant que tu es grand, on peut monter les voir de près à la nuit ; en grimpant dans le trolley il tire sur sa P4 et t’asperge en riant d’une fumée blanche qui te fait tousser ; les gens rigolent avec lui ; on les connaît presque tous les passagers du 63 ; des gens du quartier ; des employés de bureau en costume clair et cravate ; des veuves à chapeau noir et sac à main sur les genoux ; des retraités à casquette ; des boulistes à chaussures de toile blanche et à casquette aussi ; on les croise tous les jours chez le poissonnier ou au bar tabac du Terminus ou chez Bec le marchand de bonbons ; le poinçonneur de billets aussi on le connaît bien ; il fait presque toujours le 63 ; assis vers l’arrière dans sa mini cabine ; ils discutent souvent ensemble avec Pépé ; aurait voulu devenir cheminot mais a loupé le concours ; s’est rabattu sur traminot ; Pépé lui il voulait être capitaine au long cours pour naviguer jusqu’en l’Amérique ; depuis la Suisse c’était compliqué alors il a fait charbonnier puis conducteur de rouleaux compresseurs puis métayer ; et toi tu rêves de conduire des locomotives et c’est pour ça que tu pars à la gare avec Pépé ; à pied c’est trop loin ; le 63 et un peu de marche ce sera parfait ; elle te semble riquiqui la rue d’Endoume ; elle tourne beaucoup et s’allonge entre les façades blanches et beiges et grises ; elles renvoient la chaleur de ce dimanche-soir d’été jusque vers les vitres du trolley ; le quartier on dirait un village qui se repose après une journée de cagnard ; les maisons se serrent comme des anchois dans un désordre qui te plaît ; le ciel serpente au-dessus des toits de tuile ; on passe devant l’Impérial ; nous irons bientôt y voir un western promet Pépé ; il paraît que la salle est drôlement grande ; les sièges confortables et les frigolos délicieux à l’entracte ; tu tiens sa main ou plutôt ses gros doigts dans la tienne ; ne les lâches pas jusqu’au terminus cours Jean Balard sur le Vieux Port ; ça sent le beignet frit l’huile de moteur et le poisson mort sur le quai ; c’est pas là qu’il t’emmène pêcher Pépé ; tellement sale la mer ici ; mais cette vue sur le fond du port là-bas entre Saint-Jean et Saint-Nicolas il ne s’en lasse pas ; d’ici on ne voit pas le large ; on le devine ; Pépé il préfère imaginer ; lorsqu’il est sur les rochers et que la rade l’embrasse direct avec cet horizon toujours offert et marqué ça le rend triste ; il s’arrête de parler et tire fort sur sa P4 ; toi tu te sens bien à longer le quai ; tu y promènes souvent ; depuis tout bébé ; tu marches lentement vers les vendeurs de cacahuètes tandis que Pépé se tourne vers les bateaux ; lèves les yeux vers les gabians qui crient au-dessus de ta tête ; te demandes s’ils remontent vers la gare eux aussi ; un jour une mouette a cagué sur la chaussure d’un monsieur qui marchait juste devant ; il a juré fort ; en italien il a dit Pépé ; sans t’en rendre compte c’est déjà Canebière ; trottoir de gauche en montant ; encore un peu de marche il te dit en tirant sur sa cigarette ; plus hautes que tout à l’heure elles sont les maisons tu remarques ; en Amérique les immeubles touchent le ciel te répond Pépé en tendant le bras vers les lampadaires verts olive ; les terrasses des cafés se vident ; on s’arrête pour se désaltérer ; orangeade pour toi ; bière pour Pépé ; tu lui souris ; il te cligne de l’œil ; des matelots avec leur bonnet à pompon rouge plaisantent en regardant passer une demoiselle à talons hauts et éventail nacré ; on écoute les vieux messieurs assis à côté ; c’est quelle langue tu demandes ; Pépé ne sait pas ; l’espagnol peut-être ; ou le portugais ; on parle tellement de langues ici il te dit en roulant le r de parle ; les magasins commencent à tirer le rideau ; arrivés au pied du boulevard d’Athènes il reste une belle montée ; allez courage ; tu voudrais un peu les bras mais tu n’oses pas demander ; tu es grand maintenant ; plus l’âge de se faire porter pour un oui ou pour un non ; il fait presque nuit ; ça klaxonne moins qu’en bas ; des ombres traversent le boulevard ; les restaurants arabes sont bondés ; tu n’as pas faim ; plus de gabians au-dessus des fenêtres ; rien qu’un large voile rose orangé lissé de ci de là au sommet des façades ; juste avant d’arriver au pied des escaliers géants tu demandes à faire pipi ; allez ; contre un platane en vitesse ; Pépé te regarde en souriant ; après on compte les marches en s’arrêtant deux fois pour reprendre son souffle ; un deux trois quatre cinq ; pas plus loin que douze ou treize tu peux ; encore trop petit pour aller plus loin ; à l’entrée de la gare tu serres un peu plus fort les doigts de Pépé ; tu grelottes ; un peu d’inquiétude et de peur là dans le ventre ; l’impatience te donne froid ; tu ne sais pas pourquoi ; tu lances ton regard vers les sifflets les cris les paroles embrouillées et toutes ces voix perdues dans le vacarme du grand hall ; vides les premiers quais à main droite ; que l’argenté des rails ; pourvu qu’il en reste un plus loin ; on longe les butoirs désertés jusqu’aux voies là-bas au fond ; mains glacées et coeur qui s’accélère lorsque apparaissent les deux lanternes rouges à l’arrière du wagon de queue ; il est très long le Paris de nuit Pépé te dit ; viens on remonte ; vite ; longeons les voitures aux vitres dorées ; une odeur de graisse et de charbon te rentre par les narines ; bouche ouverte en passant devant le monsieur à casquette et sifflet qui regarde sa montre ; la visière est noire et brillante ; Pépé te prend aux bras ; quelques mètres et on s’approche d’une fumée blanche géante ; elle envahit le quai ; comme les nuages de chaleur qui passent parfois au-dessus de la cour de l’école à la récré quand jouons aux osselets et que soudain le soleil se cache ; regarde comme elle est belle la locomotive il te dit Pépé ; tu ne devines rien d’autre qu’une masse blanche qui respire fort et gémit et vibre ; un cri strident s’en échappe ; il te fait sursauter ; comme un coup de poignard dans la chair chaude de la nuit naissante ; tu voudrais traverser la fumée géante et toucher la machine ; le sifflet du monsieur à casquette strie l’air et tu disparais ; réfugié dans le cou de Pépé.

ERIC SCHULTHESS*


Un immense hall d’entrée entièrement blanc, carrelé de gris. Quelques sièges en plastique rigide bleu roi, alignés sur un piétement commun par rangées de cinq. Sur les chaises, un vieux couple se tenant par le bras , l’homme ayant posé sur ses genoux un dossier cartonné à élastique rouge. Elle le regarde, inquiète, écarquillants de grands yeux gris délavés, immenses au milieu d’un visage blême ridé comme une vieille pomme.

Des gens passent, une multitude de gens pressés ou moins pressés, déterminés ou hésitants, tristes ou indifférents. Quelques uns poussent des chariots, d’autres emportent des balles de linge. Une femme traverse le hall, portant contre elle une pile de dossiers si haute que son visage disparaît à moitié derrière, ne laissant voir que ses yeux et le sommet de son crâne.
Au fond du hall, une collection de portes vitrées recouvertes de bandes adhésives crème. Sur chaque porte un nom et une fonction gravées sur des plaques de laiton.

À droite une porte noire pleine, où il est indiqué : interdit au public.
Dans un coin, une machine à café, délivrant tout un assortiment de boissons chaudes allant du thé au lait au potage de légumes, en passant par tous les cafés imaginables. Le sucre est en option payante. L’eau chaude aussi. À ses pieds, une poubelle en inox pleine de gobelets en plastique blanc chiffonnés.
À côté de la machine à café, un bac à réservoir d’eau, où végètent un ficus ayant perdu la moitié de ses feuilles, un yucca et un palmier déplumé. À leurs pieds quelques mégots abandonnés dont certains portent encore là trace de rouge à lèvres vermillon.

Une porte d’entrée automatique coulissante s’ouvrant sans répit pour laisser passer le public, qui entre ou sort en permanence. À chaque ouverture on entend une sorte de miaulement plaintif, frottement du cadre métallique sur le rail légèrement déformé par le froid. Un paillasson devant la porte tellement usé que l’on voit le sol brut bétonné au centre, là où l’on passe le plus souvent.
Une cabine abandonnée, à côté de l’entrée avec un bureau et une chaise vide placés devant un guichet, où aucun employé n’est venu depuis longtemps pour renseigner le public. Celui qui était affecté à ce poste, parti en retraite il y a trois ans, n’a jamais été remplacé.

À droite de la cabine, sur le mur le plus large, à été installé un immense panneau, comportant des dizaines de nom, chaque étage étant représenté par une couleur différente. L’ensemble forme un arc en ciel contrastant avec l’ambiance générale du lieu, immaculée et aseptisée.

Le vieil homme se lève, prenant son épouse par le coude, il s’approche du panneau et tente de le déchiffrer. Il se gratte la tête en soulevant légèrement son chapeau mou, au même instant un ambulancier arrive, et leur dit :
nous allons monter au second étage, le médecin qui va vous voir est arrivé. Je prends votre dossier et les radios, attention au tapis. Allez doucement. Je vous accompagne !

MARIE-CHRISTINE GRIMARD*


Pour monter au collège il fallait passer sous le lycée. On arrivait un sac trop grand sur le dos, le porche très haut découpé dans le bâtiment nous surplombait et on s’engouffrait en montant déjà un peu la côte, de préférence sur le petit trottoir côté droit car à gauche c’était carrossable - peu de voitures y circulaient ; peut-être était-ce uniquement une voie prévue pour les pompiers en cas d’urgence. On arrivait avec nos classeurs, nos trousses, nos pochettes, copies doubles, compas, rapporteurs, affaires de sport dans un sac en bandoulière, se récitant une leçon ou suivant le fil de ses pensées. Il faisait toujours un peu froid et humide sur ce chemin goudronné sinuant à l’ombre entre le lycée et la côte du collège, mais c’était agréable d’y monter, on savait qu’au bout il y aurait un couloir chauffé, une salle avec des chaises, une place au milieu des autres. Quelques arbustes poussaient au bord du chemin dans une terre épaisse couverte de feuilles tombées qui sentait vaguement la moisissure et les champignons ; juste à côté, l’entrée du centre de documentation où les bibliothécaires allaient à leurs rangements dans un univers d’ordre et de quiétude un peu ranci. On contournait le gymnase à demi-enterré dans la côte dont on ne voyait en montant que des murs de béton brut gris sombre ornés de gros reliefs horizontaux qui me rappelaient je ne sais pourquoi des pyramides aztèques. Après avoir tourné l’angle et laissé l’entrée du gymnase sur la gauche la pente devenait un peu plus douce, c’est à cet endroit que démarrait à droite le passage de l’escalier de bois, à partir de là également que l’on commençait à entendre le bruit des autres. Le passage de l’escalier de bois permettait de monter directement vers le niveau de la cour en passant au travers et au dessus d’une sorte de bosquet d’épineux dont on pouvait attraper certaines branches en tendant la main. Il était assez peu fréquenté, la plupart des élèves préférant continuer tout droit en longeant les arbres dont les épines denses empêchaient d’apercevoir l’escalier. En passant par l’escalier de bois, on courrait souvent pour le plaisir de faire sonner l’escalier, poursuivi par personne, le plaisir du son clair et mat des marches de bois. On arrivait très vite au mur du collège, d’une couleur abolie par le temps, frais et doux au toucher. Il y avait en haut de l’escalier un palier et une volée de marches de pierres sur lesquelles on s’asseyait parfois pour jouer aux cartes le midi. C’était un havre, un lieu sûr pour s’isoler, lire ou simplement échapper à l’agitation ; y passer le matin, c’était y puiser une réassurance avant de plonger dans la mêlée.

En haut des marches commençait la cour.

MORGANE MADELINE


Le Nord, mais on était enfants, c’était presque la Sibérie : des nuages, de la neige, du charbon – déjà un film en noir et blanc – et c’était un nom : Valenciennes, désormais située dans les « Hauts-de-France », jumelée avec Moscou depuis 1991.

Lieux fixes et floutés déjà, le lycée Henri Wallon (parce qu’on y étudiait et vivait en même temps) ; le cinéma « Le Novéac » (parce que cela représentait l’entrée dans un autre monde) ; le club de judo (parce qu’on avait décidé que le sport était un complément d’objet) ; la librairie Marlière où l’on se rendait régulièrement, un autre genre d’église.

On habitait un immense appartement de fonction à l’intérieur du lycée, situé boulevard Froissart, un des chroniqueurs du Moyen-Âge traduits de l’ancien français par mon père. Comme si cette plaque de rue, revue il y a quelques années, concordait fortuitement avec les feuilles qu’il tapait le soir sur sa machine à écrire Japy et qu’il venait nous lire parfois, en guise de contes à dormir couchés, quand on réclamait « les suites ».

Sur le toit du lycée, un dimanche matin, la première cigarette, dérobée dans le secrétaire ciré : des Chesterfield dans un étui métallique avec l’élastique pour les maintenir bien rangées, leur parfum et la sensation de l’interdit découvert, la brûlure dans la gorge. Durant la semaine, une fois les cours terminés, on rentrait chez nous, au lycée, contrairement à tous les autres élèves qui retrouvaient leur maison à l’extérieur. Le soir, par la serrure de la porte au fond du très long couloir, on regardait ce qui se passait dans le dortoir des internes, ils jouaient souvent à s’envoyer des polochons à la figure. On se trouvait ainsi du côté de l’œilleton de la caméra (les figurants ne savaient pas qu’ils étaient espionnés par les fils du censeur) et donc presque déjà au cinéma.

Celui-ci se faisait remarquer par sa structure originale en forme de coupole, il était peint en blanc et son nom de « Novéac » reflétait la nouveauté permanente. Lors de la projection des « Volcans du diable », d’Haroun Tazieff, la salle fut soudain pétrifiée : comme si les projections de pierres noires et de lave jaune et orange traversaient l’écran et éclaboussaient le public sans distinction ni répit. Pendant l’entracte, l’ouvreuse, avec son panier d’osier suspendu à deux courroies de cuir croisées sur sa poitrine, parcourait les allées en vantant ses « bonbons, esquimaux, chocolats glacés ! », elle faisait penser à une actrice américaine grâce à son rouge à lèvres.

Deux fois par semaine, il faisait déjà nuit, le « dojo » ressemblait à un petit donjon : il fallait apprendre à se battre et les prises de judo s’énonçaient en japonais Les kimonos de coton épais possédaient une odeur particulière, à la fois celle du propre et de l’exotique, du doux et du rugueux. Les ceintures blanche, jaune, orange, verte enfin, établissaient l’équivalent de galons militaires que l’on décrochait après de multiples batailles. On volait dans les airs mais on nous avait appris à retomber sans peur ni souffrance. Le moniteur, ceinture noire deuxième dan, régnait sur la troupe comme un samouraï dont les ordres étaient lancés de manière indiscutable.

La librairie Marlière ne déroulait pas un tatami sous nos pas. Les livres représentaient des milliers d’histoires qu’il serait hélas impossible de lire toutes ; il fallait faire des choix. On aurait dit un véritable centre culturel et le libraire, Paul, connaissait apparemment tout ce qu’il vendait. Un coupe-papier gravé à son nom marquera encore son souvenir. C’est dans ce lieu que l’on pouvait se procurer facilement et légèrement de l’imaginaire.

DOMINIQUE HASSELMANN*


la coursive de la cité ; passage obligé vers les livres ; soi en enfant aux côtés du père vers la bibliothèque ; soi en père ses enfants dans les bras vers la médiathèque ; au bout la rencontre avec les petits personnages des albums ; avant passer par la longue coursive ; sentir peser au dessus l’empilement des étages ; être troué par le vent à balayer entre les murs béton ; blanc mat dans le souvenir ; rien pour le sol ; pourtant souvent à le fixer ; ne pas traîner soi et son regard ; les autres toujours à fuir ; peu nombreux d’ailleurs ; à intervalles réguliers une entrée comme aquarium aux vitres épaisses et sales pour monter dans les étages ; ascenseur ou escalier vers les portes blindées ; cette minuscule épicerie pour les vieux ou pour dépanner ; ce souvenir d’un carton jaune vif presque vert à annoncer « PROMO MOUSSON » ;
ces gosses un soir à lancer des glaçons depuis une des centaines de fenêtres ; leurs rires en écho ; ces sales mots noirs lus un jour de froid sur le blanc de la coursive à vous poursuivre encore ; « Nadia tu t’es fait casser le cul » ; loin les livres ;

JÉRÔME*



Le nom a été anglicisé, disons, on a remplacé par un y le « ie » de la fin, ça a été le nom de la région, mais c’est passé de mode, on a changé, ça se situait dans une toute petite rue, trente à quarante mètres, avec la mode des centres villes piétonniers presque exclusivement, on n’y roule plus (pas de photo du robot ces jours-ci), elle se nomme Ernest Cauvin (politicien industriel) plus loin après le carrefour de la rue des Trois Cailloux, elle se dénomme Robert de Luzarches (mort en 1228, excuse-moi, architecte) et suivant cette rue, on laisse à droite le palais de justice (on y vit un jour des années soixante dix – mai soixante-seize - madame Simone Signoret - entre autres - lors du procès qui acquitta Pierre Goldman, le demi-frère à Djidji, assassiné sur cette petite place du treizième à Paris, de l’abbé Georges-Hénocques - quelques années plus tard – septembre soixante dix-neuf - : voilà près de dix ans que je n’y vivais plus, c’est en soixante douze que j’en suis parti) pour découvrir au fond la cathédrale, joyau et fierté de la ville. On en est là : sur la rue parallèle à celle des Trois Cailloux, celle des Jacobins, vivait face à cette rue Ernest Cauvin et recevait le dentiste d’alors, Vannier je crois, je ne sais plus. Juste à l’angle (ou presque), une teinturerie où ma mère faisait repriser ses bas, et le bâtiment qui abritait (il me semble) un vendeur de tissu, dont on découvre toujours le nom aujourd’hui (Matifat).

