vers un écrire-film #05 | générique & expansion, vos contributions

en partant de « Leçon de choses »


ce mercredi 6 juin, vous avez proposé   37  diptyques générique & expansion.
en préparation du cycle atelier d’été, derniers jours pour contribuer

- présentation et sommaire du cycle « écrire-film »

- la proposition 5, avec vidéo et textes supports

- recherche par auteur

- rappel : les contributions reçues sont mises en ligne par ordre chronologique de réception, et un groupe Facebook est disponible pour échanges, discussions, interactions entre contributeurs ;

- envoi des textes par réponse depuis la lettre d’info, fichiers joints au format .doc .docx .pages .odt (mais pas .pdf ni dans le corps de l’e-mail) – merci d’insérer systématiquement dans le fichier texte la signature souhaitée, ainsi que l’url de votre site ou blog s’il y a, vous me rendez infini service et évitez les erreurs...

- ne vous laissez pas avoir par la musique des autres, prenez du risque, faite que chaque contribution ait sa musique rien qu’à vous, rien qu’à elle !

.... et super merci à tous ! FB.

diptyque n° [1]

C’est une pièce très carrée, peu agréable d’un point de vue architectural. Elle n’a pas les grandes fenêtres des maisons bourgeoises mais une fenêtre horizontale divisée en trois panneaux dont deux peuvent s’ouvrir et située au-dessus d’une ligne à 1m50 du sol. C’est que cet appartement est en demi-sous-sol, ce qui arrive parfois à Montréal. C’est pour cela que le Déluge de 1987 fit tellement de dégâts. La rue est passante et les sons des voitures, particulièrement aux heures de grand trafic, se font entendre à l’intérieur et les lumières des phares ou la réflexion du soleil sur les chromes renvoient des éclats et des lueurs mouvantes sur les parois de la pièce. L’occupant ne peut être très aisé ou il n’aurait pas choisi d’habiter là. Ou encore, c’est qu’il aura dû déménager dans l’urgence et choisir cet appartement comme un havre temporaire. La surface à vivre est raisonnablement spacieuse, peut-être une trentaine de mètres carrés. Une vue en plongée à partir d’un coin entre le mur du fond et le plafond permet de voir en biais sur la droite les fenêtres au-dessus d’un long radiateur gris surmonté d’une étagère de métal où sont posés quelques objet : un annuaire, une vase vide, des outils d’écolier, une règle, une trousse, quelques petits agendas, une pendule d’échecs. Dans le coin droit entre la fenêtre de droite et le mur du fond, se trouve un meuble droit peu stable fermé par un rideau de plastique qui sert de rangement pour des vêtements ou des serviettes de toilette ou de bain. Il est fermé. La lumière n’éclaire pas bien la couleur du mur beige terne. Devant l’espace des fenêtres se trouve un fauteuil de forme droite et simple des années 60 qui a l’air assez confortable. Le mur à la gauche des fenêtres est coupé au milieu par la porte d’entrée. Il n’y a pas d’entrée attenante, on passe directement du corridor de la maison à l’appartement, dont on comprend vite qu’il doit s’agir de ce qu’on appelle en France un studio. À droite de la porte, une commode contient probablement les autres effets de l’occupant et de nombreux livres et deux jeux d’échecs sont posés dessus ainsi qu’une lampe de chevet. L’un des jeux est de taille classique, l’échiquier doit faire environ 40 cm sur 40 et le boitier de bois est de taille classique aussi - ce sont des pièces Staunton, alors que l’autre est un petit jeu portable en plastique. Parmi les livres, figurent deux grandes encyclopédies d’ouvertures et quelques manuels de théorie du jeu d’échecs. Il y a aussi quelques revues et quelques cahiers d’écriture. Un téléphone noir y est aussi posé, rattaché par un fil à une prise invisible. La porte semble solide et la serrure est pourvue d’une chaine de sureté. Les fenêtres sont d’ailleurs dotées de solides volets métalliques, ouverts pour l’instant. À gauche de la porte, le mur toujours d’une couleur beige grisée jusqu’à environ 1m50 de hauteur et d’un vert livide au-dessus supporte une petite étagère et un petit placard contenant d’après l’étiquette le système de fusibles de l’installation électrique. Sur la petite étagère, quelques verres dépareillés et deux tasses. Le mur qui fait face aux fenêtres est plus encombré puisque c’est là que se trouve le coin cuisine : on y trouve l’évier avec le plateau qui sert d’égouttoir, il n’est pas de métal mais de porcelaine ou plus probablement de plâtre. Il est surmonté d’un boiler qui fournit l’eau chaude et deux petites portes battantes cachent le siphon et une petite poubelle. Puis c’est un placard suspendu qui doit contenir la vaisselle et la cuisinière, assez petite, avec une grille d’aération au-dessus. Ensuite, un repli du mur s’avance et un balai y est appuyé. De l’autre côté, se trouve l’entrée d’une petite salle de bains et du WC. Un couloir est créé par la présence d’une longue étagère basse entre la salle à vivre et la salle de bains. Si l’on revient au mur du fond, il est occupé à la base par un canapé clic-clac. Des draps, une couverture et un oreiller sont pliés et reposent à l’une de ses extrémités. Le centre de la pièce est occupé par une table de cuisine recouverte d’une nappe de formica et deux chaises calées sous son plateau. Si l’occupant veut ouvrir le clic-clac, il doit pousser la table près des fenêtres. Il est possible d’ailleurs que pour l’apport de lumière ce soit la position la plus appropriée si elle sert à l’étude de jour, ce que l’on peut supposer d’après les nombreux livres et cahiers de la pièce. L’étagère du centre en contient plusieurs encore, parfois empilés dans des boites de carton ouvertes et certains s’appuyant les uns contre les autres. Sont visibles par exemple une édition des Fleurs du Mal de Baudelaire, un recueil de François Villon, mais aussi d’autres manuels d’échecs bien usés et un jeu de backgammon posé sur des revues spécialisées, une pile de feuilles remplies de diagrammes : des petits échiquiers avec des légendes, des supports de cours ? Aucune décoration, même pas un poster ne permet de penser à autre chose qu’un abri temporaire. Un semi-globe de lampe adhère au plafond ainsi qu’un petit appareil d’alerte incendie, accessoires fournis par le propriétaire. Il n’y a pas de télévision mais une petite radio et un réveil trônent sur une chaise qui sert de table de chevet. Des vêtements sont suspendus à des crochets sur chacune des portes. Le sol de la pièce est couvert d’un linoléum dans le rectangle qui longe le coin cuisine et permet l’entrée vers la salle de bains mais dans l’autre partie de la pièce, une moquette de couleur indistincte avec des touches de bordeaux, de violet, de marron et de noir assure un certain confort pour les pieds. Si la lumière de la salle de bains reste allumée elle peut servir de veilleuse la nuit.

