5 | fantôme de soi écrivain, les textes

contribution à l’atelier Volodine, personnage fictif d’écrivain


ce vendredi 6 octobre, on en est à   41   fantômes de soi écrivain.

- présentation et sommaire du cycle été 2017

- la proposition 5, avec vidéo et textes supports

- recherche par auteur

- rappel : les contributions reçues sont mises en ligne par ordre chronologique de réception, et un groupe Facebook est disponible pour échanges, discussions, interactions entre contributeurs ;

- envoi des textes par réponse depuis la lettre d’info, fichiers joints au format .doc .docx .pages .odt (mais pas .pdf ni dans le corps de l’e-mail) – toujours rappeler en fin du doc la signature souhaitée, ainsi que l’url du site ou blog s’il y a !

- ne vous laissez pas avoir par la musique des autres, prenez du risque, faite que chaque contribution ait sa musique rien qu’à vous, rien qu’à elle !

- joignez-vous à nous : voir le pass Tiers Livre pour contribuer et bénéficier de l’ensemble des ressources (et nota habituel : étudiants écriture EnsaPC ou UCP exclus du pass...).

.... et super merci à tous ! FB.

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Personne n’a jamais réussi à rencontrer Jean-Marc Dontazur. C’est un écrivain que l’on doit qualifier d’« inclassable » – c’est donc un véritable écrivain. Il vit reclus, paraît-il, dans le presbytère d’un village perdu de la Creuse. Son œuvre, intense et brève, apparaît comme une coulée fuligineuse, on dirait une porte vers la folie, elle brûle comme du papier d’Arménie en laissant une odeur délicate et enivrante. Les deux seuls livres qui la composent sont introuvables en librairies, dans les bibliothèques publiques et même chez les gardiens des boîtes en bois sur les quais parisiens : ces bouquinistes les auraient précipités, s’ils avaient pu en prendre connaissance, dans les eaux de la Seine pour éteindre leurs feux rougeoyants. Lorsqu’il écrit tout d’abord Odalisque du souvenir fantomatique (« Éditions du goudron », 2007), Jean-Marc Dontazur ne pense pas qu’un éditeur acceptera ce roman qui n’en est pas un, cette fiction qui n’en présente pas l’apparence, cette histoire qui ne possède ni queue ni tête, ce brûlot sans aucune justification. Et il a raison. Son manuscrit est refusé par l’ensemble de ceux qui possèdent une sorte de quasi monopole de diffusion de la littérature à grande échelle. Mais aucune amertume chez Jean-Marc Dontazur : il sait que la publication n’est que la publicité d’un instant, l’éphémère de la gloire d’un jour. Il ne compte pas sur une quelconque « postérité » – ce Panthéon glacé réservé aux « écrivains illustres » délaissés – pour se voir « reconnu » (à défaut d’avoir été connu de son vivant) mais sur une sorte de bouche-à-oreille entre un club secret de lecteurs avertis, qui auraient pu avoir accès à ses écrits par pur hasard, simple coïncidence ou étrange collision intellectuelle. Jean-Marc Dontazur, dès son premier ouvrage, trace sa route sans se soucier d’aucune convention littéraire, comme le montre cet extrait, choisi par quelque inadvertance, d’Odalisque du souvenir fantomatique (page 134) : « Navigue sans te préoccuper du sillage laissé en arrière de toi, fend les flots des préjugés et des garde-fous, avale les nuages dans leur course effrénée, bois la pluie à grandes goulées tandis que ton K-way éponge la sueur de l’effroi, oublie ce qui t’a précédé comme ce qui doit advenir, lance-toi à corps et âme perdus dans ce que tu sais être un voyage sans retour avec, en ligne de mire, l’horizon violet chargé des nuées qui menacent ta vie comme celle d’un cormoran solitaire. » L’absence de « scénario », de « pitch », de logique, de chronologie, de description de personnages s’aimant ou se détestant, de rebondissements, d’œillades au lecteur, a rebuté tous les comités de lecture sur la place de Paris et même ailleurs. Les critiques littéraires n’ont jamais rendu compte de la parution de cet objet imprimé comme à l’ancienne, auxquels le seul éditeur courageux avait pourtant envoyé à deux reprises son service de presse. Le second livre de Jean-Marc Dontazur portait pour titre Cataclysme de la littérature engloutie (« Éditions du goudron », 2016). Empruntant la même voie de l’imprécation répétitive et du souffle de la démolition, l’auteur se déchaîne contre le milieu littéraire dont il semble, paradoxalement ou inconsciemment, regretter de ne pas être une figure de proue incontournable mais seulement un marginal mal rasé, en quelque sorte sans domicile fixe. « Vous tous, assis sur vos certitudes en petits costumes noirs, fiers de vos tirages comme l’étaient les cheminées d’usines de la vallée de la Fensch désormais éteintes, éructant votre morgue baveuse sur ceux qui se lancent dans votre marigot sans réussir à éviter le savoir de l’entre soi et le saurien à battre, jouant de la flûte à champagne dans vos cocktails mondains où les petits fours ne sont pas suffisamment grands pour vous carboniser, artistes du rond-de-jambe et de la courbette putassière, regardez-vous dans une glace : votre double est déformé, hurlant comme dans un tableau d’Egon Schiele, votre visage est un palimpseste transpercé des pointes de l’arrogance, du mépris et du crachat non retenu. » (page 26). En lisant cette prose provocatrice, certains professionnels du journalisme littéraire s’écrièrent : « N’est pas Lautréamont qui veut ! » La comparaison, même négative, plaçait ainsi Jean-Marc Dontazur dans une sorte de compagnonnage qu’il aurait sans doute apprécié s’il avait pu l’entendre, ce qui ne fut hélas pas le cas. En effet, le 16 juillet 2017, le journal « La Montagne » (édition de Guéret) publiait l’article suivant sous le titre « Macabre découverte à Saint-Fiel » : « Lors de sa visite matinale et habituelle au presbytère de Saint-Fiel, le 15 juillet, Célestine Dubois, femme de ménage, a découvert le corps sans vie de l’écrivain Jean-Marc Dontazur chez lequel elle travaillait. Elle a immédiatement appelé la gendarmerie de Guéret qui a procédé aux constations d’usage. Il s’agirait d’un suicide. L’écrivain, allongé sur le tapis du séjour, tenait dans sa main un pistolet 6.35 Browning CZ 92, sa tempe du côté droit était percée par l’impact de la balle provenant vraisemblablement de cette arme. Une enquête a été ouverte par le procureur de la République et une autopsie ordonnée. Jean-Marc Montazur, 56 ans, vivait à Saint-Fiel depuis une vingtaine d’années. Cet écrivain, qui avait fui le « petit milieu parisien » insensible à son talent (il n’avait publié que deux livres), fréquentait rarement les habitants du village où il ne venait en vélo que pour effectuer quelques courses alimentaires et acheter le seul exemplaire d’un quotidien parisien qui lui était réservé par le buraliste, M. Edmée Lecoinche. »

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Amis lecteurs vous le savez j’ai choisi sur ce blog de remettre en circulation – mieux – rendre liberté aux livres et aux écrivains – ouvrir à ma façon la cage aux mots, leurs coups de marteaux, leurs tranchants de glaive – aussi bien leurs obscures et parfois agaçantes chiures de mouches. Je vais aujourd’hui vous parler d’A. Giovani Da Punto – même si son œuvre pourtant prolifique (je vous en dresserai au passage un semblant de liste - sans ignorer qu’elle omettra – évidemment – de nombreux apocryphes – autres dissimulations ou tentatives avortées) reste très largement méconnue des lecteurs pour des raisons qui transparaîtront peut-être dans cette évocation.

Je l’ai rencontré il y a de nombreuses années. J’étais encore bien loin de mes occupations actuelles. J’avais entendu parler de lui par une amie très chère qui s’occupait en toute délicatesse de « mon éducation ». Comprenez par là qu’ayant jugé sans difficulté aucune de l’étendue de mes lacunes (elle me taquinait gentiment d’un « crétin rural », expression qu’elle empruntait à un ami à elle, auteur dont je n’ai plus ici le nom à portée de clavier …) elle ne ratait pas une opportunité de provoquer des rencontres avec les personnes – principalement des artistes – peintres sculpteurs photographes théâtreux et autres écrivains, qui à ses yeux « comptaient » et effeuillaient le monde dans un interminable strip-tease - jusqu’à bien souvent l’ivresse stuporeuse. Tout était bon – ou plutôt tant manquait pour me former le corps les yeux les oreilles la bouche le sexe. Je me faisais l’effet d’un têtard culturel et elle me donnait - dans une fantastique homophonie actée - à téter. A. Giovani Da Punto est l’ingrédient principal de l’une des plus surprenantes rencontres qu’il me fût donné alors de traverser – c’est le mot ! – en témoignent de façon réitérée ces images jaillissant et disparaissant – comme s’éparpillent et s’engouffrent dans le vide les flocons d’une page déchirée jetés à travers la fenêtre grande ouverte d’un train en marche (quand on pouvait encore en baisser la vitre – avant donc nos modernes suppositoires ferrés, vendus supersoniques hygiéniques aseptisés et souvent étonnamment différés.)

Précisément j’étais en retard. Nous avions pris rendez-vous à la terrasse d’un café – pas loin de l’angle que fait la rue de Rivoli avec la rue … Voilà que j’en oublie également le nom. Peu importe. Quelque part en terrasse avec ces mêmes fauteuils cannelés – ces mêmes tables rondes – le store à bandes bicolores blanches et vertes – ce jour – là opportunément baissé, mais pour faire rempart à la pluie tenace et froide qui pianotait ses petits geysers inopinés sur la chaussée. Il était assis-là. Je l’ai reconnu sans pourtant l’avoir jamais vu - à cette manière d’absence étrange et tranquille dont mon amie s’était fait l’écho lors de ses nombreuses et passionnées descriptions. Outre sa maigreur vertigineuse – son visage hâve encadré de cheveux foncés, raides et désordonnés - apparemment délivrés de toute domestication de peigne depuis fort longtemps - des yeux très bleus enfoncés profonds comme sous la pression de deux pouces - un léger voile de barbe – elle finissait toujours par conclure sur son « air d’absence tranquille » proprement indéfinissable. Il était assis sous l’un de ces braseros destinés à prolonger la fréquentation des terrasses quand arrive la moins bonne saison. Un court instant - sur ce visage aérien flottant distraitement dans le gris du jour - tel un reflet lointain dans les miroirs anciens - j’ai vu rougeoyer les feux de l’enfer – c’est venu comme une évidence – tandis qu’il pinçait paisiblement entre le pouce et l’index de sa fine main droite la tige élancée d’un verre de vin blanc, le calice délicatement ciselé de gouttelettes fines. Il le faisait lentement tourner entre ses doigts, engendrant le bercement auto-suffisant d’une succession d’allers - retours incessants, parfaitement inconscient de leur hypnotique et aléatoire saturation. On eût dit qu’associés à ce mouvement les éclats de lumière funambules au buvant et à la cheminée du verre réalisaient une primitive transe figée aux accrocs dune paroi pariétale.

On le qualifiait alors d’OVNI littéraire – fulgurante comète à l’horizon éditorial – politesse pour décrire sinon une apparition remarquée tout le moins une disparition tout aussi fulgurante. Voilà qui singe sa vie enténébrée de mystères… Personne ne sût jamais le rattacher avec certitude à un quelconque pays une histoire une famille. Pas plus d’abondantes et documentées biographies avec photographies et témoignages. Pas de conférences enregistrées, d’interviews, de reportages. Il était de nulle part ou de partout – insaisissable. Un rare journaliste commentera à son heure cette subtile et inattendue forme d’inexistence (ou faudra-t-il l’inventer, de silexistence où s’associent la noirceur mutique de la pierre et d’hypnoïdes et secrètes mutations géologiques depuis un sédiment d’origine à jamais inédite - mais alors que décider du trajet qu’indique le depuis ? Décidément rien ne va. ) : « Voilà un écrivain dont on peine à trouver trace – ce qui n’est déjà pas anodin – mais qui répugne aussi semble-t-il à faire trace – où plutôt s’y échoue et récidive inextricablement. Son œuvre fait parfois penser à cette scène finale de Holy Motors, ou après tant de vagabondages et déguisements – tant de morceaux et succédanés d’identité endossés et abandonnés avec leurs fripes – on quitte un garage aux limousines noires et immaculées, rigoureusement alignées dans un impeccable épi. Dans la froide jouissance des véhicules infiniment dupliqués l’homme (et l’armée de ses elliptiques doubles en abyme) - s’engonce se déguise se déplace assassine puis se dissipe - réduit à une molécule quasi technologique et anonyme - transportée par une chevelure blonde officielle dans des scènes multiples et finalement toutes interchangeables – chacune à l’autre identique dans leur fallacieuse singularité. Au fond rien ne prévaut - rien ne compte. Tout se succède s’entrechoque déconcerte et abasourdit. Si toutefois dans le film tout est répétition d’un meurtre puis oubli alors chaque reproduction manque inévitablement à atteindre et donc tuer un objet par essence inaccessible. A. Giovani quant à lui nous entraîne progressivement dans un univers toujours changeant où la quête va se raréfier puis cesser, la redite du meurtre aura disparu, le voyage ne sera plus et les évènements même ne suffiront bientôt plus à donner illusion de direction ou de sens à des personnages non plus inquiets de leur disparition, ce qui est le lot commun, mais à jamais saisis, béants, ouverts, offerts à vif, ouverts à vif, et paradoxalement à jamais désincarnés, sous l’emprise d’un vide glacé et anesthésiant soufflé depuis « l’intérieur sans frontières qui les encercle ». (De peau et d’os. Chants de poussière XI, 2052) Avec A. Giovani, concluera-t-il, si tout commence parfois dans l’horreur et sans doute celle d’un soi immémoriel, tout s’achemine au fil de son œuvre vers une sidération suspendue, un gel ultime de l’humain, une glaciation presque total de l’âme. Les limousines ne quittent plus le garage - seul subsiste comme soupçon de vie un chœur antique de soupirs lointains, brumeux, incertains et avortés. »

L’univers de A. Giovani est fait de butées – de matières - de heurts – d’objets - de parois – ressaisi par morceaux - autant de sensations-évènements qui arrêtent le monde ou plutôt cristallisent et suspendent provisoirement sa fuite infinie, monde inquiétant déjà amorcé dans le premier recueil qu’il publia à compte d’auteur : « Il y a ». Mélange détonnant de fragments où s’entremêlent depuis un souvenir d’enfance et ses disruptions fantasmatiques une longue liste d’ « il y a » apotropaïques face à l’anéantissement du monde et la menace du beau langage académique soupçonné de diversion bien-pensante et intentionnelle :

« L’instituteur chauve à face rouge et ronde et à blouse grise et longue se leva pesamment de derrière le bureau au taille-crayon brillant qui me fascinait. Assise jambes pendantes sur le rebord du plateau la sale petite machine vicieuse et délicieuse attendait, guettait, offerte, inassouvie. Munie d’une petite manivelle elle engloutissait dans son profond orifice noir cerclé d’argent, puis dévorait les crayons à papier ou de couleur que l’on y introduisait. Il fallait alors tourner rapidement deux ou trois fois la manivelle et le grignotement commençait, j’en sentais le feulement exquis au bout des doigts, une infime trémulation. Une épluchure de crayon – mince ruban dentelé - un bord coloré blanc, rouge, bleu, marron, selon, se dévidait au fur et à mesure de la taille, allait se replier parfois se briser sur lui-même dans le socle plastique qui lui tressait sous mes yeux un panier d’osier, parfois ramassé se préparait alors à bondir, à cracher son venin, depuis le nœud enchevêtré et grouillant des précédents serpents assoupis. Une infime trémulation au bout des doigts. Comme un souffle d’enfant qui geint à peine dans son berceau – du bout des lèvres en faisant des bulles. Le crayon en ressortait mine féroce et luisante prête à crever les yeux. C’était un exploit de résister à cette tentation : retourner ce dard nouvellement affuté, fouiller le fond de l’œil, on aurait pu aussi creuser une dent avec la pointe d’un compas. « Je vous crèverai les yeux je vous crèverai les yeux je vous crèverai les yeux » la silhouette découpe à contre-jour dans l’encadrement sa serrure de taille-crayon géant. « Je vous crèverai les yeux moi ! » Un paquet de cahiers à la main. L’étiquette calligraphiée glissée dans le petit rectangle plastique sur les protège-cahiers. Rédaction. La gelée de l’œil et son frisson me cousent le dos d’un éclair moite et bon jusqu’à la bouche de l’anus-fesses-écartées-ventouse-suce-banc. L’instituteur passe entre les rangs rend les cahiers, les dépose un par un sur les bureaux tâchés d’encre. Au-dessus du ventre ras mon nez et sous ses yeux billes et moustachus en haut Commente la Bouche Puante - articule les mots du bien écrire. On n’écrit pas il y a, c’est petit il y a, c’est pauvre il y a, c’est mesquin il y a, le dictionnaire regorge de mots fourmille de mots la langue est forte la langue est grande la langue est belle aligne ses soldats en ordre sur le champ de bataille du bien dire ! C’est important ! Il y a c’est guenille il y a c’est morve et merde j’aime mordre la mordvre j’abhorre la mort grandiloquente et silencieuse des mères amorphes j’en bouffe à mort des mères immobiles – armoires dressées aux tiroirs de chêne - des mers d’amor ! Axel Giovani ah mon petit ver nu - leurs mains pâles d’égouttoir faïence, pendu aux bout des doigts serpents - passoire - comme une flaque je coule les mille rivières salées. »

A quoi répondra la litanie des il y a poursuivie pendant 80 pages :

Il y a

Derrière cette vitre qu’arrête la pluie
Mille rivières aux jambes torves
Crasseuses cagneuses et infinies

(il y a bel enfant un peu rachitique
enfermé dans l’enveloppe papier kraft,
crie plus de dessous tout son poussière qu’il y a dessus.)

Il y a

chaque goutte indifférente et obstinée
pousse sa tête ronde dévale sa glue de serpent
mille et mille et un débris –

Il y a

Le cercle noir des baignoires vides
Sale sale sale !

le monde sourit aux éclats

Il y a

Crache gueule
Il y a morceaux

(il y a l’état de la mère et de l’enfant empêche
parce que sinon morceaux morceaux morceaux
et trou dans le dos !)

Il y a

Voilà, chers amis lecteurs, je vous laisse pour aujourd’hui, après cette première introduction à l’œuvre de A. Giovani Da Punto. Le temps me fait défaut pour aller plus avant et je souhaite également vous laisser le temps des manœuvres d’approche ! Je vous retrouverai donc prochainement pour poursuivre avec vous cette exploration du monde de celui qui, à mon grand regret, n’a pas reçu de la critique ni du publique l’accueil que ses écrits, trop inquiétants peut-être, méritait.

 [3]

Simon Passeur écrit de jour comme de nuit. Mais ces nuits durent tout un livre. C’est peut-être son métier qui peut expliquer cela. Simon travaille quand il n’écrit pas ou plutôt, Simon travaille en écrivant. Il confie ne pas savoir tapuscrire et son écriture se promène à travers le monde. Simon est navigant dans une compagnie aérienne et tout support papier lui tient lieu de carnet dans lequel il note : voix, bruits, odeurs, goûts, couleurs, lumières changeantes ou ténèbres… tout est minutieusement répertorié – volé au monde qui l’entoure, comme il aime à le préciser lui-même – Il va même jusqu’à confier, lors d’une interview accordée à notre confrère du Monde des littérateurs, qu’à chacun de ses retours chez lui, il se livre à un travail minutieux de « dépeçage » - c’est le terme qu’il emploie ! – et qui consiste à retourner toutes les poches des vêtements qui l’ont accompagné dans sa quête de matériaux. Il faut bien dire qu’il a déjà perdu quantité de ces précieuses informations dans les tourbillons des machines à laver du monde entier et, sans ces écrits minuscules – encore l’une de ses expressions lorsqu’il évoque cette étape de son travail - il se dit véritablement paniqué à l’idée d’imaginer « faire tenir un personnage debout et seul au milieu d’une rue ».

Vous voyez qu’il ne craint pas d’avouer son manque total d’imagination ! Ce qui peut prêter à sourire, vous en conviendrez, car, à la lecture d’un seul de ses courts romans - surtout ceux écrits dans la période comprise entre 1986 et 1996 dont je ne citerai que les principales parutions : Le rouget et le bleuet, 1986, Rotation au bout de la nuit ! 1988, Si je t’oublie Chicago, 1990 - le lecteur se trouve immédiatement saisi par les phrases courtes et percutantes qui le bousculent, le propulsant – j’irai jusqu’à dire le jetant sans ménagement – au cœur d’un monde agressif en constant mouvement. Les nombreux personnages ne cessent de s’agiter au plus profond d’une nuit ne laissant filtrer que des silhouettes fantomatiques qui vibrionnent, aveuglées soudain par la lumière électrique et acérée ne ménageant plus aucune ombre, aucun repos sur le terrain de jeu violent qu’est devenue la planète – à l’image d’un vaste stade bruissant d’activités où tous les coups sont permis, où la moindre rencontre n’est rien d’autre qu’un choc frontal laissant les protagonistes étourdis.
On ne peut s’empêcher d’établir une corrélation entre ces publications et les turbulences atmosphériques vécues dans son métier, lors des croisières.
Dans Peur sur la mégalopole, paru en 1980, le lecteur, une fois parvenu à la fin du livre, se déclare incapable de se souvenir s’il a ou non lu le roman puisque celui-ci se termine comme il a débuté, la même phrase courant sur une dizaine de pages, servant à la fois d’incipit et de conclusion.

Avant cette date, qui ouvre le début d’une reconnaissance par le grand public, Simon Passeur parle de sa période des paperoles au cours de laquelle il compose de courts poèmes, en français, à l’intérieur de minuscules boites de cigarillos de la marque Chiquitas uniquement, qu’il abandonne sur les bancs des jardins publics du monde entier dans l’attente d’une rencontre avec l’éventuel lecteur curieux.

Malheureusement, aucun de ces poèmes ne nous est parvenu.

Cette période se refermera subitement sur sa condamnation à une forte amende par la police de Singapour. On peut encore voir le procès-verbal encadré au-dessus de son bureau.

Sur l’une des photos parues dans la presse, on peut le voir installé à son bureau et on est impressionné par sa table de travail, recouverte de liasses de toutes sortes : on y distingue ce qui ressemble à des paquets de biscuits éventrés, empilés les uns sur les autres dans un équilibre précaire, et, sur toutes sortes de morceaux de cartons aplatis se bouscule une écriture énergique qui envahit tout l’espace libre.

Le verbe est toujours en mouvement chez Simon qui dort très peu.
Les conjugaisons sont l’une de ses passions depuis l’école élémentaire, en même temps que la ponctuation – il voue un culte au point virgule, au point de l’élire, plutôt que le point, à l’issue de chacun de ses textes. Ce n’est que tardivement que son intérêt se portera sur le tiret, qu’il utilisera de manière plus radicale.

Il hésite longtemps entre une formation de grammairien et l’école de l’aviation civile. Il opte finalement pour cette dernière, se délectant à l’avance des contrées lointaines et étrangères que son métier lui permettra d’arpenter tout en partageant quelque temps le quotidien des villes d’escales de sa compagnie à travers le globe. Il se dit fasciné par la sonorité de certaines langues, le portugais chantant de Rio et les sons chuintants du dialecte de Pékin et avoue que, lassé des nuits noires, il développera une passion pour la lumière. Il consacre de très longues années à un texte – inabouti et intitulé Est en Ouest, 64 nuances de gris clair - sur toutes les subtiles modifications de cette lumière après laquelle il court sans répit à travers le monde. A la fin des années 90, ce texte va définitivement s’orienter vers la quête d’un langage à propos de la neige, suite à un séjour à Fairbanks (Alaska) où il demandera que lui soient traduites les mille et une expressions de ce blanc que l’on pourrait rapprocher de celui de la page vide, vertige de tout écrivain.

Ainsi il rencontre Aniulc qui désigne la neige pour l’eau à boire, Aniuvalc, la neige résiduelle dans les trous, alors que Aoktorunrzeq se trouve être la neige tassée, fondue et gelée, là où le chien a dormi. Il assistera à la chute de Apinngraut, la première neige de l’automne et marchera sur Aput, la neige par terre, fera une chute dans Aqidloqaq, la neige molle, se relèvera en époussetant Ayaq, la neige sur les vêtements ce qui le conduira tout naturellement à se méfier de Kavisilaq, la neige durcie par la pluie et Maoyaq, lorsque le terrain s’effondre sous les pas faisant tomber Masaaq, la neige dans de l’eau. Cette recherche le pousse aussi tout naturellement à considérer la pluie au Japon avec un nouveau regard. Nul n’ignore la précision et l’imagination de la langue japonaise. Il apprendra ainsi à distinguer, la pluie-coude, si soudaine qu’on n’a pas le temps de sortir son parapluie et que l’on est contraint de se protéger de l’humidité avec son coude, la pluie des cerisiers pleurant à travers les pétales blancs, et la pluie de début d’été…

C’est à la suite de ses travaux qu’il publie Neige tant vécue, en langue Inuit dont voici un court extrait :

Ô neige n’ai-je que toi ma neige pour manège… (traduction fournie par Bong, pour le magazine Paris-Tournoi du 17 juin 2000.)

Ses dernières explorations le mèneront tout naturellement à la composition musicale – à mesure que ses recherches autour de la langue stagnent. Et, c’est en collaboration avec son ami pianiste, Sébastien Zimmermann qu’il composera une pièce intitulée Séquence démarrage pour récitant, quatuor à cordes et contrebasse obligée : la traduction musicale du démarrage des quatre réacteurs d’un Boeing747. Cette pièce exigeante, adressée à un public averti, sera créée en 2005 au Bourget avec le Quatuor Top-Chronos et la complicité de Joëlle Méandre à la contrebasse. Les auditeurs-passagers étant tenus de respecter les consignes de sécurité – diffusées à travers un micro par la voix de Simon Passeur. La critique se montrera sévère avec Simon et ses capacités à la composition seront violemment remises en question. Une brouille s’en suivra avec son ami, Simon l’accusant à tort de n’avoir aucune oreille.

Il reprendra les commandes de son avion de ligne, mais parmi tous ses collègues, peu reconnaitront le jeune Simon d’avant le quatuor. Réfugié dans une profonde taciturnité, il sera surnommé Motus par les autres membres d’équipage qui appréhenderont désormais les longues traversées nocturnes à ses côtés.

Dans les années 2010, après son divorce et afin de renouveler son inspiration – c’est du moins ce qu’il publie sur sa page Facelook - il met un terme à sa carrière de pilote et se lance dans une aventure qui le mènera, à pieds cette fois-ci, après en avoir de nombreuses fois assuré la liaison par les airs, de Paris-Charles de Gaulle à Canton-Baiyun.

Nous sommes sans nouvelles de lui depuis son dernier message, datant de Novembre 2011 et dans lequel il assurait à sa famille et ses proches que tout allait bien.

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J’ai découvert la trace du chevalier de Sannon au cours de la lecture d’un ouvrage sur la bohème littéraire de la fin du dix-huitième siècle. Ouvrage d’histoire culturelle fort intéressant car il donne une idée précise de la composition de l’espace littéraire occupé abondamment par ceux dont l’histoire n’a pas retenu le nom.

L’apparition du chevalier s’est faite à la marge du texte, dans les notes. Le pauvre, même parmi les oubliés de l’histoire il n’avait pas une place bien conséquente. Néanmoins, j’en parle car il semblait être une personnalité tout à fait remarquable.

De sang bleu il voulait mettre à bas la monarchie. Il semble qu’une bonne partie de sa fortune soit partie dans l’édition et la distribution de pamphlets révolutionnaires. Il agissait sous divers pseudonymes et publiait ses propres textes anonymement. Ce qui était surprenant car son propre travail n’avait aucune portée politique. De quoi parlait-il ? Difficile à dire, il n’y en a aucune trace, à part quelques mentions dans les bons de commandes libraires à la Société Typographique de Neuchâtel.

En définitive, ces quelques témoignages font état du fait que le chevalier de Sannon a joué un rôle dans la vie de son époque. Mais lequel ? Comment quantifier ? À quel degré participa-t-il au changement de l’époque ? Dans quelle mesure en contribua-t-il à son changement ? Difficile à dire, les preuves manquent et pourtant sa présence est là, parmi nous.

Si cela ne suffisait pas, un addendum à son testament ferait mention du leg de son écritoire à sa bonne, fait curieux pour l’époque, et dont certains universitaires n’hésitent pas à prendre comme preuve que la bonne n’était autre que la réelle auteure de l’œuvre. Malgré la nature spéculative de cette supposition, diverses écoles historiographiques s’en sont emparé allègrement. Certains plutôt conservateurs, clament que la bonne malgré son talent aurait été l’œuvre du chevalier-Pygmalion. D’autres, plus progressistes, invoquent une possible relation amoureuse entre les deux, ce qui les auraient amenés à collaborer ; le chevalier ayant les ressources que la bonne n’avait pas ; et manquant du talent qu’elle avait en abondance.

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C’est avec un grand plaisir que j’ai accepté de rédiger la préface de cet ouvrage passionnant que vous tenez entre les mains, Résurgence de la pensée magique au XXIème siècle qui évoque évidemment la figure de cet étrange personnage que fut Etienne Sitruc [...] Qualifié d’écrivain qui n’écrit pas, Etienne Sitruc a longtemps considéré la fiction comme un mensonge, une manipulation, un truc et s’est voulu simple sténographe du réel. L’invention ne l’intéressait pas, lui a fait très longtemps horreur, il voulait capter le bruissement des hommes, faire un relevé, un carottage minutieux de paroles anonymes, sans cependant chercher à les restituer fidèlement. J’ai connu Etienne à la Sorbonne ou nous étudions tous deux la philologie avec assiduité ; c’était un être très discret, fuyant, marqué par une enfance dont on a ensuite su à quel point elle fut douloureuse et désolée. Né dans une famille nombreuse de la banlieue de Nancy, il a été aphasique jusqu’à l’âge de dix ans. C’est bien sûr ce qui sera l’origine de son attachement obsessionnel à la parole et au langage. Bien que promis à une belle carrière de chercheur universitaire, il décide d’abandonner ses projets et postule en tant qu’écrivain public à la BPI. C’est ici que naît cette passion pour le récit intime et qu’il commence sa "collection", son inventaire. Après quelques années, il publie ainsi l’ensemble des courriers et textes qu’il a rédigés pour les personnes qui l’ont sollicité. Bien que ces textes aient été rendus anonymes, il lui est immédiatement reproché de ne pas respecter le code de déontologie de sa profession et il est tenu de ne plus exercer. C’est à cette époque que Sitruc commence à théoriser ce qu’il faisait de façon spontanée et intuitive et qu’il rend sa démarche plus artistique et conceptuelle. Il crée en 2022 une plateforme collaborative en ligne d’enregistrement de soi, permettant à chacun d’enregistrer des messages, d’envoyer des textes dans le but d’être intégré à son oeuvre de façon anonyme. En deux ans, plus de 6000 messages y sont déposés ce qui représente un succès pour un "écrivain" à l’époque encore très confidentiel. Dans les années 2025-2026 marquées par les tragiques événements que l’on connait, l’usage qui est fait du site témoigne du désarroi général : les messages déposés sont des prières, des voeux, des incantations ; certains prétendent avoir été exaucés suite au dépôt de leur message et Sitruc devient pour une partie de la population une sorte de gourou, de nouveau messie. C’est cet épisode resté confusément dans les mémoires, que s’applique à détailler le présent ouvrage de notre ami commun Georges Sampic mais il me semblait utile dans cette préface, de vous retracer rapidement, en guise de préambule, la vie et l’oeuvre d’Etienne.

[...] Conversations paru en 2032 est l’exemple le plus abouti de son travail : ces paroles anonymes recueillies pendant plus de dix ans ont été assemblées selon la méthode du cut-up et donne à entendre le bruit assourdissant d’une foule en mal d’expression et d’écoute malgré tous les outils numériques mis alors à disposition, "une polyphonie ample, une somme de bouches hurlantes tendues vers un ciel muet" comme le dira la critique littéraire, Joséphine Sauvage. Cet ouvrage prend place dans une longue série publiée entre 2030 et 2045 : Mange tes morts, La vie amphibie, Vie ground zero, Façons de parler, Perdre le monde, Idéal standard qui tous, mettant en scène des communautés différentes qui s’interpellent (détenus, enfants, prostituées, pensionnaires de maisons de retraite, artistes, religieux etc.) s’évertuent à faire entendre "le flot ininterrompu, la cacophonie des voix humaines qui s’évanouissent lentement dans le néant" (ibidem). L’ensemble de ses pièces de théâtre obéit également à ce principe de fabrication. Conversations et La vie amphibie seront d’ailleurs mis en scène à Avignon, lus dans des porte-voix et dans les hauts parleurs de la ville par des comédiens non professionnels. Cela consacre définitivement Sitruc comme chantre de l’oralité.

Être ultra-sensible, il apparaissait alors dans les cercles qu’il fréquentait timidement comme un misanthrope, économe de sa parole et dénué de toute fantaisie. En vérité, il était habité par l’idée de bien faire, par une honnêteté têtue, une fidélité bornée à la prétendue hygiène de ses méthodes ce qui a pu malheureusement inhiber sa créativité et l’empêcher de faire évoluer son travail. Écrivain du brouhaha et de la trace, son oeuvre est pourtant le témoignage le plus anarchique mais également le plus fidèle et singulier de cette époque éminemment troublée. Ses méthodes lui ont été très longtemps reprochées car, à l’inverse de la démarche d’un documentariste, il ne se donne jamais pour rôle de porter et défendre la parole de ses témoins, et ses intentions pourtant nobles ont été souvent mal interprétées. Libération titrera ainsi son portrait de dernière page teinté d’une ironie tendre envers lui : Le voleur de maux.

Une fois le site web participatif fermé, Sitruc ne renonce à rien, malgré la réputation sulfureuse qui est alors la sienne et investit le peu d’argent qu’il a alors dans une petite caravane grâce à laquelle il sillonne le pays et invite les gens à venir se raconter, livrer leurs existences. Il y propose aussi de façon officieuse, ses services d’écrivain public itinérant. Il devient alors très difficile pour les journalistes et même pour ses rares amis de l’approcher. Les photos rares de Sitruc publiées ici dans le cahier central permettent de voir le dénuement dans lequel il vivait à cette époque dans sa Sprite Alpine de 1971 (!) et la dégradation de son état général. En fonction de sujets qu’il cherche à traiter, il procèdera également à des appels à témoignage ce qui a fait dire de lui qu’il est l’écrivain ayant engagé le plus de nègres. Il remarquera néanmoins s’être fait duper par certaines personnes ayant inventé de toutes pièces des histoires personnelles, des situations afin de se jouer de lui et la naïveté assez bête que l’on aura pu à tort, je pense, attribuer à sa démarche. Sitruc ayant volontairement cessé de lire des romans, des plaisantins ont également entrepris alors lui raconter la vie de personnages de fiction, croisés dans la production littéraire récente (Vernon Subutex, Jean-Baptiste Adamberg ou encore Benjamin Malaussène).

A la question posé par un journaliste : « Ne croyez-vous pas qu’un personnage inventé existe de par l’universalité des situations, des expériences qu’il vit, des sentiments qu’il éprouve ? » il répondra ne jamais vouloir user de cet artifice qu’il qualifie de stratagème.

Pourtant secrètement hanté par l’idée d’écrire quelque chose de personnel dès l’enfance, il se l’interdit pendant plus de cinquante ans, noyé dans cette entreprise démesurée d’enregistrement de la parole humaine, ne se sentant pas encore en mesure de livrer sa propre parole qu’il dit souvent être « insipide et inaudible » et qu’il a, dit-il, « camisolé ». « Je n’ai rien à dire. Je préfère forer les existences. L’invention est une obscénité » confie-t-il sèchement un jour lors d’une interview. Ses détracteurs y voient une coquetterie et / ou une absence d’engagement et de courage artistique. A 52 ans, rongé par cette envie, il s’autorise enfin à libérer sa parole et commence à tenir un journal, qu’on a beaucoup comparé, toutes proportions gardées, à celui de Henri Frédéric Amiel tant sur le fond que sur la forme extrêmement volubile. Le journal, dont l’écriture s’interrompt dix ans plus tard, en 2047, est composé de plus de 2000 pages publiées en ligne sur son site personnel et sera édité au format papier à compte d’auteur. Il s’y montre profondément désespéré et accablé d’avoir trop écouté les hommes. « Le monde fait du sur-place » conclut-il. Qualifié d"’insupportable et interminable plainte de vieillard cacochyme" par l’Univers des livres, il sera très affecté par l’accueil sévère réservé par la critique. A 65 ans, il se lance pourtant dans la rédaction secrète d’un roman très personnel sur sa mère dont le titre provisoire Les dents de la mère fait référence à son milieu d’origine de « sans-dents ». Sa mère déjà très âgée, décède pendant la rédaction de l’ouvrage. L’âge l’ayant rendu superstitieux, il voit immédiatement dans ce signe funeste une injonction à se taire, et plonge à nouveau dans l’aphasie, cesse aussitôt d’écrire, définitivement, jusqu’à sa mort quelques années plus tard, en 2054. Il a 69 ans.