A main droite dans la rue, un bar où se réunissait la jeunesse disons dorée de l’endroit -blazer mocassins pompons chemise vichy – et nommé la Tassée. En face de cette officine, dans les tons rouges des briques essentiellement utilisées ici pour le bâtiment, une haute façade agrémentée de fausses colonnes de faux stucs abritait dans ces temps-là le cinéma nommé Le Picardy (on en trouve encore un avec ce nom à Péronne, il me semble bien – une ville de la Somme à une cinquantaine de kilomètres, à l’est). Là, très rarement, on sortait en famille, ce souvenir est là, c’est début soixante et un, il y avait un orchestre et un balcon, des fauteuils rouges, une scène probablement, mais pas un rideau, une sorte de très grande affiche où étaient regroupées de nombreuses publicités – une vingtaine, dans mon souvenir, peut-être plus – et on s’amusait à les lire, Duvauchelle ceci, auto école cela, salon de coiffure Invent’hair (j’invente, là), « Au bon gros toutou » vétérinaire et autres fadaises. Dans la salle on vendait des esquimaux chocolats glacés, il y avait peut-être bien un entr’acte, etaussi une ouvreuse, on entrait, on allait voir « La famille Fenouillard » ou « La belle américaine », ça allait commencer, il se peut que certains aient allumé une cigarette, la lumière décroissait tandis que les couples se serraient, ça allait commencer, le rideau publicitaire se levait-il pour découvrir l’écran blanc en se roulant sur lui-même, je ne sais plus, était-ce à renfort de bruits que remontait ce rideau de fer ? Pas de nouvelle mais au Noël suivant, l’entreprise où travaillait mon père organisait ici même (l’année suivante, ce serait au cirque d’hiver, un bâtiment en dur, à trois cent mètres au sud) l’arbre de Noël où elle distribuait généreusement (?) des cadeaux aux enfants des salariés de l’usine de pneumatiques qui venait d’ouvrir dans la zone industrielle, et qui, aujourd’hui, vient d’être liquidée.

PIERO COHEN-HADRIA


Cinq lieux possibles :

Route descendant vers l’école, la large porte à deux battants grande ouverte, ma main dans la tienne que je serre de plus en plus fort

Hai Ba Trung, N’Guyen Thi Minh Kai… Rues aplaties par un soleil blanc, rues remplies de tourbillons poussiéreux, odeurs de soupe, d’urine, crachats autour des pots à baguettes. Et puis l’arrivée à l’orphelinat

Salle d’attente, chaises alignées le long des murs, table basse surchargée de journaux périmés et déchirés, et derrière la porte du cabinet la voix très grave du Docteur C, l’odeur de médicaments, d’éther

Vestiaires, rires des garçons de l’autre côté du mur, maillot de bain trop juste qui comprime poitrine naissante et fesses

Passerelle montant au pont principal, l’entrée dans le ventre de l’avion, puis l’échelle d’accès au pont supérieur où voyagent les accompagnateurs de fret d’un avion cargo.

*

Après les comptoirs, sas et tapis roulants des formalités de police, de l’immigration, des contrôles de sécurité, gigantesques panneaux d’affichages indiquant noir sur jaune, les numéros des portes d’embarquement. Combien de fois ces obligations effectuées ? A chaque départ. A chaque retour. Les divers aéroports finissent par se fondre les uns dans les autres en un lieu arrêté au creux d’une saison climatisée idéale.

Le couloir qui se divise en deux et suit de part et d’autre les mêmes boutiques très éclairées des duty-free – où l’on reconnait derrière les sourires stéréotypés des hôtesses de vente, partout et toujours, les logos des plus célèbres marques d’alcool, champagnes, whisky, vins français, parfumerie, haute – couture, montres, lunettes de star et foulards de soie chatoyante, imprimés lézard ou panthère, chocolats, bouteilles d’eau, corners des minuscules confiseries aussi luxueuses que des bijouteries, macarons, sandwichs, aux couleurs de bonbons tendres – .

Toujours la même nausée au bout du couloir.

Seule change – parfois - le numéro de la porte.

Embarquement en K 30. Ca commence – ça recommence - comme une œuvre de Mozart sur une moquette à rayures framboise et fraise sous un long dôme de verre et de bois.

Des sièges jaunes adossés à des sièges rouges et, toutes les deux rangées, des télévisions, des colonnes de publicités tournantes.

Fascination devant le trajet mille fois recommencé – résister à la tentation de s’arrêter vraiment pour surprendre le moment – fêlure - le léger sursaut de l’image marquant la fin de la boucle et le début de la répétition du voyage de la petite voiture blanche à travers le paysage de courbes s’aplatissant en une bande d’asphalte lisse qui parcourt la planète.

Avec la fatigue l’esprit se laisse à nouveau envahir par les questions.

Pourquoi ? Certitudes. Obligations. Comment ?

Faire le calcul de toutes les heures loin de la famille, avec les enfants qu’on n’aura pas vu grandir, les fêtes familiales reportées ou redonnées à l’occasion d’un retour. Les décalages horaires à absorber très vite afin de ressusciter des instants précieux mais perdus. Eloignements. Dormir lorsque les autres se réveillent. Avoir faim en plein cœur de la nuit.

Etrangeté de tout ce qui parait commun aux autres, à ceux qui restent.

Tu ne savais pas que ? Tu avais oublié qui ?

Légère ébriété d’une lassitude portée depuis cent ans au moins. Et qui tourne à l’écoeurement, à l’indigestion.

Plus jamais faim à heures fixes.

Sur les écrans, le défilement des numéros de portes, numéros de vols et destinations, les noms – souvent méconnus – des aéroports des grandes villes, que l’on a fini par connaitre par cœur sans même s’en apercevoir, les horaires d’embarquement et de départ, l’heure à l’arrivée, le décalage par rapport à l’heure de départ, la météo à destination, la liste des passagers devant se présenter le plus rapidement possible, au comptoir de la compagnie, le plan de l’avion, l’agencement des différentes classes, le nombre de repas ou de collations proposés au cours du vol.

Au dehors, il y a toujours des avions aux postes de stationnement, le nez tourné vers la baie vitrée. Sur chaque machine, une tonne de peinture. La lumière glisse sur leurs flancs lisses. Le marquage au sol des différents points d’arrêt des appareils est toujours le même - lettres oranges sur des rectangles à fond noir bordés d’orange – les passerelles d’embarquement à tête mobile s’adaptent toujours et partout à tous les types d’ouvertures. Des cônes rouges et blancs sont toujours posés au sol et délimitent le profil de l’avion et sont toujours retirés lors de la fermeture des soutes. Des camions, des tracteurs, évoluent constamment tout autour des machines. Des hommes de la taille de jouets, en tenues jaune ou orange, se déplacent sous les ailes, tout près des roues, tractent de lourdes tuyauteries peintes des mêmes tons que leurs gilets.

Des passagers embarquent constamment. A travers les baies du terminal puis celles des accès, on suit leurs ombres chinoises en file indienne au dessus de la piste.

Partir est quelquefois plus léger que revenir. Au moment de refaire la valise – défaite il y a à peine quatre ou cinq jours – souvent c’est la tristesse de devoir tout quitter encore qui prime, et puis dans les gestes connus, reconnus, la routine imprime des mouvements d’expert dans le pliage des chemises et veste – pantalon, le choix de telle ou telle paire de chaussures.

Anesthésie totale obligatoire.

D’autres fois, c’est une sorte de soulagement – coupable - qui préside au départ avec la sensation tonifiante d’échapper à un quotidien engluant. Mais ça ne dure pas.

Plus loin, derrière les bandes alternées de taxiways et d’herbe, d’autres appareils atterrissent. Le sol vibre lors d’un décollage. Seuls, les intervalles entre tous ces évènements sont modifiés.

Se lever. Faire quelques pas. Regarder les vitrines. Détailler les sacs à main, toujours les mêmes, les montres, les bagues. En élire mentalement une et une seule. Refaire le tour des boutiques pour être sûre. Laisser aller les yeux, les oreilles, les bras et les jambes où ils veulent. Laisser tomber les questions. Pourquoi avoir choisi celle-là, alors que - c’est maintenant une évidence – c’est l’autre qu’on voudrait ? Eviter les bagages, les caddies, les groupes formés autour des écrans. S’offrir une bouteille d’eau hors de prix et la boire près d’une poubelle de déchets recyclables. La jeter.

Marcher à nouveau très lentement en visualisant le trajet de l’eau fraiche – petite pierre lancée - au fond de la gorge à travers les vingt-cinq centimètres de l’œsophage, son hésitation, parfois douloureuse, au sphincter ouvrant vers le sac de l’estomac.

Se donner deux ou trois respirations profondes. Rêver aux questions que l’on aimerait se voir poser – Tu vas bien ? Que fais-tu en ce moment précis ? A quoi penses–tu ?

Mais, pour tous, le départ a déjà été consommé. Devenu une habitude de vie.
Et tant pis si, parfois, le sentiment de l’exclusion pointe aux fous rires manqués, aux mots échangés, aux gestes qui rappellent quelque chose - à eux et pas à vous -.

Mais si, tu sais bien, je te l’ai dit. Ah ? non, c’est vrai…tu n’étais pas là…

Comme d’habitude, disent leurs épaules levées en cœur, leurs soupirs, les regards à s’éviter.

S’asseoir encore. Regarder encore. Etaler les jambes. Etirer discrètement les bras. Considérer cette calme vacuité. L’accueillir comme un don. Disposer de ce temps qui précède tout mouvement, tout voyage. Avant l’appel, les formalités encore, l’embarquement, la station au bout du boyau, merci de bien vouloir patienter ici madame. Toujours.

Les roulements des caddies tressautent sur les joints des carreaux, les sonneries variées des cellulaires résonnent dans le terminal. Des hommes en complet veston tirent leur bagage, des femmes et des enfants aux vêtements colorés, empêtrés dans de trop nombreux sacs, un africain en short et t-shirt à manches courtes - regards toujours vides, visages toujours fermés, traits toujours tirés - L’éclat des néons brille dans les lunettes noires d’un homme à attaché-case. Sur les trottoirs roulants se croisent d’autres silhouettes informes répétées à l’infini par les surfaces vitrées. Les dalles brillantes du sol doublent comiquement à l’envers les paires de jambes immobiles ou en mouvement au-dessus des torses, uniques.

Une voix féminine mécanique prononce à chaque passage devant la cellule annonçant la fin du trottoir roulant MIND YOUR STEP MIND YOUR STEP MIND YOUR STEP MIND YOUR STEP MIND YOUR STEP...

En écho légèrement décalé, la même voix impersonnelle annonce la fin du trottoir roulant suivant.

Depuis les taxiways parviennent des sifflements, des sortes d’halètements de plus en plus aigus, rauques, le son ondule comme un drapeau dans le vent. Puis le silence et ça recommence.

Une hôtesse très maigre - chignon strict - attend près d’une borne couleur bleu roi un peu foncé - rien à voir avec le bleu marine qu’on ne voit presque plus tant il est commun dans cet environnement de costumes sombres -. Elle a croisé ses mains sur son ventre, sous sa poitrine, plutôt. On a l’impression que tout son être disparait sous cette fonction d’attente.

Lecture des titres des journaux et des magazines dans les présentoirs du kiosque de vente, puis l’œil – l’esprit - passe à travers les longues baies vitrées, s’enfuit dehors, à la rencontre de la nuit qui a pris, à cet instant précis, la couleur de l’uniforme de l’hôtesse. Ainsi, une nuance de bleu pourrait s’intituler : ciel de Roissy du 28 janvier à 17h58 

Une voix d’homme appelle Mr Patrick et Mrs Alexander last call.

Sur l’écran TV des bouquets de feux d’artifices dorés explosent silencieusement sur fond de nuit et les mots MEILLEURS VŒUX POUR 2015 - 2016 ou 2017 - apparaissent, traduits ensuite en plusieurs langues.

A la porte K33 le mot EMBARQUEMENT clignote en rouge sur fond bleu, du même bleu roi que l’uniforme de l’hôtesse, qui a disparue en même temps que le crépuscule a changé de bleu. Bleu nuit noire, le dehors fondu dans l’encre où bavent les lumières des pistes, des réverbères, étoiles démultipliées sur les grandes vitres par chaque goutte d’eau de pluie en guirlandes coulantes, chacune à son rythme.

Un agent passe dans sa veste rouge rehaussé du jaune fluo de son gilet.
Tout près, un garçon et une fille, tous deux penchés sur le même écran, regardent un film dont on perçoit les bruitages et l’activité fébrile, ponctuée de coups de feu, de cris accompagnés d’une bande son haletante. Dans mon dos, une conversation en langue étrangère ininterrompue et constamment entretenue, une passagère pioche méticuleusement dans un sac bruissant des miettes d’une chimie croustillante et odorante.

Mr William, please contact AF desk.

LIBERTE – EGALITE - ACTUALITE. LE MONDE ENTIER EST NOTRE INVITE. Les mots clignotent sur les TV.

Il est 18H10 et les deux fois cinq rampes d’énormes spots éclairent le long tube du terminal presque vide. Les reflets dans les vitres dessinent une sorte de piste d’atterrissage loin devant.

Les personnes arrêtées sont suspectées… le chômage en France sur l’ensemble de l’année…

Tout autour des rangées de siège, des magazines froissés et oubliés.
Une femme en T-shirt orange pousse un chariot de ménage sur la moquette framboise.

Il fait toujours 23°C à Mexico, toujours 29°C à Caracas, toujours 7°C à Dublin.
Je suis assise sur un fauteuil de skaï bordeaux et la rangée de fauteuils en face de moi est de couleur orange.

Un homme enlève sa veste, passe ses mains dans ses cheveux tout en allongeant ses jambes

BIENVENUE CHEZ NOUS dit l’écran.

FRANÇOISE DURIF


La vie comme une longue marche dans un couloir... ouvrir des portes, les refermer, entrer dans un lieu, le quitter, recommencer... constater de menues différences survenues dans l’intervalle de temps écoulé, meuble déplacé, carreau cassé, rideaux changés... ne pas être soi-même tout à fait la même personne en revenant au même endroit... s’interroger sur la permanence, sur le même, sur le sens de la marche, qui suis-je, où vais-je ?... et sur l’éternel recommencement... Mais il y a aussi ce lieu dans lequel on n’entrera plus jamais !... Ou, à l’inverse, cet endroit fantasmé pour lequel il a fallu attendre si longtemps avant d’avoir la chance de pouvoir aller... Il y a l’usine dont on entend parler chaque jour et que l’on essaie d’imaginer avec ses métiers à tisser et ses gros rouleaux de toile, le brouillard permanent pour humidifier le fil et le bruit incessant des fouets pour relancer les navettes... l’enfant ne l’a jamais vue que de l’extérieur dans un quartier éloigné à la périphérie de la ville, mais elle est en réalité au centre de la vie familiale qui se nourrit du salaire versé au père et des souffrances qu’il endure... La vie se gagne et se joue dans tous les sens du terme, sérieusement ou pour rire, en franchissant les portes de l’école, de l’église, de la salle d’attente du médecin ou du dentiste, de la salle de patronage, de la boulangerie dont les parfums enivrants diffusés dans la rue donnent envie de croquer dans le pain croustillant, de la boutique du marchand de légumes chez qui l’on s’enrhume à force d’attendre son tour dans la fraîcheur du magasin, de la boucherie où l’on espère le cadeau réitéré d’une rondelle de saucisson à déguster sur le chemin du retour... et parfois le dimanche avec les parents, moments très attendus, en franchissant les portes d’un cinéma puis d’une brasserie où l’on mange des frites en buvant de la bière pendant que les adultes discutent à voix haute autour des tables et du comptoir... La vie comme une pièce de théâtre... des portes s’ouvrent et se ferment, des personnages entrent et sortent, hommes, femmes, enfants, isolés ou groupés, toute la petite troupe se déplace et s’agite avec une gestuelle prévisible qui dérange ou enchante, les uns font comme ci, les autres comme ça, on rit, on pleure, on applaudit... Dans son casier, à l’école, la petite a caché de grandes feuilles que son oncle lui a données, sur la première d’entre elles, tout en haut, elle a écrit Acte I... Son père lui paraît jouer double jeu. Il est ouvrier d’usine le jour et musicien le soir. Quand elle rentre de l’école et qu’il rentre de l’usine, elle le regarde se raser de près et se faire beau pour se rendre à l’Opéra de la grande ville voisine. Elle n’ose pas lui poser de questions car il a l’air très fatigué et ses yeux sont perdus dans le vague. Des bribes de conversations lui ont appris cependant qu’il devait descendre dans une fosse d’orchestre pour que des cantatrices puissent chanter sur une scène pendant qu’il joue de la contrebasse à cordes. C’est un grand instrument aussi haut qu’une grande personne mais l’enfant ne peut que l’imaginer car son père ne s’exerce jamais à la maison, il possède seulement un violon. Chaque soir, elle assiste à sa métamorphose. Les préparatifs transforment le vieil homme mal habillé qui rentre de l’usine en presque jeune homme fringant digne du grand lustre de l’Opéra. Peut-être aura-t-elle la chance un jour de pénétrer au coeur du mystère quand il aura des billets gratuits qui donneront le droit à toute la famille de gravir les marches monumentales du grand Théâtre. C’est un lieu extraordinaire qui raconte en musique la vie de gens exceptionnels dont le commun des mortels doit tirer la leçon. Ainsi lui arrive-t-il de craindre que son père qui rajeunit le soir ne soit tombé comme Faust dans un piège redoutable tendu par Méphistophélès... Acte I. Le décor est installé, les personnages sont en place. La petite joue un rôle secondaire qui consiste surtout à observer. Elle aime les coulisses, elle est une spectatrice née... Elle tient le grand registre du répertoire, y sera consigné tout ce qu’elle voit, tout ce qu’elle entend. Si possible les rires plus que les pleurs, et la fantaisie d’un démiurge plutôt que les foudres vengeresses du Créateur... Les variations de la vie seront mises en musique, la tonalité de l’ensemble sera à la fête. Personne ne sera triste, et quand elle écrira tout en bas le mot FIN, les gens applaudiront l’Auteure.

FRANÇOISE GÉRARD*

Ou dans l’entrée de la supérette, porte coulissante. Vigile ou pas vigile ? Déposer un sac ? Une bouffée d’air entre. Ou le dépôt du vélo sur le trottoir. Voie de droite ou voie de gauche ? Séparation d’avec le vélo. L’éloignement. Le rapprochement. Entrer. Qui sera là ? Ou les jambes qui font déjà mal au début du cross dominical. Elles sont nues : un peu pudiques. Vent ? Température ? Poils ? Chaussettes ? Chocs sur le sol ? Trajectoire ? Ou la remontée tard de la soirée festive en ville. La sortie brutale de l’agitation sociale. La baignade dans le fluide frais de l’air. Le parcours urbain. Le frisson dans la rue sombre.

