5 | fantôme de soi écrivain

à partir du livre « Écrivains » d’Antoine Volodine


On rappelle :
- atelier lancé le 20 août 2017, restera ouvert tout le long du cycle, chacun.e fait les exercices à son rythme ;
- dans la partie abonnés du site Tiers Livre, consultez les « fiches imprimables » avec les textes-support, n’hésitez pas à vous en servir auprès de votre public si vous-même animez des ateliers d’écriture ;
- les contributions reçues sont mises en ligne par ordre chronologique de réception, et un groupe Facebook est disponible pour l’échange ;
- envoi des textes au format .doc .docx .pages .odt (mais pas .pdf, et pas dans le corps de l’e-mail, merci !) ;
- joignez-vous à nous : voir le pass Tiers Livre, vous bénéficierez dès lors de l’ensemble des ressources, fiches, eBooks.


 

 

Bogdan Tarassiev a commencé sa carrière d’auteur en 2017, sous le nom de Jean Balbaïan, en publiant des textes dans une série policière.

Ses détectives agissent dans des villes cosmopolites et indéterminées, semblables aux concentrations urbaines post-atomiques, avec pour décors auxiliaires des camps sans surveillance et des steppes ouvertes aux quatre vents, telles qu’un voyageur avant la guerre pouvait encore en parcourir au Tibet ou sur le plateau mongol. Bien qu’elle ne s’aligne pas sur la complexité artificielle de l’avant-garde littéraire, la manière d’écrire de Tarassiev rompt avec le style et même la tradition du réalisme populaire. On ne sort pas de la catégorie du roman policier, et une enquête criminelle occupe une place centrale dans l’histoire, mais le cadre est inhabituel. Le contexte politique est toujours celui du chaos et de la nuit ; les personnages parlent peu ; plutôt que de progresser dans un univers connu du lecteur, ils plongent dans des enfers troubles, ils accomplissent des rituels obscurs ; le monde dans lequel se déroule l’action a pour base une société close sur elle-même […]
Pour que le lecteur d’un ouvrage policier s’approprie le texte et prenne plaisir à sa lecture, il faut évidemment qu’il puisse établir des liens de familiarité entre son univers personnel et l’univers du livre. Il faut que le détective mène une enquête claire.

Rétrospectivement, aujourd’hui, on peut estimer que ces textes étaient d’une originalité exceptionnelle, Bogdan Tarassiev construisait un espace parallèle et l’explorait en faisant surgir des images saisissantes.

Bogdan Tarassiev avait suivi une formation de comptabilité et cela, en dépit d’une crise économique déjà forte, lui garantissait un emploi stable. Il avait été embauché en 2019 par une organisation de secours international aux démunis où il avait d’abord travaillé comme bénévole. Il exista là pendant un quart de siècle.

On peut supposer qu’il composa alors quelques textes, mais nous n’avons pas d’indication concrète sur son activité d’écrivain au cours de cette longue période. Par humilité, mais aussi parce que l’occasion ne s’est pas présentée, parce que personne ne l’a interrogé à temps sur sa manière d’écrire et sur ce qu’il entendait transmettre dans ses livres.

Antoine Volodine, Écrivains, Seuil, 2010 – extrait de l’extrait.

Reprise des éléments contenus dans la vidéo...

D’abord, brève présentation non pas de Volodine, je vous laisse partir à la rencontre des traces web, mais comme suite d’étapes dans le rapport de l’auteur à l’oeuvre : la constitution du pseudonyme, pour les premiers travaux de traduction et les quate premiers livres sous l’enseigne de Présence du futur, chez Denoël – romans d’anticipation même si la charge de langue et la charge politique qu’on a appris à identifier comme la marque de Volodine sont déjà présentes. La première migration chez Minuit (Lisbonne dernière marge, Alto solo...), et la seconde retour chez Galllimard avec un livre pivot : Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze où s’affirme un système collectif d’écriture dont Volodine n’est qu’un des éléments.

L’oeuvre commence alors à se déployer dans une rupture avec ce premier statut de l’auteur : dire que les Slogans de Maria Soudaïeva sont de Volodine, dit Volodine, c’est porter atteinte à l’oeuvre et à la personne de Soudaïeva, donc se priver par le fait même de sa lecture. Quand bien même c’est Volodine le traducteur de Soudaïeva, et aussi son préfacier, le seul dépositaire à même de nous transmettre la biographie de l’auteur Maria Soudaïeva. Et c’est une oeuvre majeure.

De mon côté, j’assiste médusé à la naissance de Lutz Bassmann chez Verdier, mais le quatrième livre de Bassmann qui sort ce mois-ci chez Verdier prouve – ce n’est même plus besoin – en quoi cet auteur est une entité marquante et réelle, une totalité-langue de plein droit et pleine autonomie.