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Magali Lima reçoit aujourd’hui le Dr Claire Monot-Zaranasian qui nous présente le livre posthume et inachevé de sa mère Florence Monot-Livet Fin de partie au Casino de Noirétable qu’elle a préfacé et qui paraît aujourd’hui aux éditions Boréal.

Ce livre retrace le chemin de l’auteur qui découvre progressivement les symptômes de la maladie d’Alzheimer qui l’emportera. C’est par hasard que Claire Monot-Zaranasian a retrouvé le fichier de ce roman conservé dans le cloud (Florence écrivait en ligne sur une grande quantité de sites mais elle n’avait qu’un seul pseudonyme, celui de son arrière grand-mère maternelle Angèle Aimée Sauzedde, c’est ainsi que sa fille a pu la retrouver).

Fin de partie au Casino de Noirétable est un roman-monde qui n’aborde pas que la maladie ; on y trouve aussi la désolation de certaines zones rurales oubliées, l’obsolescence programmée de l’hyper-consommation et la vie des exclus de notre société ; les personnages sont multiples, engagés autant dans des aventures intérieures que dans des péripéties très concrètes et parfois dramatiques. D’intenses moments poêtiques chantent l’admiration de l’auteur pour la nature et le goût de la chaleur humaine ; ils se mêlent aussi à une enquête policière particulièrement noire. Effrayant comme le monde et la maladie, mais plein d’espoir malgré tout.

ML : Comment avez-vous retrouvé ce roman ?

Dr CMZ : Je savais que ma mère avait une addiction à l’écrit, la littérature bien sûr qu’elle considérait comme la plus importante source de savoirs sur le monde, mais aussi pour les écrits les plus infimes : listes de noms des morts au champ d’honneur, avis municipaux placardés sur les mairies, dépliants publicitaires qu’elle jetait à peine lus. Une passion pour l’acte d’écrire qui met de l’ordre, apaise, forme et informe, permet de sublimer le réel. Elle animait parfois des ateliers d’écriture et en suivait de multiples.

Ma mère écrivait depuis toujours, son journal intime, des biographies de commande mais ce n’est que très tardivement qu’elle s’était permis de montrer ses écrits : un blog, quelques nouvelles qu’elle m’envoyait à l’occasion de concours ou quelques essais d’auto-édition. Ecrire était un acte tellement intime qu’elle détestait qu’on lise par-dessus son épaule et s’isolait toujours pour écrire. Mon beau-père s’agaçait beaucoup de ce qu’il considérait comme une défiance insupportable. Elle avait été la première étonnée de voir que le dévoilement de certains de ces textes n’avait provoqué aucun séisme...mais elle n’y avait consenti qu’après...la mort de sa mère !

C’est donc tout naturellement que j’ai imaginé qu’elle avait laissé des traces d’écriture un peu partout et je les ai cherchées, sans grande conviction d’abord puis avec un véritable acharnement et un goût de l’enquête qui l’auraient amusée. Quand Florence s’emparait d’un sujet, il ne la lâchait plus ; c’était une chercheuse infatiguable qui découvrait et recoupait ses sources comme un limier. 

ML : Le titre Fin de partie au Casino de Noirétable interpelle. Comment le comprenez-vous et comment peuvent le comprendre des canadiens ?

Dr CMZ : Noirétable est le pays des ancêtres paternels de ma mère. Elle avait fait des recherches généalogiques approfondies et ce coin des monts du Forez la fascinait par son destin de bourgade devenue station climatique et à ce titre dotée d’un casino, puis retombée dans l’oubli et la misère économique. Noirétable symbolisait pour elle le caractère périssable des entreprises humaines. Il y a des villes comme ça ! Vous connaissez Vierzon ? Cela aurait pu être Vierzon ! Ou Shawinigan pour des canadiens ! Je sais que j’ai de très lointains cousins (côté maternel) à Grand-mère, descendants de savoyards immigrés avant la Première guerre mondiale.

Je ne me suis jamais beaucoup intéressée à ces écrits sur ses ancêtres, cela viendra peut-être. Mais vous pouvez les lire, ils vous apprendront peut-être le fin mot de l’histoire.

ML : Il y a une véritable histoire de transmission matrilinéaire dans ce rapport à l’écriture ? Pouvez-vous nous en parler ?

Dr CMZ : C’est vrai, vous mettez le doigt sur une dimension dans laquelle je voudrais voir plus clair : prendre pour pseudonyme le nom de son arrière-grand-mère (par facilité peut-être, ma mère avait du mal avec les pseudos), ne publier qu’après la mort de sa propre mère...tout cela me questionne. Je pense qu’il y a quelque chose qui tient de la transmission, mais pas seulement matrilinéaire. Mes deux grands-pères écrivaient : mon grand-père paternel sa vie en huit volumes autopubliés, mon grand-père maternel des poêmes...en allemand...qu’il n’envoyait qu’à son ami allemand !

Ma mère n’appelait jamais et lorsque je lui téléphonais, c’était elle qui mettait un terme à la conversation. En revanche, comme nous avons souvent vécu loin l’une de l’autre, du fait du divorce d’avec mon père d’abord, puis de mes études et enfin de mon travail au Canada, elle m’écrivait chaque jour quelques phrases sur ses activités, ses découvertes, ses recherches pour entretenir le lien, me témoigner son amour mais aussi pour remplir son devoir inprescriptible de m’aider à être au monde. Elle inventait beaucoup d’astuces pour que j’ouvre ses courriels et souvent ils étaient si bons que je les envoyais à mes amis. Ce n’était pas Mme de Sévigné mais il y avait toujours du piquant, de l’humour et une grande profondeur sans aucun sentimentalisme.

Elle adorait venir à Montréal quand elle était encore en bonne santé ; elle venait deux ou trois fois par an. Elle adorait les bibliothèques et certaines librairies comme celle du livre voyageur à Côte des neiges. Avec mon beau-père, elle n’avait qu’un sujet de conflit : les étagères qu’il devait lui construire. « Tant que je vivrai, j’aurai besoin d’étagères » disait-elle. Je pense qu’elle aurait été contente d’être publiée par une maison d’édition québécoise, enfin je l’espère.
Publier son roman, le faire connaître, m’en servir dans ma pratique de médecin constitue en quelque sorte un devoir filial ; mais pas seulement car ce roman recèle de véritables qualités d’écriture et de réflexion et beaucoup d’émotion. Il nous emmène dans ce drame qu’elle a voulu vivre comme une aventure, une ultime réflexion sur la société dans laquelle nous vivons, une histoire de vie continuée. Je crois fermement qu’il peut aider les résidents de mon service et les aidants de patients Alzheimer. Il peut parler à tous, bien au-delà de la maladie, de tout ce qui nous entoure et que nous feignons d’ignorer ; l’invisible de nos vies trépidantes !

ML : Et vous écrivez-vous ? Votre préface témoigne d’une grande culture littéraire et d’incontestables qualités de plume (et de dessin)

Dr CMZ : Grande question ! Ma mère avait un diplôme d’ingénieur et avait ensuite poursuivi des études de philosophie. Ses écrits publics sont des écrits professionnels. Je suis médecin et j’écris. J’imagine que ma mère s’est voulu une passeuse comme d’autres parents (je pense au père de Colette ou à celui d’Hanif Kureishi mais il y en a bien d’autres) qui avaient besoin de légitimer l’acte d’écrire...alors qu’il y a des choses bien plus importantes à faire dans le monde. J’écris et je ne publie pas encore mais je sais que je le ferai tôt ou tard.
Ma mère se passionnait pour la richesse des histoires de vie ; les vies les plus modestes recèlent des trésors d’aventures, d’astuces, de hasards, de résistance, de résilience et de transmission. Elle s’était donné cette tâche modeste de transmettre, sachant sans doute qu’elle n’atteindrait jamais la célébrité (sans jamais rien faire pour adresser un texte à un éditeur) mais qu’il était important pour elle de laisser une trace. La trace qu’elle me laisse, c’est de m’autoriser, m’autoriser à écrire et à publier. N’est-ce pas cela un auteur, celui qui s’autorise ? 

ML : Merci à vous. J’espère vous recevoir bientôt en tant qu’auteur et en apprendre un peu plus sur votre démarche.

Dr CMZ : Je ne peux encore rien vous dire, si ce n’est que cela prendra sans doute la forme d’une bande dessinée ou d’un roman graphique mais cela me fera très plaisir de vous le présenter.

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DÉCÈS DE VANCESLAS KRONOPKINE. CHAUFFEUR DE TAXI. ÉCRIVAIN.

(...)

Il y aurait à parler de l’oeuvre. De l’immense oeuvre de Vanceslas Kronopkine. De son extrême variété. Des rares ouvrages disponibles dans trois ou quatre bibliothèques publiques. De toute la masse des papiers cachés. Comme tenus au secret. Maladivement empilés, sans aucun ordre, laissés pour compte dans les armoires et dans les débarras des meublés, des petits appartements qu’occupe, de 1980 à 2037, Vanceslas Kronopkine.

Il en parle, curieusement de façon volubile, dans les rares interviews qu’il accorde. Alors qu’on l’interroge sur son oeuvre publiée, sur l’extrême singularité de celle-ci, la manière unique au monde dont elle mêle langue parlée et langue écrite, langues simples et savantes, la façon grinçante dont elle brosse le portrait de ses contemporains, à la fois les moquant et les aimant profondément, il botte en touche. Il dit : « Oui mais. C’était avant. Quand j’étais jeune. Quand je portais des costumes écossais. Pérorais durant des heures en rue. Cherchais par tous les moyens à me faire remarquer. Apostrophant les passants. Disant leurs quatre vérités aux chiens. À tous ceux, toutes celles qui suivent. Mènent des vies de moutons. C’était quand je voulais me faire un nom. Quand je voulais être écrivain. Pérorer durant des heures devant les caméras. Faire mon show. Vous comprenez ? Vous comprenez ? ». Puis personne ne comprend plus rien. Il parle de vie dans l’ombre. Insiste sur le fait qu’il vit dans l’ombre. A choisi, brutalement, de vivre dans l’ombre plutôt que de clinquer ou de faire la luciole. De passer, de livre en livre, d’un genre à l’autre. Non qu’il renie ce qu’il a fait. Il n’y a pas de renom comme certains prétendent. Il y aurait continuité. Passage soudain à un autre niveau. Déploiement de ses ailes dans la stratosphère. Comme si, de 1980 à 2037, Vanceslas Kronopkine était allé ailleurs. Avait quitté le sens commun. Poursuivant plus que jamais son oeuvre. Noircissant à la main des pages et des pages. Le soir. Sous des ampoules électriques de 25 watts. Convoquant dans ses carnets et sur des feuilles volantes des fantômes. Des restes de la journée. Des molécules lui revenant en mémoire. Les agençant à d’autres molécules. Venues d’ailleurs. D’un lointain passé ayant eu cours à la campagne ou sur les routes. Lors de l’exil des parents. Quand il était enfant. Petit bébé dans les bras de sa mère. Ou venant d’ailleurs encore. De l’imagination. Chaque molécule de réel étant susceptible d’exploser. De s’ouvrir comme un pop-corn. De révéler un intérieur totalement neuf. « Insoupçonné » dit-il, enthousiaste, sortant de sa poche une liasse de papiers, des pages d’un quotidien dont il aura soigneusement noirci toutes les marges, les couvrant de ses « pattes de mouche » dit-il, de cette écriture fine et toute petite, indéchiffrable, où chaque mot est collé à l’autre, sans espace, sans respiration, où aucun point, aucune virgule, n’arrête l’oeil, n’arrête le flux continu des paroles qui se déversent. Prennent place sur la page. Dans les marges. Dans les fissures. Les espaces blancs entre les articles. Sous les photos des stars du ballon rond ou du hockey sur glace. « Toute une expérience » dit-il. Toute l’expérience d’un corps balancé dans le monde. « Balancé dans le vide » dit-il. « Comment en rendre compte ? » dit-il encore, chiffonnant plus encore les pages, froissant dans ses mains serrées son oeuvre du jour. « Comment en rendre compte si ce n’est en longeant les murs ? En se tapissant dans l’ombre ? En se faisant discret ? En n’étant plus qu’un corps ? Rien d’autre. Pas une image. Un corps » dit-il, en 2037, trois mois et demi avant sa triste disparition. Avant de regagner le vide initial. Nous laissant, planquées dans les fissures du monde, dans les interstices, des milliers de pages illisibles. Introuvables. Probablement brûlées dans les grands feux de joie, quand on fait en famille le vide grenier. Ou recyclées. Redevenues cartons. Boîtes d’emballage à chocolats. Ou sachets pour le pain. Que sais-je encore ? Que sais-je ?

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Cet après-midi, quelques personnes sont rassemblées pour un dernier hommage à Donatien le Braz en l’église de Saint-Thomas. Lorsque mon rédacteur en chef m’a demandé d’aller y jouer les reporters, je n’étais pas très emballé. Qui est ce Donatien Le Braz ? Ceux qui me suivent, savent à quel point j’aime les personnages hauts en couleurs et celui-ci en était l’antithèse.
Sur Wikipédia, je ne trouve que quelques lignes et le nom de quelques fanzines de jeux vidéos, édités par des lycéens et des étudiants du milieu des années 90. La Bibliothèque Nationale de France (BNF) pouvait à peine m’en dire plus par téléphone, il aurait fallu que j’aille sur place. La mort dans l’âme, et pour la première fois dans la rubrique nécrologique, je vais assister à l’inhumation d’un illustre inconnu (même le pedigree du soldat est plus impressionnant !)

En arrivant sur place, j’ai le parking pour moi tout seul. Monsieur le Maire (tiens, tiens !) et Monsieur le curé attendent le convoi mortuaire qui ne tarde pas à arriver. À part eux, il y a des personnes âgées qui végètent. L’employé des pompes funèbre sort le cercueil du véhicule, le glisse sur son chariot et le place devant le porche de l’église. Aussitôt un groupe d’une dizaine de motards vient s’entasser dans le grand vide du parking. Un d’entre eux prennent le relais du porteur initial.

La cérémonie est très sobre et ne dure que quelques minutes. Monsieur le Curé ne prend pas la parole. Dieu non plus. Le plus âgé des motards raconte succinctement la vie de celui qu’on s’apprête à enterrer. Il est né en 1971 à Saint-Thomas. En 1985, il se met à la programmation informatique et s’acharnera pendant au moins dix ans. Il abandonne sans raisons vers 1994 et se met à écrire des micro récits mettant en scène des personnages de jeux vidéos pour quelques magazines qui s’arrêteront tous les uns après les autres après quelques numéros seulement. En 2001, il édite à compte d’auteur un recueil de l’intégralité de ses textes. C’est un échec et on n’entend plus parler de lui avant 2013. Après cette date, des textes plus longs paraissent dans des revues mieux diffusées. Cette fois, il développe ses propres personnages. Le succès est très mitigé. Étonnamment, on en retrouvera certains mis en scène dans des jeux de rôle en ligne massivement multijoueurs (MMORPG) aux univers proches de World of Warcraft (qui fête ces 40 ans cette année !). Nul se sait vraiment comment il s’y est pris, mais l’un des personnages non joueurs (PNJ) de Elder Scrolls Online, bien caché dans un des lieux les plus sombres de Tamriel (lieu imaginaire où évoluent les joueurs) s’inspire explicitement d’une des créatures créées par Donatien Le Braz entre 2015 et 2028. L’orateur ne dit rien de plus, mais malgré le faible écho de ses écrits, il semble avoir une certaine réputation dans le monde du gaming.

À la sortie du cimetière, j’interroge quelques personnes présentes, à commencer par les deux inconnus du début, Jacques et Amaïa. Ils me disent qu’ils le connaissent pas, mais on leur a dit qu’il avait écrit des livres, alors ils sont venus. L’orateur est déjà parti, mais deux ou trois motards sont restés. Le « Jake », comme on l’appelle (sans doute une référence à Jake Elwood, l’un des frères Blues) me raconte qu’après 2028 Donatien s’est mis à écrire beaucoup de poésie. Il n’a jamais réussi à publier quoique ce soit. Je lui demande comment l’écrivain parvenait à vivre. D’après lui, il aurait noué des contacts clés dans les multinationales de divertissement numérique et développé l’aspect narratif du background des jeux (pas le scénario, me précise-t-il) : « Dès que vous trouvez et lisez un livre en jeu, c’est un type comme Donatien qui l’écrit. Un type archi inconnu, mais qu’on paie cher pour le rester ». Depuis 2001, il nourrissait également son propre monde d’histoires, de légendes, de contes et de cartes. Mon interlocuteur tient de l’ami d’un ami d’un ami que Donatien Le Braz aurait même inventé un système musical pour approfondir l’ensemble, et créé tout le répertoire qui va avec. Il en existerait des enregistrements. Le « Jake » doit me quitter. Il ne préfère pas me laisser son numéro de téléphone portable, c’est un solitaire, dit-il, il veut m’oublier comme il oubliera aussi Donatien.

Personnage difficile à raconter, ce Donatien. Il n’a laissé que peu de traces. Si mon rédacteur en chef est d’accord, je serai très certainement reparti sur les traces de l’écrivain à l’heure où vous lirez ces lignes. C’est un personnage fascinant !

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Avant de consacrer sa vie à l’écriture entendue en un sens exhaustif, sans se restreindre au champ littéraire strict, Stany Wahlen a d’abord et surtout été chasseur d’orages, photographe spécialisé dans les clichés de foudre.
Après un Master d’Archéologie et d’Histoire de l’Art à l’Université d’Aix-Marseille où sa passion première pour la mythologie grecque l’avait conduit, il s’est orienté vers la photographie documentaire et artistique en intégrant l’ENS Louis Lumière à la Cité du Cinéma de Saint-Denis. A l’issue de cette double formation, il participe en tant qu’assistant cameraman à un film documentaire sur la foudre qui a reçu un prix au MIP-TV à Cannes en 1993.

Sa rencontre avec le monde éditorial s’effectue par le biais du voyage et c’est en tant que rédacteur du Guide du Routard « Iles grecques et Athènes » qu’il commence à gagner sa vie en écrivant.

Il s’essaie ensuite à l’écriture romanesque à travers la science-fiction mythologique. Un domaine peu représenté qui l’occupera près de 20 ans et qui aboutira à un chef-d’œuvre du genre : La Trilogie cyclopéenne. Le premier tome (« Argès » [l’Eclair]) est publié à compte d’auteur en 1996. Le deuxième (« Brontès » [Le Tonnerre]) est accepté par les Moutons électriques, maison d’édition intriguée par les auteurs atypiques et réputée pour son intransigeance. Avant que les 850 pages du troisième tome (« Stéropès » [la Foudre]) ne paraissent en 2015 chez ce même éditeur de science-fiction, Stany Wahlen avait signé en 2013 un ouvrage de photos de référence présentant 10 années de clichés de phénomènes atmosphériques spectaculaires à travers le monde. Une somme photographique unique sur les éclairs et les aurores boréales notamment, intitulé sobrement « Atmosphères » et marqué par sa fascination extrême pour les dimensions à la fois phénoménologique, cosmologique, métaphysique et mystique des orages.

Une écriture de la lumière, au sens étymologique, qui imprègne son style littéraire : puissant et démiurgique, virevoltant en tempête, au rythme de typhons et de tornades emportant le lecteur dans des paysages d’ubris pour le confronter aux manifestations naturelles du sublime kantien.

A 48 ans, Stany Wahlen s’intéresse désormais de plus près aux volcans et son écriture, toujours poreuse, revêt une empreinte tellurique et tectonique encore plus sensible. Elle se fait stylistiquement sismique, évolue vers un risque expérimental net, la syntaxe wahlenienne se disloquant davantage (sous l’effet concomitant de l’influence de la poésie performance depuis Tarkos).
La figure de Zeus, centrale depuis son plus jeune âge en tant que maître du temps météorologique commandant à toute la machinerie atmosphérique, lui a inspiré le recueil Terpichérannos [qui aime manier la foudre] ensemble de prose poétique publié chez Gros Textes en 2016.

Dans un entretien accordé à la revue Décapage (en janvier 2017), repris dans la revue Décharge (en avril de la même année) puis dans une interview publiée dans le numéro estival de Philosophie Magazine, Stany Wahlen affirme rechercher dans l’écriture « un niveau kéronique élevé, une densité de foudroiement paroxystique. La littérature métaphorise la décharge électrostatique éruptive qui se produit lorsqu’une grande quantité statique s’est accumulée dans les zones de nuages d’orages intérieurs. »

Considéré aussi bien dans les milieux littéraire que scientifique comme un spécialiste de la foudre volcanique, il s’engage actuellement dans un commentaire poétique du traité Météorologiques d’Aristote (sous-titré : les nuages, objets esthético-philologiques) tout en contribuant à l’actualisation de l’Atlas international des nuages (responsable du chapitre sur les cumulonimbus).

Esprit encyclopédique comme l’époque ne semble pourtant plus être en mesure d’en produire, Stany Wahlen se dit incapable de choisir entre la littérature, « le champs électrostatique par excellence » selon lui et la météorologie ou la vulcanologie. L’effet stroboscopique dû aux éclairs étant précisément ce qu’il cherche à traduire littérairement en une œuvre dont la cohérence déconcertante lui assure une radicale singularité.

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Il est rapporté qu’Eva Rafelson aimait se tenir à l’écart du monde et qu’elle s’occupait de peinture le matin, une tasse de café ne suffisant pas à la réconcilier avec le réel. Sitôt réveillée, elle se réfugiait dans un cabanon transformé en atelier à la lisière des saules et s’emparait de ses pinceaux. Il lui semblait qu’il était alors nul besoin de réfléchir, que la crispation qui résidait à l’intérieur de sa poitrine de façon permanente s’amoindrissait, en tout cas lui laissait plus de champ.

Elle n’aurait pas su définir ce qui lui arrivait exactement, mais quand la nuit s’incorporait au jour ça la griffait dedans et peindre était la seule activité qui la calmait. Plusieurs fois elle avait décrit ce phénomène dans ses lettres à Paula Grund, amie d’enfance qui, mariée à un notaire, vivait désormais dans une province du sud. Sans doute que Paula ou d’autres parmi ceux qui l’avaient côtoyée auraient pu témoigner de cette difficulté qui ombrageait son front et tassait brusquement sa silhouette comme sous l’effet d’une bourrasque de vent, mais aucun enquêteur n’avait réussi à approcher ces personnes-là. De toute façon elles seraient restées muettes sur le sujet. Ce qui en revanche a été plus commode à établir est le nombre de ses maris. Le premier avait péri dans un naufrage, le second s’était révélé trop cavaleur pour répondre à son besoin de consolation et s’était éclipsé à peine paru. Quant au troisième, il était d’un tempérament discret et l’avait encouragé à posséder un espace à elle dans cette maison avec jardin qu’il avait acquise quelques mois avant leur mariage.

Il s’appelait Josef et son visage était tranquille et doux.

Il avait accepté le fait qu’Eva passait le plus clair de son temps à trafiquer dans sa cabane plutôt qu’à s’occuper de ménage ou de cuisine. Sans doute respectait-il même cette lubie, l’interprétant comme un besoin sauvage qui la conduisait depuis l’adolescence surgi on ne savait d’où — les parents d’Eva n’étaient que des gens de commerce assez peu éduqués et ils n’avaient guère influencé son parcours —, comme une urgence qui avait semblé diriger son existence et que certains auraient pu prendre pour une maladie.

Josef souhaitait garder Eva le plus longtemps possible près de lui — à quarante ans, elle était particulièrement belle. Aussi avait-il abordé la situation avec bienveillance, pensant qu’écrire ou peindre ne pouvait que lui faire du bien et qu’il était vain de qualifier ces occupations artistiques de futiles. Et puis il avait embauché une dame du village pour s’occuper du linge et de la maison.

À l’époque de leur mariage, Eva Rafelson était déjà connue comme écrivain. Plusieurs de ses nouvelles avaient été publiées dans des magazines de qualité et avaient frappé les esprits à cause de leur pureté singulière. On peut citer L’esprit des rivières ou La cathédrale incendiée. Et puis un roman dont la presse s’était emparé, glorifiant son style authentique et sensuel, voire révolutionnaire.

Vies invisibles au cœur de la nuit n’avait rien de révolutionnaire, juste l’histoire d’un couple qui ne parvenait pas à avoir de descendance et qui se décomposait à l’aune de leur désir enfui. C’était l’écriture qui était différente, qui soulevait des images si poignantes qu’elle parvenait à éclairer le profond des êtres jusqu’à révéler leur vérité.

C’était avec ce même regard qu’Eva envisageait les fleurs du jardin ou les enfants jouant dans le pré ou les créatures qui traversaient le ciel avant de les faire émerger de sa palette. Les mots étaient comme les couleurs, ils lui paraissaient cependant plus rebelles, insaisissables, difficiles à dompter. Chaque phrase lui coutait énormément — elle l’avait confié lors l’un entretien qu’elle avait accordé à un journal local après la parution de son roman. Elle avait dit que chaque page arrachait de la substance aux parois de son cœur quand bien même le récit prenait forme en dehors de sa volonté. Ensuite elle n’avait plus voulu entendre parler de ces journalistes qui de toute façon « déformaient ses propos », manquaient de subtilité et ne pouvaient rien comprendre à la souffrance cachée au fond des gorges.

Il est confirmé que ses lecteurs attendaient beaucoup d’elle.

Son éditeur grisé par le succès ne cessait de la harceler, souhaitant battre le fer tant qu’il était brûlant. À lui tout seul il était pareil à une meute de loups prêts à se jeter sur n’importe quelle bête affolée propre à être consommée. Mais elle refusait obstinément de lui répondre.

Eva Rafelson avait-elle résisté à la pression ? Avait-elle arrêté d’écrire, elle qui avait tant aimé attraper son cahier à la tombée du jour pour le couvrir d’écritures fines et serrées à peine lisibles, se laissant emporter par le mystère d’un récit coulant du corps comme une sève ? Comment imaginer qu’elle ait pu se passer d’un pareil envoûtement ? Comment imaginer qu’elle ait pu sacrifier la poésie et lui préférer le travail sur la toile ?

Paula Grund affirme avoir noté un vrai changement dans leur correspondance — c’était environ un an après la sortie du livre.

Eva était devenue évasive, elle écrivait que les mots la brûlaient, qu’elle ne trouvait l’apaisement qu’en peignant des portraits d’enfants en robes rouges ou endormis dans leurs landaus. Et puis elle avait parlé d’une perte, de quelque chose qui s’était brisé. Paula avait cru à la perte d’un petit, l’enfant de Josef, en fait personne n’a jamais su. Là-dessus leurs échanges s’étaient raréfiés et Paula n’avait pas eu l’occasion de voyager vers le nord pour lui rendre visite.

Certains ont avancé qu’Eva Rafelson avait fini par dormir dans sa cabane au bord des saules, qu’elle avait complètement abandonné ses cahiers et que la peinture était devenue son alliée la plus sûre. Josef lui portait son courrier, ses repas – d’elle-même elle n’aurait pas songé à s’alimenter. Ses yeux étaient devenus très clairs, comme délavés. Sa peau fine, prête à se déchirer. Josef observait sa dernière toile, lui demandait si elle avait besoin d’un carnet pour prendre des notes. Lentement il s’approchait d’elle, caressait sa joue jusqu’au moment où elle faisait ce geste en direction de la porte pour qu’il la laisse. Parfois il tentait de la ramener à la raison, lui apportait une couverture plus chaude ou une tisane avec du miel. Toujours ce geste pour le libérer des contraintes qu’elle détestait lui infliger et qu’il interprétait comme une répudiation.

Non, elle ne voulait pas aller dîner chez Henrika ou rencontrer les Bergen. Non, elle ne voulait pas voir de médecin. Elle allait bien. Elle voulait seulement rester seule, à l’extrême, sur le fil tendu au bord de rompre.

Aucun détail n’a filtré des circonstances de sa mort.

Vies invisibles au cœur de la nuit vient d’être réédité en poche.

 [11]

Un mot simple, « tombe », du verbe tomber, comme tombe la pluie et tomber la veste, tomber des nues ou tomber enceinte. A. Sacine écrivait la biographie de Rratum pour le journal très marginal à la lettre dépitée, journal satirique littéraire qu’il soutenait en rédigeant régulièrement des articles dans la rubrique mémoires défaillantes. Sa notoriété d’écrivain à la mode boostait les ventes. Il écrivait rapidement, en un seul jet. Aucune rature. Une longue préparation faite de recherches et de rencontres doublée d’une mémoire infaillible, lui permettait cette fluidité dans l’écriture. Il posait la dernière phrase de l’article : « Rratum tombe dans l’oubli emporté par les spasmes d’une société moribonde. » quand il percuta ce mot « tombe ». Les idées s’étaient envolées et avec elles les images, remplacées par une béance. Celle d’une tombe, ou plutôt celle de l’absence de tombe. En préparant la biographie de Rratum, A. Sacine n’avait pas trouvé de lieu de sépulture. D’une phrase saignante comme il savait si bien les dégainer, il avait, dans son article, déploré ce manque de délicatesse de la part d’une société ingrate. Or moi j’en ai trouvé trace dans les archives du mouvement les « Virgules Infécondes de l’Onanisme Littéraire ». et je lui en ai fait part lors du dernier entretien que nous avons eu avant son décès brutal. Loin de s’en offusquer il s’était immédiatement proposé pour aller visiter le lieu. A. Sacine aimait l’exactitude. Les biographies brèves et précises. Une biographie d’écrivain ce sont des faits et une œuvre, disait-il aux tenants de la psychologisation tous azimuts, au-delà, c’est du roman ! Il construisait ses biographie en suivant un canevas préétabli, bien rodé et pourtant aucune ne se ressemblait. Un canevas, des faits, une œuvre et le style. Le style faisait la différence. Il calquait le style de sa biographie sur celui de l’écrivain dont il était question. Avec Rratum il avait eu à résoudre quelques problèmes. A quarante ans Rratum sortait du chaos de la guerre assis sur un fauteuil roulant, la plume ironique et désenchantée. Il voulait l’écriture, dans sa forme, miroir de ce chaos. La place du mot dans la phrase, aléatoire, les mots tronqués, l’orthographe revisitée, les redondances multipliées. Ce qu’il avait à dire pouvait se dire ainsi. Mais une biographie ? A. Sacine avait lu toute la poésie de Rratum, ses essais et ses pamphlets. Il les avait décortiqués. Il lui avait fallu du temps avant de rentrer dans la plume de Rratum, de se l’approprier. Sa propre écriture était loin de toutes ces subversions stylistiques. Dans l’heure avant l’heure, roman qui l’avait fait connaître, on avançait dans le récit comme on avance dans une exposition de peinture. Lire un chapitre c’était s’arrêter devant un tableau, le pénétrer, l’explorer. Les phrases étaient encore complexes. Plus tard il allait les simplifier comme dans sa mère dans un cabas, et enfin les épurer et atteindre un minimalisme harmonieux comme dans son dernier roman loin. Pour la biographie de Rratum il avait écrit un premier texte en son propre style puis l’avait modifié en plagiant Rratum. C’était un exercice qu’il pratiquait souvent. Il y puisait les ressources d’une continuelle remise en question de son propre style. Là était son plaisir. Avec Rratum il y avait eu jouissance. La dernière avant son décès dû à une chute imbécile sur une plaque de verglas la semaine dernière.

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le plus grand écrivain du monde

20 août 1998

Albjan Kartulioman a longtemps été reconnu comme le plus grand écrivain du monde, et ce, sans qu’on n’ait jamais lu une seule ligne de lui. Son cas est unique et mérite qu’on s’y attarde, tant cet auteur a marqué l’histoire de la création littéraire du vingtième siècle. D’aucuns l’ont qualifié d’imposteur, d’autres de génie, certains encore ont cru pendant les 97 ans de son existence à une supercherie d’état visant à asseoir la supériorité de la Syldavie occidentale, puis à une récupération politique de la figure de proue du régime par ses opposants. La mort tragique le 14 août dernier de ce symbole de son époque permet de revenir sur les grandes étapes de cette figure aussi déterminante qu’énigmatique.

Albjan Kartulioman naît en 1901 sur les bords Carbestan, colonie syldave depuis trois siècles. Sa famille de pêcheurs lui offre une éducation minimale, en nourrissant le vague espoir qu’il parvienne à s’extraire de cette condition héréditaire miséreuse. Et en effet, très tôt, le gouvernement syldave détecte chez lui le talent qui le rendra célèbre. Il est arraché à ses rivages venteux pour l’intégrer à la prestigieuse université populaire d’Abjest. Ses résultats sont époustouflants, et il est de notoriété publique que ses maîtres s’inclinent les uns après les autres devant son talent hors du commun. Il devient membre de l’union des écrivain syldaves, et, à 22 ans, il est le plus jeune auteur officiel que la Syldavie ait jamais connu. Fervent admirateur de Starkovalech, il dépeint le dictateur au sommet de sa gloire héroïque dans Au Coeur de la Vérité, son épopée fleuve qui deviendra rapidement la bible officielle du régime, et ornera bien vite toutes les bibliothèques syldaves. Il s’engage en 1927 comme simple fantassin lors du conflit borduro-syldave, afin de se mêler aux soldats ordinaires et d’ainsi pouvoir rendre gloire au héros populaire ; il est décoré pour fait d’armes lors de la bataille d’Abjest. C’est pourtant cette bataille qui marque un tournant capital dans la vie personnelle d’Albjan Kartulioman, comme dans son orientation artistique : en effet les exactions inimaginables auxquelles il voit ses compatriotes syldaves se livrer lui font prendre conscience de la violence d’un régime qu’il avait jusqu’alors idéalisé. Il se met alors à interroger les victimes borduriennes et commence une vaste recension de témoignages individuels, qui se révèlent d’une effroyable violence. Puis il élargit son spectre d’investigations commence à interroger ses propres concitoyens ; il découvre ainsi qu’un régime de terreur s’est insidieusement installé et que son idéalisation de Starkovalech tenait de l’aveuglement. Cette somme-charge constituée de centaines de témoignages est sa deuxième oeuvre, qu’il intitule ironiquement Au Coeur du Mensonge, comme un écho désillusionné de l’apologétique Au Coeur de la Vérité.

Ce brutal changement de posture lui vaut d’être immédiatement exclu de l’union des écrivains syldaves. Il perd du même coup tout moyen de subsistance et se retrouve dans un état de dénuement extrême. Au même moment son éditeur disparaît de manière subite et inexpliquée. Albjan Kartulioman poursuit tant bien que mal son entreprise systématique de dévoilement des abus du système en publiant des tracts contre Starkovalech et en espérant que son oeuvre Au Coeur du mensonge soit lue par delà les frontières.

Naturellement il n’en est rien. Le bureau de la culture syldave prononce un arrêté censurant toute oeuvre d’Albjan Kartulioman. Des soldats sont mandatés dans tout le pays pour s’emparer de ses écrits qui sont systématiquement détruits. C’est la fin de sa carrière. Et s’il finit par être arrêté, ce n’est pas en tant qu’opposant au régime mais, humiliation suprême, en tant que simple vagabond. L’oeuvre de Kartulioman devient un souvenir, puis un mythe. Absolument aucun exemplaire de ses oeuvres ou tracts ne nous est parvenue à ce jour, preuve de la minutie avec laquelle le gouvernement syldave a souhaité éradiquer la pensée de Kartulioman. 

Albjan Kartulioman disparaît pendant les 50 années suivantes. Nul ne sait véritablement où il est retenu, s’il est torturé ou non, s’il produit ou non pendant cette longue période. Les témoins directs de son existence se font de moins en moins nombreux, sa famille est décimée par les privations et les emprisonnements arbitraires, ses amis disparaissent également. Dans les années 60, le régime connaît de premières marques de fragilisation, et des informations commencent à circuler de manière ponctuelle à l’extérieur, jusqu’au moment où s’amorcent les sorties clandestines du pays, et l’arrivée chez nous de réfugiés politiques syldaves. C’est à ce moment-là que se développe une étrange production littéraire, qui n’a jamais eu son équivalent. Des ressortissants syldaves, se réclamant d’un courant qu’ils nomment le courant des kartuliomaniens, tentent de retranscrire de mémoire les oeuvres du maître disparu, et publient différentes versions de ce qu’ils se souviennent avoir lu, ils se regroupent en collectifs de transcripteurs pour reconstruire en commun ce qu’ils peuvent de l’oeuvre du maître. L’un des aspects qui rend cette production unique tient au fait que ces multiples publications portent toutes les mêmes titres : des dizaines de versions d’Au Coeur de la Vérité et d’Au Coeur du Mensonge sont publiées, on les distingue simplement par le nom du groupe de transcripteurs. Ces transcriptions sont un très grand succès de librairie, elles sont dès lors traduites dans de nombreuses langues. Des débats de traducteurs agitent la sphère intellectuelle et deviennent un enjeu majeur : des tribunes se multiplient dans les journaux. Il s’agit de savoir ce que Kartulioman voulait dire, et plusieurs écoles d’exégètes s’affrontent : certains prétendent que l’auteur syldave n’a jamais été un renégat, qu’il a toujours soutenu le parti de Starkovalech, et que sa deuxième oeuvre Au Coeur du Mensonge est en fait l’émanation du premier groupe de résistants syldaves, qui souhaitait se doter d’une figure symbolique emblématique et lui auraient attribué fallacieusement ce texte subversif. D’autres préfèrent voir Kartulioman comme la figure de la prise de conscience libératrice après l’aveuglement, comme incarnation de leur propre émancipation. Ces deux courants d’interprétation de l’oeuvre apocryphe du grand auteur syldave se font une concurrence virulente, d’autant que de nouvelles transcriptions continuent de voir le jour simultanément. Si les diverses transcriptions suivent un armature similaire, on note cependant des glissements d’orientation au fur et à mesure des versions. Plus le temps passe, plus les deux oeuvres se font indiscernables : Au Coeur de la Vérité contient des germes de plus en plus explicites d’opposition au régime de Starkovalech, ce qu"on ne voyait pas dans les première versions, tandis qu’Au Coeur du Mensonge prend des accents épiques glorifiant de plus en plus le peuple comme force unanime faisant front dans son élan libératoire, ce qui était absent auparavant.