Ou c’était en sortant d’un immeuble. Un passage par une cours intérieure, barré par une grosse porte sur la rue. Ici l’air était toujours froid. Il était imprégné du poids des pierres de l’immeuble assemblées de vieux béton et de la respiration de pavés fichés dans une terre qui ne voyait jamais le soleil. Tourner le cadenas pour sortir ; un temps, le soleil entrait par la porte. Refermer à clef. Un petit trottoir, et d’à plomb la circulation automobile. Elle avait une ligne réservée aux cyclistes ; ligne fragile ; pourtant les voitures la respectaient ; mais elles allaient trop vite et étaient trop nombreuses ; elles faisaient peur. Cette ligne tiretée était trop fragile, c’était une membrane d’osmose fatiguée : une solution habitants-immeubles-piétons d’un côté, une solution voitures-camions-motos de l’autre. Dans la solution habitants, quelqu’un allait au boulanger, promenait son chien, ou quelqu’une allait chez une amie, à la boucherie, au boulot. La solution voitures était un vecteur à sens unique, un solvant qui emporte tout ce qu’il attrape ; la solution disposait de deux cents mètres libres jusqu’au prochain stop. Pour un composant de la solution piétons, il était nécessaire d’attendre que le vecteur voitures s’interrompe pour traverser. Le trottoir de repos faisait à peine un mètre de large ; il avait d’un coté les murs, les portes, les bâtis et de l’autre la piste cyclable et les voitures. Au-delà, un autre trottoir, ceinturé de voitures immobiles garées. Au-delà, un espace avec rien, sachant que un rien signifie quelque chose en ville. Ce rien était bordé d’un viaduc ferroviaire, de grands murs style « art de rue, XXIème siècle », il contenait une grande estrade basse, et le reste était en sol de poussière avec quelques mouchoirs de plantes perpétuellement assoiffées. Pour un composant de la solution piétons il était nécessaire d’attendre que le vecteur voitures s’arrête pour traverser. Le trottoir de repos faisait à peine un mètre de large. Des taches d’huile. Le goudron. Le caniveau. Un mur. Une feuille morte de l’année dernière. Ombre et soleil. Un parcmètre. Un chat. Un petit caillou. Des morceaux de verre. Une grille d’égout. Un clou. Un papier s’envole. Une porte claque. Un monsieur tousse. La barrière est déplacée. Un bel arbre. Un ciel toujours pesant. Un reflet. Un balcon. Une pousse en sursis. Une poubelle. Une poupée. Pour un composant de la solution piétons il était nécessaire d’attendre que le vecteur voitures s’arrête pour traverser. Le trottoir de repos faisait à peine un mètre de large, juste le passage d’une poussette : beaucoup de mamans l’utilisaient pour aller à l’école, en tournant à droite, au bout de la rue. Elles ne pouvaient prendre la voiture, car elles auraient dû chercher de nouvelles places pour se garer. Alors elles négociaient leur passage avec les poubelles. En chemin elles faisaient des rencontres, elles discutaient. Elles n’étaient pas contre ces petits imprévus, elles ne voulaient pas qu’on leur rende la vie impossible sur le trottoir, c’est tout. Elles savaient que bientôt leurs enfants iraient jouer sur l’estrade et ils s’amuseront dans la poussière comme si c’était du sable à La Baule. Elles s’y retrouveront pour échanger leurs voix, se montrer des choses. Quelques fois, il venait des hommes, enfin… des pères. Pas loin le supermarché comme au Maroc, et, tout près, un petit resto bien de chez nous ouvert midi et soir depuis au moins… cinquante ans. Un mètre de large, vecteur voiture, composant, piéton, attendre.

ISTA POUSS*


Que reste –t-il des années 2000, des dix ans de travail dans l’insertion professionnelle et sociale ?

Des gares, des stations de RER, métro, dédales de chemins, souterrains suspects, des bâtiments souvent décrépis à l’image de la situation de l’emploi, les départs au petit matin, la grisaille dans tous ses états et nuances, des escaliers qui montent, des expressions de visage, de corps, le geste furtif qui vérifie que le livre est bien là dans le sac en toile. Des sensations fourre tout qui se cristallisent en une identique et hermétique.

La gare de Saint Denis et ses six quais, les escaliers qui déversent une foule compacte sur un très étroit couloir, le télescopage inévitable avec les passagers intraitables avec la règle « premier arrivé, premier servi », la cour de la gare, quelques groupes d’hommes stationnent inévitablement, quelquefois un présentoir fruits et sucreries, le bord du canal, le passage souterrain, la rue Ambroise Croizat, les locaux au quatrième sans ascenseur, les marches encrassées.

Pierrefitte-Stains station du rer D, sortie en tête du quai, passage souterrain, chemin des Fourches, zone ancienne d’activité mais laquelle ( ?) en cours de transformation. Les bâtiments éparpillés à ras du sol ont l’apparence de hangars d’entreposage, certains ont un toit plat sans tuile, d’autres la toiture en dents de scie à deux versants, repeints à la va vite en gris clair. Les rues ou chemins goudronnés empruntés par les véhicules et les piétons, les trottoirs qui ne le sont pas encore, ignorés, en terre et mauvaises herbes.

Gare du nord, la place Frantz Liszt et les sdf allongés ou assis sur des cartons posés sur la bouche d’aération du métro, les cafés et leurs clients installés sur les terrasses, à quelques mètres seulement, buvant un café ou autre, la question lancinante sans réponse aujourd’hui encore « comment peut-on se détendre avec face à soi une telle désolation ». La rue Hauteville étroite et sombre s’enfonce on ne sait où la première fois qu’on l’emprunte.

Station Créteil l’Échat ligne 8, les escaliers du métro débouchent sur une plate forme constituée de plaques de béton grises granuleuses, beaucoup sont descellées. Le « rideau de fer » toujours récalcitrant à l’ouverture, les petits groupes de personnes désignées par le terme « bénéficiaires » attendent calmement, les mines dubitatives souvent.

Nanterre université station du rer A, sortie côté droit au dessus des escaliers, quelques commerces, un café, un café restaurant, des sdf, déjà présents au petit matin, tentent de récupérer quelques pièces auprès de passants las, en face, de l’autre côté de la rue la cité des Pâquerettes ( ?), fleur vivace en toutes saisons.

Robinson station RER B, fin de ligne de l’une des fourches, local dans une ancienne école, seul dans un long et large couloir aux nombreuses portes fermées, les toilettes rudimentaires, glaciales à chaque extrémité du couloir, fermées à clé, les cris sans crier gare de la concierge résonnent jusque dans le local fermé, elle occupait ce poste avant le déménagement de l’école, on l’a maintenu par charité bienveillante, on la dit « dérangée ». L’ancienne cour de récréation utilisée quelquefois par les pompiers pour leurs exercices, occasion de distraction, on les regarde depuis les fenêtres du premier étage.

Bobigny–Pablo Picasso station de métro de la ligne 5, la sortie par l’avant quand on décide de terminer le trajet à pieds à travers une citée, puis en longeant la mosquée en construction Avenue du Président Salvador Allende sans vouloir échapper aux sollicitations pour son financement. La sortie à l’arrière du quai quand on fait le choix de poursuivre en bus, un groupe jeune en « situation de handicap psychique » l’emprunte régulièrement à cet horaire matinale, on peut suivre au fil du temps les sympathies, antipathies, les amours aussi qui se font et se défont, ils en parlent, se chamaillent à haute voix, ne semblent pas en faire mystère.

Parc des Expositions RER B, site hyper bétonné, zone des sièges sociaux de sociétés, immeubles rutilants, pelouses toujours vertes, jeunes lapins courent dans l’herbe, vrombissement des avions de l’aéroport tout près à une station de RER, pétarades du « circuit Carole » à Tremblay-en-France, la sensation que ça tourne en rond sans l’avoir jamais vu, le RER bondé, en arrêt souvent et l’annonce récurrente « stationnement pour régulation du trafic, ne pas descendre sur les voies ».

Cette période se confond avec la découverte de la littérature portugaise : Saramago, Torga, Lobo Antunès… toujours à portée de main dans mon sac, à portée d’autres possibles.

Un passage du livre « mémoire d’éléphant » d’Antonio Lobo Antunès, le seul resté en mémoire depuis lors : « … tes gros ventres successifs ne t’ont pas accordé l’espace suffisant pour m’aimer comme j’en avais besoin… ».

Les retours, les fins d’après-midi, les escaliers qui descendent vers les quais… se sont, eux, totalement effacés.

Pendant ces dix ans il y a eu d’autres lieux de même acabit dans cette « malle de mes émotions », faudrait-en faire un inventaire exhaustif, en déplier l’un d’eux particulièrement ? Pourquoi faire ? Je n’ai pas de réponse sauf à laisser les réponses s’écrire, advenir.

FELISMINA


Faux souvenir peut-être. La salle est au troisième étage. Une plaque sur le mur l’indique. Et jusque dans l’ascenseur, une autre plaque encore le rappelle. La porte s’ouvre et donne sur un hall. Pas d’horloge. Nul n’est en retard ni en avance ici. Dans la salle, un couple est assis. L’homme regarde à la ronde. La femme est à côté de lui, elle lit des recettes de cuisine. Est-ce pour lui ou pour elle qu’ils sont venus ? Ils se sont levés tous les deux à l’appel d’un nom. Ils étaient ce corps à deux têtes, partageant une vie sans problèmes, une vie falsifiée qui avait mis en hibernation ses difficultés. Dans la salle encore, une mère et sa fille. Pour qui donc est le rendez-vous ? La fille joue sur sa tablette. Des boules multicolores jaillissent et roulent dans un labyrinthe. Il faut trouver le chemin le plus rapide vers la sortie. La mère attend. La fille a laissé l’angoisse et l’attente à la mère. Quelle heure peut-il bien être ? La mère attend un nom. Elle l’entendra résonner dans le couloir quand on l’appellera. Elle entendra toutes ces phrases qui lui ont déjà été dites. Et l’heure se réduit à cette attente, aux déplacements de cet homme qui va arriver dans le couloir. Et les aiguilles de l’horloge absente semblent les jambes devenues de cet homme qui vient la chercher. Elle entendra ses questions. Déjà malade, déjà opérée, déjà réanimée, déjà, déjà... ? Il cochera des cases et puis écrira et puis sourira et puis plaisantera, comme d’habitude. Pas d’addiction ? médicaments, tabac, alcool, chocolat, sucre, café, thé ? Elle rira. Puis l’oubli viendra tant elle sera concentrée sur ce qu’on lui a trouvé. Elle le sait, elle a déjà vu cet homme. Elle l’attend.

Quelques années plus tard, dans le même bâtiment, accrochée au mur, la plaque n’a pas vieilli, les lettres sont restées bien nettes, telles des extemporanées de mémoire. La mère de l’enfant se souvient, et de la salle et du couple qui était présent. Qui d’autre encore était là ? Pourquoi cette image s’était-elle imprimée en elle ? Ce n’était ni lui, ni elle, mais seulement ces figures pérennes qui faisaient couple ainsi devant elle, et qui venaient s’accrocher à elle, figures efface attente, à elle qui regardait jouer sa fille, solitaire. Que lui est-il arrivé à cet homme dont on annonce l’absence ? Elle le croyait inoxydable avec ses " pas d’addictions ?! ". On le dit malade. Simple grippe saisonnière ou maladie plus grave ? Il y eut, il est vrai, tous ces reports de rendez-vous et puis le remplaçant et encore le remplaçant. Récidive, on lui avait dit. En général, il vaut mieux l’annonce d’un primitif limité qu’une récidive. C’est quand même la mort qui s’avance vers vous et elle n’oublie jamais personne au bord du chemin. Un conte lui revint à la mémoire. Un homme demanda à la Mort de pouvoir partir sans qu’elle ne puisse le suivre. Elle lui donna alors un bout de son manteau qui le rendit invisible. Elle ne put dès lors jamais le retrouver du fait du morceau de manteau qu’elle lui avait donné. C’est ainsi qu’il échappait toujours à la Mort. Mais à la fin de sa vie, lassé de toujours la fuir, l’homme remit à son fils, le manteau que la Mort lui avait donné. La Mort le retrouva alors. Il lui sourit et déclara : " te voilà donc, ma vieille amie". Un bruit soudain dans le couloir. Le remplaçant arrive. Il fait le même travail que celui qu’il remplace. Il va faire exactement la même chose, c’est ce qu’il s’évertue à lui dire. Et même si ce sont des protocoles identiques à chaque fois, cela n’est jamais tout à fait la même chose pour celui qui les reçoit. C’est pourquoi elle aimait tant le ton de son " pas d’addictions ?!" Ces mots l’avaient imprégnée. Ils l’attendaient. Quelques heures plus tard, elle ressort, le dossier sous le bras, condensé à quelques feuilles, à quelques images et quelques bilans. A travers chaque événement, elle revoit des visages, celui du père de sa fille, de ses compagnons successifs, et puis les murs, et puis les salles et puis les rémissions de la vie.

Quelques semaines plus tard, la voilà revenue pour sa première visite de contrôle. Le couloir et les pas de l’homme métronoment ses visites. C’est le nom du jeune remplaçant qui désormais est sur la plaque. Elle n’ose demander des nouvelles de son prédécesseur. Elle est déjà tant préoccupée par les siennes. Va-t-elle quand même le revoir ? Il est peut-être là derrière la porte. Il va s’avancer, il va lui sourire et lui dire comme si de rien n’était : "ah vous voilà donc, ma bonne amie..."

LAN LAN HUÊ*


C’était tout à la fois. L’arrivée, l’attente et le pourquoi on vient là. Deux après-midi par semaine pendant les vacances scolaires pour ne pas me laisser seule à la maison, ma mère m’emmenait avec elle. On allait là où elle travaillait, dans une maison juste à côté de mon école, collée à la maison d’habitation du couple d’instituteurs, derrière la cour de récréation,. Sur la façade écaillée par le soleil, une grosse clef ouvrait les deux grands volets-persiennes. Et puis une plus petite clef ouvrait la porte vitrée de l’entrée de l’unique pièce qui constituait la Mairie du village. Il n’y avait pas de grand escalier seulement deux petites marches plus hautes que le trottoir. En entrant on respirait l’odeur de l’encre, celle des grands, pas celle des encriers d’enfants. Une encre savante. Sur une grosse table, à gauche de l’entrée, d’immenses registres m’impressionnaient. Ils étaient noirs, un peu usés, décousus, effilochés comme de vieux tissus. Quand ils étaient ouverts on m’autorisait à regarder. Il y avait ceux d’états-civils à l’écriture majestueuse avec les pleins et les déliés et ceux du cadastre avec des plans, des parcelles, des chiffres. Devant l’unique fenêtre qui donnait sur la cour de récréation, dans un petit espace dédié à l’attente il y avait des chaises ordinaires sans accoudoirs. Le plancher et les meubles étaient couleur de bois ciré et de bois verni. Face à l’entrée on voyait un imposant bahut vitré. C’était la bibliothèque avec de nombreuses rangées de livres sur la tranche desquels étaient collées de petites étiquettes avec des numéros. Une seule ampoule au plafond éclairait les après-midis sans soleil. Face à la fenêtre, à droite de la porte d’entrée, ma mère, la secrétaire de Mairie, s’installait derrière une longue banque, une espèce de grand comptoir. On frappait, on entrait. C’étaient surtout des hommes. Ils s’accoudaient sur la banque. Ma mère, levait la tête, écoutait le pourquoi ils venaient. Déclaration de la récolte de vin, demande de congés pour son transport, demande de permis de chasse, déclaration de naissance, déclaration de décès, demande de carte d’identité, d’extrait de naissance, de renseignements pour publier les bans d’un mariage... Les circonstances faisaient les émotions, les conversations. Elle remplissait les formulaires, elle écrivait. Ils signaient. Elle tamponnait, j’étais fascinée. Elle mettait le tampon devant sa bouche, elle expirait de l’humidité comme on le fait sur des lunettes avant de les nettoyer. Elle réveillait l’encre quand le tampon était trop sec. Il y avait aussi ce buvard, cette petite barque à bascule qu’elle balançait d’un côté de l’autre sur le papier. L’attente, l’ennui, les rêves de liberté occupaient mon après-midi. Les visiteurs n’étaient pas nombreux. Il fallait être polie, bonjour Monsieur, au-revoir Monsieur. On me regardait, on disait « comme elle a grandi, comme elle a changé, elle ressemble de plus en plus à son père, comme elle est sage » Parfois, ma mère, me donnait une feuille de papier pour griffonner. A l’envers de la feuille il y avait toujours des listes, restes de précédentes élections. Rarement elle m’autorisait à prendre un livre trop adulte pour moi dans la bibliothèque. En fin d’après-midi une autre femme venait. Elle, c’était Madame le Maire. Elle s’installait derrière la banque sur un fauteuil en bois aux coudées grasses, vernies et arrondies. Alors ma mère et elle discutaient. C’était plus gai. Et puis elles se levaient. C’était l’heure de la fermeture, le moment de partir vers la vraie vie de dehors, celle que j’attendais depuis trois heures interminables. Enfin j’allais pouvoir gambader sur le chemin du retour, enfin j’allais pouvoir m’amuser.

MARIE MOSCARDINI*


… théâtres de Nanterre (Amandiers), d’Aubervilliers (La Commune), de Bagnolet (l’Échangeur), de Montreuil (Nouveau Théâtre) de Sartrouville (TSY), d’Ivry (TQI) de Saint-Denis (TGP), de Sceaux (Les Gémeaux), de Gennevilliers (T2G), d’Alfortville (Théâtre Studio), de Vincennes (La Cartoucherie), de Bobigny (M93)…

Ils ont encerclé la ville.

Sur ses bords, on a parsemé le chemin de ronde de quelques théâtres comme autant de miradors, mais pour voir quoi ? la ville en deçà, ou l’horizon qui la cerne au-delà et la menace ? ou l’intérieur de nous-mêmes, peut-être ?
Pour rejoindre, on sort : on descend même. Métros qui glissent le long des souterrains — il faut croiser les types qui rentrent chez eux après la journée quand la nôtre commence, le soir tombé. On ne s’observe même pas : simplement, on se croise. Le ballet déjà organise les déplacements qui s’amorcent.

Quitter le centre : c’est le mouvement premier de ces soirées — il porte en lui la politique manifeste d’un écart. « Au centre, rien ne bouge plus. Les mouvements ne sont issus que des marges », disait Heiner Müller. Les théâtres du centre, on les laisse ainsi volontiers aux abonnés, ceux des formes consensuelles et mortes déjà. On va dans les marges d’un monde : « Marges : Le blanc qui est autour d’une page écrite », note Littré. On est plein de désirs pour le blanc des pages qui restent à conquérir, et rempli de morgue tenace pour ce qui est déjà écrit. Littré ajoute : « En général : bord. Les marges d’un chemin. »

Ce chemin finit par remonter. Souvent, on est au bout de la ligne du métro : c’est un autre symbole qu’on emporte avec soi toutes ces nuits. Il faut aller après la fin telle que l’ont dessinée ceux qui ont bâti et pensé la ville. Après la fin, c’est une autre ville, toute faite de routes immenses et d’immeubles hauts, en rangs serrés. À Nanterre, on tourne le dos à la très haute ville de la Défense, on est comme dans son ombre : on s’éloigne. On ne fera que s’éloigner, pour approcher.