Et je pense que personne ne se préoccupait de savoir si l’excellente auteure de littérature jeunesse, récits pour ados à la langue remarquable, Manuela Draeger, avait autre statut que ses collègues écrivain.e.s de l’École des Loisirs. Il se trouve que c’était, pour l’entité absente derrière le nom de Volodine (et pourtant, quelle belle pâte d’homme au bon sourire) gagnait sa vie grâce aux droits d’auteur de Manuela Draeger, et puis qu’un jour Manuela Draeger s’est mise elle-même à publier des livres et qu’ils sont magnifiques, puissants (ses Onze rêves de suie, ses Herbes et Golem).

Mais vous ou vos enfants avez peut-être lu aussi, à l’École des Loisirs, Elli Kronauer...

Ce qui m’importe c’est ça : dans cette construction progressive, où se déplace à mesure le statut initial de la fiction qu’est l’auteur Antoine Volodine, la tension entre la fiction d’une vie de l’auteur (Lutz Bassmann, impliqué dans l’extrêmisme politique des années 70, fait parvenir à Verdier ses manuscrits depuis la prison de haute sécurité où il purge sa peine) est un élément génétique central du texte lui-même, même si la fiction n’est pas déterminée – elle ne l’est pas plus pour lui que pour Proust ou Faulkner – par le biographique.

Maintenant, point 2. Dans l’oeuvre conséquente de Volo, un livre passé peut-être plus inaperçu, et ce n’est pas inutile de se demander pourquoi, pourtant magnifique et central dans le dispositif : Écrivains, Seuil, 2010.

Des fictions constituées de biographies inventées d’auteurs, il y en a d’autres – peut-être connaissez-vous L’abominable tisonnier de John McTaggart, fabuleuse réflexion labyrinthe de Jacques Roubaud. Mais ici, chaque chapitre est une biographie d’écrivain, et chacun d’eux est relié de façon plus ou moins distante à la logique du post-exotisme.

Je mets en garde : fiction, auteur invisible, cela ne veut pas dire biographie manquée, oeuvre ratée. La projection dans le futur suffirait à l’interdire : les dates citées sont souvent vers les années 2030 à 2050.

Ce qui compte : des démarches d’écriture qui se cherchent radicalement, engagent le chemin d’une vie, ne sont pas forcément recevables par la société qui en fournit le contexte matériel de réception. Et c’est bien cela dont Volodine organise aussi le théâtre : non pas des récits de vie, mais des récits d’interaction d’auteurs avec leur temps, quand bien même c’est le temps qui les brise.

Alors toute une réserve de fictions à ces livres oubliés, ces destins étouffés, ces folies d’oeuvres ayant conduit à la folie tout court.

Autre point : pour rendre implacables ses fictions, les vies d’auteurs que sont chacun des chapitres successifs, Volodine adopte une langue obéissant à des codes précis, tendant à certaine neutralité. Ainsi, dans l’extrait proposé, on découvre l’auteur par le filtre optique d’une étude universitaire (fictive bien sûr) consacrée à un aspect précis de l’oeuvre. C’est le caractère partiel ou lacunaire de cette approche qui se révèle le plus puissant inducteur d’imaginaire, quand au personnage que devient l’auteur.

Point 3 et dernier : le mot fantôme. Inventer un personnage qui soit un auteur, pourquoi pas. Et j’utilisais cette proposition de cette façon. Mais ça ne suffit pas. Se définir soi-même en tant qu’auteur, c’est une tâche permanente, elle est à la fois rétrospective et projective, ce sont des textes qu’on peut être amenés à considérer comme essentiels quand on approche tel ou tel auteur, de Flaubert à Lovecraft.

Mais je voudrais qu’on tente l’inconciliable : cet écrivain que vous allez construire, donc en construisant aussi la définition et la fiction d’une oeuvre qui n’existe pas, ou pas encore, c’est une projection fictive de vous-même. C’est le fantôme de vous-même écrivant.

Ça doit être fait rigoureusement : le personnage que vous allez construire consacre sa vie à des problématiques d’écriture qui pour vous-même sont essentielles, et radicalement personnelles. Mais il ne laissera rien deviner en amont qui vous concerne, ou vous révèle.

Alors ces figures qu’on va construire, destin de vie, table de travail, et singularité des oeuvres qui en sont produites, par leur confrontation, vont devenir notre imaginaire.

Je complèterai ou préciserai cette page à mesure, en cours de route j’incite à lecture de Sébastien Rongier (Théorie des fantômes) ou Ryoko Sekiguchi (Mangr fantôme), à la découverte d’un blog très discret mais pour lequel j’ai respect majeur.

J’incite aussi à se méfier de ce code (fausse étude universitaire, faux article de revue, faux article Wikipedia ou entrée dictionnaire etc) qui est à la fois la clé du texte que vous allez écrire, mais ne doit pas se retourner en système ou écriture à contrainte... Grande curiosité de comment cette question va devenir elle-même enjeu...

À la source de cette proposition, qui n’était pas prévue dans le cycle, les petits messages souvent joints à l’envoi de vos contributions pour les exercices précédents, et qui tous renvoyaient à ces rêves ou intuitions d’écriture, dans le rapport au chemin, à la vie...

À vous.

les contributions reçues

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 août 2017
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