Un nouveau type de publication émerge alors dans les années 70 : il s’agit des commentaires universitaires et de toute la glose herméneutique qui tente une recension et mise en cohérence du corpus protéiforme. Les études kartuliomaniennes se multiplient et confirment ainsi la place majeure de l’auteur dans le siècle.

A la fin des années 80, un événement extraordinaire secoue le monde éditorial et l’actualité littéraire : en effet, un très grand tapage médiatique entoure la sortie de Voix intérieures, le nouvel ouvrage d’Albjan Kartulioman. Ce texte contient les visions du maître rendu mystique par son interminable prison. Le style de cette oeuvre est plus imagé, visionnaire, prophétique. Plus que jamais les rivalités interprétatives font rage : le maître annonce-t-il la fin du régime syldave ? Ou s’agit-il de méditations personnelles d’un poète en captivité ? Toujours est-il que l’auteur de près de 80 ans finit par être libéré par le régime agonisant. Il entame alors une tournée mondiale qui dure jusqu’au moment où sa santé ne lui permet plus de supporter les voyages. Le public se passionne pour cette figure mythique et complexe. Pourtant Albjan Kartulioman ne prend jamais la parole, lors de ces conférences étranges. Il demeure totalement muet, et c’est son gardien qui se fait l’interprète de celui qui lui aurait dicté Voix intérieures depuis sa cellule de prison. Le vieux maître se tient droit et digne lors de toutes les rencontres, mais demeure rigoureusement muet.

Jusqu’à aujourd’hui, le succès de l’oeuvre de Kartulioman ne s’est pas démenti, et la découverte de sa note de suicide le 14 août dernier ne fait que déconcerter davantage : "je n’ai jamais rien écrit" pouvait-on lire en syldave sur la feuille de papier retrouvée près de son lit.

Divagations d’un vieillard sénile ? Révélation d’une supercherie générale ? Aveu d’une vie entière d’imposture ? Beaucoup de choses ont été écrites cette semaine... L’un des éléments les plus intéressants émane d’un traducteur de syldave, qui prétend que le verbe "écrire" peut également signifier "dire", au regard du contexte. Albjan Kartulioman n’aurait donc jamais rien dit, ou bien jamais rien écrit ? La phrase demeure énigmatique et laisse libre cours à toutes les spéculations. Celui qui fut surnommé "le plus grand écrivain du monde" pendant presque tout un siècle se défend peut-être d’avoir dit quoi que ce soit de déterminant au cours de sa vie, et peut-être souhaite-t-il ainsi que ses transcripteurs soient finalement reconnus comme les auteurs des textes qu’ils ont publié en son nom ? L’autre élément troublant a été l’analyse graphologique commanditée alors, et la prise de conscience que l’on ne dispose d’absolument aucun document écrit de la main de Kartulioman. Ce constat en entraîne un autre : absolument aucune publication n’a survécu aux autodafés syldaves. Certains voient là justement la preuve de la supercherie, la preuve que l’auteur a été fabriqué de toutes pièces par le régime syldave pour se doter d’une caution artistique ; d’autres prétendent que les oeuvres majeures ayant complètement disparu sont nombreuses dans la longue histoire du livre, et que l’absence de preuve matérielle ne suffit pas à invalider l’existence de Kartulioman. Enfin le statut de son dernier texte, Voix intérieures, fait débat, car même si son traducteur affirme l’avoir écrit sous la dictée, rien ne permet de le confirmer, et certainement pas Kartulioman lui-même, puisqu’il ne s’est jamais véritablement exprimé depuis sa libération. Mais peut-être que cet aveu in articulo mortis ne faisait-il référence qu’à un mutisme physiologique de naissance, ce que personne n’a songé à vérifier de son vivant. 

Maintenant que toute preuve permettant de valider une interprétation ou une autre est devenue invérifiable, on est en droit de se demander qui était véritablement Albjan Kartulioman. De quoi était-il l’auteur ? Son oeuvre existe-t-elle ? Qui était le vieux monsieur portant son nom ? Qui la foule assemblée venue se recueillir lors de la marche funèbre qui conduisait l’auteur à son caveau a-t-elle véritablement salué ? Ces questions restent en suspens encore à ce jour et, probablement, pour toujours...

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W. l’auteur-toile (1950-2050)

Encyclopédie raisonnée des auteurs francophones
Tome 5 (S-Z), Conseil de la culture, Bruxelles, 2063

Il est difficile de rassembler sous le terme d’œuvre une production aussi hétéroclite que celle de W., tant dans les thématiques que dans les formes ou les supports. Peu connu du grand public sous son véritable nom, il a tellement écrit qu’il est possible de dire que toutes les personnes nées en France après 2000 ont lu quelque chose de lui, le plus souvent sans le savoir. W. est l’initiale par laquelle il a choisi de signer les ouvrages publiés « en son nom propre », initiale qui établit une sorte de colonne vertébrale identitaire pour cet « auteur-toile », ectoplasme invertébré à la pensée disséminée.

Né Jacques Escoffier le 20 mars 1950 à La Tour du Pin, dans les Terres froides de l’Isère, W. a donc vécu toute la seconde moitié du vingtième siècle avant de parcourir de manière équidistante la première moitié du vingt-et-unième et de mourir à 100 ans pile, le 20 mars 2050. Affaibli et lucide, il a mis fin à ses jours celui de son anniversaire. Ce fut un suicide fusionnel et concerté avec Emma Falcone, la compagne de la seconde moitié de sa vie, à l’instar d’André Gorz(1) dont il avait lu Le Traître peu de temps après sa réédition en poche (2) et immédiatement après Lettre à D. Histoire d’un amour (2006).

Partir de Gorz pour introduire l’œuvre de W. peut sembler surprenant. Pourtant, tout comme pour Gorz, la question du pseudonyme, celle de l’éclectisme des productions ou encore celle de la sensation de ne pas être légitime sont au centre des productions de W., au moins dans la première partie de sa vie. André Gorz, en effet, n’a pu accéder à l’écriture qu’en changeant de langue (il décide de ne jamais écrire dans sa langue maternelle, l’allemand, entachée pour lui du nazisme, pour écrire toute son œuvre en français) et de nom (né Gerhart Hirsch d’un père juif). C’est ainsi qu’il a écrit pour la presse, rédigé des articles de philosophie, produit des ouvrages fondateurs d’écologie politique et des essais remarqués comme Le Traître

On ne peut toutefois pas dire que W. soit gorzien même si la lecture du Traître en 2006 marque pour lui un point d’inflexion dans son propre rapport à l’écriture par le retour réflexif que cet ouvrage lui permet de réaliser à déjà 55 ans. Il ne faut pas non plus penser la rupture éditoriale de W uniquement à partir de Gorz, d’autant qu’elle s’établit entre 2005 et 2010 environ. Mais ce qui est sûr, c’est qu’avant sa lecture de Gorz, W. avait écrit des milliers de pages de textes aussi frustrants pour lui que reconnus dans son environnement professionnel(3).

W. est un enfant de l’école républicaine comme il le raconte dans ses mémoires (4). Universitaire, il a acquis une renommée dans ses domaines de spécialité qui eux-mêmes se sont diversifié entre 1976, date de son entrée précoce à l’Université de Tours comme maître de conférences et 2016, date de son départ à la retraite à 66 ans. Titulalire du bac à 17 ans, étudiant brillant, il a consacré une thèse à « La jeunesse rebelle, des blousons noirs au rock’n roll. ».

Malgré une carrière prometteuse, W. s’est satisfait de cette nomination dans une petite université qui venait d’être rénovée. Durant ces quarante années, il s’en est tenu strictement à une production scientifique régulière, à l’édition de manuels pour étudiants et à des articles de vulgarisation. Dès ses débuts à l’Université pourtant, il se sentait attiré par un combat politique et une forme d’impertinence qu’il trouvait par exemple dans Charlie-Hebdo dont il conservait le numéro du 7 juin 1971 consacré à la politique du maire de Tours d’alors, Jean Royer, surnommé le « Père-la-pudeur » pour son combat contre la pornographie émergente et la prostitution. Malgré cette attirance pour la critique sociale et l’humour décapant, il s’en est tenu avec rigueur au principe de neutralité avec ses étudiantes et ses étudiants qu’il incitait pour leur émancipation intellectuelle à lire des auteurs de référence plutôt que de leur imposer son propre point de vue.

Mais aussi prolixe et diversifiée que soit sa production universitaire, force est de constater qu’elle est restée discrète et en tout cas peu connue du grand public. Pendant 40 ans, il a écrit « pour rien et pour personne » note-t-il en plusieurs endroits de son journal où il questionne régulièrement le sens de cette écriture. Ce journal posthume (2055) est d’ailleurs parsemé de références à Kafka et à sa correspondance, non pas que W. ait eu l’ambition de devenir écrivain, mais plutôt parce qu’il ressentait la même impossibilité à se hisser à la hauteur de ses propres exigences. Le recueil En tout je n’ai pas fait mes preuves(5) constituait d’ailleurs jusqu’à ses derniers jours un de ses livres de chevet. C’est de là qu’il a extrait l’exergue de son autobiographie parue en 2033 : « ...concernant la ville, la famille, la vie professionnelle, les relations sociales, les relations amoureuses, la communauté existante ou qui aspire à exister, en tout, je n’ai pas fait mes preuves et cela d’une façon que je n’ai constatée chez personne d’autre. » Cela traduit bien cette frustration qui l’a accompagné longtemps et le poussera à l’œuvre prolixe que l’on connait, tardive et foisonnante, populaire et souterraine.

l’Université
Durant sa carrière universitaire, W. s’auto-définissait avec dérision comme « un chercheur de rien, travaillant sur n’importe quoi, pour en extraire bien peu »(6). De la sorte, il signifiait son désir de ne pas se réduire à un domaine scientifique, ni même à un objet. Mais son éclectisme, sa curiosité, ainsi que son refus de se plier aux exigences grandissantes du « publish or perish » ont fait que nombre de ces publications n’ont concerné au mieux qu’un public d’initié•e•s malgré les multiples conférences (non écrites) qu’il a données un peu partout.

Après la lecture du Traître, il va « finir » comme il le dit lui-même son devoir d’universitaire, publiant des ouvrages collectifs par lesquels il tentait de promouvoir les travaux d’autres que lui. C’est dans ces dernières années universitaires (2006-2016) qu’il a donc été préoccupé par l’écriture, après trente années à écrire sans se poser de question sur la manière de le faire, sinon à respecter les codes arides de la publication académiques. Pour le dire simplement, après avoir noirci pendant trente ans des milliers de pages lues tout au plus par quelques dizaines de personnes dans le monde, il s’était rendu compte que son désir d’écriture était ailleurs. Peut-être qu’écrire tel qu’il l’avait fait lui semblait désormais aussi futile que facile.

Que Gorz ait renoncé à écrire en allemand, tout comme Cioran en roumain ou Beckett en anglais pour se coltiner une autre langue que la leur ne manquait pas de l’impressionner. Ce qu’il voulait désormais c’était écrire ce qu’il avait envie d’écrire, quand il en avait envie, où il en avait envie et comme il en avait envie… Mais il était pris par son histoire et son statut. Il ne pouvait pas diffuser les écrits qui lui étaient les plus nécessaires au risque d’exposer son laboratoire, ses collègues et ses étudiants au jugement et aux réactions qu’ils ne manqueraient pas de produire. Et surtout, il ne voulait pas bénéficier de son nom pour s’ouvrir la porte des éditeurs ou des journaux. S’il était peu connu du grand public, un grand nombre de journalistes le connaissaient pour l’avoir invité dans des émissions télévisées ou radiophoniques ou l’avoir interviewé.

l’écriture inutile

En s’engageant dans le vingt-et-unième siècle, W. s’est plongé dans « l’écriture inutile », comme il la caractérisait lui-même, une écriture qui ne vise aucune vérité, qui ne pose aucune morale et qui ne fait qu’exprimer « ce dont tout le monde se fout, la pensée, les émotions ou le désir de l’auteur. »(7)
Sa conception de l’écriture inutile était en fait fondamentalement pratique. Ce que signifiait W., c’était avant tout qu’écrire, pour lui, ne visait aucune logique utilitaire. Sans le dire, il écrivait contre les donneuses de recettes et les donneurs de leçons à une époque où l’horizontalité permettait à tout le monde de s’exprimer, quelles que soient ses compétences et ses connaissances sur l’objet de son propos. L’écriture inutile. Manifeste pour une pensée souple, publié en 2022 suite à une série de billets signés Arnaud Fontaine(8) théorise cette approche.

diversification des genres et des supports
À partir de 2017, une fois à la retraite, W. va s’appliquer à mettre en œuvre ce que Deleuze avait posé comme principe d’action en 1977(9) : « Rencontrer avec son propre travail le travail des musiciens, des peintres ou des savants est la seule combinaison actuelle qui ne se ramène ni aux vieilles écoles ni à un néo-marketing (…) refuser, faire valoir des exigences, devenir producteurs, au lieu d’être des auteurs qui n’ont plus que l’insolence des domestiques ou les éclats d’un clown de service. »

C’est ainsi qu’il s’est en partie tourné vers la toile où il a multiplié les supports… et les pseudos. Nourri par la science-fiction et les romans d’anticipation cyberpunk des années 1980, il va s’engager dans une sorte de Do It Yourself numérique, exploitant plate-formes et réseaux pour les abreuver d’une nouvelle réalité objective et impertinente, issue du travail de la pensée et de la dérision face à l’inacceptable. Avec le recul, il est possible de voir dans cette œuvre en ligne tentaculaire une sorte de Matrice inspirée de Neuromancien de William Gibson (1980) dans un monde qu’il analysait comme l’avaient fait avant lui Aldous Huxley, Isaac Asimov, Bruce Sterling, Lauren Beukes ou Norman Spinrad dont il était proche pour l’avoir rencontré à Paris en 1989.

Mais si la toile lui a fourni l’occasion d’écrire des milliers de billets et articles, elle a aussi été le lieu de sa dispersion en avatars. La rencontre au début des années 2000 avec Yann Minh, artiste et fondateur des Noonautes, a été déterminante. Il pouvait enfin écrire ce qu’il avait envie d’écrire en adoptant la posture d’un auteur tantôt homme, tantôt femme, tantôt jeune, tantôt âgé, tantôt intellectuel, tantôt précaire. W. avait trop de recul sur lui-même pour que ceci relève de la dissimulation. Et il faut lui accorder le fait qu’aucun de ses écrits ne profite de cet anonymat pour mener polémique, y compris dans la période noire de l’internet (2010-2025) où des régulations de plus en plus liberticides cohabitaient avec lynchages virtuels et propos orduriers.

John Green, le grand spécialiste de W., a ainsi identifié près de quinze avatars et autant de pseudonymes, certains utilisés pour un seul billet, d’autres courants sur plusieurs dizaines d’années. C’est ce qui fait dire à Green que « nous avons tous eu un texte de W. quelque part dans nos smartphone ou dans nos cognopuces »(10) On doit à John Green la formalisation de cet « auteur-toile » que fut W. Sans occulter sa période universitaire, Green montre comment, étape par étape, selon une logique aléatoire, des choix impulsifs, des rencontres décisives, W. a développé des identités d’auteur poétique, de critique acéré et de penseur accessible. La cartographie de ses romans, nouvelles, poésie, théâtre et traductions est développée dans le chapitre suivant ainsi qu’aux entrées « Pierre Gringoire » et « Jacques-Louis Vockler » (ou « JLV »), ses deux pseudonymes les plus connus.

Deux axes de son travail vont être présentés pour rendre compte des aspects les plus populaires de son œuvre. Le lecteur trouvera également un développement pour les revues créées par W. à partir de 2020, notamment L’almanach trouble, La tornade chauve ou la Carpe, sous-titrée « revue muette ».

le portraitiste

Ses « Portrait d’un•e…  » sont particulièrement connus. Publiés en ligne sous la signature de Nora Gwendichi, réédités de nombreuses fois sous la forme de recueil papier en 4 tomes, pastichés, détournés, dupliqués des millions de fois, ils présentent des personnes ordinaires, les « girls next door » de la pornographie des années 2000 ou les « gens de peu » racontés par Pierre Sansot. Avec le sens du détail de l’entomologiste, W. décrit en 5555 signes des vies de personnes communes. À la manière de Pennac dans Journal d’un corps, il décrit dans ses « Portrait d’une… » des vies à partir de corps vécus, éprouvés, fatigués, travaillés, modifiés, réparés, amplifiés, ornés ou abîmés. Ces portraits ont été adaptés pour des web-feuilletons dans une quinzaine de pays de tous les continents.

le chroniqueur

Par ailleurs, sous le pseudonyme de Thierry Blogman, il a été le chroniqueur le plus acéré de ce que les historiens ont appelé les années chaos (2001-2035). Son blog, tenu en cinq langues (anglais, espagnol, arabe, chinois et français), était devenu à partit des années 2030 une référence internationale à laquelle se nourrissaient les mégamédias. Thierry Blogman lui-même n’est jamais apparu dans aucun d’eux et son absence d’incarnation a alimenté la rumeur selon laquelle il s’agirait d’une intelligence artificielle.

Ses fragments et ses aphorismes, tous issu du blog et traduits dans une trentaine de langues, sont considérés par les universitaires comme un recueil incontournable de la pensée en rhizome qui s’est développée à partir des années 2040-2050 à l’échelle mondiale.

La Lettre à quatre mains et deux cadavres(11), laissée le jour de leur mort, le 20 mars 2050, par Emma Falcone et W. est une sorte de conte qui finit mal mais, surtout, un texte joyeux et iconoclaste, qu’ils avaient préparé ensemble depuis plusieurs années. La Lettre a accédé à une renommée mondiale et reste aujourd’hui étudiée à l’Université aussi bien que lue dans les écoles primaires.

notes
(1) Né en 1923, André Gorz est un philosophe, journaliste et écrivain Autrichien qui a publié l’intégralité de son oeuvre en français après avoir fui l’Autriche sous le Troisième Reich. Il a mis fin a ses jours le 22 septembre 2007 en compagnie de son épouse Dorine, à qui il s’était adressé dans Lettre à D. Histoire d’un amour l’année précédant leur mort synchrone.
(2) André Gorz, Le Traître, Paris, Seuil, 1957 (préface de Jean-Paul Sartre), réédition Gallimard, 2005.
(3) On doit à Vies son autobiographie parue tardivement en 2033 au Seuil – il a alors 83 ans – et à l’impressionnant W. Journal posthume (Seuil, 2055) les informations sur son rapport à l’écriture et notamment sur la rupture des années 2000 qui l’éloigne d’une écriture utilitaire, soumise aux normes de la publication scientifique, pour le conduire vers une écriture sous pseudonymes plus poétique (roman, nouvelles, poésie, théâtre et même traduction), mais aussi plus critique (par le journalisme, les essais, les fragments – pensons à ses aphorismes–, la chronique politique) et toujours créatrice, par la création de revues, de multiples supports en ligne…
(4) W., Mémoires qu’il me reste, Paris, Seuil, 2040. Ces mémoires sont un complément à Vies, l’autobiographie de 2033. À 90 ans, W. y revient principalement sur son enfance dans la France de la fin des Trente glorieuses et sur l’influence des ruptures culturelles et politiques de la fin des années 1960 et de la première moitié des années 1970. La chronique de ses années scolaires va de l’école communale au Lycée ou il entre après avoir été reçu au concours d’entrée en 6è préparé par son instituteur de CM2. Pensionnaire à Lyon de la 6è au bac philo, il vit mal cette rupture culturelle. Lui, l’enfant des Terres froides chez qui on parlait le patois du Dauphiné, est moqué par ses camarades de classe. Pour la plupart issus de la bourgeoisie lyonnaise, ils rient de son accent et de ses vêtements. Après le bac, il quitte Lyon pour la prestigieuse Sorbonne, encouragé par ses professeurs. Les Mémoires qu’il me reste livrent ensuite l’espace de liberté de ses années d’étudiants à Paris entre 1968 et 1975.
(5) Franz Kafka, En tout je n’ai pas fait mes preuves, Éditions de l’éclat, 2012.
(6) W., Vies, op. cit., p.27
(7) W., W. Journal posthume, p.337
(8) Arnaud Fontaine, L’écriture inutile. Manifeste pour une pensée souple, Paris, Vrin, 2022.
(9) Gilles Deleuze, Interview pour le Supplément au n°24 de la revue bimestrielle Minuit, mai 1977.
(10) John Green, W. ou l’auteur toile, Paris, Seuil, 2058 (Traduction Azalée Atran, W., the web author, New York, 2057)
(11) Emma Falcone et W., Lettre à quatre mains et deux cadavres(11), diffusée en ligne le 20 mars 2050, réédité régulièrement sous forme d’opuscule traduit dans vingt-cinq langues.
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En cette période de rentrée, me reste un petit goût de lecture vagabonde, une envie de rester encore en marge du rite dont je crains qu’il teinte d’obligation le plaisir de vous parler de ma découverte de tel ou tel des livres dont on parle, et je vous renvoie, pour le moment, aux articles de mes amis de la revue (je ne manquerai pas, d’ailleurs, dans les prochains jours de recevoir, à la radio, Jean Pierre X que Jacques Lefebvre étudie si bien dans ce même numéro)
Pendant que vous hésitez, pleins d’espoir et accablés un peu (c’est du moins ce que l’on dit rituellement) devant la masse de livres qui se pressent dans la rentrée littéraire, même limitée à l’écume reprise dans les journaux et revues, vous pourriez faire un bref - ou moins bref, à vous et à l’occasion d’en décider - détour en vous intéressant à ce que publient des petites éditions, le plus souvent régionales, comme, discrète entre toutes mais qui se fait lentement son chemin, la rive du loup (une petite anecdote que je tiens de Serge Urlier, le fondateur, ce nom résulte d’une faute de frappe négligé, il avait pensé le rêve du loup).

Serge Urlier est un vieil ami, et un voisin de cette maison d’enfance où je passe mes vacances... et comme toujours il était ici, il y a quatre ou cinq jours, pour une partie, soi-disant, de pêche, même s’il y a bien longtemps que nul n’a rien pêché dans le gros torrent roucoulant derrière les chênes, en bas de la prairie. Et comme pour narguer les livres, à lire, redoutés, lus, aimés, dédaignés, annotés qui m’entouraient, il est arrivé avec Un livre, un des deux qu’il publie ces jours-ci.

Et c’est les pieds dans l’eau, les yeux flottant avec une distraction de plus en plus grande, avant d’abandonner, pris par ce qu’il me disait, le simple effort de faire semblant de s’intéresser à la pêche, qu’il m’a parlé de celui qu’il voulait me faire découvrir.

Un peu un hasard, deux ou trois micro-nouvelles ou descriptions de paysages réinventés rencontrées dans des revues ou journaux locaux, et puis la visite d’une ancienne très chère amie, en rupture de vie parisienne, venue s’installer auprès de son père, un peu pour veiller sur lui, surtout comme un refuge, le temps de digérer des échecs... et au détour de leur conversation légèrement distraite, pour le plaisir, l’arrivée – sans doute, il ne se faisait pas d’illusion, le but, pas tout à fait unique, de cette rencontre – de cet ermite entre grande maison confite dans le passé, jardin délaissé et d’une masse de cahiers, carnets, dossiers de feuilles volantes, reste d’une vie hors littérature, mais dans le besoin de jouer avec les mots, de fixer des idées, de travestir des moments, au gré des déplacements de celui qui avait été, juste, petitement, comme il le disait, représentant ou vendeur de matériaux en terre cuite, plus ou moins raffinés... elle avait parlé de sa plongée dans ce fatras, puisque temps en avait, avec l’autorisation réticente et l’inquiétude muette de son père, qui se refusait à se considérer comme écrivain, avec une sincérité relative comme le prouvaient les quelques parutions et l’humilité fausse avec laquelle il prétendait être polygraphe comme Restif... et puis finalement « j’ai voulu le provoquer, lui mettre un défi, j’ai attrapé dans sa bibliothèque - il a beaucoup lu pour quelqu’un qui se situait hors du milieu littéraire et ne lisait aucune critique, au hasard... enfin pas tout à fait, quand le hasard le mettait en présence de la médiocrité, il délaissait le livre, il y en a des piles dans un cagibis – le livre de Stevenson sur l’âne et les Cévennes et lui ai proposé de revivre une de ses propres errances... il a beaucoup marché au début de sa retraite, dans nos collines ou petites montagnes... il a grommelé et puis finalement, au bout d’une trentaine de jours où il était un peu absent, à sa table, ou vaguement distrait, sauf remarques qui montraient qu’il ne l’était pas tant, il est arrivé avec une très grosse pile de feuilles qui ne répondaient pas exactement à ce schéma mais qui inventaient un trajet sur les pas de Stevenson de nos jours – grâce je pense à quelques souvenirs, re-créations, et consultation de Google Street New – mais avec, il ne pouvait et ne voulait s’en empêcher, d’innombrables détours, poésie en prose, philosophie, réflexions sur l’évolution même presque imperceptible du paysage, permanence sous les changements qui semblent évidents de la société même dans ces coins reculés, et petites histoires sur tel ou tel rencontrés là, dans son imagination, petites histoires qui se dilataient parfois sur une dizaine de pages... » et, bien sûr, elle a ouvert la besace posée à côté d’elle et en a extrait – j’étais entre inquiétude et agacement, avec tout de même un furtif intérêt – une chemise très gonflée qu’elle a posée devant moi. J’ai bafouillé et elle a dit très vite qu’elle n’attendait rien, bien sûr, qu’elle pensait que j’avais autre choses à faire, mais que si j’avais un petit moment elle aimerais savoir si elle pouvait tenter d’encourager son père à sortir de son auto-dédain, à se consacrer vraiment à ce qui, visiblement, était important pour lui, ou si elle devait l’inciter à s’intéresser sérieusement à l’état des arbres légués par leurs ancêtres ou à sa propre menaçante décrépitude.

Deux ou trois jours après son passage, j’ai ouvert le dossier, j’ai lu quelques pages, en picorant, et, tu verra par toi même, j’ai été accroché par un ton, une écriture, sans doute une digestion, mais très personnelle et devenue traces souriantes, de ses lectures, et puis un ton, un regard sans originalité tonitruante, mais tu en jugera, cela sort tout de même de tous ces écrits anonymes ou cachés, enfin moi je trouve... j’ai repris ma lecture dans l’ordre et j’ai aimé la construction, pas si anarchique que cela, de l’ensemble. Je leur ai rendu visite - assez incroyable cette maison, entre pagaille et confort étrange, comme une coquille qui s’ouvrirait, se ferait moins farouche depuis qu’elle est là - j’ai suggéré quelques coupures, quelques corrections... il était comme un enfant ravi, étonné, qui refusait d’y croire, mais en même temps assez sourcilleux, défendant âprement des passages que je pensais sans intérêt... enfin cela a donné ce bouquin.

Je crains qu’il passe tout à fait inaperçu, trop discret, trop hors sentiers balisés et de plus édité par moi... bon tu sais bien que les livres que je sors restent, malgré que j’en ai, assez confidentiels. Je prépare un recueil de nouvelles à partir de trucs, comme il dit, qu’il a exhumé de ce qui est en effet un masse assez incroyable de cahiers, paperasses, preuve qu’il leur accordait une certaine importance – il dit pourtant qu’il en a jeté, fruits d’une époque qu’il préfère oublier, et ce disant il semble un peu le regretter... des phrases absurdement violentes, auxquelles il a trouvé quelques années après, se relisant, un caractère un peu artificiel. Et puis, il a entrepris quelque chose, il le dit en souriant de bonheur, mais avec une petit tremblement sous-jacent, sans préciser davantage.

Ma foi, après le départ de mon ami, entre deux lectures importantes, je l’ai pris cette errance en Cévennes – quelle erreur ce titre stupide et qui ne dit rien de ce qu’il couvre – et je vous en parle, avant d’en venir, promis, dans les prochaines semaines aux livres dont on parle, parce que j’aimerais vraiment qu’il ne passe pas inaperçu. Je verrai bien un petit club de lecteurs aimants se constituer.

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Edo Kam, auteure qui n’a jamais su répondre à la question : « D’où venez-vous ? » signe des œuvres fragmentaires, voire fragmentées. L’écrivaine intemporelle s’est saisie d’un objet et en explore toutes les formes. Elle tente d’en cerner les bords, de respirer les effluves qui s’en dégagent et se fait exploratrice de ses pluralités, innombrables ; le trou est devenu le motif majeur de son œuvre et c’est sur une corde raide qu’elle marche – risquant à tout instant de disparaître dedans. Son lecteur se réjouit, s’agace ou hésite avec elle lors de ses plongées variées, des pores au volcan, des égouts à l’oculus. Ses textes considèrent les différentes manières de pénétrer l’ombre indissociable de ces cavités ; ils offrent des univers nourris d’une sensorialité profuse. Son écriture sonde les creux du langage : quand d’autres s’accrochent à ses rugosités, elle se tourne vers sa porosité.

On lui doit L’histoire de l’éponge, monument littéraire qui mit en évidence l’importance de l’absorption et de la sécrétion pour la survie des espèces végétales, animales et pour le monde minéral. Éponge : matière molle nourrie des flux des autres, qui par son renflement puis par la contraction de ses fibres, extrait la quintessence de ce qui la gonflait.

Elle le transforma bientôt en « e-ponge » ; chacun peut encore aujourd’hui pénétrer un trou et laisser une trace de cette expérience. L’étude de ces productions confirme par ses blancs le caractère indispensable du trou.

La disparition d’Edo Kam est d’abord restée sans écho. On sait que le vide ne renvoie pas d’écho. Il y a peu, un groupe d’ « e-pongeurs » s’est engagé dans une exploration précise et systématique du voyage de l’auteure dans les trous, avec l’idée souterraine de la retrouver. Des fragments, découverts au creux de son oreiller, laissent supposer qu’elle se niche quelque part. Il reste à espérer qu’ils puissent revenir de leur quête et remplir les trous de son histoire.

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Il n’y a que quelques rares prototypes de cette ampleur dans nos auteurs contemporains. On ne peut envisager le vide qu’ils laissent lorsqu’ils quittent ce monde et l’au-delà, sans doute aucun, accueille comme il se doit (n’en doutons pas) les personnages de cette envergure. Leur image hante depuis des décennies les magazines des diverses rentrées littéraires, leurs mots d’humour sont repris là, ici, ailleurs, leurs « lorsque j’ai besoin d’argent, j’écris un best-seller » répétés sur les ondes du régime, on aime tant à entendre leurs rires et à récapituler leurs amitiés avec les puissants, lesquels eux-mêmes reprennent dans leurs dîners les propres mots de leurs ouailles. Ils disposent d’un pool de collaborateurs (et/ou trices), vivent dans des lofts, roulent en décapotables crème, visitent les manoirs du Perche et savent s’offrir aux flashs des paparazzis sur les marches des casinos et autres festivals, à Montreux ou Toronto. De mœurs profondément libérales, ils aiment à poser en compagnie d’actrices étoiles de cinéma, de danseurs de l’Opéra ou d’autres qui, comme eux, savent que la liberté se gagne plus dans les champs de la publicité que dans ceux de la morale, serait-elle bourgeoise, bohème ou télévisuelle. Ils n’aiment pas le sérieux, mais font les choses sérieusement et c’est en cela qu’on reconnaît leur caractère éminemment professionnel. L’amitié qu’ils revendiquent avec le clan de la famille du président US, celle qu’ils évoquent avec les oligarques russes ou même leur mentor suprême, la passion qu’ils montrent lors des agissements du hongrois ou du jumeau survivant polonais, le plaisir qu’ils ne peuvent cacher lorsqu’ils visitent Topkapi en compagnie du locataire ad vitam, tout cela indique leur profond désintéressement des affaires du monde. Leurs livres se vendent et sont traduits dans une dizaine de langues ; ils adorent ça ainsi que les royalties afférentes. Régulièrement classés dans les « meilleures ventes », auteurs de gare par la force des choses du commerce mais nettement plus adulés et conscients de leur valeur (sûre) que certains auteurs de livres policiers, ils chérissent leurs images lorsqu’elles s’étalent dans les magazines « peuple », ainsi estampillés par une antiphrase bien comprise.

Ils agissent aussi ailleurs que dans la littérature, et lui particulièrement, adorait l’art qu’il disait « avec un grand a », il aimait les installations et les performances, côtoyait les grands collectionneurs (cette grandeur étant synonyme et proportionnelle au nombre de zéros que ceux-ci peuvent aligner sur le chèque qui leur permet de s’offrir ses œuvres, et de les exposer à la douane ou à Billancourt). On se souvient encore de la fête qu’il a donnée lors de son exposition photographique dans la vallée de la Mort (en février 2010), ou en France, dans le parc du château de Versailles (d’octobre à décembre 2019), lorsque le champagne (ici placement de produit : la marque est importante aussi, pour tout) de son mécène coulait à flots et que même le minuscule président de la République d’alors avait rendu visite à cette majesté du bon goût et de l’esthétique du régime économico-culturel de ce début de siècle. La neige elle-même avait, à cette occasion, recouvert les allées tracées par Le Nôtre. L’homme laissa tomber d’ailleurs à cette occasion aux oreilles complaisantes, avides et expertes en murmures laudateurs le désormais légendaire : « Avec toute l’histoire de Versailles et tout l’aspect esthétique, il se crée des échanges, des interactions, des connexions multiples sous de nombreux angles, à commencer par celui concernant aussi bien le contrôle que l’absence totale de contrôle ». On se doit d’applaudir à une telle hardiesse conceptuelle qui évalue tout et son contraire dans un même élan formidablement altruiste et oxymorique. L’intelligence de l’action augmentée de la connaissance des rouages de l’entregent, les voyages en jet privé multipliés par les séjours dans les lieux les plus en vue, Moustique, Dubaï, Crans Montana, Gstaadt ou Kuala-Lumpur, les organisations d’événements où les œuvres sont données à voir (et les livres donnés tout court) font de lui l’un des amis des arts les plus en vue et les plus enviés de ce monde. Les doctorats « pour l ’honneur » d’institutions philanthropiques, mais de droit privé, pleuvent sur lui, les décorations, ordre de Saint-Georges ou Sainte-Catherine, les « mérites » littéraires et artistiques, légions, médailles, titres, grades, insignes, tous ces colifichets ornent ses états de service : connu, reconnu, aimé, adulé, ainsi en est-il de l’auteur et de l’artiste qui, en lui, ne sommeillent qu’au petit matin, lorsque, seul et mélancolique, il se promène sur les grèves du cap Ferret (ces promenades solitaires et rêveuses sont immortalisées par l’un de ses plus grands admirateurs, YB, dans l’exposition qu’il lui consacra, au tout début de cette décennie, qui fut un succès énorme, à la galerie YC).

L’écriture de chansons constituait aussi une de ses marottes qui a à voir, essentiellement de très loin, avec la littérature mais permet, elle aussi, la connaissance des diverses et complémentaires qualités de ce chantre de la culture européenne, et plus précisément française : on aime à savoir qu’il est l’auteur (entre autres bijoux) de « Sans toi » interprétée par une kyrielle de stars d’envergure internationales, dont Linda Ronstadt, Philip Kirkorov et Hatsune Miku notamment et d’autres grandes stars d’outre atlantique ou d’Asie (du sud-est ou non), territoires qui lui réservent, à chacune de ses venues, des accueils dignes d’un chef d’Etat, et de fait, c’est bien ce qu’il paraîssait être puisque la plupart d’entre eux le tiennent en grande estime. Ambassadeur du bon goût et de l’esprit de sa patrie, il endossa avec une joie sans mélange ni gêne des habits qui conviennent à sa haute et digne stature : L’Académie lui ouvre ses portes en 2024, créant pour lui le quarante et unième fauteuil, dont il reste encore de nos jours, le seul occupant – la vacance d’icelui devrait être comblée, dit-on, dans les semaines à venir. On ne peut guère présager de l’avenir, mais nul doute, cependant, que ses restes finiront en haut de la montagne Sainte-Geneviève, en ce Panthéon qui reconnaît leur immense valeur aux plus grands et plus illustres prosateurs qu’il a été donné d’enfanter à ce grand et noble pays. C’est tout le mal qu’on peut désormais lui souhaiter.