Il faut alors marcher.

À Nanterre, ou à Vincennes, il y a ce qu’ils nomment des navettes (Littré : Fig. et familièrement. Faire la navette, aller et venir.) Un bus va et vient entre le métro et le théâtre. On ne voit jamais la navette : il est toujours trop tard ou trop tôt. Et on a grand besoin de marcher : rejoindre, c’est le mot.
À Gennevilliers, ils ont peint sur le sol des traces de pas jusqu’au théâtre. À Nanterre, il faut passer par un parc : on pense aux récits du Moyen Âge, ces guerriers qui devaient passer par les forêts pour que l’aventure ait lieu. Le parc de Nanterre est d’une propreté qui récuse tout merveilleux. Et les guerriers sont notre contraire absolu. Il y a un lac artificiel. Et des animaux qu’on imagine artificiels aussi. On marche dans ces pensées.

Saint-Denis est un autre territoire : c’est une ville de bar et de types qui sont assis devant, qui parlent. L’église est très ancienne. On voudrait vivre ici. On voudrait vivre partout dans ces villes le temps de rejoindre le théâtre ; après ce sera différent.

Dans toutes ces villes, on est dans l’épaisseur âpre de la banlieue, le soir au moment où la nuit vient. Ces villes du ban : du bannissement. À Aubervilliers et Montreuil, les vendeurs de kebab sont les mêmes — comme les commissariats qui ressemblent aux médiathèques ou aux écoles : des façades de verres. Architecture des villes le soir, qui est celle de ce monde : transparence de surface, opacité de profondeur, malgré les vitrages uniformes on ne voit rien à l’intérieur. On passe, on est en retard.

À Bobigny, on suit le boulevard Maurice Thorez qui mène au le boulevard Lénine (une parallèle à l’avenue Karl Marx de l’autre côté du square des Poètes) : on est arrivé. On n’oublie pas qu’on est dans la ceinture rouge.

Les théâtres qu’ils ont bâtis, dans ces banlieues, sont des bâtiments. On ne reconnaît rien d’un théâtre — étrange, pour un mot qui dit à la fois le lieu et ce qu’on y fait (« Littré : Le théâtre de Bordeaux passe pour le plus beau théâtre de France. » Rien qui ressemble moins au théâtre de Bordeaux que ces théâtres de Bagnolet ou de Montreuil). Édifice qu’on ne regarde pas. À Nanterre, ils ont écrit le mot théâtre en rouge, en immense : c’est cela seul qu’on voit. On est déjà rentré.

On a tous un rituel. Il est toujours différent. C’est donc le contraire d’un rituel, mais malgré tout, on tient à ce mot : de rituel. Rentrer dans le théâtre et aller boire un verre de mauvais vin.

Il y a la solitude qui commence, qui écrase d’autant plus que le théâtre est censé être le lieu de la communauté. C’est aussi par là qu’il est celui de la solitude : celle où la communauté se déchire. Ils viennent en groupe et en ami, mais c’est toujours seul qu’on est dans un théâtre, la preuve, on s’isole déjà, on a ramené un livre, souvent il n’a rien à voir avec la pièce à venir, par exemple un roman de Genet. Le rituel, c’est de lire un roman de Genet, et c’est toujours autre chose qu’on a dans la poche, alors on se promet que la prochaine fois, on apportera un roman de Genet dont on lira seulement deux pages, mais ce sera toujours cela pour la solitude.

On est dans le bruit, et le vin aide à le supporter aussi. On est dans l’avant, ce temps insupportable qui ne sert qu’à l’attente et aux autres. On n’a pas hâte d’entrer pour autant.

À Nanterre, il y a des tables longues pour s’assoir. À Gennevilliers aussi, mais au fond, et dans une salle plus ronde, plus visible. Il faut tricher avec la solitude, souvent. Parfois, un ami est là, qui nous reconnaît, il faut lutter.
Et puis, il y a des fantômes, dans ces salles d’avant le théâtre : des spectres de soi passés ici, à attendre le spectacle, et d’autres plus redoutables : on regarde sur les murs là où des ombres se sont déposées, on mesure le passé, on est après, et la solitude est plus féroce encore, plus âcre. On adresse les pensées aux camarades, aux spectres, aux cadavres resplendissants au nom de quoi aussi on est là.

On entre.

Toujours se placer vers le haut, vers le côté. À tout prix tâcher tout à l’heure, quand ça aura commencé, d’intercepter la technique du comédien, de s’en ternir préservé, non destinataire. Tricher encore avec le lieu. Pour l’heure, assis sur le côté, dans les sièges défoncés (« rester quatre heures assis sur un mauvais fauteuil, ça liquide le théâtre pour moi », Deleuze), les lumières trop fortes et trop faibles à la fois. Des comédiens sont fatalement déjà là : nous sommes ici dans un théâtre contemporain. On ne les regarde pas : comment cela serait possible de regarder des comédiens errants sur un plateau avant le début ? On est avant, encore avant, dans ce sas où tout pourrait être possible, le ravage indiscutable de la beauté ou rien. Ce sera souvent rien, mais on laisse toute la place à la possibilité de la beauté, à cause du ravage. On est naïf et peu responsable, sinon on ne serait pas là.

On lit encore, un peu. La feuille de salle, peut-être. On tâche de regarder le moins possible : ce qui nous entoure, ce qui s’installe à grand bruit, les autres, la communauté qui va se constituer en solitude, bientôt. Le lieu même, la neutralité constituée par ceux qui ont bâti le lieu.

Dans ces théâtres, on est épargné par l’architecture à l’italienne où on ne voit que ses semblables. C’est plutôt perspective militaire ici : on voit tout de la scène, et rien d’autre. Mais on demeure dans les pensées et dans l’effort de ne rien voir, d’être tendu dans ce qui arrive.

Il y a le bruit des discussions autour, et il y a la fatigue qui commence. Il y a se préparer à quatre heures ou cinq heures de silence intérieur, d’ennui aussi, inévitable. Il faut payer le prix du possible ravage, même si on sait la rareté : et que son prix tient à sa rareté aussi, alors on est là.

On se prépare à ne pas avoir d’avis : seulement on aménage le creux en soi pour le ravage, et qu’il vienne s’il l’ose.

Noir soudain, ou lumières de services ouvertes et éclats de voix soudains.

Ce dans quoi on entre avait sans doute besoin d’être rejoint, dans la suture de la ville et de soi, l’éloignement aussi, toute cette solitude bruissante qui intérieurement va se briser et s’accroitre. Le lieu autour disparaît dans ce qui commence.

ARNAUD MAISETTI*


Le bibliobus, il n’était sûrement pas jaune. Pourquoi, alors, c’est toujours cette couleur qui revient, qui se plaque sur lui, s’y colle ? Et lui là-bas ? Ce petit bonhomme au fond de la classe, près du tableau noir, avec son bonnet d’âne (du papier kraft, mais ça ne devait pas être ça), a-t-il le droit de s’y rendre ? On sort.

Dans le couloir, sur des patères, dans des casiers : manteaux, gilets, chaussures, cartables et sacs en vrac. Rien n’a vraiment changé. On enlève ses chaussons, on met ses chaussures. On se couvre ? Et à droite, au fond, c’est plein de cartons. Un tas de boîtes de jeux. Ne se trouvaient-elles pas dans la classe du fond ? Transformée en remise, on y accédait seulement pendant les vacances, quand l’école devenait ludothèque. Médiathèque même : sur deux ou trois MO5, et le TO7 à clavier sensitif (réservé au maître), on joue à Pong, Space Invaders, Pac-Man (ou des variantes), Labyrinthe Survie (minimaliste), et à cette espèce de bonhomme qu’on devait faire sortir des tableaux (combien y en avait-il), dédales de briques, de murs et d’échelles, de plus en plus complexes, et changeant de couleur (sur fond noir). Comment s’appelait-il, déjà, ce bonhomme, dessiné en deux coups de crayon optique ?
Le préau c’est sombre. C’est gris. Les murs devaient être blancs, mais là tout est « cimenteux ». Les murs, le sol, le plafond. Un garage en somme. Mal fichu, flanqué d’une poutre de béton à l’entrée, au milieu (peut-être). Et là-bas les toilettes, tout béton aussi, où auront eu lieu quelques scènes de sexualité enfantine (est-ce que ça puait ?). Il n’y a de coloré que ces ronds, peints au sol (jaune, vert, bleu, rouge), mais déjà dégradés, effacés (un effet de ceux du préau de l’école de Jeanne ?), où l’on place ses pieds, ses mains, réalisant dans un équilibre instable la figure imposée, twistée (car ça y est, le nom du jeu est revenu), de la girouette. On joue aussi à un, deux, trois, soleil !

La cour semble vaste. Après le garage, le parking goudronné ouvert sur toute la gauche, après la façade et les fenêtres de l’école, aux champs, à la campagne, à la nature (dans la pente du vallon au fond duquel coule la Molle, invisible). À la récréation, c’est le loup, c’est la marelle redessinée, au fond près du muret, à l’aide d’un petit caillou (ou d’une craie donnée par le maître ?). Il y avait aussi cette chaîne humaine, ce petit train circulaire, tournant sur lui-même en passant sous un pont de petits bras et mains unies, oscillants, avant de s’effondrer et d’emprisonner un wagonnet grincheux. Et ça faisait :

« Savez-vous passer le train déri déra ? Savez-vous passer ceci sans vous tromper ? »

La marelle, c’est à l’ombre qu’on y joue. De quoi, impossible de le savoir. On y joue dans l’ombre de…

Sur la droite en sortant du préau (face à la nature), une maison. La clôture qu’on longe en passant devant une toute petite cour. D’environ cinq mètres sur cinq, selon la vue aérienne la plus forte (et la plus floue) de Géoportail, celle-ci a néanmoins l’air de faire partie de l’école. Elle n’est pas clôturée. Elle est enserrée entre les toilettes et la maison, d’où sort la grande aux belles nattes. Et elle entre à l’école par-là, oui – comment s’appelait-elle déjà ? –, le portail donnant directement sur cette espèce d’impasse. Sa maman, c’est la cantinière. La cantine se trouve plus bas. On y accède en longeant la maison (portes et volets de deux fenêtres d’un vert foncé, comme chez mamie Lulu ; la confusion est possible), la clôture, sur une vingtaine de mètres, et à peu près d’autant en prenant à droite. C’est là, au bout, la porte à droite ombragée par deux ou trois arbres. Est-ce que ça sent encore le boudin bien grillé et la purée maison ? – comme si on n’avait mangé que ça !

Les jours de grande chaleur, ça doit être là, sous ces marronniers (?), qu’on vient jouer au frais, bien qu’on soit près de la sortie, et à l’abri des regards depuis le préau et les fenêtres de la classe (mais le maître aura toujours été là, quelque part). Il faut alors tracer une nouvelle marelle. L’emplacement même où se garera, à l’ombre lui aussi, le bibliobus ?

On y monte par deux ou trois. Avec le maître et… le bibliothécaire ou le chauffeur ? Il y a des livres partout, bien sûr, mais… où sont-ils aujourd’hui ? Il n’y a rien en fait. Il fait noir dans ce bibliobus, là. On n’y voit rien. Et ça grince. Et on se bouscule. C’est tout petit. Ou les parois se sont rapprochées depuis. Peu importe. On prend les livres, on les ouvre, les feuillette. On doit en faire tomber un (deux fois). Ça grince toujours, et ça tangue aussi. Le maître et le « bibliochauffeur » nous conseillent, certainement. On ne les entend pas. Celui-ci, ou celui-là ? Ça ? Non… Non mais celui-là, là-bas… Peut-être. Celui avec le petit canard. Oui, le joli petit canard. On dirait un de ceux qui ornent la couverture du livre de papa, Mon premier livre de nature – toujours là, derrière.

(Le jeu, sur MO5, du bonhomme qui monte et descend les échelles pour se sortir de son labyrinthe jaune, bleu, rouge, vert – ça dépend des tableaux –, j’ai fini par retrouver son nom sur la Toile.)

WILL


Une enfance et une adolescence dans une école. A flanc de colline pour la primaire, il fallait monter les degrés pour le secondaire dans cette vieille bâtisse de briques et de meulières.

Dans les couloirs de l’école alors que tout le monde est en classe. Quelle que soit la raison.

Virée ou en mission. Souvent.

Les voix entendues sans chercher à les comprendre … ablatif… gérondif… déponent, …since, for, ago….j’attends…. delenda est carthago…. la raison du plus fort…. la densité de la population…. la règle du participe passé…. Abscisse bien ordonnée……le carnet…c’est la dernière fois….
qui résonnent encore dans le couloir couvert de manteaux avec parfois l’envie de se désagréger dedans quand il a été décrété qu’il fallait montrer le travail torché dans les autres classes. Eviter les portes ouvertes par prudence, ne pas aller dans les classe, toquer, pénétrer, montrer son cahier épinglé dans le dos, entendre la consternation sur jouée de l’autre institutrice, subir l’opprobre des regards concentrés sur sa tête baissée. Châtiment d’une vieille bique qui marque au fer rouge comme Milady. La carte joker du mensonge.

La cour est vide. Elle porte les strates des récrés. Comme de la marée descendante émergent les algues, les coquillages, apparaissent des pulls avachis au pied des marronniers et dans les coins, des tas de feuilles, des sacs oubliés. Les coins si importants pour trouver un peu d’intimité, la capuche des cours, le confessionnal quand les cabinets sont occupés. Le bitume est tatoué de craies, scarifié par les trous des billes qui sont creusées dans les failles, les boursoufflures du macadam. Aux rebords des fenêtres aux premières vitres dépolies, des livres et sur le chambranle, les traces des coups de tampons. Le museau qui s’attarde de l’élève chargée d’ouvrir la fenêtre.

L’escalier avec sa grande rampe marron brillante, les marches dont le faite est usé, la peinture du mur en deux couleurs, sombre en bas, et crème plus haut avec des petite vaguelettes plus épaisses sur le côté vanille. Les jambes en rang, des chaussettes sous les tabliers changés tous les quinzaines, bleu ou beige, avec les plus révoltées qui l’oublient. Arrivée à l’étage, ressentir le pincement au cœur quand on se penche dans la cage d’escalier, les yeux attirés par le carrelage aux éclaboussures beige, patine retrouvé sur la table en formica de la cuisine, prolonger le vertige avec l’escalier du cagibi en bois circulaire qui surplombe le tout où l’on range le matériel pour la fête de l’école.

La porte de l’infirmerie, une des parenthèses, où la vieille sœur qui en est chargée, a depuis longtemps décidé que c’était pour elle aussi un havre pour discuter autour de sucre trempé au Ricklés. Elle ne cherche pas à savoir si nous avons mal au ventre, si « nos petits ennuis » sont réels ou non. Assis sur le lit au- dessus de lit couverture écossais, savoir quand elle aura tourné le dos que dans le placard en face, on peut prendre les hosties non consacrées.

Au fond, la chapelle, avec la possibilité d’ajourner un cours en allant s’y confesser. Des chaises dehors pour faire son examen de conscience, et toutes les histoires de libre arbitre qui reviennent en mémoire, comprises confusément avec une pensée affectueuse pour Judas et Pierre qui renie par trois fois au son du coq. Sur ses chaises, on s’échange les péchés, faute d’idées ou d’imagination. La technique consiste à brouiller les cartes en les présentant dans un ordre différent. Les frissons du mortel et la douceur mielleuse du véniel dans un monde contemporain qui ignore ces épithètes.

Au-delà, la porte qui communique à la maison des religieuses. Une vie sentie à travers les cloisons dans la classe adjacente ; les odeurs de chou qui survenaient à la dernière heure de la matinée. Un souvenir de potage associé à Cicéron. Parfois, une invitation ressentie comme une convocation du Saint-Siège, à se rendre dans une des chambres des religieuses, pour se voir remettre un livre, et la surprise d’y voir un lavabo avec un shampooing Sunsilk sur l’étagère.

Un monde sous voile.

HÉLÈNE BOIVIN


Le bâtiment des douches jouxtait le grand gymnase. On accédait à celui des filles par un passage recouvert de gravier. Dès la porte entr’ouverte, une vapeur chaude et moite prenait à la gorge. Dans l’entrée contre le mur, il y avait un banc sous lequel on devait déposer les chaussures. En fin d’après midi, une femme en tablier bleu nettoyait le carrelage avec sa serpillère. La porte restait alors maintenue ouverte, coincée par un seau. Elle savait à qui chaque chaussure appartenait et s’inquiétait si une paire n’apparaissait plus. Une fois chaussettes et chaussures sorties, on hésitait à poser le pied sur le carreau humide et froid. Le long d’un couloir faiblement éclairé se répartissaient des cabines de douches dont les portes sans poignée se refermaient sur l’intimité des corps en un claquement sec. Ca sentait les sous-bois humide dans les cabines de douches.

Trois marches en ciment gris. La sonnette à hauteur des yeux sur la gauche. Un long couloir carrelé ; au fond, une autre porte. Dans la salle d’attente - une petite pièce carrée- des chaises en bois, alignées le long des murs. C’était dans une des chaises en face de la fenêtre qu’on s’asseyait pour penser à autre chose qu’à ce pourquoi on était là, à attendre. Il y avait bien les magazines empilés sur la table basse pour se distraire, mais pour cela, il fallait déjà savoir lire. La tapisserie se décollait sous l’embrasure de la fenêtre, dévoilant une autre tapisserie encore plus terne. A travers les rideaux, l’espace d’un bref instant, une tête se profilait, protégée sous un chapeau – ou un parapluie, selon le temps. Il en passait plusieurs lorsque les gens descendaient à l’arrêt de bus. Le bruit aigu et rapide de la roulette pénétrait dans la pièce à intervalles irréguliers, rappelant la présence d’un autre patient muet, bien que la bouche ouverte, déjà installé dans le fauteuil dentaire. Enfin la porte s’ouvrait. La dentiste en blouse blanche s’avançait et tendait une main en forme de pinces de crabes. C’était une femme blonde, ses petites lunettes en équilibre sur le bout de son nez. Elle habitait au-dessus du cabinet dentaire avec son chien. Son père aussi avait été dentiste dans ce même cabinet, tout comme le grand-père d’ailleurs.

