7 | faire semblant d’être Pierre Michon

cycle « personnages », 7 : à partir du portrait d’Edouard Martel, l’explorateur des gouffres et auteur des « Abîmes », par Pierre Michon, une entrée privilégiée dans sa technique


On rappelle :
- atelier lancé le 28 octobre 2017, contributions acceptées pendant 1 mois environ ;
- dans la partie abonnés du site Tiers Livre, consultez les « fiches imprimables » avec les textes-support, n’hésitez pas à vous en servir auprès de votre public si vous-même animez des ateliers d’écriture ;
- les contributions reçues sont mises en ligne par ordre chronologique de réception, et un groupe Facebook est disponible pour l’échange ;
- envoi des textes au format .doc .docx .pages .odt (mais pas .pdf, et pas dans le corps de l’e-mail, merci !) ;
- joignez-vous à nous : voir le pass Tiers Livre, vous bénéficierez dès lors de l’ensemble des ressources, fiches, eBooks.

Nous arrivons à la conclusion de ce cycle d’exercices sur la notion de personnage, avec un exercice à la fois plus libre mais qui rassemblera ce que nous avons exploré, chacun des exercices précédents, sous forme d’un seul paramètre à la fois. Repensez fort aux exercices précédents avant de vous lancer, l’intensité maximum que vous obtiendrez tiendra principalement de ce travail en amont de l’écriture même.

Je m’excuse du décalage depuis la précédente proposition, trop de contraintes matérielles. On va donc lancer sans attendre un nouveau cycle, cycle d’hiver, dans lequel je souhaite explorer les relations de l’écriture au film. Bien sûr l’occasion d’élargir le cercle, si vous souhaitez nous rejoindre.

Voici un extrait (le 4ème des 6 paragraphes) du « Édouard Martel » de Pierre Michon dans ses Mythologies d’hiver – le texte complet est à votre disposition dans les « fiches » abonnés :

Il aime le causse où cette réputation a pris naissance, quand il a découvert Dargilan voilà dix ans. Il cherche d’autres trous. De cet hôtel des Voyageurs il a fait son quartier général, comme ses collègues africains, les découvreurs à casque de liège, plantent leur tente à Tombouctou ou Zanzibar et de là s’informent sur le désert du nord, la forêt de l’ouest, envoient des pisteurs, attendent la saison sèche. Les bergers du causse connaissent cet homme à barbiche blonde qui a du goût pour les enfers et qui, assis jambes croisées sur la terrasse sous la charmille, attend qu’on lui apporte des nouvelles des enfers : si la terre s’ouvre sous un agneau, si une pierre jetée dans un puits est avalée sans un bruit, ils accourent à l’hôtel des Voyageurs, ils parlent à la barbiche blonde, aux jambes croisées qui portent des leggins. Et aujourd’hui justement, le 18 septembre, un homme qui sait des nouvelles des enfers entre dans le bourg du Rozier.

Pour conclure ce cycle « personnages », je voulais aborder enfin un texte qui pour moi était présent dès la première idée de ce cycle (d’où le nombre « onze » pour le premier exercice, en référence aux « Onze » de Michon), le rapport du personnage et du temps, l’écriture du personnage en entier par le temps quantifié et saisi, on décrypte un instant et c’est toute l’image d’une vie qu’on va construire.

Sur l’oeuvre de Pierre Michon, je vous laisse avec la vidéo. Il accède à l’écriture par un livre majeur, ses Vies minuscultes, dont chaque chapitre est un personnage, saisi dans un instant privilégié, la somme de ces personnages reconstruisant une sorte d’empreinte, la vie en creux d’un narrateur dont on ne saura rien, sinon l’écho de ce parcours, progressivement resserré sur l'écriture.

J’évoque aussi, dans la vidéo, comment Michon transpose ce procédé dans un dispositif en triangle, le narrateur s’effaçant devant le binôme d’un peintre et son modèle, le facteur Joseph Roulin pour Van Gogh. En ne parlant que de Roulin, ce que cherche pour lui (et son écriture) le narrateur en évoquant Van Gogh reconsituera le chaînon manquant – et tremblant – du triangle.

Dans son Rimbaud le fils, c’est chaque chapitre isolément, chacun indépendant des autres, qui va reconstituer cette équation du personnage et du temps.

Je précise donc ici ma demande :

  • oui, on est plus libre que dans les précédents exercices. Ce n’est pas la phrase sur quoi porte la consigne, mais la brève séquence de paragraphes. Comment l’ensemble de ces paragraphes va faire récit, la séquence elle-même étant démultipliée par les paragraphes en autant d’éléments simples ;
  • oui, tout tient à votre choix du personnage : pas Van Gogh, mais Roulin. Parce que la question de l’écriture (de l’oeuvre ?) sera sous-jacente et principale, on la détourne, on la conjure dans le choix d’un personnage qui, lui, s’en moque bien ;
  • oui, tout tient à un amont de l’écriture, comment vous allez associer à ce personnage un instant, une temporalité restreinte très précise, sur laquelle vo résonner aussi bien passé que futur – c ‘est la détermination à s’en tenir à une scène, dont ne connaîtra pas les bords, ni les tenants et aboutissants, mais qui livrera tout son décor, ambiances, objets, lumières, visages, ciels et sons, qui permettra que viennent y résonner des fantômes venus aussi bien de l’avant que de l’après ;

Ce texte de Michon sur Édouard Martel, un pionnier de la découverte de la géographie et de l’hydrologie souterraine, un des premiers à oser explorer les gouffres des causses calcaires de Lozère, puis l’inventeur du grand labyrinthe souterrain de Padirac, est exemplaire bien sûr (comme pour Roulin ou Vitalie Cuif-Rimbaud, la mère d’Arthur) pour les symboliques qui lui sont associées. Michon a toujours été passionné de pierres et de minéralogie. Mais Martel, en franchissant ces frontières symboliques du réel connu que sont les gouffres, franchira lui aussi les portes de l’écriture , si vous allez feuillleter les fac-simile sur Gallica (Padirac, ou ses Abîmes) vous découvrirez la vieille puissance toute Michelet ou Fabre de cette écriture du XIXe siècle, et comment elle correspond à notre propre imaginaire intérieur de la langue.

À vous donc d’aller choisir un personnage, non pas historique comme Martel, mais plutôt inconnu comme Roulin, et non pas forcément aspiré de son passé comme Martel, mais pris à votre présent et votre territoire affectif ou imaginaire, dans la seule condition de pouvoir associer à ce personnage un temps – instant – privilégié.

Martel, sur la terrasse du village de Lozère, au moment où il reçoit cette lettre de Paris, ne sait ni Padirac ni son futur livre, opus majeur, Les abîmes. Et ce que joue Michon de son propre rapport au réel, en écrivant ces cinq pages, lui appartient.

Je crois que c’est assez pour écrire.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 29 octobre 2017
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