 [17]

Cher F,

Pour répondre à l’exercice que tu nous as assigné, voici plusieurs jours que je m’échine à imaginer la biographie d’un auteur fantôme, et je n’arrive à rien. J’ai exploré les recoins de ma bibliothèque en quête d’inspiration, en vain. Et puis, en rêve, me sont venus une histoire et un nom. Au réveil, fébrile, je me suis précipité sur mon traitement de texte pour noter ce dont je me souvenais encore. Voilà, j’avais mon auteur. Seulement, peu après, je retrouvais pour déjeuner mon ami Florent G., et comme je lui en parlais, il fut pris d’un fou rire qu’il n’arrivait pas à contenir. « Tu plaisantes, bien sûr ? » finit-il par dire. Il s’avéra que je n’avais rien inventé : mon auteur, scénariste de comics dans les années soixante-dix, quoique fort méconnu, existait bien. Adolescent, j’avais même eu en main ses bandes dessinées, sans que je me souvienne de son nom (il faut dire qu’à l’époque, les auteurs étaient rarement crédités). Je me mis alors en quête d’informations à son sujet, mais ne trouvais rien, ni sur internet ni en bibliothèque. Enfin, je suis tombé sur ce texte étrange, déniché chez un bouquiniste et qui faisait partie d’un package promotionnel destiné à accompagner le lancement d’un projet multimédia qui, à ma connaissance, n’a jamais vu le jour. Je t’en propose un extrait, pour que tu t’en fasses une idée :

En France, dans les années 70, on lit Pif Gadget et les Quatre As ; nous lisions Jack Kirby, Gene Day et Edward Alexander Dawn. En 82 la France se pâme devant Sophie Favier, nous, du haut de nos 15 ans, dans la torpeur de nos nuits moites, les yeux clos, nous faisons danser sous nos mains Margaux Hemingway et Pauline Lafont. Quand la France bouge mollement sur « Vacances j’oublie tout », nous pogotons sur le cadavre encore tiède de Claude François, au son des Sex Pistols, des Ramones et des Cryo Boys on LSD.

Aujourd’hui Sophie Favier va bien. Margaux Hemingway et Pauline Lafont sont mortes. Jack Kirby, Gene Day sont morts ; Sid Vicious est mort. Joey, Dee Dee, Johnny et Tommy Ramone sont morts également, et Edward Alexander Dawn, on ne sait plus très bien… Mais peut-être devrions raconter cette histoire autrement.

Edward Alexander Dawn : sorti de nulle part, il débarque à New York à la fin des années soixante et réinvente l’art de raconter une histoire illustrée en 24 pages. Si l’on ne se souvient plus guère de lui, son style immédiatement copié devient emblématique de la culture pop, combinant les styles classiques d’un Jack Kirby et d’un Wallace Wood avec la folie d’un Salvador Dalí. Le grand public l’ignore, mais il devient la coqueluche des happy few. Andy Warhol l’invite à la Factory, on lui prête une liaison avec Edie Sedgwick. Ça ne dure pas, et il quitte bientôt New York pour la Californie. Dans un marché dominé par deux éditeurs sur lequel ils règnent en maîtres, il se lance avec l’ambition de créer seul et en quelques mois un univers aussi riche que ceux patiemment élaborés trois décennies durant par ses concurrents. Ils ont Batman et les X-Men, lui s’inspire de l’épopée de Gilgamesh et veut redonner vie aux dieux babyloniens. Quelques titres sortiront bientôt, mais ils sont mal distribués, et l’affaire fait long feu. Dawn prend le maquis, on le retrouve quelques années plus tard musicien. On le dit fou, il se prétend magicien. Le voici chanteur, leader des Cryo Boys on LSD, un groupe punk qui n’est pas sans rappeler le Velvet Underground croisé quelques années plus tôt chez Warhol. Lui dira seulement qu’à cette époque Lou Reed l’écoutait avec attention quand il jouait de sa guitare. Une pop électrique incandescente coulée dans un métal froid et coupant, un EP, pas même un album, six titres pour solde de tout compte, et les Boys disparaissent. Dawn ne donnera plus signe de vie avant longtemps.

Nous avons dix ans, Pierre Scias nous voit passer chaque semaine dans sa librairie, 38 rue Dauphine à Paris. Il nous aime bien et nous met dans les mains les rares exemplaires de Rise and Fall of Babylon qu’il a chez lui. L’histoire n’est pas complète, l’impression est de mauvaise qualité, on n’y comprend rien, qu’importe : ce sera notre trésor. Sept ans plus tard, de comics, il ne nous reste que ceux-là. Les autres, on les a revendus, pour s’acheter des vinyles chez Parallèles. Le punk, on prend le train en marche, et c’est par hasard et avec beaucoup de chance qu’on déniche dans un bac ce disque réputé introuvable que l’un de nous achète pour la pochette. Ça n’est que plus tard, en lisant les notes au dos de l’album qu’on retombera sur ce nom qu’on croyait avoir oublié : Edward Alexander Dawn. À l’écoute des paroles, on sait. On ressort les comics, on se les lit en boucle en écoutant pareil le disque. Les deux plus grosses claques de nos jeunes vies, c’est lui qui nous les a données. Personne ne le connait, et son nom chuchoté devient notre sésame. Il est la clé de notre monde, il devient notre dieu. Nous étions amis, nous serons frères de sang. Par provocation, Dawn, sur la couverture d’un de ses magazines, avait inscrit : lisez ce livre, puis brûlez-le ! Armés d’un couteau, à grand renfort de Jack Daniels et de tabac qui fait rire, nous nous sommes entaillé les mains, mêlant nos sangs au-dessus du disque et des comics. Puis nous avons jeté dessus l’essence de nos Zippo et une allumette, et nos objets fétiches ont disparu dans une épaisse fumée toxique. Lequel de nous trois eut le premier l’idée de cette cérémonie ? L’un ou l’autre, peu importe : c’était Dawn qui nous l’avait commandé.

Les années ont passé, et Dawn n’est pas réapparu. On l’a longtemps cru mort, avant de retrouver sa trace en Inde au tournant du millénaire. Mais il n’était déjà plus là lorsque nous y parvînmes. Il était en Indonésie, disait-on, au Sri Lanka ou en Thaïlande. Le tsunami de 2004 effacera définitivement sa piste. Son œuvre, inachevée, protéiforme est aujourd’hui introuvable. Plusieurs fois, nous avons voulu la continuer, nous heurtant à chaque coup à la colère et aux représailles d’un groupe de fans organisés en secte, se faisant appeler les Annunaki.

Mais peu nous chaut aujourd’hui la folie de quelques-uns, il nous semble plus important de renouer avec un héritage qui autrement risquerait de disparaitre. Notre ambition est de redonner corps au dessein de Dawn, et comme il nous l’a appris, sous des formes variées. Ainsi, DAWN, c’est désormais le nom de notre collectif : Deceptive Audio Waves Network comme acronyme possible. Romans graphiques, nouvelles, récits imaginaires ou relations d’évènements bien réels, en lien ou non avec la fiction d’origine, nous mélangerons tout, brouillant à notre tour les pistes pour mieux nous retrouver. Musique aussi, et autour du noyau dur, des invités, et les portes sont ouvertes pour qui voudrait se joindre à l’aventure. Rise and Fall of Babylon ; Babylone renaît, et tandis que dans les airs s’élèvent à nouveau les dieux, retentit le son amplifié d’un lourd rock électrique.

DAWN COLLECTIVE : 2 stylos, une guitare, maximum rock’n’roll !

Le texte que tu viens de lire était à l’origine accompagné d’un carnet de croquis, d’une courte nouvelle et d’un CD (tout cela avait disparu de la boite que j’avais achetée).

Maintenant, tu en sais autant que moi. Pour autant, je reste sceptique quant à l’existence de ce Dawn. Quelque chose me chiffonne, et je me demande quand même si tout ça n’est pas un coup monté par l’ami Florent.

Il est passé chez moi l’autre jour, et comme j’étais dans la cuisine, je l’ai distinctement entendu parler de Dawn avec quelqu’un dans la pièce à côté. Je me suis précipité pour voir : il était seul, et c’est à moi qu’il parlait, en définitive.

Enfin, je ne suis pas plus avancé pour ce qui nous concerne, j’en ai peur. Aussi je jette l’éponge. Je me rattraperai sur un autre exercice.

Bien à toi,
Philippe

 [18]
Transfantomo
pièce en 1 acte, 2 scènes Personnages : Fantomo, Chimène, Sophie
Vous déclarez Boileau perruque indéfrisable
Victor Hugo

Scène 1
Fantomo, Chimène, Sophie
(à une table de café)

Fantomo :
Me voilà qui parle et parle je serais mystique
Mais le revendiquer c’est gênant en pratique
Quand arrive le soir je sors tel un moustique
Je mange bien mais sans être un végétarien strict
Il m’arrive d’aimer la viande quand l’air
Du temps le commande ou si j’écris par ma chair
Étonné par mon sang tout blanc coulant du flair
Si je suis en ville ? Fantôme parmi les
Fantômes j’écris là comme ça tombe mon cœur les
Soirs noirs où la ruelle vivant à demi les
Affres horribles d’existants enfumeux vomis les…
Ville vilaine jusqu’à quand me refuseras-tu ?
Quand j’écris je suis toi. Tu es grosse. Le vivras-tu ?
Quand j’écris tu es pleine grasse. M’aimeras-tu ?
Quand j’écris tu écris. Tu es forte tu es affamée,
Je voudrais déjà ouvrir tes formes aimées
Et ouvrir la beauté des boulevards aimés
Perdre la vie dans la gueule des multitudes aimées

Chimène :
Perdre ma vie dans la simplicité apaisante
D’une lumière de bougie au soir d’une rosée finissante

Sophie :
Dans la syncopée à la mélodie brisante
Perdre ma vie emprise dans la respiration glissante

Chimène :
Oui c’est agréable de discuter nous trois
De littérature, jusqu’à vingt heures trente-trois

Fantomo :
Ouille suis pressé, pas de chance, je ne pourrai pas
Si tard : mon livre attend, je ne mangerai pas.

Sophie :
J’ai réunion à vingt heures à mon club de trans
Depuis que je suis femme, depuis que je suis trans
Tous jugent ma personne et rien ne les retient
Notre vie est dure à nous les trans on se soutient

Fantomo :
Mon art oui je l’espère ouvrira les consciences
Pour soutenir la cause de toutes les différences
Avec vous mon projet voici je vais le partager
Avec vous mon esprit sera bon potager

Chimène :
Quelle joie quelle émotion et j’offre de suite un verre
Ma tournée j’ai une bonne retraite aisée en verre

Fantomo :
Voici mon livre sera un roman mystérieux
Écrit d’une seule lettre par page trait impérieux
Mon livre aura 80 758 pages
Pour 80 758 caractères
Oui je le vois je suis dans mon âme pénétré
Il a envahit tout mon esprit tout mon coeur

Chimène :
J’offre une seconde tournée merveilleux magnifique
De ma si bonne retraite acceptez ce cadeau

Sophie :
La cause des trans est portée par ce geste anti-scientifique
Permettez-moi de vous embrasser sans rideau
Un A, un B, un C, les P, les Z, les O,
Deviennent une lettre féminine le sexe fixe va piano

Chimène :
Quels sont les magnifiques bienfaiteurs séduits par ce projet ?
Ils doivent être si nombreux ! Ils arrivent par le jet.

Fantomo :
Comme un petit bébé qui vient de naître il est
Un ami à la mairie au service « alcootest »
M’a dit un soir tout beau que c’était trop génial
Qu’il trouverait un soutien sans cérémonial
Au bout de quatorze belles réunions un consensus
Pour nous était trouvé : promesse d’un processus
Dix-sept euros quatre-vingt-et-dix-huit centimes
Seront octroyés par la mairie légitime

Chimène :
Bel encouragement ! Beau témoignage d’estime !
Permettez-moi mon cher de prendre ces lourdes corvées
À ma charge, vous vous donnerez à vos couvées
Sans être ennuyé par des bêtises dérivées.

Sophie :
Moi aussi ! Je voudrais participer à fond
Prête à fracasser par enthousiasme le plafond

Fantomo :
Non seulement j’accepte mais je supplie votre aide
Car j’ai très peur de me trouver devant une pente trop raide

Chimène :
Les larmes me viennent ! De joie ! Avec Sophie
Nous deux irons faire de la philosophie
Tandis que j’irai seule aux réunionosophies

Sophie :
Quoi ? Pourquoi ? J’adore la réunionosophie
Dans ma quête de reconnaissance des trans leur cause
Je ne dors, mon combat ne connaît pas de pause
Et les trans connaîtront enfin la victoire
Lorsque les trans seront acceptés partout sans aléatoire
Je veux aller, Chimène, en réunionosophie

Fantomo :
Une telle requête paraît normale, évidente,
Constructive, souhaitable, normale, présidente

Chimène :
À moi aussi bien sûr je l’encourage fort
Pour réussir l’objectif il nous faut le renfort
D’une voie déterminée refusant tout confort
Pour défendre un dossier de subvention tout fort
Peu probable qu’une « trans » soit prise au sérieux fort
Depuis l’extinction complète des mutilés de
La Grande Guerre notre âme veut d’autres proies au service de
Sa bonté, charité, générosité de
Bien, pour handicapés, où tous les blessés de
Les autistes premièrement, sinon les aveugles, les roumains, les cancéreux, les SDF, les dépressifs,
Oui tous les blessés de
La vie, mais pas les trans ; soyons clairs mais
Je suis obligée de le dire ça paie jamais
La vérité, les trans plombe très fort un dossier

Fantomo :
Attendez je comprends un trans n’arrivera
Jamais à gagner une subvention il sera
Rejeté ?

Chimène :
Oui, les préjugés c’est ça, les « on dit »
Et les stéréotypes, au jour d’aujourd’hui un
Autiste parfait qui vous accompagne doublera
Votre subvention, aidée même aussi d’un aveugle
Mais pas un trans. Le stéréotype beugle.

Fantomo :
Merci Chimène, donc de nous alerter sur une
Erreur que nous allions faire tous les préjugés
Nous encerclent tout le monde est horrifié, engorgé
Par la bêtise. Encore, hier, un tag raciste
Avez-vous vu ? Ce sexisme bellisciste ?

Sophie :
Non, mais j’ai peur ici savoir la vérité
C’est toujours difficile je vis l’altérité

Chimène :
Ne soyez pas trop dur Fantomo je connais
La nouvellle, c’est trop horrible, je frémissais

Fantomo :
Les préjugés sexuels s’expriment lourdement
Hier dans la nuit épaisse un tagueur sottement
Juste à coté de là où nous dansions ensemble
Dans la boîte où nous allons souvent j’en tremble
A écrit
« Meufeu et keumeu sa pu come les nègreu »

Sophie :
Quoi ? Vraiment ? Quel gros choc ! Je suis bouleversée
L’humanité est aussi méchante ? Suis renversée

Chimène :
Cela s’est passé mais… oui nous étions ensemble !
La police a pu établir l’heure exacte
Du crime : 2h02 du matin cette nuit exacte
Cela s’est passé si près de nous quelle horreur !

Fantomo :
2h02 ? Mmmm…..
Mais je me souviens Sophie tu es sortie
Avec une bombe de noire peinture peu avant et tête d’ortie

Sophie :
Un peu de respect je n’ai pas une tête d’ortie

Chimène :
Oui mais tu es sortie à 2h01 du matin
Munie d’une bombe de de noire peinture je me souviens

Fantomo :
Et je t’ai vue revenir à 2h03
Les mains salies de noire peinture en mes yeux égarés
Qu’as-tu donc fait entre 2h01 et 2h03
Alors que le souffle maléfique a eu son heure à 2h02 ?

Chimène :
Oh ! Sophie ! Chère Sophie ! Non ne te méprend pas !
Notre amitié pour toi est indéfectible
Elle sera ferme acquise jusqu’au trépas
Quelque soient les aléas d’accidents perfectibles

Sophie :
La honte me saisit toute ; comment vous dire, amis ?
L’élan stupide qui m’a prise dans un tsunami ?

Fantomo :
Je ne serais ici qu’un fantôme
Vous écoutant aussi faiblement qu’un atome

Sophie :
Non, amis, n’écoutez rien, ma pudibonderie
Est aussi vaine ici-bas qu’une broderie
C’est par coquetterie qu’une bombe noire ai saisie
Une envie de femelle dont les hommes se moquent

- Tous des infâmes lâches – j’avais l’envie baroque
D’avoir un slip tout noir, cachée je l’ai bombé
Voyez le ridicule où je suis tombée
À être femme.

Chimène :
Quoi !? Moi, j’en ris de joie ! Alors ce n’est pas toi
Ah ! Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Oh ! Qui a ce texte infâme
Ecrit là sur le mur plus vulgaire qu’un patois

Fantomo :
Ah ! Ah ! Ah ! Je reviens à la vie que c’est drôle
Oh ! Oh ! Nous étions si inquiets ma parole
Et tout cela pour quoi ? Une petite culotte noire !
Notre imagination déborde comme une baignoire

Sophie :
Qu’imaginiez-vous ? C’est le mal que j’ai fait
Mon défaut est d’être franche mais le dire est surfait

Chimène :
Ah ! Ah ! Ah ! Si je ris n’est pas pour me moquer
Oh ! Oh ! Oh ! Je pleure ! On me croirait toquée

Fantomo :
Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

(noir)

Scène 2
Fantomo, Chimène
(à une table de café)

Chimène :
Oin ! Oin ! Ouille ! Ouille ! Oin ! Oin ! Ouille ! Ouille ! Oin ! Oin ! Ouille ! Ouille !
Cette crasseuse de menteuse j’ai peur elle n’est qu’une couille !

Fantomo :
Oin ! Oin ! Comme nous sommes ridicules ! Nous l’avons crue !
Elle semblait si sincère ! Pff ! Ma honte est accrue !
Voilà déjà un mois que cette grave catastrophe
Je reste là, suspendu, sur un trait en apostrophe

Chimène :
Avec ses contes de nenette elle minaude elle pissaude
La voilà punie c’est tout ! En prison elle se croupaude
Qu’elle subisse donc sa croix après son crime infâme !
Pour toujours elle sera poursuivie de l’oeil blâme
De la caméra de vidéo-surveillance
Qui l’a bien dénoncée par miracle c’est une belle chance
Et l’oeil de Caïn ira partout la poursuivre
Punie pour abus, son sexisme vouivre.

Fantomo :
Le juge l’a condamnée à trois mois de prison
Pour la dégradation du mur un patrimoine
Et une semaine complète de travaux d’intérêt
Général pour racisme c’est un rendu idoine
Je reste à terre, rampant, liquéfié, attéré
Toutefois pour la femme mon estime garderai
Condamnons les actes, mais pas l’homme !

Chimène :
J’entends la belle générosité de l’artiste
Tu parles avec raison j’ai des élans népotiste
Après ma grosse colère je comprends que Sophie
Était désespérée et tout le monde le sait
La vie des trans est telle, personne ne voudrait
La partager c’est chaud ce bouleversement
Ce n’est pas leur faute, non, c’est un renversement

Fantomo :
Sophie a initié une prise de conscience
Autour de moi partout quand je vois par patience

Chimène :
L’opinion se retourne je le dis d’expérience
Des bienfaiteurs apportent soutien nouveau aux « trans »
Ce qui était inconcevalbe est là, éclatant, fixé
On recherche les trans être en leur compagnie
La mairie, c’est récent, soutient sans avanie
Par un don de 25,17 euros
L’Association des compteurs de points dans l’œuvre de Marguerite Duras
Qui a confié ce mois à un trans son dossier
Et d’autres associations sont sur un trait haussier
Le Comité pour la réconciliation de Paul et Camille Claudel
A reçu 19,09 euros à titre amical
Le Rassemblement pour l’amitié entre végans et végétariens
A reçu 27,33 euros d’aides à fond perdus
Tous projets portés par des trans… le vent a tourné !

Fantomo :
Ce n’est plus un vent mais tout un changement d’ère
Car les associations
Le Club des écrivains français sur Mac Recyclable,
Le Cercle des joueurs de bridge du 28 février,
Le Groupement des coquelicots bleus
Ont toutes reçues d’énormes subventions avec le même système

Chimène :
C’est une révolution et nous le devons à cette
Pauvre Sophie, avec son geste fou de garcette

Fantomo :
Je me réveille ! Oui je nais de nouveau
Le martyr de Sophie m’a sorti le cerveau
Je veux profiter moi aussi des temps nouveaux
Chercher partout dans la grande ville des parrainages
Pour ma grande œuvre mon livre de 80 758 pages
Un fantôme ne suis plus je suis Transfantomo

Chimène :
C’est la révélation d’un artiste à lui-même
À laquelle j’assiste Wow ! Transfantomo est né !

Fantomo :
Quoi de plus fort qu’un trans artiste
Wow ! Au siècle de Sophie, le nouveau paradigme
Désespérée, Sophie a ouvert la voie aux trans
Fantôme j’étais, trans-artiste je suis ! Transfantomo !

Chimène :
J’envoie des SMS à tous mes contacts pour les aider à être dans le temps.
Transfantomo je suis avec vous

Fantomo :
L’inspiration m’a pris ! Je commence à écrire !
Les lettres de mon livre jaillissent dans ma tête
É
Voilà la première une majuscule accentuée c’est un signe

Chimène :
On m’appelle déjà. Allo ? Monsieur ? Hein ? Oui ?
Le sous-directeur du Service Culturel ?
Oui oui on se connaît je suis toute épanouie
Un rendez-vous dès ce soir mais c’est bien naturel

Fantomo :
C

Chimène :
On m’appelle encore. Allo ? Monsieur ? Hein ? Oui ?
Le Responsable de l’animation inouie ?

Fantomo :
R

Chimène :
Oh monsieur, désolée, je ne suis pas disponible
Pas avant trois semaines… Ah ! Là, un créneau demain

Fantomo :
I

Chimène :
Toute cette folie autour de nous c’est trop pénible
C’est trop bon Fantomo cette ferveur dans l’humain

Fantomo :
Je suis, je suis le trans, moi-même je deviens lettre
Je deviens chaque signe dit, qui suis-je ? Où me mettre ?

Chimène :
Transfantomo vraiment impérativement
Il faut être avec moi aux réunions bravement

Fantomo :
V
Je multiplie encore
Les 80 758 lettre de mon livre sont
80 758 transfantomos

Chimène :
Allo, la Direction de la Diversité ?
Mais mon emploi du temps est pris d’obésité

Fantomo :
A

Chimène
J’en suis à 10 558 rendez-vous pour la semaine
Et je vois les Transfantomos se multiplier aussi
Je crois que l’explosion aura lieu à 80 758

Fantomo :
I
Je dois aller tout de suite travailler, comprenez
L’espace s’ouvre, respirent la bouche et le nez

Chimène :
Grâce à Sophie martyr la trans notre cause à tous
Même les bureaucrates sortent en courant des clous

Fantomo :
N
Hourra !

(il sort)

Chimène :
Allo ? Un soutien de 120,37 euros ? Oui. Allo ? 723,40 euros ? Oui.
Allo ? 7 259 euros ? Oui. Allo ? 10 000…

(elle sort)

FIN.
 [19]

Pour pouvoir faire dans la durée, il fallait absolument venir à ce point classé zone d’ombre garantie jusqu’en 2050. Et le prix Nobel à suivre ? Une zone d’ombre pour tous réseaux de téléphonie mobile qui empêche la suppression de la cabine téléphonique du village, même après décembre 2017, selon la clause légale. Un village de haute vallée, caché dans une combe perchée. Il fallait venir là. La cabine pour l’espace, pouvoir écrire debout et que cela puisse durer des journées entières sans trop d’ankylose, un espace contraint donc où tantôt on appuie les genoux, tantôt le dos. Avec une tablette pour faire tenir devant soi à hauteur de thorax un cahier ou un ordinateur portable, ou les deux l’un sur l’autre. Les reflets des vitres permettent de se voir à certaines heures. On peut écrire BD, Glénat a refusé, pas grave. La cabine est assez vieille pour avoir l’éclairage cassé, c’est l’un des intérêts des zones de relégation. Tout vient du soleil et quand le soleil n’est plus suffisant, l’écriture s’arrête sur quelques mots imprécis, où l’on peut croire qu’œuvre l’inconscient. Proposition à la Cheminante sous le titre « Cheminements avec dérapages ». Refus mais pas très grave. Dans la cabine, il y a un téléphone bien sûr, un de ces téléphones qui ont encore la forme d’une douche. Proposition à Tristram Douche en dit ? Peut-être pas encore mais il faudra y songer. Un vieux téléphone, cela permet encore d’appeler à l’international. On commence par 00 puis 81, on invente quelques numéros après et on entend « moshi moshi ». On peut enregistrer, on peut même prolonger avec sa propre voix, c’est comme un tremplin : « moche il crut, moche il traça. Il crut ça, il tracassa. » Si on a bien choisi le moment, la cabine distille la lumière du soleil levant. On a de quoi faire une vidéo sommaire. Bon pour le blog des vidéos sommaires, « blog la pointe sommaire », dédié à Bobby Lapointe. En plus on a ainsi un point de départ pour une autre écriture. Elle se déploie dans la cabine à mesure qu’évolue la lumière, que passent les brebis de Rumeau, parfois un ou une touriste égarés ou même tout un groupe. Ça fait des pages d’écriture, ça parle de ce qui vient de très loin par l’inspiration du tuyau de douche ou ça reste avec ce qui se passe tout près, même les chiens osent venir pisser parfois tout contre, croyant la cabine vide. Depuis longtemps, plus personne n’y vient téléphoner pour les nouvelles, elle est totalement dédiée au roman au long cours, au roman baroque-éclaté-multimédiatique-plurilingue. Un mot viendrait à manquer de la langue romani, on peut appeller Boï. Un de la langue mandinkan, on appellerait Boké. Un du gaëlique, Bairbre. Mais le mieux, c’est quand quelqu’un s’est trompé, de l’autre côté. Le téléphone de la cabine alors sonne. c’est une expérience unique, décrocher en sachant que de l’autre côté, il y a forcément quelqu’un qui se trompe. On cale le cahier, on cale parfois l’enregistreur, on décroche et on laisse parler. On est forcément fantôme. On se fait appeler tantôt Paulette, tantôt Raymond, tantôt Fiona, le temps que l’erreur soit constatée. Les traces de cette identité fantôme constituent un noyau-niche autour duquel on peut construire, comme on le fit jadis pour des murs de château ou d’église. Aujourd’hui, c’est ainsi qu’on peut essayer d’écrire des ponts. Depuis sa cabine.

 [20]

Elle s’appelait Victoire Etc, les rares à la connaître pensaient que c’était un pseudonyme, et j’en fais partie, j’en ai même une forme de preuve. Avant de prendre la plume, elle avait été un personnage prénommée Victoire dans le roman d’un de ses amants, qui s’était ainsi vengé d’elle ; après leur séparation, elle avait repris le prénom, sans doute par bravade, et ajouté « etc » par dépit, ne parvenant pas à trouver un nom qui ne sonne pas nul à ses oreilles. Victoire Etc n’en était pas à son premier hétéronyme, elle avait l’art d’en trouver des transparents, des voyants, voire des ridicules, c’était son drame, elle n’était pas douée en la matière. Pas plus d’ailleurs que pour écrire, elle avait chevillé au corps ce rythme binaire, qui, quoi qu’elle écrive, cahotait dans ses récits par de petits à-coups successifs, une musique essoufflée et poussive, doublée d’une construction qui se perdait fréquemment dans des abîmes de non-sens, s’enroulant sur elle-même en cercles concentriques, on ne comprenait jamais vraiment où elle voulait en venir, sans parler de la pauvreté du vocabulaire et le manque de recherche de son style, qui se vautrait tantôt dans l’allégresse lyrique, tantôt dans la noirceur stérile, et trop souvent dans des formes lâches, transgressant la syntaxe par ignorance et paresse. Le terme « plumitive » aurait pu la décrire, on ne pourra jamais dire d’elle qu’elle était écrivain, peut-être auteure, mais elle en manquait (faux zeugme), je veux dire, de hauteur. Si j’ose ainsi la décrier, c’est qu’elle n’est plus là pour me lire, elle n’entendra jamais parler de ce portrait du fond de la baie où ses cendres ont été jetées, de victoire elle n’en connût pas, de joie elle s’en donna mais si peu au lecteur. On ne retiendra d’elle aucun livre publié, quelques valises pleines de tapuscrits qui sombreront dans les oubliettes de l’histoire de la littérature, enfin, du barbouillage.

 [21]

Appelons-le XYZ.

Ni enfant ni plus tard, le personnage qui a lancé le réalisme phrastique n’a dit je serai écrivain : ce fut avant tout un lecteur, sa passion pour les livres remonte à ses toutes premières années.

Ses parents ont longtemps essayé de la contrer : qu’il sorte un peu son nez des livres, qu’il s’intéresse ne serait-ce qu’un minimum à la vie de la famille ! Pourquoi ne s’occupe-t-il pas de la vaisselle, du ménage, du repassage, des rangements, laissant sa mère seule face à ces tâches, d’autant plus écrasantes qu’ils sont six à la maison, quatre enfants dont il est l’ainé, et eux, les deux parents ?

L’année de son bac, un petit tardillon porte ce nombre à 7. Bientôt les ainés partent, prennent des petits boulots, entament des études.

Une fois adulte, étudiant manutentionnaire, enfin prof de Français dans divers collèges à Paris et en banlieue, parent à son tour, XYZ peut donner libre cours à son insatiable libido legendi. Les vacances, le week-end, sa fille chez des copains, en colo, il lit des journées entières seul chez lui, au lit, levé le temps nécessaire à la gestion de son existence corporelle, vite recouché, pressé de retrouver son livre.

Dans le métro, ou ailleurs, dans la rue, au bistrot, il reluque titres et phrases par-dessus les épaules, au besoin se démanche le cou ou bien se penche un instant, quasi accroupi, pour apercevoir des bouts de mots, des couleurs, des maquettes de couverture reconnaissables… croisant un lecteur ou une lectrice marchant livre ouvert devant soi, pour rien au monde il ne l’interromprait en lui adressant la parole.

Parfois cependant un feu rouge, en stoppant le lecteur en marche, lui permet de poser la question qu’est-ce que vous êtes en train de lire ? Dans le métro également, après un long guet sans récompense, quand le lecteur ou la lectrice se lève, la position de ses mains sur le livre changeant, donnant accès à des surfaces nouvelles… le moment de la connaissance convoitée approchant peut-être...mais tout s’enchainant trop vite… le livre définitivement soustrait au regard, englouti dans les ténèbres d’un sac, d’une poche… il ne reste plus que la parole pour lever le mystère, et découvrir, en arrivant à Jaurès, ce qui mobilisait ce visage féminin sourcils froncés, ce corps tendu depuis Alexandre Dumas, bras croisés sur un trench fatigué, main droite tenant le livre, avant-bras levé à hauteur des yeux, main gauche pétrissant un vieux Kleenex bloquée sous le coude. Et sa réponse donnée, avant de descendre, la lectrice ou le lecteur ajoute parfois en souriant on me l’a offert pour mon anniversaire, c’est génial, je ne le quitte plus.

XYZ craint toujours de dénaturer en relation de type journalistique ce qui relève avant tout pour lui d’un bonheur visuel, et le trophée enlevé à l’insu du lecteur par ruse, patience, persévérance lui est plus cher que le titre donné verbalement. Souvent il fait l’effort de retenir par cœur une phrase aperçue en haut d’une page, pour la googler plus tard, ça lui permet de trouver le titre sans avoir à demander, et de garder à l’esprit une silhouette et ses gestes envers le livre, sans paroles.

Assez tôt, il ressent le besoin de noter le produit de ses coups d’œil investigateurs et d’abord, avant même le titre, l’organisation du corps autour du livre : empoigné à pleines mains couverture brutalisée, première et quatrième retournées l’une contre l’autre, ou à l’inverse délicatement tenu pouce de la main gauche sur le pli central gardant les pages bien ouvertes, autres doigts déployés dessous en éventail, index droit en attente au coin de la page encore en train de révéler sa matière, bientôt tournée, accompagnée vers les frangines ployées du côté gauche sous la garde du pouce qui se prépare doucement levé à accueillir la nouvelle, ou encore livre dans des mains posées sur les genoux, tête inclinée....enfin titres aperçus, attrapés de haute lutte…

Il scrute les visages concentrés, note les sourires à peine formés qui attisent encore son désir. Quand la rame est bourrée il monte regarder les corps en tension, leurs tentatives désespérées pour maintenir le lien vital entre l’œil et la page, en dépit de la pression des autres corps, en dépit de la restriction draconienne de l’espace, et descend à la station suivante pour en prendre note sur le quai.

Les vêtements intéressent aussi XYZ, boutons manquant ou ne tenant plus que par un fil, fermetures éclair commençant à se découdre, vêtures molles, jogging-capuche de ceux qu’on voit construire avec le bouquin une intimité à soi, assis en tailleur, une jambe repliée sous les fesses, rares costards impeccables, pulls shetland d’où sort le col de chemise oxford des types droits sur leur siège, déplaçant soigneusement un élégant marque page.

Son enfant connait son addiction. Si quelqu’un ou quelqu’une est en train de lire quand ils prennent place, il sait ce qui va arriver. XYZ joue de son attente, distille ses coups d’œil scrutateurs avec parcimonie d’abord, observant sa réaction à la dérobée… l’enfant a beau aimer ce trait singulier de son parent, il voudrait parfois voyager comme tout le monde, tranquillement, sans avoir à suivre la dramaturgie imposée par sa manie, avec l’excuse tantôt gênée tantôt proche du fou-rire c’est plus fort que moi.

A l’idée d’allumer dans d’autres yeux son amusement léger il peaufine une centaine de ces esquisses autour d’un livre avec ou sans titre, les rassemble sous le terme de Rames et les envoie aux principaux éditeurs parisiens, sans qu’aucun ne manifeste ni intérêt ni rejet.

Cela n’affecte pas trop XYZ. Bientôt un autre phénomène mobilise sa plume, mettant en jeu également son goût pour la peinture des anonymes. De plus en plus souvent, quand il marche dans la rue, les phrases qu’ils disent lui arrivent aux oreilles, en dehors cette fois-ci de toute intention de sa part. Ce sont des phrases complètes, intelligibles, des morceaux de conversation qu’il ne cherche pas à écouter, qui s’imposent d’elles-mêmes et que le personnage note alors soigneusement, avec le cadre, les circonstances visibles de ces paroles volées, leur intonation, le rythme d’élocution de leurs auteurs, leurs gestes, comme de minuscules scènes de théâtre pleines des réalités de la vie. C’est pris sur le vif, ce n’est écrit par personne … juste noté par hasard.

En peu de temps une cinquantaine de ces Phrases de rue trouvent preneur chez un petit éditeur, suscitant un véritable engouement populaire. La presse également apprécie cette nouvelle matière, on baptise réalisme phrastique l’art traitant comme un minerai des paroles qui ne sont pas dites intentionnellement, qui ne répondent pas à une demande, qui jaillissent et sont captées spontanément en pleine rue. Les lecteurs se mettent à leur tour à noter des paroles volées, et l’été, le soir, sur les placettes de Paris et des grandes villes on interprète les phrases mystérieuses, on imagine la suite, ce qui pourrait précéder, on discute à n’en plus finir de ce que voulait dire tel ou tel personnage, par exemple l’homme qui prononce, un soir de septembre 2008 la première des Phrases de rue d’XYZ éditées chez Cafetière bobo. S’adressant à une femme de son âge, la trentaine, tandis qu’ils marchent sur le boulevard de Sébastopol, à la hauteur de l’arrêt du 38 Les Halles- Centre Pompidou, où attend le narrateur, il dit :

et puis il y a des femmes qui s’en servent, par exemple… pour attirer les hommes

ou encore les quatrième et cinquième

un nouvel ami… mais il reste toujours une complicité, quelque chose

puis

toi ton chiffre d’affaire c’est 100.000 euros par semaine normalement

l’une entendue depuis le haut des marches qui descendent vers l’esplanade du Louvre, deux jeunes gens montaient en chemise pastel et pantalons beige et gris, le narrateur était arrêté, attendant le déploiement du couchant, l’autre le même soir plus tard, à la nuit tombée : le narrateur rentrant chez lui par la rue Etienne Marcel double un groupe assez nombreux, assez joyeux, et l’attrape au passage.

L’opuscule d’XYZ est amplement disséqué, commenté, amplifié , mis en scène par des gens de tous âges et toutes conditions qui ne regardent plus la télévision . Les phrases attrapées par XYZ servent de mise en bouche aux futurs chasseurs, qui partageront leur butin sur les réseaux sociaux.

Comme tout courant littéraire le réalisme phrastique a ses détracteurs, qui fustigent sa contribution à l’anéantissement de la véritable, de la grande création. XYZ n’en a cure, tout à son bonheur, comme il dit, de croquer en paix et avec des émules, son prochain anonyme.