La salle des fêtes n’ouvrait ses portes qu’à la nuit tombée pour le bal du samedi soir. On entrait d’abord dans un petit hall par quelques marches - quatre ou cinq- juste assez pour s’imaginer une entrée en scène, le pas léger, sur les airs de rock ‘roll. On passait vite pour ne pas déranger les silhouettes de couples enlacés, adossés au mur dans la pénombre. Avec un peu de chance, personne n’était appuyé contre la double porte, seul accès à la salle. Lorsque franchi le seuil, il était impossible de traverser la piste de danse sous peine d’entrer en collision avec des corps tourbillonnant. On longeait alors des chaises disposées le long du mur pour aller s’asseoir dans l’attente d’un cavalier, un petit air distrait aux lèvres, les jambes repliées sous la chaise pour plus de convenance. On affichait sur le visage un sourire d’approbation en écoutant la guitare s’accoupler avec la batterie dans une cacophonie qui tournait à l’ivresse. Les couples se faisaient et se défaisaient, les regards se croisaient et se tricotaient. Avec un peu de chance, d’une chaise, on accrochait les yeux d’un cavalier en errance. Il souriait et tendait une main en guise d’invitation. On dépliait alors les jambes pour quitter la chaise tel un funambule qui s’avance sur la corde tendue, faisant fi du vide sous ses pieds.

ANOUK SULLIVAN


Là, ce serait le point amphidromique, pour toujours, conservé dans son jus, comme ce grenier aux grands coffres corsaires, aux malles de flibuste, aux caches sous l’escalier où l’on se blottissait entre l’encaustique et l’alcool à brûler, ceux où l’on se jouait des pièces déguisés et fardés, la poudre de riz qui fait éternuer, le rouge à joue violine qui tache comme les mûres, la cape en rideau de velours, les bottes de sept lieues, la dague et la rapière, une couronne rouillée pour faire l’ange, et la robe de Cendrillon déchirée par les bals, paradant en chaussures à talons qui vous sortent des pieds, se tordant les chevilles dans des bottines à trente boutons, descendant l’escalier en grandes pompes, perles et boa au cou, ombrelle au coude, l’on gagnait le jardin pour y processionner dans le calme des fleurs. Tout y était, l’onde d’une marée y tourne encore, rythme tidal du temps universel, le clou du voyage, le pivot de Cancale à Dinard, de la pierre de Plimue au phare du Créach, d’une cheminée de Harrowhead à une chambre de Sark, où l’on entame un Trafalgar, une bataille de polochons.

Tout s’y retrouve ici tel quel, à l’identique et neuf comme un sou, comme quand, comme si l’on en avait rêvé. Le bar de l’hôtel de l’Univers est la scène du petit cabaret où passent, tous en ombres chinoises, grands navigateurs et marins d’eau douce, écrivains chevronnés et littérateurs du dimanche, face à la place du château à crénelé, où les peintres de marine en saison vendent leurs toiles et dessinent devant les amateurs les vagues ou les visages. Par beau temps, au revif, en terrasse, l’on contemple les passants et le ciel, le soleil y passe sous l’orbe des cieux, entre dix et douze heures il culmine, passant les branches de l’énorme platane, l’on y bronze, en casquette de marin, vantant les charmes du microclimat. Le bar est à l’entrée de l’hôtel, vingt mètres sur quinze, à peine, en lambris de chênes, un ancien lit clos forme le bar, avec des roues en motif, comme une lune, le chêne noir des tabourets et des chaises est repris par les murs de couleur chocolat, le sol noir, ciré comme du goudron sur un pont, les lambris couverts de photographies de mer et de marins jusqu’au plafond, où sont pendues des lampes de marin, des lentilles de phare rouge, des lumignons, de petits crocodiles empaillés et des squales aux dentures féroces et aux peaux qui s’écalent, de grandes, trois ou quatre carapaces de tortues au dos brun, tavelées, un scaphandre de cuivre qui luit. Au cœur de cette petite pièce, de la taille d’une cabine, cinq petits tabourets de bar où les hommes se perchent pour parler, épaule contre épaule, tels des barreurs, ils chuchotent ou parlent plus haut, de leurs aventures maritimes, de leurs courses et de leur commerce, appellent, pour rire, des tonneaux de vin chaud et de rhum. L’on y boit jusqu’à l’aube parfois. L’on s’y confie ses soucis de bateau, de chiens et ses maux de dents, sur le parquet qui grince doucement. L’on y écoute tinter les cuillers et les verres, les soucoupes comme la mer qui mugit, derrière les remparts, à deux pas. A côté des merveilles du bar hôtel de l’univers, dont les chambres s’étalonnent en grands corridors, anciens comme ces hôtels de Cardiff ou de Copenhague, où passent les fantômes des armateurs et des fermiers, à deux pas de la chambre où naquit Chateaubriand, face au château. Son musée, avec ses salles de guet, ses armures et ses tableaux de cheveux ou de coquillage, ses portraits maladroits de Surcouf et de Bougainville, ses cartes de marine et l’empan des millions de kilomètres du domaine maritime, derrière trois pingouins empaillés, sous la poussière des ans, sa mémoire s’encoquillant, en vieux nid à corneilles, ossuaire à pignons hérissé de crossettes.

La grandeur du bar de l’univers vient des navigateurs qui y ont séjourné, entre deux courses, et des littérateurs au long cours, qui, écumant les mers un peu plus lentement, y posent en étonnants voyageurs, y comptent les rhumbs, y mesure le mascaret, dans ce décor de marégraphe, y convoquent les autres bistrots où ils furent, ce qu’ils y burent et ouïrent, le bar de Mary King près des cairns du Connemara, celui des îles Madécasse, et celui où Dylan Thomas s’endormait, la tête dans les bras. D’un pas (ils ne le font guère, qui voit risque de se taire, ne dit-on pas que le dieu de l’épopée s’évanouit comme un arc-en-ciel si l’on bouge) passant par la grand porte, l’on y voit les bateaux qui croisent dans la baie, le pont levé, leurs voiles se gonflent dans la bise, bisquines, goélettes et voiliers, les plus légers ne font que croiser, une giclée d’écume, un tour autour des bouées, et puis s’en vont, suivant la syzygie, le long du port, en éventail, les régates achevées, au coucher du soleil, tout derrière le Grand Bé et la croix des douleurs, là où disparaissent les paquebots. Et parfois, perdant leur majesté, pressés de rentrer à bon port, secouant leurs gréements, mâts d’artimon, ailes de goélands, mâts de misaine, chevaux de vent claquant et clabaudant, annoncent, tels une procession de dob-dobs, la tempête qui vient, l’orage qui se lève, et une fois à quai, les cordages et leurs pinces qui tintent comme des fonds de casseroles, reste l’estran, les algues brillantes échouées sur la laisse, tandis qu’au large, le Fort Vauban défie le temps et les étoiles de ses canons d’airain dressés.

Les garçons qui s’appellent par leur nom, en gilet, passent derrière, et s’en vont en cuisine, voltigeant un plateau au-dessus de la tête, tant l’espace manque. Comme un trésor dérobé mais à peine, les bouteilles d’alcool, les grandes bombonnes de rhum et les grumes luisent comme de grands fruits confits. Devant, de petites ardoises pendues au plafond y vantent, derrière le bar, d’aventureuses recettes corsaires, au moins aussi écœurantes que la poutine ou le lait de poule : le Baileys au chocolat, le T’y lait et le Bounty, le vin chaud et le grog, à grands renforts de crème fouettée. C’est là de quoi se remettre d’un tour du monde en solitaire, d’un vent des globes, ou bien de quoi y goûter, en devenant l’Ulysse des bancs de Terre-Neuve. Nouvelles Calypso ou Circé, allant et venant de la terrasse telles des bayadères aux longues chevelures flottantes, des escouades de naïades lycéennes se commandent des cocktails improbables au kiwi, au litchi et aux pêches comme leurs joues et viennent en minaudant réchauffer leurs galettes et leurs plats au micro-onde de la cuisine du bar où mugit la grand pompe d’une centrifugeuse, d’une machine à café, comme d’autres vont à la fontaine y jeter des épingles. Elles s’interpellent et criaillent en baillant bruyamment, lorgnant leurs spectateurs burinés d’un œil las. En sourdine, un vieux phonographe joue des reprises de Naima, Summertime ou Water Babies, comme bruissent les pages d’Ouest-France et du Télégramme qu’on commente à mi-voix, cela pour les habitués familiers du décor qui écoutent d’une oreille distraite prouesses et mésaventures inouïes des baladins du monde occidental. Les murs sont plus couverts de souvenirs de mer que les murs de la rue Daru d’icônes peintes. Si l’on compte un rang de 6 photos de haut et dix de large, cela fait 70 images environ par mur. La juxtaposition des coques plongées dans la mer et les voiles dessine une course obsédante, comme un vol de bernaches cravant, au printemps. D’anciennes portraits de marin les parsèment : une femme en coiffe, un capitaine avec son couvre-chef et sa pipe, l’homme au béret, le pagayeur hindou à barbe blanche dans sa pirogue sur les eaux du Gange ou du Brahmapoutre, et des dédicaces : « Le S.S ? De Grasse Cnie Transatlantique traverse les bancs de Terre-Neuve (hiver 1949-50) » ou encore « Amitiés du vénérable France à la cité corsaire, 1945-2016). L’on passe, sur ces murs de palimpsestes rapiéçures, de l’anecdotique carte postale aux visions des fonds sous-marin, de l’œil de bœuf à l’œil du cyclone, comme cette grande malle de souvenirs qui s’ouvrirait béante devant vous. Images-timbres du globe en miniature, les cartes marines et les cartes de géographie ont jauni, mais ne gondolent pas. En cette fin de terre, sur cette digue de pierre, l’on y trouve ses chemins de traverse préférés, tanguant d’un bord à l’autre de l’Atlantique, avec toujours Penn-ar-Bed pour boussole et l’île d’Ouessant pour cap.

ELEN RIOT


Sonner, prêter l’oreille au déclic presque imperceptible de l’ouverture, pousser la porte, jeter un coup d’œil sur la droite et en une seconde évaluer le temps d’attente, au nombre de personnes assises sur le canapé et sur les chaises. On échange des bonjours et de brefs regards. Un canapé dans la salle d’attente d’un médecin, c’est rare. C’est dire si on prend soin du confort des patients – qui n’ont jamais si bien porté leur nom. Ici, on peut attendre jusqu’à deux heures d’être reçu par le Docteur P., généraliste, homéopathe, acupuncteur. Une affichette informe la clientèle que le retard fait partie de la tradition médicale et qu’à cette tradition-là, on ne déroge pas. Les gens pressés, les overbookés avares de leur temps s’excluent d’eux mêmes. Ils n’ont qu’à aller se faire soigner ailleurs. Au mur, une toile abstraite, un cadeau d’un malade sûrement. Sur la table basse, la lecture est décevante : Marianne, Le Point, rien de croustillant à se mettre sous les yeux, pas un Paris Match, ni un Elle ou un Marie Claire Déco, voire un Gala ou un Voilà comme chez le dentiste. Les habitués apportent leur livre ou autre tablette et smartphone. Ici on engage son temps pour une consultation attentive, experte, décontractée avec le Docteur P. Il ne vous bâclera jamais. Jamais vous ne ressortirez le manteau en vrac sur l’ épaule, l’ordonnance et la carte vitale dans une main, le chéquier dans l’autre. Il vous intercalera entre deux consultations si vous l’appelez désespéré. La rue est calme derrière les deux fenêtres. La secrétaire, une jeune black dont l’auréole afro prend du volume de mois en mois, vaque discrètement à ses tâches derrière le guichet sous l’escalier. Des reproductions sont accrochées sur le mur qui longe les marches, quelques dessins sans lever la main de Picasso. Plusieurs praticiens se partagent le lieu : un ostéopathe souriant et une sage femme. De jeunes mères descendent du premier étage où elle exerce, leur bébé dans les bras. Ça sourit sur le canapé. On aime croiser ces petits bouts d’enfance. La plupart des personnes en attente dans la salle d’attente sont des clients du Docteur P. La sage femme et l’ostéopathe sont plus ponctuels ou ils ont moins de clients. Il fut un temps où une psychiatre consultait aussi au premier étage. Elle n’est pas restée longtemps : ça devait être difficile pour les patients de la psychiatre de supporter toutes ces présences. Périodiquement, le Docteur P., en blouse blanche, bouille ronde, lunettes rondes, cheveux blancs maintenant sort de son cabinet. Alors quelqu’un se lève. Ceux qui restent assis recalent leurs fesses sur le canapé. Peu de voitures passent derrière les deux fenêtres. Dans les toilettes, des cadres de bois 30 x 30 présentent des extraits de Tintin au Tibet, le jeune Tchang, le yéti, le capitaine Haddock pris en flagrant délit par Tintin, le sac à dos rempli de bouteilles de whisky. Un bébé braille en haut. L’attente est une des figures de l’amour, Roland Barthes dixit.

BÉATRICE D.


La place de parking avec ses bancs et ses arbres humides s’expose au pied de l’église. Elle est grande, froide, assez pour que le dimanche matin viennent s’étaler une vingtaine de bigots, peut-être plus, qui n’arrivent même plus à faire semblant. Qui est vraiment vieux et encore chaud ? Même le curé dans son pyjama sale, orné de l’effigie de la sacrée bouteille n’ose plus y croire au bon dieu. Surtout depuis qu’un petit merdeux lui a fait remarquer que la majuscule de dieu était le dernier effort du mourant pour faire passer le goût de la rouille dans le flanc. Il avait pleuré toute son eau et bien failli se pendre. Heureusement que la vieille dame de la Rue Montmartre était venue sonner à sa porte pour lui annoncer qu’il faudrait bientôt marier sa petite fille.

Les grandes pierres carrées ne se lassent pas de dévorer la pluie qui s’acharne à y creuser des sillons. Tout au plus, parvient-elle à la faire gonfler d’orgueil, à l’image du maire affreux qui vit dans les parages. On ne le voit jamais traîner ses guêtres (car il en porte, c’est certain) place de l’église. Soit il est trop croyant pour se rabaisser au rang des lèche-cul octogénaires qui parasitent la mémoire historique du lieu – deux décapitations comtales ça laisse des traces dans et sur les murs – soit c’est lui qui doute. Mais si le chef des affreux doute, la foi est déjà morte et enterrée dans village démonté de la Manche.

Et plus au-dessus des pierres trouées, il y a la grande horloge blanche que plus personne ne regarde. On fait semblant, on joue à y rabâcher son regard pour faire croire que la santé de madame Delpierre, oui celle qui promenait son petit chien marron le dimanche soir dans le parc qui longe le côté ouest de l’école publique, nous préoccupe. Cela dit, un bras cassé ça ne rigole pas. C’est qu’elle ne peut plus conduire maintenant. Ça fait deux dimanches qu’elle ne vient plus et personne ne veut l’amener. L’accompagner quelque part est un véritable chemin de croix et pas une excuse (on n’oubliera le calvaire du chauffeur de bus au retour de Lourdes l’été dernier).

La voiture est arrêtée près d’un arbre, n’importe lequel. Un arbre qui n’est pas loin de la prison de l’arrêt de bus, une prison dont les barreaux sont les fils d’eau d’une pluie qui assaisonne l’anxiété ambiante. La portière du véhicule refuse de s’ouvrir, elle prétend qu’elle n’existe pas. Il n’y a pas de portière, c’est pour cela qu’elle reste close. Elle ne reste pas close non plus, alors. En face, donc à gauche du monument religieux quand on a l’arrêt de bus dans le dos, un nez et deux yeux creusés dans la roche et la même chose répété deux fois. Mais ceux qu’il faut regarder sont clos, malgré la lueur qui leur fait légèrement soulever les paupières. Le nez est bleu vieux. Il est en bois vieux aussi. Les pores de la peau, grossiers, craquent sous leur propre poids. Les fissures se remplissent et blanchissent sur toute la hauteur. C’est le seul. Les autres visages autour sont tristes et mornes. Cependant, de celui de gauche se dégage une pensée verte qu’elle doit aux quelques choux désastreux qui surnagent dans le potager invisible de la place dont le goudron est maintenant imprégné de boue. La boue que les gamins du potager ont déplacé au cours des trente dernières années et même plus. Le goudron aussi a donné vie à des bébés goudron qui se sont relayés les uns les autres, c’est vrai. Mais les fantômes de boue, eux savent pénétrer les épaisseurs.

Le visage de droite, c’est presque la maison du maire. Avant, il y a celle du dentiste, vide. Il a déménagé et maintenant elle sert d’entrepôt. Elle est maussade, comme une vieille carte météo du nord de la France. Pareil pour celle de gauche qui en plus, dégouline à travers ses yeux clos. Il y a foule jusqu’à celle de l’autoritaire politique, il n’y a qu’elle et sa blancheur humiliante. On ne l’en verra jamais sortir, le monsieur. L’énigme du sénateur. Jamais sur le bon trône, à croire qu’ils sont tous plus ou moins percés. Il doit y avoir une jouissance certaine à porter des chaussures trop petites pour peu qu’elle soient cousues d’or. Mais l’or casse et le pied qui provoque de petites vagues dans la flaque d’eau juste devant la portière de la voiture n’en a pas grand-chose à faire. Toute tremblante, comme une boucle qui recommence et avance à chaque recommencement, la façade de la maison au nez bleu ouvre la bouche pour dévorer la banalité.

STEWEN CORVEZ*


De mes dix à quatorze ans, mon oncle, fou de musique et fier de sa voix de baryton, m’a régulièrement invitée à l’Opéra de Marseille. C’était l’époque des opérettes à grand spectacle. Peu à peu, on oubliait les malheurs de la guerre ; on était traversé par le désir de vivre, rire, rêver, chanter. Je n’ai pas oublié : Oh ! Ma Rose-Marie, / Les fleurs de la prairie / Se penchent devant toi lorsque tu passes, / Comme pour s’incliner devant ta grâce...
Se rendre à l’Opéra depuis notre banlieue lointaine était une vraie expédition. Le tram 31 s’arrêtait en haut de la Canebière. On la descendait toujours du côté gauche. Le trottoir de droite était dit trop populaire : on y croisait des clochards, des arabes. Tout en bas le Vieux-Port faisait chanter ses mouettes et ses bateaux. On remontait la rue Molière perpendiculaire à la Canebière, une rue étroite, on devinait peu à peu l’Opéra, deux colonnes puis quatre colonnes de sa façade. Une masse énorme, trapue, coincée à droite et à gauche par des rues étroites, noires, sales. Quartier mal famé, on le déplorait. Des bars louches aux enseignes clignotant pour attirer les clients. Des bouffées de jazz quand s’ouvraient leurs portes gardées par des gorilles. Des hommes en maraude. Des femmes bien peu vêtues, de quoi s’en étonner par temps de mistral. Des militaires. Il était sage de détourner le regard, de glisser ma main dans celle rassurante de Maurice. La serrer fort et, rassurée, traverser l’esplanade qui me paraissait immense dans ma hâte d’entrer dans l’antre du bel canto. Lire bien haut sur la façade OPÉRA MUNICIPAL. Et découvrir l’ampleur du bâtiment, ses six colonnes, les statues de la frise, les grilles de fer forgé qui l’entouraient et le transformaient en une sorte de forteresse qui serait cependant accessible par la grâce d’un billet acheté longtemps à l’avance.