 [22]

A la fin de sa vie, sa main est déformée autant que son esprit torturé. Sa main gauche, il n’a jamais voulu l’abandonner et c’est toujours elle qui a porté sa plume. Il n’a pas souhaité déverser ses idées sur un clavier impersonnel, même si ses muscles endoloris auraient été épargnés. Le contact de la feuille à travers son stylo, le grincement de sa plume sur les différentes qualités de papier, les quelques tâches d’encre sur ses doigts portent son inspiration. Lorsque sa main droite effleure ses feuillets, son esprit s’éveille. Il aime aussi contempler sa plume nacrée dans son écrin légèrement bleuté une fois son œuvre du jour accomplie.

La fin de sa vie, c’est la période où il change d’éditeur. C’est l’époque où il se lance dans l’écriture d’un essai sur le mysticisme et que « Les éditions du crépuscule » lui font confiance. Il n’a le temps de ne publier qu’un ouvrage Près du gouffre.

La fin de sa vie, c’est aussi le moment où il ne sort plus de chez lui. Ses jambes le portent difficilement. Il passe ses matinées assis à son bureau à remplir ses feuilles de papier. L’après-midi, il corrige ses écrits. C’est là d’ailleurs qu’on le trouve inanimé dans son fauteuil Louis XV, en pyjama à 17h15 ce vendredi 18 octobre.

Lors de la publication de son premier roman Le regard de la Belle en 2000, il est accueilli chaleureusement dans sa région. Quelques libraires organisent des séances de dédicaces auxquelles il arrive ahuri et repart usé par ces contacts humains dont il ignore la densité. Il ne s’y ressource pas, il s’y épuise. Etre publié lui suffirait. C’est pour lui une manière de « mettre au propre » ses écrits, de les sentir aboutis le jour où il les lâche, de les rendre lisibles et d’éviter de les égarer.

Il aime juste se laisser porter par les mots, par l’enchainement des idées. Il ne sait pas consciemment où il va. Pourtant, inconsciemment, il sent que cela le soulage de ses tourments.

Lorsqu’il signe le bon à tirer le 22 juin 2015 de La main mise, il est apaisé, comme s’il terminait enfin une lourde mission capitale. Lui seul s’impose ces productions. littéraires ? Quand les quelques exemplaires de ce roman sont en rayon, il répond à deux interviews parce que son style intrigue. La critique paraît dubitative face à cet auteur qui bouscule les codes et cet éditeur qui le suit.

Ensuite, il se referme comme anéanti par le poids d’un nouveau fardeau dont il se décharge grâce à l’écriture d’un livre Les trois lions. Il sort en 2019.

Quelques-uns de ses lecteurs de la région rouennaise remarquent que cet été-là, il vient régulièrement écrire assis sur un banc du square Guillaume-Lion. Il se referme dans sa bulle, se concentre sur sa musique intérieure et libère sa respiration au fil des mots crachés sur ses feuilles. Les passants se signalent alors sa présence par l’échange de quelques coups de coude ou hochements de tête en sa direction. Aucun n’ose le déranger.

Pour lui, écrire l’aide à rester en équilibre sur le fil de sa vie. Il n’attend pas de notoriété. Il veut avancer à son rythme dans la direction qui le tire. Toutefois, il n’aime pas être mal jugé : cela le touche, le déstabilise en le remplissant de doutes. Ses écrits, il les travaille longuement, c’est un laborieux : choisir les mots, ordonner les paragraphes… Il avait avoué, quelques jours avant sa mort qu’il croyait qu’avec le temps, il aurait été plus spontané, plus rapide à produire, que les relectures lui auraient pris moins d’énergie. Non. Il aimerait que ce soit parfait et sait pourtant qu’il ne participe qu’à une longue recherche inaboutie. Toujours, il essaie et espère qu’on le laisse tranquille sur son chemin.

A la sortie en 2023 de A l’écoute de tes sons, immédiatement, le journaliste Charles P., comme un boomerang, l’assomme en jugeant « ses mots pâteux » enlevant tout « profondeur au récit ». Lui, Gaston Outrefeuille utilise juste l’écriture pour évacuer un trop plein d’émotions et espère amener ses lecteurs à partager sa quête vers un mieux-vivre. « Pas ou peu de personnages construits empêchent de s’envoler dans une intrigue inexistante » : ces mots le blessent. Encore sous le choc, il se lance immédiatement dans la rédaction d’A travers les lampes où il multiplie les personnages. Il modifie sa manière de voir la vie pour tenter de plaire et d’éviter une attaque. Son éditeur « Les trois feuilles » est emballé, trouve ce texte plus léger et espère secrètement que l’auteur sur lequel il mise depuis trop longtemps réalise enfin un peu plus de ventes. C’est chose faite. Toutefois, Gaston ne se reconnaît pas dans ce livre. Ce n’est pas lui. C’est celui qu’il croit devoir être, il se sent mal, n’accepte aucune interview. Bernard, son directeur de collection est fou de rage. Il publie sur les réseaux sociaux : « Ainsi s’achève notre contribution à la mise en valeur de la recherche littéraire de Gaston Outrefeuille. » 114 caractères qui mettent le point final à son histoire avec les éditions « Les trois feuilles ».

Il se plonge immédiatement dans l’écriture de son prochain ouvrage, un essai, Près du gouffre.

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Les ateliers d’écriture ont le vent en poupe, dans le dossier de cette semaine l’équipe de notre journal est allée à la rencontre de ces écrivains en herbe, le terme peut sembler inapproprié dans ce contexte si l’on associe à la dite expression le jeune âge, une formation spécifique, un projet clairement identifié.

Les parcours des personnes rencontrées sont en effet très variés, et si ce n’était l’envie d’écrire qui animent tous ceux qui ont accepté de répondre à nos questions, on pourrait se demander ce qui fait se retrouver en un même lieu de manière souvent assidue ces personnes de tous horizons.

Ainsi AC participe à un atelier depuis une dizaine d’année, il se définit comme un écrivain en devenir sous entendu, précise t-il, « écrire en vain », se référant à la définition souvent admise de l’écrivain : un auteur qui produit des créations littéraires avec l’intention de les publier. Le terme « intention de les publier » demande, selon lui, un sacré culot et une estime se soi qui va avec. Heureusement ça ne l’empêche par d’écrire, une activité qui a pris, au fil du temps, de plus en plus de place dans sa vie, d’ailleurs, ajoute t-il, Patrick Autréaux (La voix écrite, p11) ne dit-il pas « on l’oublie souvent, mais on est écrivain longtemps avant d’avoir publié son premier livre ».

AC a ainsi pu mener à son terme l’écriture de deux manuscrits :

Le premier, intitulé : « fragmentos de Azulejos - les histoires qui se racontent », se veut un recueil de souvenirs familiaux retranscrits avec la subjectivité de AC, lui-même produit et acteur de cette histoire. Tout à la fois chroniques, embryons de récits, anecdotes, portraits, hommages, éléments biographiques… En voici le préambule : « Une photo, reconstruction « mentale » comme un arrêt sur image : gare de Dijon 16h un 17 avril. Une famille, la mère, six enfants à leur arrivée en France, le père les attend, il a émigré un an auparavant. La description de chacun des personnages souligne les stigmates de leur histoire perceptibles dans leur corps, suggère un questionnement : que s’est-il passé ? Point de départ du récit, prétexte à enfin s’emparer de ce qui peut encore l’être de la mémoire d’une famille pauvre dans le Portugal du XXe siècle sous le régime dictatorial de Salazar. Les parents n’ont pas été scolarisés, ne possèdent aucune trace de ce passé : photo, écrit, objet… Ils racontent des histoires, répètent les mêmes depuis toujours, comme un héritage à transmettre en attente d’être entendu et fixé. On assiste à une tentative d’immersion dans les méandres d’une transmission orale : exhumer, tirer de l’oubli les acteurs échappés de cette histoire, tenter de les faire revivre à travers les mots à la façon d’un assemblage de carreaux d’une mosaïque ou d’azulejos d’une fresque, rendre visible ce qui constitue l’héritage familial, identifier les morceaux manquants, laisser enfin l’imagination combler les vides, rétablir les fils d’une transmission. »

Le second, intitulé : « Morrinha - Désirs et tremblements », se rapproche davantage d’un récit romanesque ou autobiographie romanesque. Dans le préambule AC s’appuie sur le tableau de Hopper « compartiment C, voiture 293 : « La femme dans le train a vécu sa vie dans deux mondes parallèles, l’un représente son passé, ce qui l’a construite, émotions mêlées, emmêlées, l’autre, ce qu’elle a essayé de réaliser coûte que coûte, études, travail. Ce monde où elle vit au présent et cet autre monde, celui de son enfance, de sa jeunesse, n’ont aucun lien entre eux sinon ces émotions saugrenues qui surgissent ici sans crier gare dans les situations les plus anodines. Le train, moyen de déplacement d’un lieu à l’autre, devient un entre deux qui permettra, peut-être, de relier ces deux parties d’elle-même pour le moins dissociées. Dans le train, comme dans l’écriture, elle ne craint rien, abri, refuge, il ne peut rien lui arriver, elle peut laisser venir, convoquer certains épisodes de sa vie, se raconter des histoires, écrire une histoire… La femme dans le train, s’emploie à rassembler, ordonner tous ces fragments dispersés, traque les mots qui nomment et font advenir sa vie d’hier et d’aujourd’hui. »

Que cherche AC dans l’écriture depuis maintenant une dizaine d’année ?

Avec l’écriture des deux manuscrits Il espère, avoir posé, déplié tout ce qui trainait en lui, le parasitait sans nul doute, espère avoir gagné de l’espace pour écrire de l’ailleurs.

Depuis il cherche à tanner des instants, à écrire des « instants tannés », son « word » se remplit de textes. Il ne connaît pas l’objet de sa quête, Il sait, en revanche, que c’est en écrivant que peut-être il saura :

Comment écrire pour donner de la chair à ces images mentales, ces scènes observées à la dérobée ?

Comment laisser libre cours à l’interprétation de ces poussières d’univers anodines, énigmatiques ?

Comment approcher avec les mots cette part de l’humain à priori insondable ?
Pour AC ces scènes anodines, ces instants, ces intervalles entre deux, racontent une histoire. Il cherche par leur description avec des mots à rendre intrigants et remarquables ces anonymes énigmatiques dans la banalité de leur quotidien.
Il y a la réalité de AC, ses questionnements… qu’en fait le fantôme de son moi écrivain ?

Il le dit « empêché » par manque d’imagination sans doute, de mots aussi… mais ne s’avoue pas vaincu !

Quant à nous, de ses productions, nous ne pourrons rien en dire pour une simple et bonne raison : nous n’aurons pas eu l’opportunité de les découvrir.

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Viser les non-lecteurs... les amputés du livre... les arpenteurs des dehors... les exclus des dedans. Fracturer une vision... des visions... des images... des films... de nous-mêmes... de soi-même. Agrafer les paupières pour aridifier la surface du globe. Opérer greffe de cornée... chirurgie du cristallin... du purulent corps vitré, d’la rétine exsangue du nerf optique carbonisé chiasma en fumée occiput en feu ! Atteindre le palpitant par ondes de choc répétées... martelées sur les enveloppes successives... des plus terreuses aux plus minéralisées... de la chaire épaisse à l’humide os du putréfié au pâle squelette ! Déflagrations sur les sens... propagation d’une tempête mémorielle... d’un ouragan sur les ordres chronologiques et structurels, exil de bagnard de pourchassé proche la mort d’une eau salée ! Atteindre aux dehors, aux réalités vivantes, à ceux qui furieusement les vivent, gravitent à l’entrée des trous noirs luttent pour ne pas être aspirés disloqués pulvérisés ! Lautréamont disait avoir peut-être trop noircit le trait dans une de ses lettres. La réalité crache sur toute forme d’art, voilà tout !... seule chose, espérer d’elle un crachat retenu.

Dans cette tâche, agripper les outils d’une improbable libération... les souder à soi-même... en faire des prolongements inespérés de tentatives préalablement ratées... d’avortements volontaires de progénitures contaminées ! Priorité aux murs de tentatives - et non à la revue ! - espaces d’une plus grande liberté.

Anti-manifeste d’un autoproclamé non-prophète.

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Il avait choisi le pseudonyme d’Hervé Durand pour écrire.

Un pseudonyme qui parlait de la simplicité, de la douceur, de la sobriété d’écriture qu’il travaillait. Des mots simples, une sorte de minimalisme qui lui semblait être nécessaire pour accéder au coeur de ceux qui lisaient ses oeuvres, car il aimait, quoiqu’il écrive, parler au coeur, ou bien comme au creux de l’oreille de ses lecteurs. Etablir un lien intime et précieux, subtil, trouver une parole juste pour une relation unique. C’est pour cela que la simplicité était sa préoccupation première, comme un parfum discret mais avec une touche un peu envoûtante néanmoins qui teinterait systématiquement le lien à son lecteur et créerait l’envie d’en savoir plus.

Il aimait aussi que les mots coulent harmonieusement, toujours avec souplesse, avec un côté aérien et une forme de poésie. Des mots courants, faciles. Des adjectifs pour rêver, pour enjoliver, pour comprendre et mettre du délicat autour de ses personnages ou au sein de ses intrigues. Mais jamais, jamais de mots compliqués. Il les déposait ci et là, comme une sorte de carte du tendre un peu décalée, un jeu de miroirs pour rendre sa prose limpide, claire et douce. Avec des habitudes d’écritures qui étaient comme des étirements, des élongations pour donner une vraie souplesse à sa prose poétique. Une gymnastique douce cachée un peu au sein de son plaisir d’écrire, de son écriture ; quelque chose d’épuré qui était lumineux et qu’il avait tant de plaisir à créer, à inventer, comme s’il luttait par sa création contre ce qui l’agressait dans le monde.

Il aimait les formes petites, courtes, ébauchées. Il s’était avec le temps égaré d’ailleurs à faire toujours plus de poésie. Il passait beaucoup de temps à trouver un équilibre exact entre la justesse et la précision du mot, et le flou nécessaire à une certaine poésie. Cet équilibre n’était pas évident à trouver et caractérisait tout à fait son oeuvre. C’est après son décès ce qui a été trouvé dans ses carnets, ses notes, ses écrits ainsi que ce que racontait son entourage sur sa façon de travailler dont il ne faisait pas mystère qui nous permet de raconter tout cela .

Heureusement, il avait gardé son métier de gardien de nuit pour vivre. Il écrivait ainsi souvent au petit matin, avant d’aller s’endormir. Si bien des écrivains cultivent des habitudes, des rituels pour écrire, ce n’était pas son cas : il aimait vagabonder, au gré de son humeur, de ses idées et de sa vie et créer une unité avec ses vagabondages écrits. Il trouvait ainsi plus de fluidité dans son écriture, c’était important pour lui.

Malheureusement, son goût de la simplicité, son art d’écrire délicat et ciselé ne trouva pas beaucoup d’écho, et après une nouvelle paru dans un recueil suite à un concours qu’il a gagné, il a continué d’écrire dans l’ombre, ce qui est tellement dommage pour quelqu’un qui aimait tant la lumière.

Il est mort d’une chute à vélo, comme le musicien Ernest Chausson.

 [26]

Chère mère,

Je vous écris devant le vasistas de la mansarde qui me sert de chambre. Je n’ai que quelques minutes avant le coucher du soleil aussi je vais essayer d’être bref. Je n’ai pas beaucoup de temps libre pour vous expliquer la vie que je mène ici mais il faut que je vous décrive la personnalité de Monsieur P. Vous avez souhaité que j’entre à son service pour l’aider à parachever son œuvre et pour que la vie dans son intimité, complète mon éducation littéraire. Vous serez comblée au centuple par le résultat. Après que j’aie répertorié toute sa bibliothèque, il m’a demandé d’écrire son autobiographie à condition que cela reste entre nous. J’ai accepté de grand cœur l’honneur qu’il me fait d’apposer ainsi sa signature prestigieuse sur un mes écrits, ainsi je serai lu par les centaines de personnes qui l’adulent. Par la suite, il a souhaité que je corrige son dernier ouvrage. Au début je ne faisais qu’améliorer l’orthographe puis j’ai tenté de modifier le texte en raccourcissant certaines de ses phrases interminables. L’une d’entre elles comptait près de trente lignes ! Lorsqu’il a accepté, j’ai compris qu’il m’accordait sa confiance. Je retranscris ici pour vous, la quatrième de couverture que j’ai écrit pour son dernier ouvrage qui paraîtra cet automne, afin que vous me donniez, chère mère, votre sentiment sur mon style avant que je lui soumette.

Monsieur P. n’est pas devenu écrivain par hasard mais par vocation. Très jeune, d’une santé fragile, il fut obligé de garder la chambre ce qui lui donna l’occasion de parcourir toute la bibliothèque familiale que son père, professeur de médecine, avait patiemment constituée. Cette fragilité constitutionnelle, alliée aux privations de nourriture durant sa petite enfance durant la guerre où il perdit tous les hommes de sa famille, lui ont conféré une grande sensibilité, celle-là même dont son œuvre est empreinte. Sa mère qui lui était toute dévouée, devenue chef de famille à la disparition de son père, a acquis les Éditions du clair de lune qui ont alors édité ses premières parutions : « Le journal d’un muet en 1912 » dont il sera tiré une pièce de théâtre de mime deux ans plus tard, et «  La valse des amputés », ode antimilitariste qui fut considéré par la suite comme un des premiers écrits anarchiques. Sa prédilection allant au théâtre, il écrivit de nombreuses pièces dont certaines furent créées par la grande Sarah B., la plus célèbre étant : Les derniers jours du corbeau. Vous retrouverez la liste complète de ses cinquante parutions en dernière page de ce livre.

Sa réputation de conteur n’est plus à faire et dans l’ouvrage que vous tenez entre les mains, vous retrouverez sa manière inimitable de décrire les péripéties d’une famille de grands bourgeois, milieu qu’il a beaucoup fréquenté, et les méandres que peut prendre la férocité de la nature humaine pour parvenir à ses fins. Cette saga comprendra plusieurs ouvrages mais je ne dévoilerai rien ici qui puisse gâcher au lecteur le plaisir de la découverte des protagonistes de cette merveilleux œuvre qui comptera à n’en pas douter, parmi les grands classiques de la littérature de ce siècle.

Voici chère mère, ce que je lui proposerai. Il acceptera après l’avoir à peine parcouru, comme à son habitude et me demandera de porter le manuscrit à son éditeur dans la foulée. Il me considère désormais comme un fils spirituel. J’espère être digne de cette confiance, vous me connaissez et savez à quel point de peux être dévoué lorsqu’on me prend par les sentiments. Je crois que dans quelques semaines, j’aurai l’audace de lui montrer mes écrits de fiction, en commençant par ma « Recherche du passé retrouvé ». Qu’en dites-vous chère maman, ai-je raison ou se moquera-t-il de moi ? Répondez-moi sans ambages, vous savez à quel point ce texte me tient à cœur.

J’espère que ma missive vous trouvera dans une belle forme, chère mère. Je vous tiendrai informée des dernières nouvelles de ces parutions et de ma vie passionnante avec notre grand écrivain tant admiré.

Je vous embrasse ma chère mère autant que je pense à vous.

Votre fils aimé, Swann

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Paul vivait la moitié de l’année dans une chambre noire, coupé du monde ou presque. Chaque matin d’automne et d’hiver, il tirait l’épais rideau occultant de son salon et ne l’ouvrait que sur le crépuscule. Alors, il guettait à la fenêtre les premières étoiles ou s’attardait un moment devant les ciels venteux et glacés, puis se rendait dans sa chambre aux volets toujours clos pour poursuivre son travail.

En septembre, il y avait trois ans déjà, Paul avait ôté les cinq lampes de sa maison. Une décision radicale, après les événements. Cela l’avait aidé à apprivoiser l’ombre, et surtout permis d’adopter un rythme lent, bénéfique. Il ressentait à présent une espèce de jubilation à tâtonner longuement dans la nuit, à reconnaître les objets familiers par la pulpe des doigts, à se cogner un peu durement à la commode de l’entrée, à chercher son pull, un verre, une paire de chaussures, à contourner la masse de la bibliothèque (il faisait courir sous ses doigts les livres qui l’aidaient à ne pas chuter). Le premier mois il était sorti de l’expérience couvert de bleus, puis il s’était peu à peu habitué à ne plus voir la lumière et, moitié par jeu, moitié par défi, il chaussait même de temps en temps d’épaisses lunettes noires que l’opticien du coin lui avait confectionné à sa demande. Et quand, depuis peu, Julie venait lui rendre visite et qu’elle lançait, la porte à peine refermée : « Avec ou sans ? » Il lui répondait invariablement en ôtant ses lunettes d’un geste théâtral : « Regarde ! ». Ils riaient tous les deux en se cherchant l’un l’autre pour s’embrasser, mais ne s’atteignaient jamais sans tâtonnements, car Paul profitait de l’obscurité pour redevenir l’enfant malicieux qu’il avait été, et se cachait derrière une chaise, son bureau, ou filait dans la pièce voisine avec des dextérités d’animal. Il connaissait bien mieux à présent chaque recoin de la grande pièce de pierre et tous les objets dont il pouvait désormais sentir la texture ou respirer l’odeur. Il n’éprouvait presque plus aucune difficulté à se lever, se doucher, se raser ou même cuisiner dans le noir. Il écrivait dans le noir. Ses gestes s’étaient déliés peu à peu dans le noir. Il avait beaucoup progressé.

Une partie du travail de Paul consistait à s’allonger dans sa chambre et à laisser ses pensées errer, cahiers et stylos à portée de main. Il recherchait particulièrement cet état entre la veille et le sommeil, l’étroit et bref passage du somnolent, quand le corps hésite entre deux mondes. Il avait appris à le prolonger en s’obligeant à ouvrir les yeux au moment de la bascule du sommeil. Il aimait les paysages hallucinés et les visages inconnus qui se dessinaient alors, ces formes extravagantes, ces situations cocasses, et récemment, ces poèmes qui le traversaient. II avait acheté les plus grands cahiers possibles pour les noter, car il ne maîtrisait pas toujours les mouvements de sa main dans l’obscurité, sa graphie adoptant parfois des allures de plans inclinés ou de coulées sur la page, quand elle ne devenait tout simplement pas illisible, les phrases se chevauchant, s’annulant, les griffonnages raturant des lettres géantes.

Les débuts avaient été très rudes. Sa mémoire sursaturée ne lui avait d’abord délivré que des cauchemars, des images de gorges coupées, de corps déchiquetés. Il avait attendu, seul, roulé en boule dans la nuit, que cela cesse. Son instinct lui soufflait qu’apparaîtraient, à plus ou moins long terme, d’autres rêves doux et meubles dont il ne connaîtrait pas la source, que surgiraient un jour les figures désarmées. Il les avait longtemps appelées. Elles étaient enfin venues, au compte-goutte : il avait vu trop de barreaux, trop de murs, trop de camisoles, trop de visages dévastés, trop de barbelés, trop de chiens, trop de flics en tout genre, trop de morts : Il lui avait fallu tout réapprendre. Son ancienne vie empreinte de départs et de dangers était terminée. Il s’y était senti utile, pourtant ; mais un jour la nausée l’avait rattrapé et ne l’avait plus quitté : un jour il s’était mis à vomir inopportunément sur les champs de bataille. Et il était vite devenu un handicap pour son journal. On avait bien tenté de le soigner mais son corps s ’était dérobé. Il n’avait plus de jambes, plus de tripes, rien. Son rédacteur en chef lui avait alors proposé un congé sans solde, - Paul restait un excellent photographe- mais il avait préféré s’en aller, sans indemnités et sans retour.

S’en était suivi une étrange maladie : Des inflammations avaient gagné le côté gauche de son corps et un eczéma handicapant était apparu jusque sur son visage, soulevant la perplexité des médecins, qui lui avaient ordonné un repos absolu. Paul avait profité de ces longs mois d’immobilité forcée pour reprendre tous les témoignages, toutes les histoires de vie qu’il avait pu consigner durant ses années de guerre et en avait tiré deux livres très personnels, dont le succès immédiat l’avait propulsé dans le cercle des auteurs adulés de la littérature du réel : Le premier, « L’ homme qui marchait à reculons », émaillé de nombreux portraits de civils pris dans différents conflits, racontait son expérience de photo-reporter.

L’ autre récit donnait la parole à la place Tahir, en Égypte : Intégralement rédigé en prosopopée, il mettait en scène la révolution.

Mais Paul s’absenta peu à peu de la scène littéraire. Si sa maladie de peau était en voie de guérison, ses nausées ne cessaient qu’avec la solitude. Il n’aimait par ailleurs ni les mondanités, ni les injonctions de son éditeur à rédiger dans des délais bien trop courts de nouveaux récits dans la veine des précédents. Son ancien métier et ses écrits lui paraissaient désormais absurdes : La société, le monde entier était devenu amnésique. La violence, les guerres et les massacres s’amplifiaient. Un copain photographe était devenus fou : Paul n’aspirait plus à présent qu’à la vie qu’il s’était choisie, et à cette chambre, remplie d’ombre la moitié de l’année, dans laquelle il cherchait une source, un murmure, un chant, et ce qui naît des rêves. Il attendait dans le demi-sommeil des mots lumineux, capables de le malaxer et de transformer son dégoût.

Au printemps, l’écrivain opérait un changement spectaculaire dans ses habitudes. Mi-mars, il ouvrait en effet largement portes et fenêtres sur la forêt et le ciel, dès l’aube : la nuit qu’il s’imposait dans l’année était finie. il sortait alors toute la journée avec Julie. Il lui fallait toujours quelques jours pour se débarrasser de ses lunettes noires. Comme les astronautes doivent se réhabituer à marcher à leur retour sur terre, l’écrivain-photographe devait réapprendre à voir. Il adorait ce passage. Il avait l’impression qu’on lui avait lavé les yeux. Et la forme d’un bras de Julie, de la nuque de Julie, d’un sein dessiné sous la robe de Julie, la couleur du café et celle du vert des arbres lui procuraient de telles émotions qu’il entamait des danses jusque dans la rue.

Enfin il partait en voyage, seul. Cela pouvait être à Paris, ou ailleurs. Il adoptait le pas lent du flâneur. Il s’attachait à repérer les dormeurs dans un jardin public, à la terrasse d’un café, en marge d’un chantier, sur les berges d’un fleuve, d’une rivière, sur le quai d’un métro. Après ses longs mois de solitude, il brûlait d’envie de photographier ces visages qui s’oubliaient, ces têtes renversées aux traits paisibles, les cheveux épars d’une jeune fille endormie, la joue abandonnée sur une épaule d’un enfant, les lèvres entrouvertes d’un pêcheur assoupi, des corps alanguis près d’un bassin... Tout cela palpitait, soupirait, respirait, et il tentait de cueillir ces instants fugaces et beaux. Mais sa préférence allait au yeux des visages -et à leurs paupières. Il pouvait ainsi s’abîmer de longues minutes dans la contemplation de cette mince couche de peau, de ce fragile paravent bordé de cils qui ornent les visages. Cela l’apaisait. Les hommes qui dormaient n’étaient jamais cruels. Une armée ne vaut plus rien dans l’oubli du sommeil.

Paul photographiait les dormeurs et attendait leur réveil. Il patientait quelques minutes, ou deux heures, il se donnait toujours le temps. Au téléphone, Julie se moquait gentiment de lui en lui disant qu’il avait vieilli, ce qui n’était que partiellement vrai. Il avait soif de parler à ces visages dont il avait dérobé l’image, soif de partager son travail, soif d’écouter leurs rêves, de glaner une tournure de phrase, de s’enthousiasmer pour une timidité. Face à lui, l’inconnu esquissait parfois un mouvement de peur au sortir de sa sieste ou bredouillait des excuses. Certains fuyaient. D’autres s’étonnaient. Paul adoptait une voix douce. Il savait y faire. On lui parlait. C’est fou ce que les gens se confient quand on ne cherche qu’à les écouter. Il réunissait ainsi de petits riens, un morceau de vie, un rêve, une conversation, un chagrin, un souvenir. Alors s’engageait un dialogue, qui se prolongeait parfois au café, dans une cour, un appartement, une péniche, ou même dans une autre ville. Dans ces moments de rencontres, Paul se faisait l’effet d’être un pacha doux et voluptueux, voyageant en train à vapeur à travers de superbes paysages.

A cette période de l’année, et souvent pendant l’été, l’écrivain s’attelait aussi à réunir ses avanrêves et ses somnies comme il les nommaient, reprenant un à un les cahiers accumulés pendant les six mois de son isolement volontaire -il ne se relisait jamais avant- et faisait lever la pâte : Il déchiffrait, biffait, corrigeait, sculptait telle ou telle formule, telle note d’un rêve, puis triait, ordonnait, touillait les mots pour en composer des alcools de poèmes ou de proses, des chants, épures, lamentos loufoques, contes, farfelues et autres satires. Le rire était apparu dans ses écrits. L’année dernière il avait ainsi composé des haïhaïkus, une série d’ aphorismes, des caricatures, une aubade aux nantis et un conte qu’il aimait bien sur un coq philosophe et polyglotte qui ravissait toute une basse-cour grâce à ses chants, et qui, pour faire plaisir aux poules (mais pas aux habitants de la ferme et aux voisins qui menaient pétition sur pétition pour lui couper le cou) poussait des cocoricos à toute heure du jour et de la nuit. Le matin il se produisait en français, puis enchaînait en néerlandais, en coréen, ou même en thaï : cela donnait des envolées de frootti tooti tu !, de ggo-ggee-oh ! Et autre aek ee aek aek ! Et les poules, qui n’y retrouvaient plus leur latin, avaient fini par apprendre elle aussi à chanter dans toutes les langues, et formaient à présent une chorale, qui pondaient des œufs en anglais ou en allemand, et même pour certaines, en érythréen.

Ces petits jeux divers et ces relectures entraînait parfois Paul vers des domaines inattendus. Certaines pages de ses cahiers de nuit ressemblaient à des fouillis de signes, à des textes-dessins et il les prolongeaient alors, les enrichissaient d’autres graphies selon son inspiration, jusqu’à former des sortes de pages-toiles dont on pouvait, grâce à quelques verbes ou à une portion de phrase intacts, et avec un peu d’imagination, tirer du sens. Dans la foulée il avait repris les tapuscrits de ses livres et même un exemplaire publié de « l’homme qui marchait à reculons », et les avaient augmentés de caractères, saturés d’encre, liés avec d’autres textes, bref, il les avaient remaniés également pour en tirer quelque chose qui ne ressemblait à rien mais l’enchantait. (Il possédaient sur son ordinateur des dizaines d’essais de lettrines en tous genre, ainsi que des pans entiers d’onomatopées de rires, qui allaient du hihihi ! riquiqui au très large hahaha ! dont il voulait se servir pour son autoportrait, sans compter tous ces mots rédigés à la diable sur des bouts de papiers, tickets de métro, dépliants qui viendraient un jour s’agglutiner à son travail.)

C’était le moment enfin où il tirait un à un les clichés de ses rencontres de hasard, en agrandissaient démesurément les paupières, les ordonnaient puis les appliquaient sur les murs de sa chambre jusqu’à ce qu’elles ne forment plus qu’une longue série d’yeux fermés bordés de cils. Il y rédigeait alors les histoires qu’on lui avaient confiées, en un long ruban ininterrompu. Quel auteur avait écrit que les poèmes n’en formaient qu’un depuis la nuit des temps ? Les histoires aussi, souriait-il.

Il aurait voulu que le monde soit frappé de léthargie et se réveille sur une flopée de rêves et de petits riens de la vie qu’il aurait attentivement recueillis et transformés sur ses grands cahiers, les mêlant à ses propres écrits, sans souci d’appartenance. C’était cela qu’il cherchait dans le noir et qu’il avait enfin trouvé : une humanité rêvant, et des paupières closes, émaillées de poèmes et d’histoires.

 [28]

Il serait.
Un homme ou une femme. N’aimerait pas à avoir à le qualifier. A le sexualiser.
Un être écrivant.
Du cerveau, du corps, des ramifications, fibrilations de tout le cœur, le corps, vers l’écriture, vers le bras, l’épaule d’abord, le bras, la main, les mains, pour faire jaillir l’écriture. Ejaculation. Feu d’artifice. Ou misère. De ce qui sort. De ce qui veut bien sortir. De ce qui veut bien oser/vouloir se dire.
XXIème siècle. Dans la société du XXIème siècle.
Europe. Europa.
Ce que cela veut dire.
La tragédie des origines.
Grecque.
Et
à
aujourd’hui.
Ce que cela implique ?
Peut-être qu’il espère, l’être écrivant, que la substance, des visions, des ressentis, que les mal-êtres, les émotions, ne deviennent pas poussières de cendres. Est en quête de poussières d’étoiles dans ce qu’il voit. Voudrait la beauté. Voudrait y croire. Fuit la vulgarité, la laideur.
Il pense à cette emprise d’une main qui prend sa tête, les têtes de tous et les cognent, les maintient au sol. Ce geste, il l’a vécu. On l’a forcé à se tenir couché au sol pour qu’il comprenne bien qu’il n’est rien, qu’il n’y a que la misère qu’il doit regarder, et demeurer d’où il vient. Ne pas regarder vers le haut. La tête dans la poussière ! Compris ? Non ! Il refuse. Il ne choisit pas, il refuse, c’est tout. Sa tête regardera la poussière d’étoiles, la poussière du soleil, les poussières invisibles qui circulent, flottent entre les êtres, les éléments, le temps.
La violence qu’on lui impose fera voix, voie.
Il se décale.
Du courage. Il en faudra. De la force pour se dégager de cette puissance incontrôlable, démesurée, démiurgique, gigantesque, phénoménale, dionysiaque, maléfique.
Il ne pense qu’à ça. Qu’il écrit, qu’il écrira, qu’il est seul, dans sa tête, que son acuité, sa perméabilité, le rendent encore plus fragile et potentiellement fou, inadapté,
Et le poussent encore plus à çà, à regarder, interroger, tenter de comprendre, souffrir, être soulagé et heureux parfois d’avoir, l’espace d’un temps si bref, entrevu une bribe de réponse, de justesse, de connivence
Dans un cercle, puis une ronde qui s’agrandit, s’ouvre, vers la béance,
l’inconnu, la mer.
Sinon il y aura meurtre.
De soi par soi.
Il a renoncé à
famille, enfants, confort, argent, sécurité, adhésion.
Et l’amour ?
Impossible d’être là et là. Dans la société ou dans l’écriture, dans la vision qui permet l’écriture.
Non. Pas d’amour. Il voudrait mais se fourvoierait.
Il voudrait…
Là est le point de fragilité.
Vivre sans amour est-il possible ?
Il veut voir sans illusion et leurre, mais…
Voudrait faire une exception pour la beauté.
Dans la permissivité d’une réflexivité,
pour l’écriture.
Pour éviter la violence.
Pour dire. Pour exister. Pour résister.
La société du XXIème pousse à la violence, pousse au suicide.
« Suicidé de la société ». Soudain, l’être pense à Artaud, à Van Gogh, et se dit : nous y sommes. Ce n’est pas un choix. C’est une impossibilité. C’est une incompatibilité.
Cela existe depuis l’enfance.
Cette croyance que si le pire arrive, il y aura, il restera le sang pour dire, pour crier, pour garder la raison. Le moignon du poing écrivant sur le sol, le mur d’enfermement, écorché.
Il sait maintenant que c’est faux, que le sacrifice est bien plus ample que cette pensée-là. La tragédie le lui rappelle encore. Du Vème siècle avant JC à aujourd’hui, quelle différence ?
Garder la raison devant tant de laideur, de vulgarité, d’empêchements, de blocages, de guerres à mener.
La folie, l’envahissement rôdent.
L ‘être, substance, atome, se sent à l’extrême.
Cassandre emmurée vivante, Ophélie « qui va dans la rue vêtue de son sang », Done Elvire au couvent, il s’identifie parfois…
Epreuve de chaque instant, soulagement si rare, la solitude est la loi.
Ecrivant. Etant. Vibrant. Frémissant. Hurlant. Pleurant. Doutant. Jubilant.
Etre écrivant animal.
Mais digne.
Mais fier.
Mais seul.
Mais roi/reine d’un royaume qui ne se partage que par ondes.
En sous-main.
Sous-marin.
La mer.
Il a tout quitté pour se rapprocher de la mer. De la mer de cadavres. De ceux dont on se déleste d’un coup de nuque, vers un recoin de soi, en soi.
Oreille interne atteinte, perte d’équilibre, les fardeaux ne se laissent pas oubliés ainsi, les cadavres de la mer, des mers et des océans, des terres, ne laissant que des vivants-zombies.
Ne pas laisser faire cela.
Ne pas.
Ne pas.
Ne pas.
Pourquoi ce qu’il voit n’est pas le contraire de ce qu’il voit ?
Ne comprend pas et continue d’interroger. Ecrivant.
Il n’en sait pas plus pour le moment.

 [29]
Les cahiers de la ville et de l’art, de tous les arts. N°5

« « C’est toujours la même histoire » : un artiste oublié, un écrivain égaré »
par Jérôme-André Chorier

Employé d’une société de gardiennage privée, J-A Chorier patrouille dans les plus grands musées publics parisiens et découvre l’art contemporain. Il se lance alors dans des études d’esthétique et d’histoire de l’art. Il termine actuellement une thèse sur la récupération du graffiti par le marché où il interroge la notion épuisée d’artiste engagé. En parallèle, il amorce une réflexion sur la porosité entre les différentes pratiques artistiques. Tout ceci l’amène à étudier de nombreuses œuvres.

résumé

Cet article s’attache à l’oeuvre méconnue de « IATSS ». « It’s Always The Same Storie » s’est fait connaître au début des années 90 pendant le conflit qui ravagea l’Ex-Yougoslavie et plus particulièrement pendant la guerre de Bosnie. Révolté, non seulement par les atrocités perpétrées au cœur de l’Europe, mais aussi par l’indifférence de ses contemporains, il écrit et bombe au pochoir des poèmes sur les murs de la capitale pendant plusieurs mois. Puis, il les diffuse sous forme de livret A5 photocopiés et placés sur les présentoirs à prospectus en libre accès dans de nombreux lieux publics parisiens. Quelques uns ont sans doute lu son travail et malgré un entretien pour une radio FM aujourd’hui disparue, « IATSS » n’échappera pas à cette indifférence qu’il entendait combattre. Le présent article prétend donc rien moins que sauver de l’oubli le travail plastique et littéraire d’un artiste toujours inconnu à ce jour.

Plan de l’article :
L’oeuvre oubliée : du protocole aux traces.
Le pseudonyme d’un artiste égaré entre « street art » et littérature.
La réception d’une œuvre en contexte urbain avant l’émergence des réseaux sociaux.

Mots clés : graffiti ; street-art ; poésie ; littérature ; art engagé ; Ex-Yougoslavie ;
Transcription de l’émission radiophonique ici
Musique générique ici

 [30]

C’est par hasard que j’ai appris que le Professeur V. écrivait. Sans la révélation de Normand Lalonde, croisé au service d’Oncologie du CHUM (1 ), j’aurais continué à guetter ses rares publications médicales, qui me laissaient sur ma faim. Le Professeur V. était l’icône fantôme de ma jeunesse : il s’était intéressé de près à un cousin de mon père, un de ses cas cliniques les plus célèbres. Le dit cousin avait été persuadé jusqu’à sa mort qu’il avait eu un jumeau et que depuis le décès de ce dernier — qu’il datait à leur 52ème année — tout le monde le prenait pour son frère (1). Tout naturellement, ma famille eut recours au Professeur quand l’identité de grand-mère Alice flancha à l’annonce de la réapparition de mon grand frère Sacha. Cette période, le Professeur, sa thérapie peu orthodoxe et son relatif succès, sont autant de sujets tabous pour les miens. Pour ma part, je n’en ai qu’un souvenir nébuleux, sorte de long rêve à épisodes. C’est dans l’espoir de faire la lumière que j’ai épluché dès l’adolescence les publications médicales du Professeur, puis entrepris de suivre son parcours professionnel. En disciple.


Normand Lalonde, paix à ses cendres, avait très bien connu le Professeur — La Chenille, disons ça comme ça, puisque les avatars littéraires qui brouillent sa piste sont autant de variations sur ce surnom : Pilar Carter, Schöne Hilde, Yves Lejeune C. Laguenille… dans 6 ou 7 langues européennes, indifféremment féminins et masculins — . C’est sous le nom de Walter Hesias que j’ai fini par trouver Alice A, petit volume portant sur la période des soins à ma grand-mère et à son premier petit-fils, paru chez Allia. C’est une forme de récit morcelé, polyphonique où il est difficile de faire la part de l’étude de cas, de la poésie et du théâtre. De surcroit, il est traversé de part en part des notes intimes de la Chenille sur sa mutation. En effet, c’est à la même période que les opérations et la médication relatives à son changement de sexe étaient les plus lourdes. Les effets secondaires du traitement nimbent les descriptions prosaïques de la thérapie de ronds de fumée concentriques. 


Normand Lalonde, quant à lui, affirmait que La Chenille n’avait pas entièrement abdiqué de sa virilité et qu’un pénis en forme de crocus lui était resté… Ce qui ressort indubitablement des discussions que nous avons eues au CHUM, c’est que la Chenille écrivait, avait toujours écrit et écrirait probablement encore. Mais mettre la main sur ses écrits relevait d’un faisceau de compétences dont beaucoup, alors m’échappaient. On peut parler, au sujet de la Chenille, d’une littérature de l’instant, c’est-à-dire d’une forme mouvante, où le présent ( intime, professionnel, politique, poétique…) vient s’agglomérer à une structure de vieilles pierres au fondement archaïque. Pour le dire clairement : le cauchemar de l’éditeur. Les ennuis ont commencé quand Allia a voulu rééditer Alice A. La Chenille a alors exigé un tel appareil critique et de si nombreux aménagements du texte, que les pauvres ont bientôt renoncé à leur projet. Une autre de ses marottes étant l’Anthologie, l’ampleur des sources rendait la question des droits insoluble et aucun éditeur sensé ne voulait s’aventurer dans ce labyrinthe à fonds perdus. J’ai cru un moment que la rencontre avec les pionniers de la web-littérature avait été la réponse attendue par la Chenille. En suivant la piste des noms à consonance lépidoptérienne, j’ai pu retrouver quelques textes, notamment sur remue.net. Cette nouvelle piste n’eut pas le succès que j’en escomptais. [...], consulté en sa qualité de précurseur de la littérature en ligne, me révéla que la Chenille, après une brève et intense implication dans ce domaine, avait repris à son compte l’aphorisme de Lalonde : « Maintenant que la Toile recouvre la Terre, voyons voir l’araignée. ». Le coup de semonce que représentait la décision de Donald Trump d’interdire l’exercice de la médecine aux personnes transgenres, la régression évolutive des libertés individuelles en Occident et la suspicion grandissante à l’encontre des gens de Paroles et de Lettres, ont achevé de persuader la Chenille de la nécessité de sa disparition.


Depuis plus de 10 ans, elle s’ingénie à gommer toute trace visible susceptible d’être utilisée à mauvais escient — notamment contre ses patients, ses amis et ceux et celles qui hébergent sa pratique —. Avec l’aide d’un stalker du dark web, j’ai pu mettre la main sur 21 saisons du Journal d’un mot ( Un mot par jour. Chaque jour. Un seul) ainsi que sur un étrange guide de Randonnée Ultra-légère, Imago ( 3 ), qui ressemble à s’y méprendre à une version des 36 Stratagèmes à l’intention des pèlerins des années 2020.


La Chenille écrit toujours. L’écart se creuse entre nous, ses déplacements sur la surface du globe semblent aléatoires, dictés seulement par l’intérêt des cas qui lui sont proposés par des voies de plus plus discrètes. J’ai au moins 3 ans de retard quand j’arrive par bonheur à mettre mes pieds dans ses pas. Cependant, depuis quelques temps, il m’arrive de trouver d’épais carnets de papier brun, écrits et dessinés dans les lieux où elle a demeuré — maisons à l’abandon, loin des villes le plus souvent… récemment pourtant une petite chambre dans un immeuble frappé d’alignement… — . Je les apprends par coeur, la vigilance est contagieuse. Ils sont peut-être encore où elle les avait laissés. Et moi, après elle.

R. DEWHITE

( 1 ) Centre Hospitalier Universitaire de Montréal.

( 2 ) I and my brother. Mai 2001. Journal of Neurology, Neurosurgery and Psychiatry.

(3) À l’heure où je reprends ces lignes, vieilles déjà de deux lustres, il m’apparaît de plus en plus clairement qu’Imago n’est pas le nom d’un volume, mais du volume de l’entièreté des écrits de la Chenille. Intuition plus qu’hypothèse, cependant…

 [31]

Partout et tout le temps, X écrit tout le temps, vraiment tout le temps. Incapable de ne rien faire sans l’avoir écrit au préalable, incapable donc de vivre sans tout passer à l’épreuve du texte, il écrit des listes de courses, des listes de tâches à accomplir, des listes d’amis qu’il a ou convoite, des listes de choses à mettre dans ses valises quand il part en voyage et il réfléchit en prenant des notes, en gribouillant des mots, prépare même de cette façon, à l’avance, ce qu’il va dire quand il doit téléphoner ou en vue d’un rendez-vous. Quand X drague une fille, soyez assuré que les belles paroles qu’il lui murmure, il les a écrites à l’aveugle, chez lui avant de partir, parce qu’il était de bonne humeur et sentait la soirée propice aux rencontres. Mais bien sûr il communique essentiellement par textos, par messages, par mails. L’âge de l’écran lui est favorable. Dans le métro, dans le train, à la caisse du supermarché, il écrit sur son téléphone. Plus de batterie, il écrit sur des prospectus, des journaux gratuits, des tickets de caisse, des sacs contenant des légumes ou des croissants qu’il vide frénétiquement sans égard pour les denrées, juste pour récupérer un bout de papier. Une fois, il a même écrit sur l’emballage déchiré des baguettes chinoises en attendant son plat au restaurant. S’il est plus confortablement installé, chez lui, il écrit sur des carnets aussi bien que sur son ordinateur. Cependant, il a un faible pour les post-il. Là est sa grande trouvaille, parce qu’il peut coller ce qu’il écrit tout autour de lui et s’en faire un environnement. De la sorte, il expérimente des rapports textes-choses qui l’inspirent. Il colle ses post-il sur les murs de sa maison, sur les meubles, sur des choses qui pour lui ont un lien avec ses mots et quand a priori ils sont sans rapport, cela stimule encore son imagination ; il les colle aussi sur les miroirs lorsqu’il éprouve le besoin de confronter ses écrits à son visage. Cette mobilité du post-it explique sans doute pourquoi c’est surtout à partir de là qu’il écrit ses romans. Oui, des romans qui naissent de post-it. Alors ce ne sont pas des romans fleuves mais de courtes fictions inventées, développées, étirées à partir d’expressions ou de phrases écrites au stylo bille sur ces carrés jaunes collés tantôt sur une porte, une télévision ou une boîte de sardines à l’huile. Le post-it peut être en place pendant longtemps, il ne se passe rien, puis un jour, en le voyant, X est frappé, une idée surgie et un, deux ou trois personnages, pas plus, se profilent tout simplement, autour d’une action qui révèle pleinement leurs caractères. Chacun d’eux fait ce qu’il a à faire et meurt dans le silence du point final. C’est ainsi que la phrase tirée d’une chanson souvent écoutée, « By the way, I tried to say I’d be there », s’étant retrouvée collée sur la corbeille à papier de son bureau, est à l’origine de son roman le plus connu, enfin celui qui a le plus marqué ses lecteurs, By the way. Pendant une cinquantaine de page, on assiste à la folie furieuse d’un homme qui jette impulsivement une lettre d’amour et le regrette tant qu’il part à sa recherche dans les rues de la ville où il croit l’avoir vue s’envoler au passage du camion poubelle. Dans sa quête absurde, il dialogue intérieurement avec l’auteure de la lettre. C’est tout. La narration est aussi sobre qu’efface car X finit toujours par trouver exactement les termes qui conviennent. Dans ces conditions, nul besoin pour lui de broder, de paraphraser, d’en faire des tonnes. Il cherche, teste, écrit et barre jusqu’à ce que le mot juste lui apparaisse. Et quand ça arrive, il sait. Si le ton exige de dire « machin » et pas « truc », il le sait. Dès lors qu’il est lancé dans l’écriture de son roman, X sait où il va. Il ponctue peu, mais ne rechigne pas à utiliser la diversité des signes s’il le faut. En somme, dans ses romans, le style est d’un minimalisme assuré, pas de superflu, que du nécessaire. Ce qui se reflète dans la forme qu’il leur donne, physiquement. En effet, X fabrique lui-même ses livres, toujours en format A5, avec le même papier recyclé bon marché, la modestie du coût lui permettant de financer cent, voire deux cents exemplaires qu’il remet en mains propres ou qu’il envoie par la poste à ceux qui les lui réclament, amis, connaissances, amis d’amis, réseaux de fans, de plus en plus nombreux à guetter l’arrivée d’une nouvelle histoire. Voilà comment, discrètement mais non moins résolument, en sous-terrain, dans le deep web de la littérature, X écrit.

 [32]

« Le futur hypothèque le présent, le passé l’alourdit trop souvent », Mémoires perdues – Josef Sargojief (2017-2101).

La défaite oui, la défaite l’aura mis au pied du mur. Plus exactement dans cette chambre, devant cet écran blanc où chaque mot se cueille au bord d’un précipice. Se pencher, risquer la chute dans la glu des lieux communs, battre la campagne, répéter quand on pense innover, prendre la pyrite pour l’or, aller sans savoir où et bien que tout soit en place, les situations, les concordances, même le personnage, l’affaire le dépasse, l’a toujours dépassée.

Auparavant il s’obstinait, refusait d’entrer dans la réalité d’une fiction par trop véritable, incroyable, tout bonnement incroyable, tellement qu’il n’arrivait précisément pas à admettre qu’il soit possible de vivre ce qu’il avait vécu et qui pourtant fut…

Dans cette chambre au quatrième perdu le temps passe lentement, lentement sur le panoramique blanchi de sa mémoire mais il ne s’agit pas de lui, or là réside toute la difficulté ; s’évanouir, s’absenter du récit, laisser les sanctuaires respirer, le silence digérer, que les mots viennent d’eux-mêmes vivre dans les lignes.

Lui, n’est que le récipiendaire, le réceptacle indispensable à toute action de ce type sur terre et maintenant qu’il a intégré, accepté après tant d’années, qu’apparemment de son vivant rien ne se produira de ce qu’il espérait, il aspire à restituer cet héritage gaspillé dont ne restent plus que des brides, des textes inachevés, des récits entamés, débuts sans fin cent fois recommencés car pas plus qu’il ne décèle l’angle sous lequel les rapporter il n’arrive à se dégager de son imbrication des faits. Retracer au plus juste certes cependant sa propre présence à l’intérieur du récit le gêne ; nécessité de s’en distancer toutefois la laisse est courte de l’âme au corps... Alors il songe à la couper, se dit qu’il publiera sous un pseudo à titre posthume, tel un revenant absent de son vivant, absent de cette chambre où il persiste en pure perte à vouloir communiquer l’impensable, naviguant d’une version à l’autre sans boussole et sans vivres en plein océan. Ce qui lui donne soif ; boire un coup et trancher la longe, s’abstraire, se soustraire, que le récit devienne ce qu’il est en réalité ; la prolongation, la suite de l’histoire dans laquelle il n’est qu’un jalon, un cinquième chapitre, un retour de vent frais venu gonfler les voiles.

Bien qu’il y eût souvent songé, écrire ne l’intéressait pas, il voulait le changement en direct, prise de conscience collective, basculement des désirs, des perceptions, que l’homme enfin prenne sa mesure sous les étoiles, que les feux de la discorde s’éteignent, que les peuples fraternisent, déposent les armes, prennent soin de leur bagage, ce genre de bouleversement tranquille mais rien ne s’est produit de ce qu’il attendait et voyant l’âge gagner du terrain, seul face aux immenses troupeaux de ses erreurs répétés il se dit qu’il ne lui restait plus qu’à raconter -il pensait devoir le faire- que ça valait la peine d’essayer ; après tout pourquoi pas ? Du reste il ne lui restait plus que ça à vivre, raconter...

Très vite il se trouva confronté à la problématique de la réflexivité ; couper le fil entre le je et le rapport, ce compte-rendu où même la matière à exposer pose problèmes. Il a abordé multiples domaines, ouvert les tiroirs, sorti les scénars, les poupées russes, les écrivains, les flics, les politiques, les salauds, les innocents de nulle part puis les a grimés, alourdis, amincis, masculin, féminin, transgenre, il envoie du rouge, du bleu, des nuances, esquisse des situations professionnelles, familiales, affectives, des parcours, des passions, des drames, sélectionne une, deux, trois époques, conjugue des tares, des doubles-fonds, les défauts des qualités, plonge le tout dans la nécessité, la survie, décline sa tambouille au futur, au présent, passé, conditionnel, cherche une issue, un costume idéal qui prendrait la parole, un homme de paille, deux, trois, dix, vingt, tous trébuchent sur le même chemin : celui qu’il désire éviter sans cesse revient, refrain lancinant dans le reflet d’une fuite inutile. Le sentiment qu’il n’y coupera pas, qu’il devra rentrer dans l’histoire, se compromettre, se mouiller et ça, ça coince. Parfois il se dit qu’il n’est qu’un mec à la masse qui joue à écrire en attendant la mort, un drôle qui s’amuse à croire qu’il pourrait tirer quelque saveur de son ignorance plutôt que de sagement jardiner, lire, s’absorber dans les feuilles, dans le vent au bout des branches devenir un oiseau, rien qu’un instant dans le ciel, et tout ceci vaudrait bien la peine qu’il se donne ; d’autant que tout est pour la benne ce qui ne l’empêche nullement d’insister. Du reste, avec le temps, taper ses fadaises à deux doigts est devenu pour lui une sorte de plaisir, un rendez-vous dans le miroir de l’autre, ce lecteur qu’il imagine parfois comme personnage principal : celle, celui qui lirait, réveillerait le texte endormi.

Les contes, légendes, sagas, le fantastique, bouquins pour enfants, il devrait bosser dans le secteur mais il n’aime pas bosser aussi, il a une trop haute idée de ce qu’il croit tenir et qui l’obsède sans pour autant l’aider à progresser dans ce bouquin qui sortira la semaine des quatre jeudis ; il n’arrive pas à construire, échafauder un plan, une progression, ni à transposer cet inconnu dans une époque, à l’animer, à le guider jusqu’aux limites et qu’il les décrive enfin en des termes différents des siens, que naissent des phrases, des sons débarqués des confins du langage, étrangers à son contexte personnel mais qui dérouleraient la scène, les liens, les récurrences, les coïncidences, les conjonctions, le visage des évènements dont il ne serait plus que simple spectateur.

Conscient de la nécessité de formule, de mettre en œuvre d’autant que ses neurones se faisaient la malle, il avait entreprit, en s’efforçant toutefois de ne pas apparaître entre les lignes, de rédiger ses mémoires avec, en tête, un coureur de fond ; un mec avachi, lourd, sans souffle ou maigre ou entre les deux mais l’idée d’un gars qui n’aurait pour ainsi dire jamais couru, lors il serait celui-là que l’on verrait rougeaud, suant, cassé, boitillant mais qui remettrait ça au quotidien et il supputait qu’à la longue le mec s’entrainerait pour le marathon ainsi il se voyait progresser (surévaluant la métaphore ) dans l’art de communiquer quand il continuait d’errer dans le dédale des débuts, des amorces, paragraphes décousus d’un patchwork qu’il n’arrivait pas à assembler de surcroît, son souci d’éviter la linéarité d’un récit temporel ne simplifiait rien.. L’idée lui vint de la juxtaposition ; d’un recueil de nouvelles ; plutôt que du continu du discontinu ; fractionner ; un personnage par épisode ; d’autant que tout peut-être personnage ; un humain, un tableau, un insecte, un arbre, une rivière, ça murmure, respire, donc il se mit à la nouvelle, la bonne nouvelle ou la mauvaise, il les alignait, or sous les bigarrures, les bariolures, perçait l’unité ; un fil conducteur invisible reliait les panneaux, aussi les mots restaient les siens et ce qu’ils disaient restait ce qu’il avait à dire, rien n’y faisait ; invariablement, sous une forme ou une autre, quoiqu’il fasse il revenait sur ses pas ; dispersé, planqué dans le jardin aux mille miroirs, dans l’ombre de ses personnages, les suivant de si loin qu’il lui arrivait de les perdre ce qui suspendait la phrase à une suite incertaine et le crayon tombait, le dossier se refermait, il le renommait, le reprendrait peut-être, il ne savait pas... malgré tout il persévérait car en somme, de pianoter sur un clavier, de noter à l’arrache sur un carnet une pensée volatile – la fleur est si belle que l’arbre ne la croit pas sienne -, d’ouvrir des dictionnaires, de semer des phrases, d’auditionner des personnages, de les embaucher, de les congédier, de choisir un verbe fort, un adjectif mûr à point, une virgule d’assaisonnement, une expression douce, que perce peu à peu sous l’incohérence, à la manière d’un puzzle, un motif involontaire que l’on devine mais surtout d’envisager la profondeur de ses lacunes tout ceci lui donne envie de poursuivre, de courir encore, même en appartement, même dans sa caboche, à la recherche d’un synonyme qui convienne pour « esprit ». Fantôme, fantôme mais fantôme de quoi ? Et puis fantôme, ça mène au cimetière, un peu comme dans cette piaule, dans une boite, un diable, un histrion, un cabotin, un clown à ressort...

Un clone à ressort dansant hors de son cube étoilé... face aux couleurs passées des copies punaisées fixant le bureau ; en l’occurrence, à plat sur deux tréteaux, une porte coupe-feu recouverte d’un drap blanc et dessus, à gauche d’un vieil ordi, un bol de cacahouètes, cinq tasses sales dont une à moitié-pleine avoisinent un pain au chocolat entamé d’hier ; de l’autre coté de la bécane, une imprimante matricielle hors d’âge lorgne un dictionnaire analogique, un cendrier débordé, des feuilles en pagaille, deux taille-crayons désœuvrés, un plumier en thuya, un kit mains libres, tous cernant un bougeoir sans chandelle ; derrière l’écran, son socle pris dans les fils emmêlés des branchements, une grenouille desséchée manifeste en compagnie de trois milliards de pékins contre le réchauffement planétaire et lui et lui et lui qui tourne, virevolte autour du bazar, rangeant, triant, classant le foutoir, réfléchissant, cogitant nerveusement sans pour autant toucher du doigt ce qui le dérange dans le chapitre qu’il vient de boucler. L’ensemble pense-t-il, l’ensemble est mauvais...

De fait, seule la première phrase de l’exergue trouvait grâce à ses yeux. Elle aurait pu, aurait dû suffire à résumer son état mental du moment : « Rien n’est vrai, tout est faux et le faux devint la première vérité ; le dernier mensonge universel ». Il hésita un instant à la détacher de la citation ; cherchait l’accroche, analysait, démontait la structure, traquait les failles de ce personnage qui ne collait plus. Sa main lasse, lourde plongea dans le bol de cacahouètes, puisa une large poignée qu’il enfourna d’un coup laissant le sel fondre, activer les papilles, avant d’entamer une lente, méthodique manducation tout redémarrant une énième relecture, prêt à se frayer un chemin à coups de machette, de sabre, dans ce texte enfin comme sorti d’un inconnu mais qui le déroutait.
« Rien n’est vrai, tout est faux et le faux devint la première vérité ; le dernier mensonge universel. Le faux, protecteur du pitoyable statu-quo planétaire plébiscité, acclamé - production, duplications, diffusions, informations, consommation -, le faux s’installa dès l’alphabétisation des masses et prit son véritable essor vers le tournant du millénaire. « L’art du faux » de John Edburn paru en 2052 s’imposa comme l’ultime référence politique, le crédo économique suprême, le must en sécurité nucléaire, la voie royale, l’impasse de la dernière ligne droite ». Extrait de : « Mémoires perdues » Josef Sargojief (2017-2101).
Quand Ojiku, tout au long de « Neurones et poussières », retrace le combat de Sargojief en s’appuyant notamment sur les rares écrits existants attribués – controverse toujours ouverte- à Alexis Erburn, jumeau de John, d’emblée il plonge le lecteur dans le drame silencieux d’une époque à la fois proche et lointaine ; en fausse, mauvaise croissance, financièrement agonisante, techniquement, socialement, biologiquement angoissante...

Là, il sent que ça coince. La transition Sargojief/Ojiku manque de liant, trop sèche... Question de fluidité admit-il et aussi la dernière phrase... mais surtout l’idée des jumeaux, source d’équivoque... et cette complexité… elle cache quoi, révèle quoi ? Simple, simple et limpide… faire simple...il envisage un, des rebondissements mesurant simultanément les risques d’encombrement, de confusion, quand brusquement les copies des épreuves épinglées au liège du tableau le scotchent sur place ; mastication suspendue, gorge serrée, il avale la bouillie d’arachide qu’il trimballait d’une abajoue à l’autre ; déglutit, soupire, respire, reprend sa révise...

Au bicentenaire de la naissance des jumeaux, place des Mémoires, à l’occasion des cérémonies officielles, Ojiku retourne en direct plus d’un sympathisant sur deux, - quelque quatre milliards de personnes dont les séléniens - lorsqu’il qu’il déclare que la dictature de l’image doit cesser et que Sargorjief, héros central d’Erburn, n’est en aucun cas assimilable à un auteur, contrairement à ce qu’il soutenait un demi-siècle plus tôt aux heures de grande écoute, sur Solar Global System, dans son émission « Tournants ».

Bicentenaire ? Centenaire ? Il déplace le cendar, empoigne les feuillets, examine en diagonale les paragraphes à la recherche d’un indice temporel ; vérifie la concordance des dates...même dans le futur, le passé devance rarement le présent…. et quatre milliards ! encore que….sans compter l’enchainement…. Il songe à refondre voire supprimer ce passage, or survolant la suite, opte pour une refonte ; un biais moins littéraire, politique peut-être… il y réfléchit le temps de trois clopes sans que rien ne vienne soudain réalise la légèreté anachronique, la niaiserie désuète des termes : « dictature de l’image » qu’il remplace par « dictature connective » pour d’un coup cavaler sur une annexe au scénar, de suite dériver vers les pires des cauchemars futuristes que la sonnerie de son portable interrompt ; toutefois, concentré, il ne décroche pas ; délaisse provisoirement clonage, puçages, faune picométrique et s’attelle à la suite des retouches...

Ce séisme ouvrit un boulevard à la Seconde Renaissance dont Josef fut l’instigateur discret néanmoins, mieux que Josef au coeur de son temps, Ojiku restitue la situation de l’homme conditionné d’alors... , réanime des villes, des lieux aujourd’hui disparus, interdits d’accès pour des millénaires ; Ojiku dit le silence des tours mortes, la poussière grise et collante des rares villes vaguement debout, les masques, les abris de fortune, les migrations, convois de misères errant à la recherche d’eaux, de terres non contaminées ; concurremment Ojiku démonte le mythe des écrivains prophètes, visionnaires lesquels, selon lui, tentent vainement de peindre l’objectif à l’huile du subjectif ainsi, par l’entremise de Kenneth que Sargojief invite dans l’intrigue, Ojiku détend le lien causal liant l’auteur à l’œuvre qu’il libère et réciproquement ; ce qui permet à Josef de prendre véritablement son envol entre réel et fiction ; faille-miroir, faille-espoir, Josef le nomme mal cet espace intermédiaire à l’intérieur duquel, sous la dictature du faux, il évolue, fourbissant son art, affinant sa pensée, ses techniques jusqu’à ce survienne la rupture ; que la fiction s’installe dans le réel et qu’aussitôt les liaisons trans-archétypales révélées, le fleuve se mette à couler, creuser, ronger, éroder tant l’inconscient que des blocs conséquents s’en détachèrent ; qu’au lent fil des siècles, la libération de leurs données influa si profondément sur le fonctionnement naturel, ordinaire, commun de l’esprit, que l’on observa - déjà dans la génération de Josef- au sein de la population des agents verbaux exogènes, mutagènes, induisant des caractéristiques, des fonctions psychiques aux potentiels insoupçonnés ; créant de la sorte, au sein même des masses asservies, une classe d’individus dotés de capacités si particulières qu’elle affola les pouvoirs planétaires lorsque, spontanément, le monde changea de couleurs et qu’il s’avéra que certaines personnes gouvernaient les tempêtes, les champs magnétiques, le débit électrique, que d’autres, par jeux sculptaient l’eau des fontaines, les nuages, parlaient aux oiseaux ; ubiquité, invisibilité, résurrection entraient dans la réalité par la petite porte ; en conséquence la plupart des primo-mutants périrent à l’intérieur des camps de reconditionnement, sous la torture, les lasers des forces de l’ordre mais l’invisible processus en marche échappa aux dirigeants de la N.H.M -norme humaine mondiale- incapables de maitriser le cheminement souterrain, silencieux du Souffle. Très tôt les primo-mutants s’organisèrent sans pour autant se regrouper ; ils se retranchèrent à l’abri de l’insignifiance la plus banale, anodine, d’un comportement mesuré de consommateurs modèles, anonymes, sans visage ; quelconques en apparence, ils agissaient dans le sens des frères Edburn point qu’Ojiku ne manque pas de souligner et lorsque Josef retrace l’histoire du groupe initial - trois femmes, neuf suivants, Le Verbe- impossible de ne pas rapprocher l’animateur de « Tournants » d’ Alexis Edburn, Alexis de Josef et Josef de ces textes non signés aux langues acérées, tranchantes, audacieuses, performatives, défiant leur temps et qui ne furent pas étrangères à l’éclatement de nos catégories sociales,à la dissolution de nos cloisons mentales, à l’ouverture des frontières psychiques. Ojiku se dépouille pour mieux pressentir l’autre ; celui qu’il cherche au fond de son être voire dans la foule lorsqu’il entreprend d’analyser l’œuvre de Josef , de scruter la vie discrète d’Alexis, les rapports des jumeaux ; la tension, déjà présente dans le sein maternel, ne pouvant qu’aboutir à l’éclatement ; rupture à laquelle Josef échappe car, échec ou réussite, Sargorjief ne voit jamais que la lumière du monde. Ce qui fait dire à Ojiku : « qu’en Alexis les ténèbres, fatalement, devaient trouver leur contrepartie ».

Ouf, salade russe qu’il se dit mais pourquoi pas... pourtant le lien entre les jumeaux -encore ces jumeaux- et Josef le titille : aussi cet acronyme bidon, facile mais les primo-mutants c’est juste, je garde, décrète-il en son royaume tout en barrant au crayon - légèrement, on ne sait jamais- ce qui dégage du texte puis sort une peau, le tabac de sa boite, roule une tige, cherche le briquet, se rappelle l’avoir laissé sur la table de la cuisine, le trouve, allume sa clope et revient s’assoir face à sa dernière tranche de prose ; lignes sur lesquelles il jette un œil dubitatif et qu’il songe, avant même de relire, à remercier…

« Trois passages changeront la terre ; au premier la génération solaire -un cénacle- sème ; au second, devenue myriades, elle libère, confirme, et croît ; aux cendres d’automne elle récolte. Trois générations d’immortels, au fil des siècles des nuées, sont venues s’agglomérer, orbiter autour du pivot primordial. Chemin faisant, du dix-septième au vingt-et-unième siècle, en dépit du très mauvais usage que les hommes devaient en faire, le sourire d’Isis fut dévoilé ; restait toutefois à enterrer la mort. Opération longue, très longue en raison de l’homme en permanence dévorant l’homme car la foi ne suffit pas à qui mange la preuve de son innocence ; la foi ne suffit pas à qui désire de manière rationnelle, rassurante, ce qui n’est accessible que par l’autre versant et bien que la preuve se soit manifestée, les hommes n’en ont pas voulue. Conséquemment la crainte et la mort sont restées pourtant, la fleur éclose dans l’agonie, la douleur et le reniement, n’en finit pas de s’épanouir, de germer, de se répandre, à la fois rhizomes, gousses, étamines, pistils, capsules, pépins, noyaux, parachutes au vent oui mais où sont les fruits promis, ? De nos jours, leur absence n’est que cruelle présence… » Tiré de : « Mémoire des horizons » Kenneth Wildom. Livre blanc que Josef, lui-même personnage dans un monde en débâcle, place entre les mains d’un jeune homme de vingt ans ; la vie de ce dernier en écrira les chapitres qu’il rapportera fidèlement dépourvu toutefois de l’apaisante certitude d’atteindre un jour le mot fin.

« Kenneth s’attardait sur le crâne taillé dans le chêne de la chaire ; le voyant, immédiatement je sus que le Livre lui revenait d’autorité », Mémoires Perdues, Josef Sargojief (2017-2101).

D’un geste sec, Glenn balance le tapuscrit sur le bureau et, désireux de faire un sort aux cacahuètes, heurte une tasse ; un fond de café brunit les marges perforées, le drap mais Glenn s’en tape et s’attaque au dossier de ce foutu merdier ; cinq meurtres. L’enquête patauge. Les clichés aux murs lui filent la gerbe, pourquoi ça chez lui ? Il n’aime pas bosser chez lui ! En plus il est en congé bordel ! Chez lui il tape son sixième bouquin, une commande de la poubelle, encore une... un beignet fourré framboise, voilà ce qu’il lui faut, une bière, du bruit, des flippers, des paumés, des zonards, des ivrognes, de la musique de merde pour faire passer...et après il verra s’il parle futur ou s’il continue d’en parler avec les mots du passé… quant à l’autre, il le coincera c’est sûr ! Dans les polars, on les coince toujours les assassins...

 [33]

Elle aurait aimé écrire un livre sur lui. Lui ! Sans doute à la source de l’effroi ! Lui avec lequel elle avait cru ne rien avoir en commun ! Lui, le silencieux, le taciturne, le personnage douloureusement effacé dont la silhouette fantomatique avait pourtant saturé ses souvenirs !... Il lui semblait aujourd’hui avoir entendu ce qu’il taisait, comme si elle avait eu l’intuition de ses aspirations cachées. Elle se souvenait que le soir, après l’usine, il plongeait souvent la tête dans un gros livre qu’il avait rapporté de la bibliothèque municipale. La maison devenue silencieuse bruissait des pages tournées. L’enfant ne savait pas encore lire mais souhaitait déjà répondre à cet appel des pages. Quelle était l’origine de la fascination exercée sur l’adulte qui les tenait entre les mains ? Mystère aiguillonnant qui deviendrait sans doute une raison de vivre... Lui se consumait jour après jour dans l’espoir toujours repoussé de réaliser ses rêves. Ses yeux dans le vague contemplaient un horizon lointain qui menaçait de rester à jamais inaccessible. Elle devenait triste de la tristesse qu’elle devinait en lui. Comment l’aider ?... Peut-être en fronçant les sourcils comme lui dans la posture du lecteur ?... Ouvrier d’usine pendant la journée, il repartait le soir jouer de la musique dans des endroits aux noms mystérieux dont les sonorités se déployaient en lettres d’or, comme le mot théâtre. Un jour, il avait confié qu’il ne pouvait pas s’empêcher d’entendre les notes composer des mélodies dans sa tête. Ses paroles rares résonnaient curieusement au milieu d’un silence assourdissant. Car ce musicien étrange ne possédait pas d’instrument dont il aurait pu jouer chez lui. De sa vie nocturne, elle n’avait jamais vu qu’un ou deux archets qu’il enduisait de colophane avant de les ranger dans une sacoche. Le silence avait donc été la première initiation de l’enfant à la musique comme à la lecture, et par voie de conséquence à la littérature... Le silence plantait le décor, ou plutôt l’envers du décor ?... Dans le vacarme de l’atelier de l’usine qui le retenait prisonnier pendant le jour, le musicien était réduit au silence. Mais pendant que les navettes des métiers à tisser faisaient entendre leur bruit de fouets, il écoutait malgré tout les notes chanter en lui dans le silence intérieur dont on ne pouvait pas le priver. De lui, elle n’avait hérité que des manques. Celui de ses partitions non écrites dont elle ne pourrait jamais retrouver les notes... et celui de toutes les histoires qu’il avait eues sur le coeur sans pouvoir les partager... Vers la fin de son enfance, la littérature avait été une évidence, comme la chaleur du soleil, la clarté de la lune ou le chant d’un oiseau. La beauté sans cesse renouvelée de la nature ne suscite-t-elle pas le chant et tenter de répondre à cet appel n’est-il pas naturel ? S’initier au chant des autres et y joindre sa petite voix répondait pour elle à un besoin. Et quand on lui avait demandé à l’école quel métier elle voudrait exercer plus tard, elle avait déclaré spontanément et sans anticiper les rires qui accueilleraient sa réponse, « écrivain ». Découverte d’une forme d’étrangeté... À l’innocence de l’enfance avaient succédé une certaine forme de romantisme, le sens du tragique, le sentiment de l’absurde. Mais la vérité se dévoilerait plus tard : en réalité, l’effroi de l’enfant face au monde avait été premier, et son occultation avait provoqué les pires ravages... La suite est difficile à raconter. La vie passe... et parfois (souvent ?), on se sent étranger à sa propre vie... Il ne resterait d´elle que ces maigres confidences publiées juste avant sa mort sur le site d’une petite maison d’édition qui avait publié deux ou trois de ses récits, et de lui une silhouette à peine esquissée d’artiste ou de poète empêché...

C’est en vidant sa bibliothèque que je suis tombé sur la collection complète de Maurice Bérard. Alors que les autres livres s’éparpillaient au gré des emprunts, des retours placés au mauvais endroit, l’oeuvre de Bérard émergeait comme une banquise ignorant tout réchauffement climatique.

Vénération ou désuétude ? Seules quelques mouches liseuses gisaient au pied de la rangée des papiers compressés. Les moisissures avaient commencé à grignoter les bords de papiers velin. Du beau grain, avec les pages souvent même pas découpées. Une édition de qualité, les champignons l’appréciaient. En tout cas, l’éclectisme des titres intriguait :

Journal d’un jardinier sans jardin ,
Le royaume de bois,
Pour une poésie du bégaiement,
Les fables de Robinet
Peu,
Moins,
Encore moins,
Ellipse et repentir,
Eloge de l’accent,
De l’air,
De la suspension dans la respiration.