Une volée d’escaliers : une foule s’y pressait. Femmes chapeautées, gantées, enveloppées de fourrures, de boas, de châles. Hommes strictement vêtus, cravatés sous leurs écharpes de soie blanche, en smoking parfois. Des rires perçants. Quelques enfants endimanchés dans le sillage de leurs parents, souvent traînant des pieds ; parmi eux, cette fillette inquiète, noyée dans le flot humain, dans son pardessus sage sur robe des grands jours, qui ne souhaitait qu’une chose : entrer vite, voir le rideau se lever. Elle avait peur d’un imprévu, elle ne serait apaisée qu’assise dans son fauteuil de velours rouge. Et plus encore quand le silence s’établirait dans la salle.

C’était la bousculade. Les lourdes portes à tambour laissaient entrer comme à regret dans le vestibule. Piétinements et cris d’agacement. Cette envie, accéder au saint des saints, un peu comme dans l’église un jour de grande cérémonie. Pour abréger l’attente, mon oncle fredonnait dans mon oreille : Qui veut mon bouquet de violettes ? / Mesdames, c’est un porte-bonheur / Messieurs, allons, qui me l’achète ? / À tous, je l’offre avec mon cœur...

Le grand hall, le comptoir du vestiaire : des femmes vêtues de noir s’emparaient des manteaux, jaillissement d’épaules nues, dévoilement de gorges, de colliers lumineux. Et c’en était trop de piaffer d’impatience, oui, fendre la foule, tirer Maurice, plus vite, plus vite. Et lui riait de tant de fièvre, d’une telle peur lors de la vérification des billets, de cette joie : on avait franchi le seuil, on changeait de monde, on entrait dans le royaume. Gravissant l’escalier d’honneur, on se métamorphosait en prince et princesse. Restait à parcourir le couloir de l’orchestre, suivre l’ouvreuse. La Salle magique attendait son heure. Luis Mariano saurait séduire la petite princesse, la faire rêver, l’entraîner vers Cadix, Acapulco, Mexico...

Mexico, Mexico... / Tes femmes sont ardentes / Et tu seras toujours / Le Paradis des cœurs / Et de l’Amour...

CHRISTIANE DELIGNY


Sur le côté de la cour principale du collège était un petit bois enclos d’une palissade prompte à se coucher comme les herbes. On la franchissait en glissant le pied entre deux lattes et en prenant appui sur le fil de fer qui les tenait plus ou moins ensemble. C’était alors comme d’être à jamais hors l’école, la ville, le pays. On aimait se dire qu’un pisteur indien lancé à nos trousses n’aurait rien pu tirer de cette végétation mille fois raturée, tant étaient rares les branches basses à n’avoir pas été meurtries par le poids de nos corps, les écorces à n’avoir pas été blessées à coups de cutter ou de couteau de poche. La terre elle-même, glaiseuse, avait été si bien piétinée qu’elle en était devenue lisse comme un mur de plâtre et n’acceptait plus que les traces faites avec obstination, par le raclement délibéré et répété d’une pointe. Mais on avait aussi compris qu’il était peu probable que nos surveillants partissent à notre recherche, absorbés comme ils l’étaient dans d’hermétiques conversations qu’ils conduisaient les bras croisés, ou les mains nouées derrière le dos. Ils avaient le pas lourd, régulier, prévisible. Ils ne nous auraient suivis en notre territoire qu’en cas de grosse bêtise, dont il était d’ailleurs peu probable qu’ils prissent jamais connaissance, car on disparaissait presque parfaitement dans cette verdure. Et puis surtout : alors que notre âge était celui où s’exprime peut-être le plus fortement une attirance pour ce qui suppose de se frayer physiquement un chemin vers ce qui est caché et interdit, de préférence au prix de franchissements acrobatiques, de contorsions, de sauts dans le vide (fascination pour le campement de fortune dans une zone qui ne se découvre qu’après avoir rampé sous un grillage, pour la cabane abandonnée, pleine d’échardes et de clous, contre laquelle, depuis toujours, rouille un vélo, pour les bords de voie ferrée où poussent les noisetiers, pour les toits plats des parkings à étages, pour les odorantes cages d’escaliers de bâtiments condamnés), on avait remarqué au même moment que l’adulte, pris dans sa généralité, se méfiait des espaces interstitiels, quand il ne les craignait pas franchement. Il n’y avait qu’à observer ses proches et ses voisins. En promenade urbaine, l’adulte évitait les recoins, les angles, les passages étroits, les culs-de-sac, les zones mal éclairées, les anfractuosités, les failles que la ville avait oublié ou négligé de combler ou d’ouvrir en plein. Il détournait la tête, fronçait le nez. Tout ce qui trouvait à se serrer dans le désajointement de deux murs, dans l’étroiture dont les marches rivetées d’un escalier en métal formaient la voûte, dans l’angle aigu qui accompagnait la naissance d’une passerelle, tout ce qui pouvait se loger sous l’entablement d’un pont, toute crevasse ou arcature de pierre ou de béton qui pouvait faire refuge en accueillant une toile de tente, un amas de couvertures, un matelas, il le contournait exagérément, parfois avec un petit frisson de dégoût et un resserrement de la main. C’était là qu’on trouvait les clochards beuglants, les sans-abris, les drogués, les couples douteux, les étrangers. Des êtres capables de violence, déraisonnables. Il valait mieux ne pas leur contester leurs minuscules royaumes, même quand ils débordaient un peu sur la chaussée. (Que devions-nous comprendre ? Comme le vent pousse les détritus au pied des grillages, comme la marée abandonne ses déchets sur la ligne supérieure de l’estran – poissons morts, galets de plastique et de polystyrène, bois flottés déplaisamment controuvés, souvent calcinés (autodafés ou catastrophes maritime ?) – les forces sociales laissaient des choses et des êtres dans les renfoncements de la ville, et seul un enfant aurait été suffisamment inconscient pour chercher à s’en approcher. Ou alors des travailleurs sociaux, mais parce que c’était leur métier. Se pouvait-il que nous rechignions instinctivement à cette logique ?) Pas de clochard, cependant, dans notre petit bois : il était tout entier circonscrit à l’intérieur du collège. Mais il restait la version atténuée des espaces dangereux que nous rêvions de conquérir ailleurs, et nous-mêmes, qui le peuplions, y devenions différents. Le contraste était parfois frappant entre l’école et le bois. Par exemple : on se servait souvent de ce dernier comme d’un raccourci pour rejoindre l’amphithéâtre ciré où une vieille dame, débonnaire et dépassée, nous enseignait la flûte en plastique et le solfège. Avant la musique et les mœurs adoucies, c’était donc toujours cris de singes et bourrades, cartables devenus projectiles, s’accrochant aux branches, courses éperdues en file indienne, vicieux crocs-en-jambe. Une fois, je surpris avec d’autres un couple s’embrassant, assis sur les racines d’un arbre. Nos rires de satyres transformèrent la fille en statue, mais le garçon, dont le sang, compréhensiblement, bouillonnait déjà, se leva et nous chargea avec un hurlement. Je fis comme les autres et courus, mais mon modeste gabarit faisait de moi une cible facile à la vengeance. Me trouvant bientôt acculé, je menaçai mon poursuivant d’un coupe-papier dérobé dans le bureau de mon père et que j’avais baptisé « coutelas de Rahan », ce qui logiquement aurait dû faire de moi le fils de Crao et des âges farouches. Las ! cela n’arrêta pas le garçon, et plutôt que de le planter comme un blouson noir dont un certain boulanger m’avait dit que j’étais la graine, je me laissai faire une douloureuse clé au bras, ce qui le fit passer pour un héros. Quelques minutes plus tard, reniflant un peu, mais ayant quand même pu, à force de négociation, récupérer mon arme qui s’était avérée si peu dissuasive, je m’arrêtai sur le seuil de la classe de musique. Je cherchai dans mon sac un marqueur indélébile et écrivis à l’intérieur du montant un affreux « pine » qui resta là plusieurs mois. Savais-je déjà que c’était aussi, en anglais, à la fois le nom d’un arbre et le verbe pour dire le soupir et le désir de quelque chose qui est perdu ?

LUCIEN NOUIS


Passé le porche, on longeait à toute vitesse la nef par le bas-côté. Quelques fidèles, deux ou trois, quelle que soit l’heure et le jour, assis face à la croix s’indisposaient parfois des rires étouffés ou des éclats de voix, des pas précipités qui résonnaient, sourds, dans l’édifice ; parfois, un sacristain levait un sourcil vaguement inquisiteur à leur passage. La plupart du temps, les croyants, abimés dans la prière, ne voyaient même pas la volée de gamins qui s’engouffraient, passé la croisée, côté gauche, par une porte donnant sur un étroit escalier en colimaçon. L’église proprement dite finissait là, pour eux. Derrière cette porte, c’était leur repère. En bas, tout de suite à gauche, les toilettes, un lavabo sale sous un petit miroir oxydé, un reste de savon jaune et sec posé au bord, une odeur de javel et de moisissure qui vous piquait le nez. À droite, un couloir ouvre sur deux ou trois pièces auxquelles on n’accèdera jamais, mais au fond, une double cave voutée de belle taille, où ils ont leurs QG : la deuxième salle, c’est l’atelier où une année ils ont passé des mois à construire leurs canoés, bois pour les armatures, fibres de verre, colle et ponçage, en prévision du camp d’été dans le sud de la France ; la première salle avec une table et des chaises, c’est celle où ils se réunissent, un banc, tout de suite à droite, dans la pénombre, où ils posent leurs sacs, un évier au fond à gauche — le flexible fixé au robinet déverse un mince filet d’eau froide ou tiède ; il y a, posé sur le rebord, la moitié déchirée d’une vieille éponge humide, quelques verres, un pack de détergent au trois quarts vide dont le déversoir est partiellement bouché par du liquide vaisselle séché. Personne ne vient jamais ici à part eux. Ils forment une confrérie secrète, une quinzaine de gosses entre 12 et 15 ans, qui se retrouvent là les mercredis après-midi, encadrés par des « grands » de 5 ou 6 ans leurs ainés, libres comme jamais ils ne l’ont été, planifiant les weekends à venir, rêvant de découvrir, au cœur de la forêt où ils iront planter leurs tentes, à quelques dizaines de kilomètres de Paris, un trésor, une demeure abandonnée ou le mystérieux château du grand Meaulnes.

PHILIPPE CASTELNEAU*


La billetterie du Centre nautique de Naive

A la sortie, c’est-à-dire en contrebas, de cette petite ville en pente, le Centre nautique forme un monde à part. Un édicule savamment dessiné est le check point de ce monde. Inspiré d’une architecture moderniste horizontale, de celles pouvant idéalement se marier à des palmiers - quoiqu’ici il n’y a que des chênes et des sapins, il se compose de fins piliers noirs, d’une dalle de béton en guise de toit-terrasse et de pans d’agglomérés beige. Dans la région, nombreux en effet sont les édifices revendiquant grâce à ce type de détails une parenté avec les villas à la Richard Neutra, y compris donc les plus modestes constructions municipales. Bref, c’est une guérite aux velléités bizarrement californiennes au pied des Alpes qu’on va traverser, ou plus exactement contourner. En trois temps. Tout d’abord, sa surface orthogonale rappelée au sol par son ombre fait franchir le seuil critique : on paie son entrée. Puis, plongé dans une brève cécité stroboscopique due au passage à couvert après le plein soleil, on bute contre une barrière qui se débloque par à-coups. L’odeur de colle à bois est toujours dans l’air depuis la construction dans les années 1960, mêlée à celle du chlore de la piscine qui se fait sentir, déjà. Enfin, à l’arrière de l’édicule, atteignant un guichet symétrique à l’entrée, contre une caution on retire la clé d’un vestiaire. Car tout est là : on passe de la ville où on est obligé d’être habillé à un parc où l’on se doit d’être presque nu.

La Piazza dell’arte

L’entonnoir est sans conteste le modèle qui a présidé à la création de la place italienne devant le Musée d’art moderne et contemporain d’Aspir. Bien que délimitée par rapport à la rue qui la borde par quelques bouches d’aération en forme de cheminées de paquebot, elle n’évoque au passant la métaphore navale que très superficiellement. Avec cette référence, l’intention des architectes était-elle de suggérer la traversée d’un Océan menant à un monde merveilleux ? Dans l’imaginaire d’aujourd’hui, les Costa croisières et autres MSC ont tout gâché. Plus modestement, on se laissera donc dériver suivant la douce inclinaison du terrain qui conduit les passants vers un point d’engorgement. Et tant mieux car ce mouvement convergeant conduit tout droit aux portes du musée, ce qui rend pour une fois l’art incontournable. Au sens propre, car pour l’éviter il faudrait faire le tour des 7500 m2 du bâtiment ; ou trouver le courage de remonter la pente. Ainsi cette place pousse habilement quiconque la traverse à quitter une société où les valeurs de l’art sont à peu près rien pour un espace où elles sont à peu près tout.

La gare de Retranne-Université

Vue plongeante sur le campus qui donne l’impression d’un paysage vallonné. Bien sûr il n’en est rien. C’est simplement une gare de banlieue construite au-dessus des rails. Mais l’illusion persiste car, lorsqu’on en redescend, on a déjà oublié qu’on vient de monter. Voilà pourquoi : si on est monté par des escaliers, on redescend par un petit chemin sinueux, goudronné certes, bordé d’une rampe métallique bleu ciel certes, mais qui se faufile entre des herbes hautes, une friche folle qui a des allures de jardin anglais. A certaines heures, des hordes d’étudiants sortant des trains s’y précipitent, mais dès lors qu’on arrive en avance ou en retard par rapport aux cours, on peut le parcourir presque seul. Ainsi, sur quelques mètres, on s’achemine tranquillement - hormis il est vrai les quelques hivers neigeux ou verglacé où mieux vaut savoir skier - dans une cadre presque bucolique, vers les tours tout en béton et pilotis, la A, la B, la C, la E, la F-G, qui abritent les différents département de l’Université, celui du droit, des sciences humaines ou de philosophie. Ainsi on peut fumer, rêver, traîner en descendant dans la plaine, avant de nouveau monter des escaliers pour atteindre les étages du savoir.

VANESSA MORISSET


Sirènes du midi du premier mercredi du mois
Indicatif de la Séquence du jeune spectateur
Vent en espace dégagé
Cris d’enfants à l’extérieur
Raclement de porte coulissante

On n’avait pas besoin, à Toulouse, de guetter les sirènes du midi du premier mercredi du mois. Elles venaient toujours comme un enchaînement de dus.
On était parfois dehors, au milieu des cris d’autres enfants, dans une cour de récréation si c’était encore l’époque du jeudi sans classe et du mercredi avec classe. Ou bien dans un jardin ou encore dans un parc, en vacances dites plutôt de carnaval à cette époque.

On les entendait bien, à Toulouse, les sirènes, même si on était à la maison, au moment où commençait la Séquence du jeune spectateur, avec son effet électrisant, comme celui de l’autan blanc de mars, qui allait venir plus tard dans la saison.

Au premier février, aujourd’hui comme en ce temps, le vent est froid, s’engouffre dans les espaces dégagés, siffle parfois aux oreilles. On dirait qu’il éparpille le soleil blanc.

Autrefois, il y avait aussi la sirène de tous les midis, sur le toit de la gendarmerie du village. La trop proche et trop violente. Contre elle, je rentrais vite m’enfermer.

Mais pour les sirènes de la ville, je sors. Aujourd’hui, c’est une porte coulissante qui me laisse passer en raclant. Jamais autrefois.

PHILIPPE SAHUC


De rien, de peu, des lieux sans conquêtes ni batailles, hors celles anonymes des drames et liesses ordinaires, pourtant lieux parlants, formateurs...

La mémoire découche ; dort à la belle, somnole dans les objets, les squares, sous les lettres écaillées d’une pub au produit disparu, face aux murs ; face à la télé qui la raconte en se racontant, rappelant aux fidèles le temps où elle s’est rappelée pour la première fois ; la télé qui se fabrique de l’Histoire à défaut de présent.

La mémoire rêve d’archives, de tous types de dossiers, de glaces polaires, de couches sédimentaires, de roches, de pollen, d’ADN, de disques durs, de musées, d’encyclopédies ; à ce point extérieure à l’homme et vivante est la mémoire que le futur, tel une éponge, s’en gorge en permanence ; s’imbibe, s’enivre sans cesse de réminiscences.

Un cliché retrouvé, une fringue, un vieux vinyl, une villa envolée, un livre annoté, une lettre au fond d’une boite, un foutu passeport paumé, un bol bleu ébréché, une figurine fendue, un bijou à l’attache cassée ; des objets, des incidents, des rues, une ville, un lieu-dit, une route, un croisement, un rocher surplombant la plaine, la rivière sinueuse et verte ; rénovation, implantation, domestication, régulation, industrialisation, destruction, oubli.

Quoiqu’il se produise sous leurs yeux, là où d’autres succombent, des lieux ne bronchent pas. Muets, ils restent les témoins d’un temps que le temps semble devoir effacer. ; plus ou moins bien, plus ou moins vite...

Mai 68, une banque en Suisse ; un parking encombré de grosses bagnoles aux plaques étrangères ; les coffres de la PSR (Pognon Sur Rue) dégueulent de biftons, de titres, de valeurs au porteur, de joyaux, de parures, d’or ; le caissier jubile. Qui des contingences ou du lieu s’empare de l’autre ?

l’Église aux trois occurrences.

Dogubayazit avant Mako. Ça alors...

Le Pépin, un bar du bourg tout en longueur ; un couloir. Au Pépin gros, très gros pépin. Katastrof ! Des lieux habillent des évènements. D’autres mémoires interviennent.

L’ancien Hôtel Dieu provisoirement aménagé en école publique ; penser apprendre à devenir en jouant à être au tableau noir.

la salle d’attente des cars postaux ; vis-à-vis des flics. Crade et puante mais chauffée. Des lieux immortalisés par des récits, des légendes, des épopées qui prononcent leurs noms

Au château d’If, les cellules contigües de l’abbé Faria et d’Edmond Dantès. Espaces imaginaires réels, transitions, circulations, dérivations. Les lignes de démarcation s’estompent, se diluent dans le cours des évènements dont les lieux nourrissent leurs métamorphoses.

au faubourg 26 mais le mieux c’était la rue et la rivière gelée en hiver.

à la crèche Saint Paul. La grotte a disparu ; les miracles n’arrivaient pas assez vite ; pas assez rentable de prier.