A mi-chemin entre un manuel de grammaire et les partitions d’un poète ou de la musique minimaliste . Il semblait que Berard tergiversait, refusait de s’inscrire dans un genre, transformant ce qu’il venait de poser ou reprenant un motif jusqu’à épuisement, jusqu’à sa complète assimilation. Il commençait en essai, consignait son journal aux réflexions ethnologiques pour mourir en poésie sonore et contrepets.

Alors, Journal d’un jardinier sans jardin. Je feuillette, en me rappelant l’avoir vu souvent sur la table de nuit de mon grand-père. Et même qu’il voulait toujours m’en lire des passages !. Proposition que je repoussais ; encore un almanach avec blagues carambar et recettes de grand- mère pour guérir une éruption ou une fièvre.

Extrait : « 10 septembre : « La révolution existe au cœur même du jardin. Discussion vive avec Robert Denis. Il soutient que l’arbre est bourgeois. Comment arrive t’il à tout politiser, là où je ne vois que feuilles, branches, écorce, refuge ?. Nous portons tous des lunettes avec des verres différents.

24 juin : j’ai pensé m’établir comme marchand de boutons de fleurs quoique vendeur de papier peint sur motifs me plairait bien aussi. Tous les motifs sont au jardin. Il suffit de comprendre le canevas et tout se répète.

15 Aout : il n’a pas plu depuis mars. Les feuilles sont en berne. Je reviens de chez le médecin qui a diagnostiqué mon mal. Je souffre de « l’anthropomorphisme du jardinier », une confusion de genre entre les différentes catégories du vivant. Je m’émeus devant la mort animale et végétale et je suis indifférent aux faits divers.

Les recueils de poésie sont extrêmement soignés avec des mots partout, mais pas ensemble, ils se promènent sur la page comme si on les avaient fait tomber par terre. Je sens qu’il s’agit d’une sorte de notation dont je n’ai pas les codes, des hiéroglyphes, mais je ne suis pas Champolion. Les mots sont happés par le bas de la page ou les coins, un autre prend toute la place au milieu, il se déploie en arborescence. Ils se tordent par terre comme des larves, ou se balancent des deux cotés de la feuille. Dans Encore moins, il met une trappe derrière des haikus, Ca s’ouvre en livre objet et voilà que le papier se déplie en escalier, en labyrinthe, ou sur une porte. Les mots prennent cette fois ci du relief et se mettent à sortir du livre.

Quand je tape Maurice Berard, on me renvoie à la maladie des mots-écartés. J’ai vaguement rien compris mais j’ai l’intuition de toucher au but.

Par ailleurs, c’est le créateur de la notation Berard. Etudié dans le Massachusset, à la Botanic Art Word school . On me propose un workshop avec une chorégraphe sur le thème de l’ écriture botanique ou l’art du rejet avec Maurice Berard et Trisha White. Je m’inscris .

 [34]

Tu vas dire quoi toi, à la prochaine réunion du comité de lecture sur celui-là ?

« …. »

Oui. Assez d’accord. C’est un type, tout du long t’as la pensée qui te traverse de l’envoyer valser au fin fond de la poubelle, mais tu lis et sans trop y prendre garde tout à coup tu es au bout. Là, tu sais plus quoi en dire vu que tu n’as pris aucune note, traversé que tu étais par la certitude d’arrêter ta lecture en cours de route…

« …. »

On pourrait le faire, tiens par exemple :

« Photo souvenir du 18/08/2022. Orlando m’a préparé un petit déjeuner. Sur le plateau il y a, de gauche à droite, un mot affectueux d’explication sur son intention première de disparition momentanée, un pot de miel liquide, un yaourt que je prends pour aider à avaler un anti inflammatoire, entier le yaourt, alors qu’il en existe deux entamés dans le frigo à finir, un petit ramequin contenant une pêche plate, du raisin, un abricot, un mazagran vide, un couteau et une petite cuillère, quatre fleurs, enfoncées à ras de la tige dans un pot de verre miniature, pour ne laisser dépasser que leurs corolles épanouies, trois d’entre elles d’un rouge intense carminé et la dernière ivoire, un litre de jus d’oranges sanguines, une assiette et sur le côté de l’assiette, une serviette en papier tissé jaune or roulée et maintenue par un rond de serviette en argent massif astiqué portant l’inscription gravée Madame, un verre, une corbeille garnie d’un croissant et un pain au chocolat et enfin, un quart de livre de beurre doux légèrement entamé. Plus loin, sur le meuble à côté du Piano de marque Falcon, une théière avec la boule contenant le thé et la bouilloire prête à chauffer pour verser l’eau dessus. Voici ce que m’a préparé Orlando ce matin par pure amitié. »

« ….. »

Non, aucune idée. Je crois plutôt que les narrateurs se succèdent, qu’il n’y en a pas qu’un seul. Tiens, là par exemple.

« J’en avais, quand j’étais avec Christina, mais elle se barrait, la fouine, parce qu’elle n’aimait pas l’odeur des chiens. »

« ….. »

Ah et puis le métarécit qui tourne au vinaigre, tu as aimé ? Écoute ça : « Premièrement en principe, l’écrivain a un tas de mots disponibles dans lesquels piocher pour son œuvre d’art. Ça se bouscule, ça demande de l’arrangement. Ça se tend, se pétrifie, se gonfle, tremble et se libère dans un goutte à goutte épais virant parfois à l’averse subtropicale. Il y a de belles choses gravées sur des nuages de bois. Et en face, une inscription murale autour d’un m comme amour. Mais c’est pas ça. Ici et ici et ici, faut que ça pète. Que les chouettes se pelotonnent avec leur petit air perplexe et que l’escargot avance sa flamme lentement. Je ne sais pas ce qu’elle va devenir emportée par le flot. Bec cousu. Lumière tamisée. Vous êtes tellement soûlantes et toi, l’acariâtre boucle la ! Va ton chemin et fiche nous la paix. Les désœuvrées lèvent le doigt ! Montre ? Nulles tes maquettes ! Moi tu me connais, je suis franc. Sinon à quoi bon ta tronche sinistre derrière ta tasse de thé. Je vais hurler. Sortir de mon corps. Tout arrêter. − Mais oui, c’est le but du jeu, calme toi, ou alors tu piques un petit roupillon et on en reparle après. − Je voudrais que tout ça n’ait jamais eu lieu, jamais. Tu te rappelles la guitare électrique en plein milieu du carrefour ? Oui, naturellement. On l’avait déboulonnée. Enfin tenté de. Et pris en photo avec toi devant. Qu’est-ce qu’on étaient sooooûls. »

« ….. »

Oui. Tu vois ça d’ici : la tête de la dircom qui manque s’étrangler dans une diatribe sans articles, ôte ses lunettes, s’agite sur sa chaise et bave en ravalant de travers ! Et la grosse main du directeur de la collection Bêtes de rêves qui s’abat sur son dos pour la remettre d’aplomb. Et l’autre qui en rajoute dans les aigus : Non mais vous vous rendez-compte ? C’est quoi ? Du roman de gare ? De la dégénérescence post-post-moderne ? Du pétage de plomb d’art brut ? Vous avez lu jusqu’au bout ? C’est quoi cette logorrhée intempestive ? Ça nous démontre quoi ?

« …... »

Arrête, j’en peux plus, la fiche, la fiche !

« ….. »

Oui. Et à ce moment tu prends la parole, direct : Attendez, Woodroff, on n’en est pas encore au vote et arrêtez de me faire passer pour un imbécile, Woodroff. J’ai des arguments. Tenez, écoutez celui-ci plutôt, avant de vous attaquer à la fenêtre, la mettre en morceaux et piétiner les bouts de verre. Et là, tu balances la page 154.

« Paso doble le couple enlacé. Les cuivres directement dans la salle. Hésitante encore, flottante. Marco la sale gueule attentif et lucide. Tu te marrais quand il est parti c’est ça ? Redis-moi pourquoi sans piquer ta crise, d’accord ? Et essaye de venir plus près j’ai envie.− Non, non, pas du tout. Le truc est que j’étais tellement à court, sidérée, que c’est la seule chose qui me soit venue à l’esprit apparemment, rigoler. Il a pas compris tu penses. Mais non, aucune envie de me fâcher. Pas comme quand tu me pousses à bout. Là tu me parles, mais tout à l’heure je n’entendrai plus rien du tout, rien. Le son de la musique et t’as vu ce qu’on a fumé ? Lâche- moi tu me fais mal. Non, je ne sais plus. Je ne veux plus ». Le type à la sale gueule ne la lâche pas. Au contraire. Il resserre son étreinte. Et qu’a-t-on vu ? Immuable vision du désir des corps qui se chassent. Passifs agents mitoyens, les arbres se balancent mollement dans la tourbe du soir. La musique vient de s’arrêter. Les gens applaudissent, les couples se séparent. Mais pas eux. Non qu’ils continuent leur danse mais leur lutte. Se diriger vers d’autres scènes ? Nul ne le peux plus. Tout est figé dans l’instant et pour toujours dirait-on. Plus loin, sur la route, des troupeaux d’aurochs recomposés pressent le pas. L’orage est de la partie. Gloutons, voraces, mais exténués, le groupe d’humains se défend d’exister. Tout n’est que tremblements. »

« ….. »

Super et là on écrit, tu notes ? Le cataclysme toujours là, la menace prête à se manifester, de quelque chose qu’on ignore mais qui rôde de partout dans un monde étrange. Quelque chose comme ça.

« …... »

La 128 ? Celle qui commence par : « Puis il se lève, se rend sur l’estrade devant le tableau immaculé et attend. Il le regarde longuement, passant parfois une main caressante sur le dessus de sa face brillante, souriante. Son visage est glabre, ses yeux entourés de profonds cernes bistres et des mèches hirsutes bien que coupé court zigzaguent sur son crâne si rapidement qu’on les voit à peine alors qu’il prend soin de baisser la tête, en proie à une gêne indicible. Peu à peu, sans bruit, comme discrètement, la salle se vide. Il retourne alors à son bureau corriger le tas de copies qui ne semble jamais diminuer. Dehors, en blouse bleue, Alonzo fait les cent pas en lorgnant par dessus son épaule à la manière d’un coureur en tête jaugeant de la distance le séparant du peloton. Mais pourquoi est-il là alors que l’école est fermée ? »

« ….. »

Non, si on note des emprunts au polar, on a le doyen sur le dos, tu vois le genre, l’élégant Enzo Zero qui nous susurre de sa voix follement crispante Vous avez-pu surprendre le moindre fait qui l’établisse ? Suivi d’un immonde Brouhaha et du S’il vous plaît, silence, reprenons.

« ….. »

Bon d’accord, plutôt la 386. Ça dit : « Il était doux et poilu, un côté ours barbu moustachu les cheveux mi-longs et mal soignés, bouclés, et son regard attentionné, confiant. Vraiment pas dans la peau de l’emploi. Contrôleur des impôts manquait plus que ça. Vous connaissez ? Pas de celui qui se dérange dans les entreprises ni chez les particuliers, voir du monde et sous des dehors austères, se régaler de fourrer son nez dans des audit comme des abeilles dans un parterre de fleurs, non. Pas l’Inspecteur, goguenard, pervers ou sympa, qui de nos jours a tous les pouvoirs, de faire rentrer l’argent de l’État, non. Ici il s’agit du petit personnel attentif, que dis-je concentré, méticuleux, discipliné, comme qui dirait inexistant vous savez. Contrôle des déclarations rejetées par le passage machine, au crible du passage machine et atterries dessus le bureau du petit contrôleur ; il s’appelle Ronald. Ronald Zerfelg. Et vous savez quoi pour s’en sortir, dans sa tête ce qu’il fait le Ronald ? Il écrit. Il écrit soigneusement, héroïquement, méticuleusement. Comme il contrôle, comme il annote, comme il entasse, comme il met de côté, comme il recommence, inlassablement, la même longue et infinie valse de l’ennui. »

« …... »

Un truc du genre mélo amoureux des temps post-post modernes ? Je note. Ça pourrait plaire non ? En plus y’a un fond vaguement politico machin chose non ? Ah elle est belle, la rédaction du comité de lecture ! Et là, notre sympathique directeur qui se passe la main sur la figure à plusieurs reprises. Mauvais signe hein ? Attendez, qu’il dit, un roman d’amour sans queue ni tête, début ni fin, entortillé entre des histoires qui sentent le souffre, et d’un ennui … insupportable.

« …... »

Ok vas-y je note.

L’ennui. Le vide. L’immobilisme. L’enfermement. L’incommunicable. Le temps de l’infini distance et de ses incertains comblements. Le silence de la présence solitaire à plusieurs, le déconnecté du sensible, la trace, le blanc de chez blanc, l’immuable, la transe. L’immersion, le rêve, la transe. La transe des hauteurs et des profondeurs, et les vrilles qui suivent un chemin précis, toujours le même, tout du long, jusqu’au résultat, reprise, résultat, reprise, résultat, reprise. Trois fois c’est ça ? J’ai tout pris, j’ai mal à la main.

« …... »

Ça c’est sûr. Surtout avec l’assortiment par intermittence de pages blanches et de phrases à demi construites !

« …. »

C’est Humphrey qui veux-tu que ce soit ! Allez, on raccroche et on s’y colle. A demain.

*

Humphrey jette un coup d’œil sur sa montre. Dehors l’orage s’intensifie. On entend un vague son de musique au loin, fortement tamisé par les doubles vitrages de la salle de réunion.

On dirait bien que le défendeur du petit tapuscrit installé devant chacun, un pour deux, tout de même, difficile de faire mieux, fait un bide. A la soupente ! invective de sa voix de fausset le président de séance. Comment se fait-il qu’une telle, qu’une telle... insipide, avec un geste en lieu et place d’un éventail de la main pour l’aider à s’envoyer un peu d’air, le substantif approprié refusant de prendre forme.

H, placide, s’empare dudit tapuscrit. Le feuillette, léchant son index, pour tourner les pages de ci, de là, tranquillement, levant les yeux sur le groupe hétérogène qu’ils constituent depuis toutes ces années, sans grand changement, mis à part les passations de flambeaux entre membres des familles respectives, fils, fille, femme etc. Les autres, se tenant vaguement assoupis, certains qu’ils sont du classement de l’affaire incessamment et qu’on allait pouvoir passer au livre suivant et qu’on allait ensuite pouvoir rentrer chez soi, retrouver son fauteuil favori devant sa fidèle série, son chien attentif, sa bouteille. H les regardait d’un œil amusé. Après tout, il avait voix au chapitre et il était le seul à n’avoir encore rien dit sur le sujet, sur les douze réunis autour de la table. Lui et ses dread en queue de cheval, ressortant curieusement sur ses costumes classieux, ses il y a quand même quelque chose qui, dit comme ça retenant le verdict, le ralentissant, mais sans le plus souvent l’infléchir. Ils en avaient pris leur parti, les joues appuyées formant un pli à la longue presque douloureux sur les doigts repliés à l’opposé du coude attablé, les pouces et index de l’autre main tournicotant les cuillers dans les cafés noirs pris, repris, avec dérapage des yeux sur l’affichage horaire de leurs téléphones.

Enfin H ouvrit la bouche et lança une phrase introductive modérée à forte à propos d’une écriture sur la répétition des choses dans ses moindres manifestations ou ses pires ou ses calamiteuses ou ses préférentielles. Un peu comme ce que nous vivons en ce moment pensa-t-il et poursuivant à propos d’un jeu d’assemblage, les mots fétichisés cause de tout, lettres, signes, constructions, sculptures, lignes d’ères et de reconnaissances, voyez ? tempos moderatos, scherzos, mais je suis d’accord avec la majorité qu’ici il faut vendre pas se lancer dans de complaisantes hypothèses irréalistes, surtout par les temps qui courent. Appelons un chat un chat et celui-ci est plutôt du genre inquiétant, je dirais même irritant et/ou contrariant voire frustrant. Vous croyez suivre un fil qui vous amène au bord et vous êtes brusquement interrompu. En un mot, ignoré, bousculé, méprisé ? Et pourtant, il me semble, qu’une petite captation de ces histoires emmêlées finie par éclore, je dirais presque en une forme de ouvrez les guillemets connivence. Le but ? Partage de moquerie sous fausse légèreté, et sous ce partage la plage, le bruit de l’eau, les vagues. La beauté tragique de cette belle vie qui nous a échappée. Comme autant d’envie d’en découdre avec elle jusqu’au bout quoiqu’il arrive. Résultat, un petit pourquoi pas qui flotte dans l’air pour les courageux ou les curieux, appelez ça comme vous voudrez. Mais les incommodés oui, je vous rappelle que c’est le titre du livre. Pardon ? Et le sous-titre ? - infinies distances et potentielles abolitions. Quelqu’un a compris pourquoi ? Non ? Difficile de le demander à l’auteur qui comme chacun sait à disparu. Autre questionnement : le sexe de l’auteur. Spécial pour la présentation. Je vote pour. Je demande une seconde lecture.

« Et le son du piano s’élevait dans la pièce où elle se tenait, l’air un peu replié, attendant. De temps en temps, Elfi scrutait son téléphone, soit pour l’heure, soit peut-être pour la lecture d’un message. L’œil mobile, inquiet, contrariait à lui seul la rigueur de sa posture. Était-elle convoquée pour une audition ? C’était la première fois qu’on la rencontrait dans les locaux du maestro. De l’autre côté de la cloison, le jeu. Prenant. Envoûtant. Pourtant, quelque chose ne collait pas chez elle. Ses doigts. Tremblaient. En permanence. Elle avait beau les croiser et décroiser sur le petit sac de toile orange posé sur ses genoux, on la percevait dans l’incapacité complète de les faire s’avancer, les doigts, sur le clavier. En face d’elle, un homme d’âge mûr, au cheveu dru et à la barbe blanche, s’impatientait en fumant une cigarette, le genou droit fébrile et rebondissant. On l’entendit lui demander : il vous a déjà attachée ? »

Dans la salle de réunion, le silence était à son comble ; on aurait dit qu’un grand souffle de vent venait de tout emporter. Pourriez-vous traduire ? L’intérêt de la chose ? Nous sommes dans l’expectative. Vous voudriez quoi ? Un levé de boucliers des post-post féministes ?

Non, non. Je voudrais juste faire ressortir le mélange de conformisme et anti conformisme qui nous ressemble, l’entrelacement manifeste de nos incessantes quêtes de vérité, d’honnêteté. De nous-mêmes pris aux pièges de nos propres regards bidons sur les êtres et les choses, dans l’atmosphère de bousculade ininterrompue exigée par le livre. En live. Voilà tout. Comme un passeport tendu pour la sortie du piège dans lequel chacun d’entre nous cuit. Son écriture émiettée, déposée, me semble-t-il, sur chaque carrefour ou building ou dispositif fixe prêt à l’accueillir. Écoutez, reprenez, assemblez les pièces du puzzle, se heurtant à vos propres souvenirs et vaines tentatives de constructions et reconstructions parcellaires et désordonnées. Vibrations anhistoriques. Palpitations insondables, presque inaudibles. Voyez, si vous préférez vous abstenir, vous dérober, et continuer de vous adonner à la sucerie de sauce connue.

Et lui, H, pensait sans plus ouvrir la bouche, les mains croisées à plat dans le maintien d’un geste blanchissant les jointures, et les fixant de son œil momentanément vacant : Peine, effort, rassemblement de soi, concentration, immersion, lévitation. Êtes-vous le soldat, écrivain fantomatique, pianiste interprète autorisé à vivre ? Et avec ça, êtres humains flingués de partout, couche de boue dévastatrice, emportés, dissous, oubliés, rayés. Es-tu un minuscule scripteur de l’oubli ? Si insignifiant sois-tu. De la matière impalpable ? Ignoré des lecteurs. Touches engagées, rage continue, contenue. Es-tu es-tu celui qui celle qui à bout vient à bout voudrait venir à bout de ce qu’on lit dit pétrit oublie...

« Ballade numéro un, opus dix de Brahms. Arthuro Benedetti Michelangeli. Sur le ré majeur. Arrêt obligatoire. Tout le monde descend. Cause de l’effet de ce morceau sur le chien Jillo. Vous en dites quoi, vous ? Quelque chose de si fugace qui vous traverse l’esprit en l’entendant jouer, que vous n’avez pas le temps de le noter. Comme quoi par exemple ? Et bien, je veux dire, l’invraisemblable fourmillement de la vie qui nous permettrait, nous aiderait, si on se concentrait pour le capter, quoiqu’il arrive, à ne pas se laisser mortifier, harasser, balayer. Poum, tan tan pa, tan tan tan tan, pa, et que ce fourmillement, au contraire, ouvre un horizon plus grand. Démon des mots, des idées. Mis bout à bout ou mélangés, comme des cartes à jouer, comme des prismes, agrandis de tous les côtés. Et Jillo qui hurle, ne pouvant supporter l’enchaînement des notes pour lui immédiatement révélatrices. Si difficile de trouver une place dans cette vie, ville ? »

J’ajoute et je me tais, rassurez-vous. Jeu de fond en comble avec les hyponymes, activité cérébrale reflétant une tendance monomaniaque d’écartement du monde réel ressenti comme une épouvante chez un sujet trop sensible. Qui apporterait une réelle tendance névrotique pour ne pas dire perverse à un lecteur que l’on pourrait qualifier d’innocent et sincère. Lecture à pratiquer avec le petit sourire sarcastique qui a tendance à monter sur des lèvres averties ; et dans le même temps, regardez ces personnages perdus qui cherchent, encore et encore à se sauver les uns les autres lorsqu’ils laissent tomber les masques au plus fort des tempêtes. Regardez comme le cynisme des uns n’agit aucunement sur l’innocence des autres au contraire. Regardez comme on pourrait trouver des mondes qui se succèdent mais qui pourraient se résumer à : je, tu, le ça de la vie. Remarquez comme on y est toujours trois. Étroitement liés. Et en tirer quoi au milieu des fins inexpliquées, des scenarii entrecoupés, explosés, sinon toutes nos tentatives qui nous semblent vaines mais tentatives tout de même et...

Ça suffit Humphrey ! On ne vous a pas demandé de l’analyse de texte mais une synthèse édulcorée aboutissant à la réponse finale. Oui ou non. On a compris qu’il s’agit de différences de terrains, huit clos, champs libres, boîtes, emboîtements, espaces sans fins, mortelles randonnées. On en a vu d’autres, on n’va pas y passer la nuit. Où est l’intérêt de cette émotion systématiquement enfouie voire démolie ? Où est la paix attendue, promise ? Où sont les fils d’Ariane ? Pourquoi ces champs qui frisent la désolation ? Ces piquets épars signant la fin de toute verticalité naturelle ?

Une mouche vole de tasse en tasse. Woodroff reprend. Ne vous semble-t-il pas inadmissible de postuler l’écrivain et le lecteur unis à jamais dans un grand ailleurs absolu où ils ne feraient plus qu’un, pourrait-on dire, dans une posture comme qui dirait amoureuse permettant de ressentir, de comprendre, d’admettre, que le premier décharge ses procédés de recherche sur le dos du second à ses dépends et mine de rien ? Sous le prétexte percé à jour pour le premier de n’exercer jamais au grand jamais sur le second transformé en objet de satisfaction personnelle aucune des manifestations rencontrées à foison d’une quelconque et certes déplorable facilité artistique visant à satisfaire sa vanité d’auteur, mais je regrette, payante pour tous, il faut bien le dire ! Au lieu de quoi il ou elle on n’en sait rien, préfère apparemment évoluer en terrain distinct, apical, je parie qu’il/elle dirait en guise de précision vaseuse, de celui convoité par l’éditeur c’est à dire le lecteur…

Mais le lecteur aux doubles yeux fatigués de l’éditeur, soupe à déroulement addictif, le scotchant (le lecteur) comme la mouche sur le papier et lui enlevant tout pouvoir de contrôle et de jugement, juste le lavant de son harassant programme de jour en jour à accomplir dans l’enfer de l’enferment connu ! pensait H en écoutant l’autre s’exprimer.

Pendant que H peinait ainsi à dérouler son speech explicatif et tendancieux, sauvetage de dernière minute de sa découverte sans lendemain, les onze autres commençaient à s’envoyer des coups d’œil furtifs, croiser et décroiser les jambes sous la table, lutter contre des assoupissements soudains donnant du relief à la vacuité du propos fatalement inopérant dans le laps de temps restant pour un verdict positif. Il y eut même quelques décrochages de mâchoires et soufflements bruyants visant à dégager les sinus derrière les mini-serviettes en papier extirpées nerveusement de la boîte de carton déposée sur le plateau du nécessaire à café. Sans compter les SMS en dessous de table en mode silence pour gagner du temps sur le pgm du jour. Qu’avait-il exprimé déjà en première présentation ? Tu parles d’une réunion de synthèse. Ah oui ! Qu’il s’agissait d’une réflexion prenant à témoin le lecteur à propos de l’ennui et non le solutionnant pour lui. D’où les interruptions dans le fil des récits. Interruptions, frustrations, colère, passions tristes. Vous parvenez à les surmonter vous ? Par exemple ce récit se déroulant entièrement dans un embouteillage parisien puisant sa matière dans la dispute grimpante entre une mère et son fils, ouverts à cœur par la situation, et le débordement passionnel en résultant se transformant au fil de la lecture en une masse gazeuse difficile à cerner et s’échappant de son contexte pour gagner des horizons dégagés tels le hall d’une gare, et de là, s’emparer si on avait bien compris, d’un ou plusieurs autres personnages au sens vivant du terme et voletant, la masse gazeuse (transformée en personnage), de ci de là, faisant de l’homosapiensplaning pour s’enfoncer à un moment donné au tréfonds d’une gorge réceptive et venir se couler dans le monde grouillant d’un intestin activiste et militant au milieu de la foule des passagers pour un happening vers la sortie. En un mot, nous avons ici affaire à un irréel complexe aux prises avec un réel aux formes fréquemment hideuses. Fin de séance. Et trouver l’auteur qui se cache derrière ce qui m’apparaît comme un hétéronyme. R. FASEL.

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Ah… !           Enfin ! Il était temps !                     Ça fait une éternité que je suis là, tu sais ? Je ne t’attendais plus, moi !           Allez, installe-toi. Allonge-toi si tu veux, oui. T’as l’air en forme, non ?                Ah ! ça y est ? installé ? Je vais pouvoir te raconter maintenant, mon petit voisin. Tu sais, celui qui vient d’arriver ?           Mais si… ! Je t’en ai parlé. C’est même pour ça que je t’ai fait venir ! Je t’en ai parlé… mon nouveau voisin, le petit bonhomme… Il s’est installé en face de chez moi…          Tu m’as même dit qu’il avait l’air…      Oui.

           C’est ça ! Tu le remets ?

Et… en fait, l’autre jour, je suis allée chez lui. Eh bien, tu sais, il est écrivain !           Oui.

      Enfin, il écrit… comme ça, il m’a dit.      Pourquoi tu ris ? Je sais, il n’a pas vraiment la tête de l’emploi mais… quelle tête ça doit avoir un écrivain, d’abord ?           Non, il ne me les a pas montrés. Ça ne m’est même pas venu à l’esprit de lui demander.                     Et je ne sais pas non plus combien il en a écrit. Je ne vois d’ailleurs pas ce que ça peut faire. — Oui… ton cher directeur…                Eh bien tu lui diras que si, n’est-ce pas, se pose la question de la quantité pour évaluer le degré de la qualité, ou de l’intensité d’un style, n’est-ce pas, tu lui diras que, moi, simplement, n’est-ce pas, à l’écouter mon petit voisin, eh bien j’en fais, moi, n’est-ce pas, un écrivain !           Tu charries. Mais tu sais ce qu’il m’a dit ? Je ne l’ai peut-être pas tout à fait compris mais… Tu sais pas ce qu’il a dit… ? Attends… que je me le rappelle bien…

Ben… mon beau souci, c’est le désir… Le désir et le bricolage… — Le bricolage ? que je lui réponds. — Oui, le désir parce que… il me semble que, j’ai toujours envie d’écrire… toujours eu, envie d’écrire. Mais… on ne sait pas toujours quoi. Quoi écrire… ? Je sais… on s’en fiche un peu, de ça. Et… la seule question qui vaille, c’est : Comment ? Comment écrire… ? Comment le décrire ce désir même, d’écriture… ?           Et il me dit aussi… Parfois on se dit : « Écrire, c’est pas si intransitif. Il faut du monde, là-dedans… » Beaucoup de monde, même. Et… c’est bien ça, le problème, aussi. Il y a trop de monde… ! Trop de mondes, avec un… S ! — Avec un, est-ce… ? en deux mots ? que je réponds, bêtement.                C’est qu’il semblait si…      Non pas perché ! langue de vipère. Il était comme, habité. Oui. Le regard comme ça… un peu dans le vide. Il avait l’air de me regarder mais… Il parlait aussi plus lentement. Ou plutôt, ses mots ou sa voix semblaient s’étirer.                          Oui. Et ses yeux roulaient. Un coup à droite, un coup à gauche. Et un peu vers le haut. Comme si quelque chose, au-dessus de ma tête, attirait son regard. Au plafond, dans les coins. Enfin un plafond… Parce que je ne t’ai pas parlé des lieux…           Mais oui, pardon. Le S, que je prenais pour une question. Bêtement. Avec sa drôle de voix, j’ai dû imaginer qu’il était ailleurs… Mais non, c’était moi ! Je me suis mise alors à rougir ! Et tu sais quel fard je peux piquer !

Hein… ? tous ces mondes, n’est-ce pas… ? qu’il a fait alors. Mais n’est-ce pas un peu idiot ce questionnement ? D’autant que… le désir, ces énergies qui commencent par se refléter, puis se confrontent, s’entrechoquent, se repoussent, se répondent, se modifient, se déconstruisent, s’amalgament, se précipitent, s’aimantent, se résistent… ce désir qui n’en est pas vraiment un parce que, ça… c’est là, là… là prêt à…                               — À… ? — à… « vomir inopportunément sur les champs de bataille » comme disait bien Claire, mon amie… les champs de la vie, la bataille, de la vie…                     et…      — Et… ? — … dès qu’on essaie de le représenter, ça, ce désir… ou de le prendre en écharpe dans ce qu’on est en train de figurer eh bien… fuuu… it ! C’est fini. — C’est fini ? que je réponds — Fini qu’il répond. Et alors… il y a eu un blanc. Je n’osais plus bouger. Même pas les yeux. Si bien que ça a commencé à me piquer et ma vue à se brouiller et alors… Ouuu… i. Fini. Mais… c’est par là, quand j’ai vraiment pris conscience de la chose, que j’ai su ce que je devais faire. Dieu sait comment, j’ai compris que ce qu’il fallait écrire… et ça ne cesse plus depuis mon premier livre, je veux dire après parce que c’est avec lui que tout s’est mis en branle, et… ce qu’il faut donc faire, c’est… finir d’écrire, c’est arrêter d’écrire. — Arrêter d’écrire ?! — Arrêter d’écrire, qu’il me répond, en me dévisageant. Et alors le blanc, là, c’était moi ! Je me demande même si rouge comme j’étais je ne suis pas devenue soudain bien pâle ? Et… comment ça s’écrit, ça… la fin de l’écriture ? je lui demande. — Ah ça ! c’est une autre histoire ! qu’il fait, avec un sourire en coin. Peut-être une histoire à la B’k’t ? — À… la quoi ? je demande, mais… pas de réponse. Et un moment après il me fait… Je crois que si tu veux le savoir… Tiens, viens voir. Là où je travaille.

Ah non ! c’est l’inverse ! La pièce est grande et plutôt vide. Les murs sont blancs. Et rien pour les rehausser.                Non. Même pas une photo de famille. Et des livres, il n’y en avait qu’une poignée sur le bureau, au fond à gauche quand on entre. Ouvert sur la pièce. Enfin le bureau… c’était un grand et gros plateau en bois, verni et brillant. Mais rayé de toutes parts. Et placé sur un ancien pied de machine industrielle, en fonte ou en acier riveté. Il y avait même une manivelle. Pour renverser le point de vue ! il a dit. Et il y avait des traces de coups et de salissures un peu partout.           À croire que ça sortait de l’usine ! Et dessus, un grand écran. Très grand. Et presque aussi transparent qu’une vitre. Le dernier cri en la matière, il a dit. Sur la gauche, en guise de lampe, une baladeuse. Elle peut s’accrocher à la tige de métal fixée au mur, à droite du bureau. Une tige très longue, qui s’arrête juste au-dessus de l’écran.

      Je ne sais pas.                En tout cas, elle doit l’être parce qu’elle maintient contre le mur un grand panneau en bois, à peu près aussi large que l’écran, où sont fichés quelques pense-bêtes. Des citations que j’ai recopiées, il a précisé. Ça peut aider. Avant, le tableau en était recouvert. Par couches. C’était illisible. Alors… je les ai enlevées petit à petit. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment commencé à écrire. Chaque fois que j’en citais une, que je la paraphrasais ou que je m’appuyais sur son style ou sa structure, elle finissait à la poubelle. Sauf quelques-unes. Les jeter serait se damner. Alors j’ai fini par opérer un roulement. J’en recopie de temps en temps, de façon à toujours pouvoir en jeter. Régulièrement. Tu vois, impossible de s’arrêter !                Oui moi aussi. Je me suis vraiment demandé si ça tournait rond là-haut. En tout cas, j’ai retenu ce mot, assez court, qui m’intrigue encore : agir en primitif et prévoir en stratège Et celui-là, plus inquiétant : une langue dont pas un seul mot ne m’est connu, une langue dans laquelle les choses muettes me parlent

           Peut-être…

Oui oui. Il y avait aussi des pots de stylos et de crayons, une boîte contenant des ciseaux, une gomme, une règle, un cutter, etc. Et un joli coffret en bois de crayons de couleur. La poignée de livres à portée de main. Et une corbeille de fruits sur une drôle de boîte cubique, noire, au bout du bureau. Une belle corbeille de pommes, toute de rouges, de verts et de jaunes dorés. Mais… c’était… comme si elles avaient été spécialement disposées. D’ailleurs, tout semblait trop bien rangé. Surtout les livres, entre les serre-livres. Leurs tranches étaient parfaitement alignées. Et ils étaient classés par ordre de grandeur. Le plus grand du côté du serre-livres en forme de mappemonde. Le plus petit contre celui qui ressemble à un tas de pierres. Ou à un éboulement. Tu sais, un peu comme le panneau de signalisation ?           Et la poubelle ! son métal peroxydé ! très haute ! au niveau du bureau. Et vide. Tout ça, ce vieux mobilier industriel recyclé pour cet écran dernière génération, et cette nature morte… tout semblait artificiel. D’ailleurs, lui-même en convenait. C’est parce qu’il y a peut-être de ça ? il m’a dit alors, en arrachant ce pense-bête que je n’ai pas bien saisi… il a dit…      comme posé sur une balance ; la chose d’un côté, la couleur de l’autre

Euh… à droite en entrant ? Là ça ressemblait… un peu ta chambre d’étudiante, tiens.           Ou comme tu dis, oui, une piaule. Un petit coin de piaule. Juste une petite table basse bon marché, couvertes de taches de boissons, de traces de verres et de tasses, de cendre par endroit. Et une espèce de divan contre le mur, ou bien était-ce un lit… ? Peut-être un épais matelas posé à terre… ? Mais avec tous ces coussins, et ces tas de linge et de vêtements fripés dessus, et autour, sur le parquet, parmi les mottons de poussière, impossible de dire s’il faut s’y asseoir ou s’y allonger.           Ou s’y vautrer, oui ! Et puis, tu sais ce qu’il me sort ? et là j’ai commencé à vraiment m’inquiéter…                Il n’y a pas de photo ici, mais toute ma famille est là. Dans toute son épaisseur !                     Et euh… non. Maintenant que tu me le demandes, non. Pas de fauteuil, pas de chaise ni de tabouret. À croire qu’il écrit debout !           Mais le plus étrange… c’était le plafond. Couvert d’images. Toutes de même dimension. En fait, ce sont des pochettes de disques.                Non pas des vinyles. Des couvertures de livrets de CD.

           Je ne sais pas, mais il y en a vraiment beaucoup. Elles se trouvaient là quand il s’est installé. Il n’a rien touché. D’autant qu’elles gonflent ou élargissent l’espace au-dessus de ma tête quand, affairé à ma table de travail, je les oublie, qu’il disait. Parce que ces images ont été disposées d’une manière telle que, va savoir comment ?, elles dressent des lignes insoupçonnées au premier regard. Ici elles se coupent, là elles se rejoignent et se resserrent, et, pour finir, forment une toile en suspension, si tu veux, sous le patchwork chaotique en apparence et, en fait, réordonné, d’images et de couleurs.           Moi non plus. Mais je comprenais mieux d’où provenait la sensation de vertige. Et puis, en arrêtant mon regard à la fenêtre, qui ne donnait d’ailleurs sur rien d’autre que sur le mur d’en face, chez moi, et ne laissait que faiblement passer la lumière… et des voix et des cris d’enfants étouffés, aussi…

           Oui, il y avait du monde ce jour-là. Bref ! en fixant la lézarde du mur, je pense avoir perçu ce dont il me parlait. Quelques lignes, comme ça, qui donnaient l’impression d’un renfoncement au-dessus de toi, en accentuant la mêlée des images et des couleurs. Je crois même, du coup, avoir eu la sensation que le sol commençait se dérober, sous moi. Et parfois, selon comment elle entre et elle sort, la lumière, et peut-être comment ça monte ces voix, ces cris et ces bruits de la rue, c’est tout l’espace qui semble vaciller et ondoyer. Comme sous l’effet de… une vaste respiration.

Et… alors tout ça… quel rapport avec votre… arrêter d’écrire ? je lui demande. — Eh bien… ce serait plutôt à toi de me le dire. C’est toujours à l’autre, au lecteur, ou à une visiteuse comme toi, me semble-t-il, de me le dire. Parce que d’une certaine manière, ici… et même, et surtout, quand je suis seul à ma table de travail : on n’attend que toi ! qu’il me fait comme ça, presque en criant. Je ne savais pas où me mettre. Il l’a bien vu d’ailleurs. Et lui-même ne savait plus quoi dire. Alors on a fini par retourner dans l’entrée. On a encore échangé quelques mots, à mon sujet. Mais je suis restée plutôt évasive.                Oui. Et puis c’était l’heure. Et en partant, sur le seuil de sa porte, il me fait : Reviens. La prochaine fois, je te promets de ne pas t’ennuyer avec mes histoires. Je te ferai lire un passage, si tu préfères.                     Non… tu choisiras une image, je te ferai écouter la musique ?

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Aujourd’hui, le pensionnaire du tiroir 44C de la morgue s’accroche à la routine comme il l’a toujours fait, parce qu’elle seule lui permettrait de se supporter. Paul Mattei n’a pas toujours eu horreur de l’imprévu – enfant, il parait qu’il adorait les invités de dernière minute et les vacances dans des lieux inconnus. Mais son éditeur affirme que tous les soirs, Il se livrait au même rituel. Il jette dans l’évier l’assiette dans laquelle il s’est fait à bouffer, la plupart du temps un mélange de pâtes infâmes, avec un œuf, une dose de tomates pourries, le fond de son sachet de fromage -indifférent à l’avalanche de mouches qui ont sans doute pissé dessus. Demain, il ira manger au restau se répète-t-il, enfin c’est ce que prétend son éditeur en tentant d’essuyer une tache de gras sur sa chemise – ces deux-là allaient tellement bien ensemble, tandis que les couverts vont rejoindre un plat d’où décolle à regret une escadrille de moucherons. Mattei regarde ensuite la rue avant de rejoindre son bureau.

Personne ne sait plus depuis combien de temps il vit ainsi. Il enchaine des semaines qui se terminent toutes en vendredis qui lui durent ensuite un week-end interminable, avec toujours comme cadeau la mélancolie de dimanches qui tardent à devenir des lundis et pendant lesquels il peine à baiser Elise - qui fait semblant de ne rien remarquer, mais écrit partout ensuite qu’il bande mou et écrit peu. Pas besoin de chercher beaucoup, vous en trouverez facilement les traces flottant dans la blogosphère et trainant comme une odeur méphitique.
Pendant la journée, on l’a découvert plus tard, Mattei vend du mètre carré tout équipé avec vue sur mer, trouve des studios où des gens qu’on dit respectables sautent leurs maitresses qui ont l’âge de leurs fils. Il consigne tout ça au stylo Bic bleu sur du papier pelure, des feuillets retenus entre eux par des trombones débordant de chemises de couleur qui s’entassent sur pêle-mêle sur la table du salon avec le courrier en instance. Par désœuvrement même pas pour faire chanter qui que ce soit et encore moins par vocation littéraire. Juste parce qu’il s’ennuie. Enfin c’est ce qu’il croit. Homme de paille, et flic ponctuel, il croise certaines de ces vies bien rangées, éparpillées devant le bureau des inspecteurs, haussant les sourcils sur son passage, le maximum de connivence qu’elles s’autorisent, ignorantes des règles en vigueur, la chemise en dehors du pantalon et l’air perdu au milieu d’un monde dont ils avaient juste entendu parler…

Les permanences de nuit au commissariat central s’étirent avec la bouteille de Johnny Walker Black Label qui fait office de sablier et égrène le temps, au fur et à mesure que son contenu se transfère dans son estomac à l’aide du verre en pyrex, jusqu’au premier café de la journée. C’est là qu’il commence à écrire, Mattei, au crayon HB au dos de feuillets de procédure péchés au hasard dans les panières déglinguées, comme certains dessinent sur des nappes tachées de sauce à la fin des repas. Au fur et à mesure la saloperie de la ville s’incorpore peu à peu à son propre imaginaire, comme si les égouts refoulaient jusqu’au troisième étage où se trouve son bureau et qu’il passe ses nuits à en filtrer la fange. Au matin, il emporte les papiers froissés dans la poche de sa tenue et la liasse s’éparpille avec les clés sur la table du salon et va s’incorporer aux compromis de vente et aux plans de masse d’une ville mouvante dont il redessine les contours et qu’il peuple d’habitants déportés dans des vies qui ne sont plus les leurs. Le diner de famille où fait soudain irruption un vieillard qui raconte comment il a étranglé la vieille après 70 ans de vie commune parce qu’elle s’est permis pour la première fois de lui dire qu’il avait l’air d’un nabot sans ses talons. Paul Mattei, le roi du Cut Up. Son éditeur tousse sans même prendre la peine de mettre la main devant sa bouche en demandant si on veut voir le manuscrit de la scène ? ? Un PV d’interrogatoire bourré de fautes d’orthographe et une page sur laquelle Mattei avait griffonné la salle à manger telle que se l’imaginait un gros porc de dentiste avec autour de lui une famille qui tenait pourtant tout entière dans un cadre sur son bureau depuis des années ! Et le voilà votre diner chez Guermantes ! Et la gamine éplorée qui découvre éblouie sur le trottoir que son frère s’est fait écrabouiller par le TER ? Juste les plans de la garçonnière du beau restaurateur et le PV de constatations du corps retrouvé en bouillie à la sortie du tunnel une fin d’après-midi brulante. Des morceaux à plus finir sur la voie, les voyageurs qui descendent, et qui s’y mettent, et qui supposent, qui croient savoir, la jeunesse. Le roi du collage ? Un manuscrit à la Proust ? Mais plutôt tendance Zola que Jockey Club.
Parce qu’en guise d’asthme, il s’est étouffé seul derrière son bureau au milieu de la nuit, pendant que le reste de l’équipe fumait sur le trottoir devant le commissariat. Avec une cacahuète comme certains prennent une balle, son vice avec le Johnny Walker et foutre son nez dans la vie des autres… Publication posthume, il n’avait rien demandé à personne Mattei, mais l’agent immobilier qui vidait l’appartement n’allait quand même pas se faire flinguer en faisant chanter tous ceux qu’il avait reconnu ? Ici on prend une balle perdue plus vite qu’un rhume ! C’est comme ça qu’il est devenu éditeur, après tout les deux corporations.

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Il est des écrivains nés. Ce sont eux qui nous le disent pour peu qu’on le leur demande : J’ai toujours voulu écrire, J’ai su très tôt que je serais écrivain, bon qu’à ça, etc... Giacomo Inoni, à ma connaissance, n’a jamais rien dit de tel. Je me garderai donc de parler à son sujet d’écrivain né. Il existe aussi, plus communément peut-être, s’ils voulaient bien en convenir, des personnes pour qui l’écriture n’est pas un destin, juste une question de circonstances. Acceptons donc aujourd’hui, par commodité, puisqu’il est convenu de catégoriser qui s’adonne à cette pratique solitaire, de classer Giacomo Inoni dans la case écrivain de circonstance et laissons à ses futurs lecteurs le soin de trancher la question.

C’est à la suite d’un incident très particulier touchant à sa vie personnelle et intime, – nous y reviendrons –, que Giacomo Inoni entre en écriture ; il n’y a là rien d’original mais à quoi bon travestir la vérité ? Je la dis donc simplement en tant que biographe de Giacomo Inoni, auteur que pour ma part je qualifierais de néo-indigène nonobstant cette entrée en écriture, je le répète, d’une extrême banalité, semblable en cela à bien d’autres. Ne sont-elles pas nombreuses en effet les personnes un tant soit peu connues, de la participante à un jeu de télé réalité en passant par le chanteur en perte de notoriété, le présentateur météo en quête de reconnaissance, ou encore les revenus de l’enfer d’addictions en tous genres qui ont éprouvé le besoin de coucher sur le papier leur incroyable vie, leur invraisemblable chance et/ou leur abominable malchance, le plus souvent avec l’aide d’une tierce personne bassement appelée nègre ? Ne font-elles pas florès dans les librairies et autres salons consacrés à la chose littéraire où, tout sourire elles vous dédicacent leur premier livre rarement, il est vrai, suivi d’un second ?

Giacomo Inoni partage avec les personnes citées plus haut cet autre point commun : il est l’auteur d’un seul livre, mais la comparaison s’arrête là : Inoni a bel et bien écrit son livre tout seul, sans jamais y étaler sa vie personnelle dans le but de faire pleurer dans les chaumières ou de se faire admirer dans les aréopages. Au contraire. L’homme est pudique, réservé voire secret. Ces qualités se retrouvent dans son livre, le sous tendent : jamais à aucun moment, pas même de façon détournée ou allusive, il ne fait part de l’incident très particulier touchant à sa vie personnelle et intime qui le pousse à écrire, pour, osons le mot, l’exorciser. On aurait pu avoir un énième témoignage, une énième resucée d’une auto-fiction sans saveur sur la difficulté à vivre, les épreuves que nous, pauvres humains, devons traverser et patati et patata... au lieu de quoi une succession de circonvolutions où des pamphlets politiques viennent percuter une longue liste de faits divers recopiés dans les journaux, où des digressions à visée philosophique portant sur des sujets de société côtoient des considérations mythologiques entrecoupées de fragments de récits dystopiques eux mêmes interrompus par des aphorismes ou des rêveries sur les arbres, les rivières, les ciels, là pantoums et sonnets viennent surprendre le lecteur et l’emporte ailleurs, plus loin c’est un calligramme qui s’invite sur la page blanche, sans que jamais le lecteur se sente floué ou perdu. L’œuvre, paradoxe incarné de l’auteur, se déploie, se développe et s’étend, spirale envoûtante, trous noirs matière blanche lumière d’étoile mort naissance et renaissance s’entremêlent et s’enlacent dans un univers aux contours évanescents mais incroyablement vivants et familiers. Faisant jaillir un beau livre, fort et inventif. Giacomo Inoni écrivait chaque jour ou presque, c’est avéré. Lorsqu’il noircissait des cahiers entiers de son écriture appliquée, penchée et serrée comme pour économiser le papier, pensait-il qu’il était en train d’écrire un livre ? Les éléments biographiques en ma possession ne me permettent que de laisser persister le mystère.

À sa mort, survenue à l’âge de quatre vingt cinq ans, sa fille trouve les cahiers d’écolier dans le tiroir du buffet de la salle à manger entre les cartes postales de vacances qu ’enfant elle envoyait à ses parents et quelques menus objets dépareillés et ébréchés. À l’instar de la mère de John Kennedy Toole, (écrivain célébré à titre posthume pour son chef d’œuvre et néanmoins livre unique intitulé La conjuration des imbéciles), Louisa Inoni, bibliothécaire responsable du rayon « Littérature Jeunesse » lit les cahiers et n’a de cesse de mener le livre inachevé de son père jusqu’à la publication, moins guidée par sa piété filiale que par un flair tout professionnel et la conviction de tenir entre les mains un livre susceptible de mettre en émoi la sphère littéraire. Je ne doute pas qu’elle y parvienne. Le livre de son père, par sa forme – évitons les grands mots – disons inhabituelle, fera sans doute couler de l’encre. Je tiens de Louisa Inoni, et je l’en remercie, certaines informations qui m’ont permis de retracer la vie de Giacomo. Une biographie pleine de trous où rien d’exceptionnel ni d’extravagant n’émerge. Giacomo Inoni est un écrivain extraordinaire tandis que la vie de l’homme sue le banal, l’anodin, et ce n’est pas lui faire injure que de le formuler, cela tendrait plutôt à apporter de l’eau au moulin à la thèse controversée dont le nom de l’auteur présentement m’échappe, thèse prônant que le fait d’écrire se situe sur un autre plan que le fait de vivre... bref, refermons la parenthèse et revenons à Giacomo. Benjamin d’une fratrie de cinq enfants, à ce titre choyé par sa mère et ses sœurs. Enfant tranquille. Élève moyen. Fidèle à ses racines insulaires. Aimant la nature, marcheur infatigable et vouant dès l’enfance une passion aux eucalyptus, il devient employé des Eaux et forêts et le reste jusqu’à sa retraite. Mariage à vingt cinq ans. Une fille. Bon père bon mari. Apprécié de ses collègues. Se met à écrire le dix sept janvier 2008, le lendemain de l’enterrement de sa femme, sur son premier cahier la date (comme on lui avait appris à l’école à la mettre avant d’introduire le texte, je souligne ce détail touchant de candeur) en atteste, il a tout juste cinquante deux ans.

Le mois dernier cependant, dans la maison au beau milieu du maquis – désormais susceptible de devenir un musée – où son père avait passé un demi siècle, que Luisa m’avait permis de visiter seul, en voisin, j’ai trouvé, dans le foyer du poêle, sous le journal froissé et le petit bois tout autour déposé en couronne, prêts à partir en fumée, d’autres écrits. Six carnets de couleurs vives attachés par un élastique, que Giacomo a nommé et numéroté sur chacune des pages de garde « Carnet noir 1, carnet noir 2 etc ». Après les avoir lus, je me suis attelé le soir même à retracer la vie de Giacomo. Je suis désormais en pourparlers avec un éditeur, il me demande de changer le titre de mon livre, La face cachée d’un écrivain en dit trop d’après lui ; j’y réfléchis, j’ai pensé à Forestier Giacomo et Mystère Inoni, en hommage à Stevenson et son fabuleux livre. J’ai bon espoir que la biographie de Giacomo, agrémentée de ses Carnets noirs, sorte à la prochaine rentrée littéraire, alors ce sera les invitations à la télévision, les articles dans la presse, les tweets les like et peut-être le buzz sur les réseaux sociaux, les dédicaces au salon, toutes choses peu enthousiasmantes, fourches caudines sous lesquelles il faut bien passer quand on désire comme moi faire (re)connaître un écrivain en retraçant sa vie pour mieux éclairer son œuvre.

Deux jours après cette interview exclusive parue dans la version numérique d’un hebdomadaire insulaire, le biographe autoproclamé de Giacomo Inoni qui s’apprêtait à se rendre à la capitale pour signer un contrat avec une maison d’édition, brûle avec les Carnets noirs dans un accident de voiture.

La semaine suivant le drame Luisa Inoni disparaît à son tour avec les cahiers de son père.

Quelque part sur le continent, Ariane R., stagiaire désœuvrée dans un magazine littéraire, surfe pour tromper son ennui et tombe sur l’article. Apprendre que l’œuvre novatrice et détonnante de Giacomo Inoni ne rencontrera jamais ses lecteurs fait frémir chez elle un extravagant désir. Il devient exigeant, tentateur, irrésistible. L’occasion est trop belle de river son clou à la polémique sur l’existence d’une écriture masculine et d’une écriture féminine, dont on lui rebat les oreilles à longueur de journée. Démontrer aux esprits étriqués que l’écriture n’a pas de sexe. L’écriture est l’écriture, point. Elle succombe. Ouvre un nouveau fichier. La virtuelle virginité de la page cède sans résistance sous la caresse appuyée des touches et des petits cris jubilatoires du clavier. Ariane R. vient d’écrire la toute première phrase du livre de Giacomo Inoni et une file impressionnante de nouveaux mots sous ses doigts suivent se pressent s’invitent se bousculent...

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Mobilisé en décembre 1939, Pierre Bradelaine est envoyé au front, incorporé au 64e Régiment d’Infanterie sous les ordres du Colonel Michaux. Suite à une explosion, il est rapatrié à l’hôpital militaire de la Salpêtrière où il subit l’amputation de la jambe droite à partir du genou. Durant sa convalescence et le temps de l’adaptation de sa prothèse en remplacement de son membre amputé, il écrit sur des ardoises d’écoliers des légendes insolites qu’il efface aussitôt après lecture. Il fait paraître une revue intitulée Tout arrive à celui qui n’attend point qui ne connaît qu’un unique numéro tiré à quinze exemplaires, que le personnel et les patients du service orthopédique qualifieront d’amusant et de subversif. Les premières pierres annonçant son art du provisoire sont posées.

En juin 1942, Pierre Bradelaine est renvoyé au front comme interprète. Son journal intime en date du 20 juillet précise : « Je promène mon moignon de ruines en ruines d’où émerge peu à peu une théorie d’écriture. Il s’agira dorénavant pour moi de collaborer à l’éphémère, aussi, dès que les circonstances me le permettront, je serai successivement un littérateur couronné et un poète scandaleux à défaut d’être reconnu. »

Pierre Bradelaine ne peut se résoudre, de retour à Paris après-guerre, à écrire bourgeoisement (le terme est de lui) : le papier et le stylographe, qui, bien qu’avec son propre réservoir d’encre remplace avantageusement le porte-plume, n’emportent pas ses suffrages : c’est intérieurement que sa création se manifeste dans un premier temps, puis, après des mois de recherches d’un support à la fois mobile et passager, intermittent et alternatif, son choix se porte sur une écriture concomitante à la pluviométrie.

Ainsi Pierre Bradelaine devient à trente-neuf ans un spécialiste de pression atmosphérique, de vents, de pluies, de nuages... Dans sa formation à détecter la moindre condensation de vapeur d’eau et à anticiper les averses, il délaisse les précipitations stratiformes de faible intensité et de longue durée, (car les nuages couvrent une grande surface) au profit des précipitations convectives (ou averses) de courte durée mais de forte intensité.

Ainsi, son œuvre s’épanouit les jours de formation de cumulus (dits nuages d’orages) durant lesquels il recouvre les parapluies qui passent à sa portée de son écriture fine et nerveuse, accomplissant sa tâche dans l’exaltation de l’éclair et du tonnerre. Ses textes disséminés étant amenés à s’effacer aux premières ondées, il s’affaire dans une ambiance électrique qui, précise-t-il dans son journal du 20 mai 1946 « s’apparente à une transe orgasmique bien que je n’aie jamais rien écrit que du vent. »

La même semaine, lors d’un violent orage, alors que ses lecteurs s’empressent de déchiffrer le fin lettrage de son écriture s’effaçant au grès des giboulées, un éclair nuage-sol le foudroie : la partie métallique de sa prothèse semble avoir été en partie responsable de sa fin brutale. Sa tombe au Père-Lachaise est ornée d’un paratonnerre et de nombreux parapluies recouverts d’écrits posthumes entretenus par ses admirateurs.

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Rédiger une nécro n’est jamais drôle surtout quand c’est celle d’un copain. C’était le jour d’après ; juste après sa mort je veux dire. Le rédac chef m’avait demandé un papier pour la diffusion en ligne. Au frigo, il n’y avait rien, pas une ligne. C’est drôle ces réflexes de parler « papier » alors que la presse papier n’existe plus. Les journaux n’existent plus, nous — les journalistes — ne sommes que des agences de presse au service des GAFA. Et encore, à peine. Désormais les robots font le sale boulot en écriture automatique. La première version provient d’une de ces foutues machines en ligne et de ses algorithmes. Il suffit de pousser l’une ou l’autre variable pour fournir une couleur éditoriale. J’avais poussé le curseur techno-économique à fond.

Naissance et mort d’un inconnu. Quelques traces en ligne,

Né en 1966, Jean Borde consacra sa vie à l’écriture de commande : journaliste, pigiste, nègre. Pas de vie sociale connue sauf sur les réseaux, il défricha le web à partir des années 95 comme de nombreux autres congénères croyant en l’émergence d’une société de l’intelligence collective. Dans les années 2000, il fut l’un des nombreux précurseurs du web social, client et contributeur de toutes les solutions gratuites de l’époque : Twitter, Facebook et autres instagram. Sa production privatisée servit à enrichir les propriétaires réels de ces données stockées dans des fermes de serveurs. Par son activité gratuite, il généra 8 000 dollars par an de publicité ciblé. Il faisait partie de cette bande d’anonymes heureux de posséder un pâle reflet de notoriété narcissique.
Il a rédigé plusieurs romans à compte d’auteur diffusé sur Amazon Marketplace. Aucun n’a dépassé 150 exemplaires vendus.

Je me remémorais ce qu’il me disait lors de nos longues conversations. « Nous ne sommes que des fantômes de données. Notre ombre numérique grandit. Elle a désormais plus de valeur que notre propre personne. Pourtant, nous ne montrons que ce que nous voulons bien dévoilé. La machine reste stupide. » Pour lui chaque publication participait à un grand puzzle dont lui seul connaissait la singularité. Je poussais le curseur dans l’autre sens.

Jean Borde, témoin de son temps, a laissé une trace littéraire évanescente. Ses écrits - haïku sur Twitter, images légendées sur Instagram, wiki collaboratif ou autre blog personnel, roman auto édité furent autant de tentatives de comprendre les interactions entre l’homme, la machine, la foule. Jamais dupe de la technologie triomphante ni des saltimbanques de salon, il fut un passeur de son siècle. Il s’intéressait à la mémoire et au poids des héritages aussi bien physique que génétique qui se transmettaient de génération en génération. À la lecture des archives, la question se pose : doit-on mesurer son œuvre au nombre de hits ou de followers ? Ou, doit-on examiner son œuvre que l’on peut considérer comme rhizomique ? Il disparut des écrans et des réseaux en janvier 2019.

Il savait qu’il n’était pas nécessaire de lutter et se tenait à l’écart du monde. Il entassait ses écrits dans de petits carnets rouges ; cultivait des carrés de légumes ; rédigeait des articles comme correspondant du journal local ; expérimentait l’écriture éphémère sous la forme de mandalas de sable. C’est à cette époque que nos nous sommes croisés. Il m’invitait souvent chez lui. Nous parlions. Assagi, il ne cherchait plus à être publié, mais à cultiver les mots de mémoire comme des chants du quotidien à murmurer à voix basse. C’était devenu mon ami. Voici un dernier hommage à la hauteur de son œuvre inconnu :

La horde avide
Régurgite
La folie vide
Des villes

Imposture d’un monde
Où grondent
Fantômes et vivants

La vie est morte
Avant que
l’anabiose explose

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Le mystère Zelda Grebienti est aujourd’hui résolu. Cette auteure de romans policiers à succès a su rester anonyme toute sa vie, évitant soigneusement la médiatisation, son pseudonyme restant un simple nom sur une couverture.
Ainsi, les médias ont-ils enquêté souvent sur sa supposée vie, menant une réflexion intense sur sa prose, le contenu de ses romans, peut-être comme jamais ils ne l’avaient fait jusque-là, trop frustrés d’être privé de leur voyeurisme habituel. Chacun y allait donc de son hypothèse, recherchant l’écrivain derrière les personnages, en particulier l’héroïne récurrente de Zelda Grebienti : Lucie Lacour.

Ainsi, la célèbre émission radiophonique « Les missions littéraires » ne pouvait pas manquer de chercher à interviewer cette auteure. Après plusieurs années on annonçait l’évènement ultime, le scoop absolu : l’auteure serait reçue en studio et révèlerait sa véritable identité. Et en direct, s’il vous plaît ! Le pic d’audience fut à la hauteur de la déception : Zelda Grebienti ne vint jamais au rendez-vous. Mais la présentatrice releva le défi de cette absence avec brio. Voici, retranscrits, quelques extraits de cette interview solitaire :

« Voilà la particularité chez Zelda Grebienti : ses descriptions, tout comme celle que je viens de vous lire, nous ramènent toujours à quelque chose de notre ressenti collectif.

Lors de ses enquêtes, Lucie Lacour se retrouve toujours très impliquée émotionnellement. Son intellect bouillonne face aux énigmes, mais ses ressources affectives sont tout autant mises à contribution. Elle fait même parfois des rêves qui prouvent que son inconscient continue à travailler sur ses enquêtes, lui révélant quelque indice laissé en souffrance.

La question que j’aimerais poser à Zelda Grebienti, dès qu’elle passera la porte de ce studio, est la suivante : les émotions de votre enquêtrice sont-elles aussi celles de l’auteur que vous êtes ? parce qu’on ressent à chaque page l’excitation de la recherche, de la réflexion, mais aussi la frustration à ne pas trouver la réponse… cette quête haletante est-elle celle de l’écrivain face aux mots qu’il faut agencer entre eux ? Quel terme choisir et à quel moment pour que le lecteur vous suive, Zelda ? Comment ne pas douter du résultat final ?
Dans l’extrait que je viens de lire, le personnage de Lucie est extrêmement pressée par le temps, la vie d’un enfant est en jeu. L’écrivain est-il aussi pressé dans son travail ? On dit parfois qu’il faut « accoucher » de son livre. Personnellement, j’aime bien cette image : cela signifie qu’il s’agit de faire apparaître l’enfant caché au tréfonds de soi…

Voilà les premières questions que je voudrais poser à Zelda Grebienti dès qu’elle nous aura rejoints.

D’ici là, je vous propose de continuer à parler de son œuvre et des questions qu’elle soulève.

Nous parlions tout à l’heure du processus d’écriture. Le lecteur cherche souvent à découvrir quelque chose de l’auteur derrière les mots. En général, on alimente cette idée par des informations sur l’auteur : son âge, des éléments de sa vie et de son époque… Chez Zelda Grebienti, la plupart des informations restent floues. Que l’on tape à la porte de son éditeur ou dans un moteur de recherche, on obtient toujours très peu d’informations contradictoires entre elles. En cherchant bien sur la page web de l’éditeur, on peut trouver une biographie sommaire signée Z.G., l’auteure elle-même donc.

Je retiens un élément de cette biographie que je vous cite : « son personnage Lucie Lacour, à n’en pas douter, est un double intrépide de l’écrivain ».
Il y a dans ces quelques mots toute la recherche, roman après roman, de Lucie Lacour. En fait, on en sait bien plus sur ce personnage que sur son auteur. Lucie cherche sans cesse à retrouver ses origines et reste persuadée qu’on l’a séparé enfant de sa sœur jumelle. Elle croit parfois voir son double au coin d’une rue, dans le reflet d’une vitrine ou dans les journaux. Et, alors qu’elle mène ses enquêtes avec une rigueur imposante, sa quête personnelle est désordonnée. Elle se base sur des intuitions presque ésotériques parfois. Mais petit à petit, elle semble reconstituer le puzzle de son enfance et trouve des pistes.

Tout le style de Zelda Grebienti tourne autour de cette idée que toutes les pistes sont bonnes à suivre. Il en va sûrement de même pour la véritable personnalité de l’auteur… Je vous invite donc, chers auditeurs, à vous plonger ou vous replonger dans les romans où Lucie Lacour mène l’enquête. Après tout, il est possible que sa jumelle cachée ne soit autre que Zelda Grebienti… »

Dans cet extrait radio, le « mystère Zelda » est exposé de façon très claire et recherchée. Ce n’est qu’à la mort de la journaliste qu’on apprendra que Zelda Grebienti était en réalité présente dans le studio, savante organisatrice d’un tour de passe-passe. Le double de Zelda n’était donc pas son personnage fétiche mais cette formidable journaliste littéraire, dont il nous reste la voix, qui avait toujours été, jusque là, au service des écrits des autres.

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Elle s’appelle Jeanne.

En juillet 2021, alors que nous croulions sous une chaleur plus qu’insupportable, paraissait ses écrits dans le troisième fanzine numérique des Lucioles.

Dans l’ombre à peine fraiche de mon bureau, je rencontrais ces compositions et leur force intrinsèque mêlée d’humilité et de toute puissance. A l’époque j’effectuais un travail de « fouineur » pour un thésard en sciences physique sur la matiere et la lumiere. Pour m’immerger du sujet, J’avais passé des heures à me baigner dans les Noirs intenses et radieux de Soulage et un autre nombre d’heures incalculables à essayer de comprendre quelques miettes des recherches de Louis de Broglie ( illustre inconnu pour moi avant que je ne fasse la souris documentaliste pour Pierre, et que je découvre alors ce scientifique pour qui la matiere ondule...). J’arrivais sur la page du fanzine, non par erreur, mais logiquement : les écrits de Jeanne sont taillés dans une matière sombre et brute. Elle sculpte sa masse sans souci de précision mais avec une énergie qui jaillit au cœur des mots. Un commentateur épris de littéralité glose les derniers textes de Jeanne en les classifiant en art littéraire brut : peut être par incapacité de reconnaissance d’une intelligence littéraire hors norme ? Ses mots sont simplement posés sur la page sans souci esthétique, sans aucune tentative de séduction. Une réalité est donnée à entendre et à voir. Les textes du fanzine sont des images du carnet de Jeanne écrits au stylo bille noir, comportant ratures et coups de crayon griffant les pages. Jeanne, une marginale de la littérature ? C’est votre regard qui posera la limite de démarcation. Jeanne s’en fout. Deux choses sont évidentes à la lecture de ces textes : jeanne sait écrire, et je ne saurai vous dire exactement ce que cela signifie quand j’écris « Jeanne sait écrire », mais je ne peux vous dire autre chose. La seconde évidence est qu’elle écrit parce qu’elle ne peut pas ne pas le faire, elle écrit sans autre recherche, sans main tendue vers le lecteur. Est-ce là cette puissance qui s’échappe du texte ? Celle des oubliés qui ne demande plus rien à personne, qui n’attendent rien. Puissance d’une hyperconscience, d’une hyperlucidité, qui ne peut être que dévastatrice. Pourtant, ce qui me touche moi, petit homme sans hyper-conscience et loin d’être lucide, c’est la présence sous le manteau de chair textuelle de pépites lumineuses luisantes dans le noir du tricot. La présence de Jeanne. Je découvrais simultanément ce jour d’été 2021, son existence et sa disparition inexpliquée.

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Il écrit toujours. On ne sait pas où et quand, mais il le dit à qui s’intéresse à lui : Il écrit toujours, c’est un état, une passion. Il n’est pas né écrivain. Il lui a fallu d’abord maîtriser l’alphabet, dessiner les lettres sur les cahiers puis les assembler avant d’apprendre et de comprendre la langue. La langue des mots, la clé pour ouvrir les portes de son imaginaire, et puis sa propre porte intérieure. 

Ça c’est ce qu’il dit dans une interview, un jour où il a enfin consenti à parler de lui. Il a tenté d’expliquer : il écrit toujours et il est menuisier, il coupe du bois, des gros troncs d’arbres avec une énorme machine assourdissante. Sur la porte de la menuiserie, il dit qu’il a écrit "entrez sans frapper". Il écrit toujours et il est photographe des jours, il dit qu’il entasse ses photos noirs et blancs dans des cartons où elles trouvent la nuit. Il écrit toujours, il est libraire, il est enveloppé de livres, il va au théâtre, il écrit toujours. Tout ça c’est ce qu’il dit.. "J’écris toujours". Un jour il ne l’a plus dit. Il a dit qu’il en avait assez, que personne ne le croyait, qu’ il n’arrivait plus à expliquer à ceux qui voulaient tout savoir, à ceux qui lui demandaient toujours mais pourquoi vous écrivez ? Comment leur expliquer que l’écriture c’était son oxygène, qu’ il respirait les mots comme l’air qu’on inspire et qu’on expire, leurs parfums, leurs couleurs, leurs musiques. Il pensait les mots, il les vivait, il écrivait la vie, il écrivait toujours comme l’air qu’on respire. Il n’était détaché de rien. Ses différentes activités lui permettaient d’additionner les mots, de les réfléchir, de les inventer et de n’en garder que l’essentiel, la poésie. Et un jour enfin à cette jeune fille dont l’insistance l’avez séduit il avait répondu à la question : Vous n’avez publié qu’un seul poème, est-ce l’oeuvre de toute votre vie ? "Oui je le considère ainsi. Un poème sur le village où je suis né, et où je vais également être enterré, le début et la fin. Ce qui s’est passé pendant mes 80 ans n’est que nourriture de l’alphabet". -Il écrit toujours - : c’est le titre que la jeune fille a donné à son article après l’avoir interwievé. Elle se rappelle encore quelques mots de lui : "la vie est une énigme, l’écriture est une énigme, toutes les clés sont dans l’alphabet".

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Elle aurait aimé écrire un livre sur lui. Lui ! Sans doute à la source de l’effroi ! Lui avec lequel elle avait cru ne rien avoir en commun ! Lui, le silencieux, le taciturne, le personnage douloureusement effacé dont la silhouette fantomatique avait pourtant saturé ses souvenirs !... Il lui semblait aujourd’hui avoir entendu ce qu’il taisait, comme si elle avait eu l’intuition de ses aspirations cachées. Elle se souvenait que le soir, après l’usine, il plongeait souvent la tête dans un gros livre qu’il avait rapporté de la bibliothèque municipale. La maison devenue silencieuse bruissait des pages tournées. L’enfant ne savait pas encore lire mais souhaitait déjà répondre à cet appel des pages. Quelle était l’origine de la fascination exercée sur l’adulte qui les tenait entre les mains ? Mystère aiguillonnant qui deviendrait sans doute une raison de vivre... Lui se consumait jour après jour dans l’espoir toujours repoussé de réaliser ses rêves. Ses yeux dans le vague contemplaient un horizon lointain qui menaçait de rester à jamais inaccessible. Elle devenait triste de la tristesse qu’elle devinait en lui. Comment l’aider ?... Peut-être en fronçant les sourcils comme lui dans la posture du lecteur ?... Ouvrier d’usine pendant la journée, il repartait le soir jouer de la musique dans des endroits aux noms mystérieux dont les sonorités se déployaient en lettres d’or, comme le mot théâtre. Un jour, il avait confié qu’il ne pouvait pas s’empêcher d’entendre les notes composer des mélodies dans sa tête. Ses paroles rares résonnaient curieusement au milieu d’un silence assourdissant. Car ce musicien étrange ne possédait pas d’instrument dont il aurait pu jouer chez lui. De sa vie nocturne, elle n’avait jamais vu qu’un ou deux archets qu’il enduisait de colophane avant de les ranger dans une sacoche. Le silence avait donc été la première initiation de l’enfant à la musique comme à la lecture, et par voie de conséquence à la littérature... Le silence plantait le décor, ou plutôt l’envers du décor ?... Dans le vacarme de l’atelier de l’usine qui le retenait prisonnier pendant le jour, le musicien était réduit au silence. Mais pendant que les navettes des métiers à tisser faisaient entendre leur bruit de fouets, il écoutait malgré tout les notes chanter en lui dans le silence intérieur dont on ne pouvait pas le priver. De lui, elle n’avait hérité que des manques. Celui de ses partitions non écrites dont elle ne pourrait jamais retrouver les notes... et celui de toutes les histoires qu’il avait eues sur le coeur sans pouvoir les partager... Vers la fin de son enfance, la littérature avait été une évidence, comme la chaleur du soleil, la clarté de la lune ou le chant d’un oiseau. La beauté sans cesse renouvelée de la nature ne suscite-t-elle pas le chant et tenter de répondre à cet appel n’est-il pas naturel ? S’initier au chant des autres et y joindre sa petite voix répondait pour elle à un besoin. Et quand on lui avait demandé à l’école quel métier elle voudrait exercer plus tard, elle avait déclaré spontanément et sans anticiper les rires qui accueilleraient sa réponse, "écrivain". Découverte d’une forme d’étrangeté... A l’innocence de l’enfance avaient succédé une certaine forme de romantisme, le sens du tragique, le sentiment de l’absurde. Mais la vérité se dévoilerait plus tard : en réalité, l’effroi de l’enfant face au monde avait été premier, et son occultation avait provoqué les pires ravages... La suite est difficile à raconter. La vie passe... et parfois (souvent ?), on se sent étranger à sa propre vie... Il ne resterait d´elle que ces maigres confidences retranscrites juste avant sa mort sur le site d’une petite maison d’édition qui avait publié deux ou trois de ses récits, et de lui une silhouette à peine esquissée d’artiste ou de poète empêché...

 

les auteurs

[1Dominique Hasselmann*

[2Jacques de Turenne

[3Françoise Durif

[4Benjamin Revol*

[5Émilie Breton

[6Danièle Godard-Livet*

[7Vincent Tholomé

[8Stewen Corvez*

[9Marion Lafage

[10Françoise Renaud*

[11Claudine Dozoul*

[12Gisèle Remone

[13Philippe Liotard*

[14Brigitte Célérier*

[15Nicole Begzadian

[16Piero Cohen-Hadria*

[17Philippe Castelneau*

[18Ista Pouss*

[19Philippe Sahuc Saüc*

[20Christine Simon*

[21Blandine Keller

[22Plume Nacrée*

[23Félismina

[24Jérémie Elyerm

[25Cécile Camatte

[26Marie-Christine Grimard*

[27Claire Ernzen

[28Anne Klippstiehl

[29Jérôme*

[30Emmanuelle Cordoliani

[31Vanessa Morisset

[32Laurent Schaffter

[33Hélène Boivin

[34Catherine Lesaffre

[35Will

[36JmF

[37Véronique Séléné

[38R-M. Mattiani

[39François Duport

[40Géraldine B.

[41Isabelle Jaunet-Perrotte

[42Marie Moscardini*

[43Françoise Gérard*


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 août 2017
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