La bastille dans les montagnes chez Magic Pils ; le tenancier de la porcherie ; un tueur froid, glaçant, au service du pouvoir et de l’argent.

en prison ici et là mais surtout là ; si loin du balcon des amants de Vérone.

au village en hauteur ; au large des heurts ; naître et renaître

et s’il arrive que de lieux rien ne reste ou si peu, il en survit parfois des traces dans les tableaux, les gravures, cartes postales, chroniques, bâtiments comme cette porte à Rouen aujourd’hui démolie et qui, sous sa voûte, rappelait Bouvines au passant..

chez un ami d’enfance les « Clubs » se succèdent ; le 221 B Baker street, un laboratoire de liberté clandestine. Les lieux passent à table.

A Paris dans le 13ième au trente-deuxième étage ; le niveau des revenus s’élève. Celui du boulot aussi. Les secondes courent après les minutes. Tous les ascenseurs ne mènent pas au paradis quand ils ne mènent pas à l’échafaud.

Au Mouton un dimanche soir juste avant l’abattoir.

chez la YéYette, la Yette ; après les cours, taper le carton jusqu’à plus d’heure ; dans le cristal des eaux-de-feu chercher l’impossible étoile en braillant du Brel..

à Paris, St Michel, thermes romains, sur les bancs publics en apprentissage du monde. Le fantôme de Montfaucon se balance au bout d’une ballade…. qui après nous vivez….

Ibiza, petit village blanc ; Fomentera quasi déserte ; Casablanca, entrée de la Médina, dix balles en poche mais une centaine de 45t à vendre, sac de voyage ouvert, posé sur un petit espace disponible à coté de mendiants abîmés, face au rang des aveugles moulinant leur complainte ; Marrakech, hôtel de Provence, un palmier dans la cour intérieure ; des piaules pas chères, des beatniks, les fêtes jusqu’à l’aube, les descentes de flics, la chaleur, les cris matinaux des marchands poussant la charrette et la beuglante par les rides du labyrinthe ; Zagora, porte du désert ; son panneau peint sur une plaque de ciment : à l’avant plan, dans l’angle inférieur gauche, un touareg coiffé d’un chèche bleu et le cou, la tête d’un dromadaire ; derrière, au pied des dunes, trois bédouins menant trois montures à l’ombre d’un couple de palmiers ; tout au fond, touchant le ciel fatalement bleu, les vagues aubergines de sommets lointains surmontées d’un Ovni, d’une fusée, d’un trait zébrant l’azur : la flèche (sur le panneau d’origine orientée à droite) indiquant la direction de Tombouctou et la distance ; 52 jours.

Lieu 2B dans le désert B ; du bol ! Quatre voitures de Marrakech à Genève place du Molard ; un morceau tissu moiré au sol avec dessus des bijoux berbères -oui Madame, c’est de l’ambre – et d’allumer un briquet jetable, grenat, cylindrique, de cramer un rien la résine, de proposer l’odeur -tenez, sentez - preuve irréfutable, pas du plastoc ; le matos se vend bien ; une bagnole Annecy-Londres, Wight is Wight se rapproche ; Hendrix, Cohen, Doors, Ten Years After, Taste, Mooddy Blues, Chicago, The Who, Emerson Lake and Palmer, Donovan sur une île en rupture ; rien à foutre du boulot, de la société, des contraintes, des conventions, de l’avenir lointain ou de demain ; aujourd’hui à jamais et pourquoi pas, comme ça, parmi six, sept cent mille personnes tomber sur les potes du bled quittés à Ibiza et comme ça, rentrer en stop avec Charly à travers Deutschland pour finalement, comme ça, débarquer en sandales, sale, dépenaillé, dix minutes en retard au droit, premier des cours de la rentrée de septembre...

De la démerde, de la démerde toujours de la démerde et même avec l’écriture c’est la même, de la démerde. Système D. L’idée serait de laisser causer la Canto vu que les cours de droit n’avaient pas encore lieu au tribunal ; un bel immeuble que l’école du haut de la ville - ah ça Madame - et dedans des intelligents. Le collège des Jésuites comme un rempart à la réforme ; un complexe fin XVI ; un front de façade imposant, quatre étages bourrés de savoir, deux ailes et l’église, bouclant le site entouré d’un mur. La froideur du hall d’entrée, lieu de transit, avant l’installation vers la fin des années 60 d’une machine à café. ; proche de l’escalier principal, le règlement (deux pages d’ordonnances dactylographiées punaisées au panneau d’affichage) annonçait la couleur ; austère. L’idée serait d’avancer dans les couloirs, de longer le musée de physique soit quelques vitrines grises au rez-de-chaussée présentant des instruments anciens intrigants ; galvanomètre, piles Volta aux disques oxydés, manomètre, bobines d’induction, un gros aimant suspendu, des hémisphères de Magdebourg, des cristaux, des schémas, des portraits, Newton, Galilée, Pascal, dates de naissance, de décès, de découvertes, lois encadrées, principes soulignés en rouge, formules en gras mais en empruntant l’escalier principal, arrivé au premier, de suite à droite, une porte battante à pousser ; à gauche des WC puis, de chaque côté du corridor, sur cinq mètres des vestes d’élèves, des chaussures rangées, des pantoufles obligatoires alignées, des casquettes aux couleurs du collège, des blouses blanches, beiges, tachées. Passé la fripe, les longs bancs bas du vestibule, trois marches à descendre et là, quatre salles. Des quatre, la vieille du fond aux baies donnant sur le jardin bota ; celle dévolue, dans les années 60, aux cours de religion et surtout, celle du second musée, celui d’histoire naturelle ; un cabinet de curiosité entassé dans la pièce fourre-tout.

Vieux caissons vitrés pleins à craquer de fossiles, dents d’ours, crânes, vertèbres, ossements divers en désordre dont certains nantis d’une étiquette crénelée, fanée, couverte d’une écriture minuscule, minutieuse, appliquée et que l’encre pâlie avait rendue illisible ; parmi les mâchoires, celle d’un crocodile du Nil, entre les fragments de squelettes, ça et là, des séries de papillons épinglés, le reliquat d’une collection de coléoptères, sur des étagères hors d’atteinte des bocaux, un fœtus chiffonné dans le formol, des reptiles en conserve, des oiseaux aux regards d’agate prisonniers d’une vitrine, de la plume, du poil, des écailles, la petite faune locale naturalisée plus, dans l’armoire du fond, un herbier ancien.

Luisant dans l’or de la poussière solaire, tout un matos ressuscitait les mots crissants de la route de Damas devenus chair ; lentement des caissons, tandis que dans la voix du pasteur le Christ marchait en Galilée, les glaces se retiraient ; terrifiants des fauves s’animaient, se levaient, s’étiraient, flairaient, rugissaient ; des combats dévoraient le soleil, la lune renaissant sans fin ; pas loin, à l’abri d’une caverne, des hommes alimentaient le feu ; le temps s’évadait, détalait entre les roses du jardin ou plutôt, oui, démarrer par l’extérieur ; la fontaine du Cygne, les trois arches du collège, le passage menant aux pépinières, au cul de la cour, aux pavillons jumeaux, précaires, aujourd’hui remplacés par la preuve transparente, haute de dix mètres et reliée à l’oscillation d’une sphère suspendue, que la terre tourne bien sur elle-même.

La tour de verre du pendule de Foucault lui a volé la vedette et lorgne sa rivale de pierre, opaque, trapue, tassée, boudeuse au bout de l’aile qui abrita l’école primaire.

Détermination florale et cours de géo-physique terminés, retour sous les voûtes, à l’entrée du bâtiment où deux boulangères, à la récré de dix heures, dans des paniers d’osier vendaient force pains au lait, au raisin, colimaçons noisette-cardamome, feuilletés confiture, croissants au beurre, nature, fourrés chocolat et ça disserte en mâchouillant, en reprenant de la langue des miettes sur les lèvres, en les chassant du pull d’un geste vif, en tirant sur une clope à moitié fumée, jetée après une dernière taffe car la sonnerie déjà ; plusieurs élèves nonchalants s’attardent, causent du dernier Led Zep., d’objection de conscience, de ce monde qui doit changer mais blablabla suivez le parapluie jaune- serein et blablabla et donc, au bout du couloir, passé les baromètres, condensateurs, dynamomètres, télégraphes, chronomètres du musée, la salle de chimie ; professionnellement complice, entre deux explications, glisser l’anecdote scabreuse qui fit de la salle un lieu sulfureux ;

Mendeleïev digéré, descendre à la cave ; aux vestiaires du bas, où le ring règle les comptes ; les coups pleuvent, le sang gicle, autour ça postillonne, ça s’excite, ça s’égosille, ça rage, encourage, crie, hurle,- dans la gueule – tue-le - ça jure ; mâche des chouings ; jamais d’armes que les poings et rarement les supporters s’en mêlent, ils assistent ; évocation des pugilats en sous-sol mais Système F pour flemme et fin de l’épisode.

Mako, avant Tabriz, après Dogubayazit quand on se rend à Kathmandou. Il faut du temps pour aller de Kathmandou au royaume du prêtre Jean.

Bienne bilingue et l’urgence impérative de quitter la Suisse quadrilingue. Mourir un peu (pas beaucoup) ou mourir tout court.

en Italie, à Rome, place Navona, en terrasse, pas loin de la fontaine des quatre fleuves pour une énième exposition de l’incompréhensible. Domitien n’y pige rien !

dans une maison, comme dans une cabine en mer, sur une île au large. C’est beau ! Une histoire d’eau, de puits, de citerne, de drapeaux, de caroubier, de chats, de livres, d’aviateurs, d’écritures, d’interview, de traduction, de Tibet, de croisements, de jonctions, d’un point, d’un lieu relié à deux, trois, quatre, cinq, six places différentes d’où partent des voies ; par des canaux, remonter le temps, les interactions, communications, connexions, passages, conduits, tunnels, tuyauteries, canalisations, la charpente, l’échine, l’ossature des siècles.

Tabriz et retour ; que s’est-il passé ? Que faire quand tout tombe et se brise sous le sens ?

Genève, en vieille ville, un bistro disparu ; sur le seuil du Ménestrel, le chant d’un amour d’été qui n’aura pas connu d’automne mais comme un coup d’envoi vers la mort et la résurrection.

Nice, à la pointe du quai Roba Capeu, juste avant de redescendre vers le vieux port, avant le quai Lunel, possible à la jointure des deux, là où le mur est le plus haut, en bas, à son pied, sur une dalle face à la mer ; la nuit brusquement déchirée. Le sang sur la lune, les mains au front.

La bosse, la tour du château, son escalier extérieur sans contremarche, branlant, glissant en hiver ; sa maigre rambarde. Des lieux comme des alambics, des cornues, des tubes, des fioles ventrues destinées à recueillir l’essence, la nature du phénomène. Dans une alchimie carbonée soumise au temps, le lieu et l’évènement communient ; se fondent dans l’héritage des siècles.

Le parc Mouche et deux sapins sublimes perdus. Les tables de multiplication, la rage dedans le soleil dehors les copains ailleurs. Fantaisies, caprices des lieux, certains résistent ; s’accrochent à un un incident, s’amarrent aux courants de l’oubli.

Un entrepôt pas loin de Dreux, un dimanche 25 mai 2000 quelque chose ; dans la grange, une palette d’Anges ouverte au sol et l’adresse du Père Noël en bouteille.

Kathmandou la première fois ; la bourrasque brutale, inattendue, déroutante, au sommet de la colline, près du dorje, en haut, au terme des trois cent-soixante-cinq marches du Temple des Singes ; pas le temps de contourner les yeux bleus du Bouddha ouverts sur les quatre horizons que des drapeaux de prières de s’envoler, des feuilles de tourbillonner, des arbres de plier, le vent de gifler des visages, des pèlerins de courir, des singes de décamper, des offrandes, des pétales, du riz de tourbillonner quand les premières gouttes, grosses, s’abattent grasses, lourdes, moins de vingt secondes et des trombes d’eau, toutes les larmes amères depuis la première d’Ève, déboulent d’un coup sur le parvis, les moulins, les cloches, les bouddhas, les autels, l’encens noyé, les bols, les étals de fruits, fringues, antiquités, bibelots, bougies, colliers, mâlas, statuettes, icônes, coupelles, prières gravées, peintes, brodées, taillées, détrempées ; complètement rincé le trio trouve refuge sous la poutraison sombre d’un temple.

La Grande Salle de l’Inter pour Gilles Vigneault, Félix Leclerc, plus ce spectacle tiré du « Meilleur des mondes » et intégrant, sur deux niveaux scéniques, danse, cinéma, musique, théâtre ; produit, monté et présenté, dans les années 70 lors d’une tournée régionale, par des lycéens, des apprentis en école professionnelle. « Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley délaisse les pages du roman, les planches, les écrans pour devenir de plus en plus pesant dans notre quotidien. La civilisation Play Mobil gagne du terrain ; joue à la civilisation. Insidieux soit-il

La salle du cinéma Colisée (inaugurée alors que les péplums déclinaient) pour les films le dimanche après-midi ; dès dix ans à la séance de quatorze heures. Pour la taille de la salle, le rouge des fauteuils, le rouge des rideaux, le rouge aux murs, le rouge au sol, les éclairages progressifs tamisés, la super sono, l’écran panoramique et aussi les promos de fin d’année, la remise des prix ; plus tard, le ciné club du lycée. Que du bon, surtout en préambule, cet exposé par ce prof génial, sur le cinéaste, le film, sa place dans l’œuvre, l’époque et quand fini, ça continue au buffet de la gare ; toujours à la table ronde à roter pintes, gloses, analyses, commentaires, considérations et souvent, en dépit du froid, délirer sur le trottoir jusque tard après la ferm. C’était chaque lundi d’hiver hors vacances scolaires, dans la grande salle aux fauteuils rembourrés, confortables quand ceux du Moulin étaient en bois.

La superbe maison blanche au grand parc près du cimetière. La disparition des hérissons du lavoir. Comment ???!!! Les hérissons ne durent pas toujours ????? Les maisons non plus ??? Bien plus tard la disparition du lavoir. Un drôle de jeu pas toujours drôle, pour aller où, devenir quoi, ces mascarades tragi-co(s)miques ? Or dans le jardin, un jour de printemps, un évènement. Pas une réponse toutefois comme une trace sur ce qui ne ressemblait pas encore à un chemin.

La braderie en ville et le palais des glaces, fascinant, installé devant une banque (encore une) à hauteur de la poste et des cognes. Une introduction aux Univers Multiples plus, à l’étage, face aux miroirs déformant, une initiation aux géométries non-euclidiennes.

La morgue d’un hôpital à Bâle. Un songe étonnant. Ce livre lu deux jours auparavant, barbant mais quand même, Bâle est une ville importante. Abel, Baal, Babel. Une course folle ; pas contre la mort qui venait de passer mais une course à mort contre la montre ; boucler, tout englober. Le livre lu et Bâle est vraiment une ville importante ; le rêve récurrent ; la nuit courte ; cet appel reçu si tôt ; à tombeau ouvert vers la salle funéraire ; 900 km. Routes sinueuses, enneigées, vers midi encore un appel, boucler, tout englober tout se tient, tout se tient ; les deux amis du songe, toutes les circonstances ; elle dans ce lieu bizarre. Un homme, dans un puits lisse (à savoir si le puits montait ou si lui descendait) flottait les bras arrachés ; il a souri quand elle les lui a rendus toujours est-il, sans répondre à sa question. Que fout-elle en ce lieu qui n’existe pas ?

Des frontières, visibles, invisibles. Le vide envahi de pacotilles qui définissent, achèvent, enchainent aux formes, aux repères lesquels asservissent autant sinon davantage qu’ils ne guident. Franchir la ligne (classe A5) proche de ce site (classe A8) en rapport avec de nombreux autres ; un curieux rapport, au fil du temps manifesté de lieux en lieux mais de l’autre coté, une fois franchie la douane des corps qui ne laisse rien passer de périssable, un seuil C12 puis, derrière C12 et au-delà, direct en F6. Retour par D4. Un long retour de quarante ans ; comme si le temps comprimé aux confins lentement se détendait, se dilatait pour reprendre sa forme initiale ; qu’une heure enfin redevienne une heure. La frontière dite sans-retour, si proche, inatteignable et pourtant des contrebandiers, des frontaliers vont et viennent, insaisissables ; sans parler de ce qu’ils ont vu et pas vu, sans même l’évoquer ; ils ont appris la prudence, à laisser aller leurs pas sans plus se soucier. L’un est pauvre, l’autre riche, or il s’agit du même ; simultanément en de multiples endroits, sous de multiples aspects, diverses situations sociales.
Introduire la monnaie, choisir un titre, presser les touches... Parfois des images, parfois comme un livre avec que des lettres, des rimes flânant autour d’un refrain, tantôt au bras d’un cliché, d’une vague odeur de pluie venue d’où, comment, pourquoi, troubler la torpeur des habitudes, secouer la cité assoupie, activer la mémoire de la poussière, ranimer l’esprit d’un lieu.

La fibre tressée, rugueuse sous les doigts, du grand tapis gris au salon ; les quatre fauteuils dessus, borgnes, sombres, sobres, moches, cernant la petite table ronde et le lourd cendrier en étoile au centre de la nappe qui, pendante, masquait les « Intimité », « Nous Deux », romans photos, magazines, encombrant le plateau inférieur ; hors tapis, contre le mur que se partagent salon et cuisine, posé sur une console, le truc que Tarzan captait pas ; le poste magique au voyant vert ; la caisse aux deux boutons sur le coté droit ; celui du haut pour arrêt/marche-volume, l’autre pour la recherche des stations ; entre la radio et la fenêtre, deux jardinières dégoulinant de misères.

Sur un second tapis, doux, de dominance rouge, une table à rallonges, voisine un lit, un cosy sur lequel trônait un Dante de plâtre accoudé à la margelle d’un bassin et vraisemblablement causant à une certaine Béatrice et en rab, selon les saisons, sur la table des grandes occasions, un bouquet champêtre mais en permanence une boite de biscuits ; en alu, vide et cabossée. Pas à pas le lieu se délivre ; le palier, son paillasson, le semblant de vestibule, un mètre carré entre la salle de bain et la cuisine, la gazinière, le four, le parfum des tartes, l’emplacement du buffet blanc aux senteurs giroflées, son haut vitré, le papier journal étalé à l’intérieur des tiroirs, les Saridon ( pilules contre les migraines) toujours dans celui de gauche avec le porte-monnaie, le compteur à gaz tant en hauteur qu’il fallait un escabeau pour glisser la pièce, le lait sur le feu à surveiller, le calendrier religieux accroché au mur, les dates fériées en rouge (la fête-dieu notamment qui couvrait les trottoirs de fleurs, de scènes bibliques en copeaux teints), les cinq tabourets, la chaise de bébé fixée à la table, les places attribuées, l’évier et sous l’égouttoir, un placard squatté par un tonneau de fioul scié ; la poubelle sans poignée. Derechef recours à la presse locale pour tapisser la gueuse, lourde à descendre dans la cage d’escalier. Un simple fil ; niveau moins trois ; les catacombes de l’enfance. La pelote diminue. La vie se déroule, se dévide, se défile de villes en villes, de places en places comme autant de vêtements portés à la parade.

De tous ces lieux, les catégorisés A8, par exemple, résistent aux modes ; dans la penderie pas de naphtaline ; ces évènements d’ailleurs se produisent comme le veulent les astres, la route sinueuse, le stop en berne, les trains en retard, les Boeing immobilisés, les cargos échoués, les bus loupés, les lacets cassés dont certains en D4.

La connaissance s’apparente à un rendez-vous non communiqué ; découvert après-coup ; souvent des années, des lustres et soudain tel un tableau le lieu se lève ; ainsi cet autoportrait de Rembrandt jeune au Rijksmuseum à Amsterdam, or à Amsterdam où « des marins se mouchent dans les étoiles » bien sur la fête mais la date, l’info et son rapport avec un autre lieu, limitrophe du néant ; les évènements...

Quatre paramètres pour un rendez réussi : un lieux précis, une heure précise, être concerné toutefois dans l’ignorance du fait donc, à son propre regard, sur place par hasard mais surtout que quelque chose, quelqu’un se manifeste. « Dans la cuisine les œufs sont devenus durs, noirs et puants » a gentiment répondu le Diable.

LAURENT SCHAFFTER

Encore vaguement étourdis par la lumière blanche que réfléchissait l’asphalte, on laissait derrière soi l’esplanade Charles de Gaulle, ouverte comme une vaste carrière dans le massif des immeubles du centre-ville, et, après avoir choisi et poussé de tout son corps une des hautes et lourdes portes vitrées qui s’alignaient en bas de la façade, sous le front monumental et granitique de l’édifice, on pénétrait le hall du Multiplex ; là, ralentissant d’un cran l’allure pressée qu’on avait adoptée en approchant du but, soulagés d’être dans les temps, déjà sous le charme du spectacle à venir, aussi facilement qu’on aurait laissé dans notre dos une robuste hôtesse nous dévêtir de nos étroits manteaux puis s’effacer discrètement pour nous laisser jouir à l’aise de la nouvelle situation, on acceptait distraitement que derrière soi, toute proche mais déjà si lointaine, la lourde porte empoignée volontairement un instant plus tôt échappât d’elle-même et, mécaniquement, regagnât aussi discrètement que fermement son rang, donnant une sorte de caractère définitif à notre entrée, tandis que de l’extérieur l’enfilade des portes suggérait qu’une foule nerveuse, songeuse, ou rigolarde pourrait, si elle le désirait, les franchir en masse comme on venait de le faire.

Qu’il fût presque vide, aux séances du matin, ou bien abondamment fréquenté, aux séances de l’après-midi et du soir, le hall intimait la sensation réconfortante qu’il ne pourrait jamais être plein – écartant ainsi l’idée déplaisante qu’on devrait un jour rebrousser chemin – mais il produisait surtout l’impression qu’indépendamment de sa fréquentation il vivait en soi du vibrant foyer des couleurs chaudes et vives qui flamboyaient en son coeur commercial et qui, été comme hiver, contenaient de leur énergie souriante et chaleureuse la lumière grise et froide qui parvenait à pénétrer du dehors par les vitres teintées, lumière dans laquelle nous baignions encore quand on venait d’entrer et dont, vaguement embarrassés, nous sentions les coulées grises sur nos épaules et dans notre dos, vers le sol de lino gris luisant faiblement à nos pieds, tant qu’on n’avait pas pris les places, après avoir gagné la partie centrale du hall habillée d’une moquette rouge salvatrice et impérialement ornée du logo de l’entreprise.

Quand nous improvisions d’aller au cinéma, sans savoir ce qui passait, depuis la promotion du billet électronique la façade du Multiplex n’affichait plus les films au programme et ce n’était qu’en entrant, tout de suite à droite, qu’on découvrait les affiches en format réduit sur un panneau d’incrustations lumineuses qui donnait pour chacun les horaires des séances, les versions diffusées et les différentes jauges des salles.

Si on ne savait rien des oeuvres distribuées, il fallait traverser la première moitié du hall, pénétrer le coeur de la zone de confort, et alors, entre l’espace de repos aménagé sous un large escalier (abri garni de quelques poufs colorés) et l’espace de vente des billets et des confiseries, où brillaient au pied d’un mur de ciment brut les mille feux colorés des bonbons et boissons, alors il était donné de pouvoir consulter, à côté du distributeur d’expressos Colombus, les reproductions miniatures des affiches des films sous lesquelles, en lettres lisibles, le distributeur donnait pour chacun un résumé très efficace.

Quand on avait fait un choix, il ne restait plus qu’à se procurer les places et pour cela on était libre d’opter pour les services d’une hôtesse de caisse ou pour un des quatre automates alignés quelques pas après l’entrée et qui ressemblaient à des bornes de validation dans les transports en commun. Mais à mesure que l’achat des billets à domicile avait progressé, leur acquisition sur place s’était raréfiée, le nombre de caisses (et de caissières) préposées à leur vente avait diminué, et la seule véritable file d’attente s’observait à la caisse d’achat des friandises et des sodas.

Une fois munis du billet, au dos duquel on avait toujours la surprise de se découvrir bénéficiaire d’une réduction de vingt pour cent sur l’acquisition d’une pizza à côté, on n’avait plus rien à faire sinon se diriger vers la personne (souvent la même) qui faisait office d’ouvreur.

Vêtue d’une chemise ou d’un pull léger sous le gilet aux couleurs de l’entreprise, elle se tenait postée debout juste avant les toilettes, à côté d’un pupitre blanc où elle posait son grésillant takie-walkie – meuble prolongé jusqu’au mur à gauche par un bandeau tendu entre deux potelets amovibles, afin de marquer la séparation entre le hall et la zone d’accès aux salles, pas aussi franchement que ne le font les portiques douaniers avant les salles d’embarquement, mais tout de même assez clairement. Sa fonction de contrôleur l’obligeant à teinter son acceuil d’une nuance de sévérité, l’ouvreur prodigait une amabilité plus sobre que celle distribuée par l’hôtesse des sucreries : il ouvrait le passage en s’emparant avec mesure du ticket qu’on lui tendait en saluant, le déchirait sans violence notable et le rendait en prononçant aussitôt le numéro de la salle, celui qu’on avait déjà lu sur le billet juste après son acquisition mais que le déchirement du ticket, au cas où il aurait rendu le chiffre illisible, l’obligeait à rappeler, avant de nous laisser filer vers notre destination en souhaitant bonne séance.

Franchie cette étape, entre nous et la projection du film le désir tendait son arc, et nous pressions l’allure.

Cependant notre pas différait selon qu’on empruntait l’escalier vers les salles inférieures ou celui vers les salles supérieures, et cette différence ne tenait pas vraiment au fait que l’un descendait et l’autre montait, mais plutôt à leur situation et à leur dimension respectives. Revêtu du même lino gris qu’on trouvait dans l’entrée du hall et composé de deux volées de marches, séparées au milieu par un palier, le premier était d’une largeur moyenne, encaissé entre deux pans de mur rouge et sa pente, conjugée au sentiment d’urgence qui nous avait saisi, précipitait les pas comme soudain celle d’un escalier du métro quand s’entend la rame venir, tandis que le second, situé juste après la bouche du précédent, s’envolait majestueusement, presque gravement, vers l’étage et les salles supérieures, en décrivant une courbe de bretelle d’autoroute urbaine ou bien de Boing 757 après le décollage, et sa pente puissante imposait, malgré l’urgence où l’on était de gagner la salle, d’avaler une à une ses larges marches moquetées avec une dignité protocolaire, (quasi festivalière) qui flattait un peu mais qui franchement faisait aussi un peu suer et à laquelle on préférait, comme plus conforme à notre rang et à notre impatience, la précipitation malséante à laquelle on s’abandonnait quand on dévalait celles de l’autre. D’ailleurs nous étions peu familiers des salles de l’étage : en raison de leur jauge imposante, elles accueillaient les films à grand spectacle auxquels nous assistions rarement et surtout, une fois qu’on avait gagné le palier qui y conduisait, on découvrait qu’y courait tout au long la baie vitrée de la façade, qui elle aussi montait jusque-là, nous remettant devant les yeux la ville et la vie dont on avait momentanément voulu se délester, si bien que peu touchés du panorama qu’offrait cette emminente situation, on préférait bassement les salles souterraines auxquelles on accédait par cet escalier si commun, et le couloir aveugle et rouge.

Parvenus là, bien qu’ aspirés par le doux vertige de l’imminente projection nous devions cependant accepter que recule encore un peu le moment de s’y absorber entièrement : au bas de l’escalier, entre le couloir de gauche et celui de droite, s’ouvrait plus largement un nouvel espace de confort, qui retenait au passage – qu’on le veuille ou non – l’attention. Meublé de poufs pareils à ceux du hall, mais toujours inoccuppés, agrémenté de distibuteurs de sodas et de confiseries, aguicheurs mais sans y croire, ce lieu intermédiaire était un dernier écho de l’activité commerciale qui battait son plein là-haut et, quoique sans efficacité économique immédiate, il semblait avoir pour fonction – des fois que – de suggérer opportunément aux esprits déjà égarés que le plaisir de l’abandon auquel ils s’apprêtaient n’atteindrait son comble qu’à condition qu’en sus du film on les gratifiât de ces petites gâteries mises à disposition par la maison. De même, les affiches des futures sorties, placardées en enfilade et grand format sur les murs du couloir, divertissaient de la séance particulière qu’on avait élue ce jour et, persuadant que celle-ci ne suffirait pas à les combler elles l’intégraient dans une série de projections futures dont la bonne nouvelle, dans ce boyau rouge et coupé du monde, projetait les clients dans l’avenir mythique d’un calendrier exclusivement et abondamment cinématographique, dans l’avenir radieux d’une vie à jamais enfoncée dans les enfers multiples et délicieux de toutes ces salles obscures devant lesquelles on passait.

Cependant, avant de se précipiter dans la salle, et pour exclure l’éventualité de devoir en sortir malaisément pendant la projection, on prenait la précaution de passer aux toilettes. Situées au bout du couloir, elles étaient vastes et séduisantes : le calme de ces lieux à l’écart, la lumière bien dosée qui tombait du plafond en emplissant uniformément la pièce, les larges carreaux noirs proprement appliqués aux murs et au sol, l’ample miroir au-dessus des lavabos ornés d’épais et brillants robinets à détecteur automatique, les fontaines sur l’aluminium desquelles coulaient silencieusement d’inlassables et fines nappes d’eau, tout cela avait un air d’aisance et, si l’on faisait abstraction de l’âcre odeur de détergent industriel qui vous brûlait la gorge dès qu’on entrait, l’on pouvait tout à fait, pendant qu’on faisait ses petites affaires, se laisser aller à songer qu’on était dans quelque aéroport moderne, quelque grand hôtel, quelque boîte de nuit en vogue dans la Capitale et, si l’on avait un tempéramment romanesque, on pouvait même y concevoir l’idée qu’allait surgir dans cet espace isolé un dealer excentrique et tentateur, une élégante meurtrière qui se referait une beauté d’un air froid et énigmatique, un flic aux machoires autoritaires et vêtements aussi communs que les vôtres mais qui ne tarderait pas, après avoir sérieusement pissé dans l’urinoir voisin du vôtre, à vous cogner la gueule sur le carreau afin de vous faire cracher le morceau, pendant qu’un fugitif haletant et suant de tout son front profiterait de cette aubaine pour se décoller de la paroi d’une cabine, descendre de la cuvette sans faire de bruit ni l’essuyer, puis vider les lieux.

Le numéro de la salle était peint en lie de vin sur la presque totalité de la porte blanche et, quand l’accès était autorisé par un pannonceau, on poussait l’un des épais battants, jamais les deux (comme les cow-boys entrent au saloon) et, à chaque fois un peu décontenancés, brièvement agacés et inquiets, l’on pénétrait l’épaisse obscurité d’un sas dans lequel, tandis qu’on entendait derrière soi le battant se refermer en cognant lourdement son pendant, seule guidait notre pas avec assurance la mémoire que deux mètres devant se trouvait l’ultime porte avant la salle, jusqu’à ce qu’enfin, sans surprise, la main qu’on tendait à l’aveugle rencontrât le rèche matelassage du battant et le poussât en s’enfonçant un peu.

ALAIN KERVALLA

Plusieurs années avant quinze ans à franchir le seuil de la maison C.U.B. de la culture. En son cœur livres, musique, danse, théâtre, cinéma. C’était tout à coup une porte ouverte et autorisée aux arts, terre inconnue que seules de grandes personnes différentes, extraverties et affirmées pouvaient fouler, jusqu’alors sentie et questionnée dans le silence. On y accédait par les enseignements, très sérieux, dont la porte d’entrée se trouvait derrière, sur la petite place face à la grande, un peu cachée. Deux fois par semaine c’était traverser le grand hall rectangulaire de béton, monter l’escalier sombre en son sommet puis pousser la porte jusqu’au couloir des notes. Solfège, piano, « une croche c’est une croche » répondait-on parfois agacé face à ces ignares du tout-venant à qui l’on soumettait la théorie de la musique. Mais avant il y avait ce hall, qu’une marche trop rapide parcourait à l’aller –être à l’heure pour se faire oublier -, et rendu joyeux par le chemin inverse, retour offert aux jeux, liberté redonnée plus riche à l’enfance, au sein même de cette géométrie corbuséenne.

Depuis la place bordée par une petite rue, de grandes baies vitrées semblaient laisser entrer tous les regards. Mais le sas était toujours froid de vie humaine. Nulle envie affichée d’y pénétrer et pourtant c’est là, dans cette avant-cours austère franchie maintes et maintes fois que se sont mêlées pour la première fois l’appréhension et l’excitation, revenues plus tard sur scène quand la voix portée hors de soi venait trahir le corps qui la portait. Point de couleur enfantine, aucun esprit pour l’animer, ou du moins seulement un trajet sur deux, mais pourtant cet espace, du dedans, semblait conserver étrangement les traces de ceux qui précédaient. Peut-être la rigueur du béton devenu familier que distrayait à peine les toits en courbe, ces demi-cylindres si particuliers tournés vers le ciel. Comme une couverture dont les bords tiendraient recourbés pour ne pas vous entraver tout à fait. Les vitres jointes au béton en rajoutaient : s’échapper était encore possible. Pourtant, aller dans le fond jusqu’à la cage d’escalier et pousser la porte battante, c’était la condition du retour et de ses sourires, il fallait toucher cet autre langage, lui donner vie ou vivre contre lui. Et c’était tout cet espace, ouverture clôturée ou clôture ouverte qui conduisait à l’ailleurs. Notes en tous sens, éclatantes ou en sourdine, instruments réglés comme un concert jazz, voix professorales, tout cela résonnait de haut en bas dans la crainte et l’envie. Le hall c’était l’accès dans les règles de l’art et celles du ressenti, à cet autre maison, codifiée et délurée. Sortie du béton jaillissait une jam session. Comme un patio dont les murs gris seraient devenus un cinéma intérieur.

CAROLE CLOTIS

Les bars, la place, les terrasses, la fac. Une première volée de marche pour entrer face Est pour se retrouver face au grand amphi. Une deuxième salve de marches en haut penser wouah en découvrant le fleuve l’île et le pont et au bout un long couloir sur lequel s’accroche l’amphi A, l’amphi B et l’amphi C, les affiches, les tracts, les annonces. Au bout la cafèt. J’attends là le début du cours magistral d’ancien français, d’histoire littéraire, de linguistique. La cafèt de la fac comme une salle d’attente avant d’entrer dans le vif du sujet. J’ai rendez-vous avec des docteurs spécialistes des mécanismes de la langue, des articulations textuelles, des intentions poétiques. Les corpus littéraires gisent là et moi il n’y a pas un cours ou je n’ai pas eu le trac avant d’aller m’installer au fond mais pas trop de l’amphithéâtre A. Heureusement il y a la place, les terrasses, les bars. Un lieu entre un dehors, champs, forêts, ruisseaux, cascades et un dedans, les marches, les étages, les couloirs. Les bouts des tunnels et leurs lumières blanches. Les retours à la vie.

LÉA TOTO*

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 janvier 2017
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Messages

  • J’ai un peu regardé sur wikipédia ce qu’était ce général brune (qui semble être plutot un maréchal d’empire, hein, ahem) (chez les militaires on plaisante pas avec le grade), et je suis étonné de voir que sa mort correspond assez bien, ou peut être vue en écho, toutes proportions gardées et toutes réserves prises, à l’exercice d’atelier, je ne sais pas si c’est un hasard, une inspiration, ou autre ?

    Déjà, ça correspond à une transition de régime politique : de l’empire à la restauration de la royauté ; la vie de Brune semble être le maintien de convictions républicaines dans les tourmentes de cette époque.

    Et aussi ça mort intervient directement dans un voyage : suite au changement politique, il devait aller de toulon à paris. Il aurait pu y aller en bateau, mais un tel moyen ne correspondait pas au standing d’un maréchal, voilà pourquoi il choisit la route. C’est donc une question de transition, de sas, de choisir quel est ce passage et sa signification.

    Son assassinat lui même montre une série de volonté de disjoindre le temps, de le suspendre, de l’étendre : un contrôle de papiers qui s’éternise ; la fuite d’une ville que l’on n’arrive jamais à quitter ; écrire une lettre à sa femme alors qu’on est maréchal et que 1000 personnes assaillent votre refuge ; son corps poursuivi dans le rhône, interdit d’être repéché, et suivant son corps en décomposition au long du fleuve ; son cercueil maintenu dans la chambre de la veuve, dans une sorte de "non enterrement"... Tout montre comme une sorte de transition qui a son poids d’histoire, qu’on voudrait maintenir telle, photographier pratiquement.

    Impossible de retrouver sur internet ce tableau de la mort de brune. Je suis étonné que on dise "la mort", alors que c’est un assassinat. Mais on a "La mort de Marat", aussi. Je ne sais pas si ce transfert de sens est significatif.

    Apparemment tout cela n’a pas beaucoup d’importance dans la démarche de Bergounioux, mais bon mais voilà, c’est interrogeant quand même.

  • Heu excusez ça mort -> sa mort :-) je peux pas corriger, tant pis !

  • merci, j’ai corrigé (mais il a bien dû être général avant d’être maréchal, non ?)

    désolé, pas d’outil de post-édition des commentaires sur spip...