En un mois, le sujet n’est pas sorti de la pièce d’habitation. Elle, une femme dans la trentaine a reçu trois personnes dans ce laps de temps. La première vient de façon régulière, c’est une femme âgée qui apporte chaque fois des provisions comme du lait ou des bananes, une voisine. Le sujet semble reconnaissant. Elle ne reste que quelques minutes. Une autre femme est aussi venue une fois et est restée plus longtemps. Son apparence nous fait la situer approximativement dans la même tranche d’âge que notre sujet. Elle a beaucoup parlé et de façon très animée. Après son départ, le sujet a semblé fatigué. Un homme est venu aussi ; il est de la même génération. Il a parlé avec moins d’intensité. Le visage souriant, il a montré certaines marques de rapprochement mesuré ou non voulu. Son départ a été définitif. Quant au sujet, il n’a été que peu mobile durant les premières journées de la période d’observation. Elle a été amenée ici sur un brancard, placée sur canapé déplié en lit, les autres meubles poussés de côté. Elle semblait souffrir. Ses mouvements semblaient provoquer des vagues de douleur. Nous supposons qu’elle a des fractures, du type de celles que l’on ne peut soulager avec un plâtre, probablement aux côtes et au bassin. Elle se sert parfois de deux béquilles. Au bout de quelques jours, elle a aménagé un système de parcours balisé par deux chaises qu’elle pousse et autour desquelles elle tourne en s’y appuyant aussi pour pouvoir déplacer un plateau du coin cuisine jusqu’à son lit où elle mange. Un téléphone lui permet de parler à des absents ; son fil muni d’une rallonge est tiré jusqu’à une chaise proche du lit. Le sujet lit beaucoup et écrit dans des cahiers, peu de variantes de parties, mais elle en regarde, les siennes, celles de revues comme En Passant sur le petit échiquier, prend quelques notes, n’arrive pas à se concentrer. À portée de main, verre d’eau sur chaise et sur le lit, des revues d’échecs et de livres, des livres d’occasion, Colas Breugnon avec une grosse reliure de la bibliothèque. Elle rit parfois. Elle fait des comptes dans un petit carnet, essuie ses lunettes et répond au téléphone. Souvent, elle est simplement immobile, semble réfléchir ou rêver ou avoir mal et elle écoute parfois son transistor. Elle fume et a réagi brusquement lorsqu’un élément allumé de sa cigarette est tombé dans son dos et a commencé à brûler ses draps. Malgré son apparente difficulté à se mouvoir, elle a fait un saut inattendu, un saut de carpe ? carpe quadrupède à handicap - pour se retrouver à genoux à quatre pattes dans son lit et elle a réussi à éteindre la partie qui brûlait. Après cette urgence, elle a eu besoin de plus de temps pour reprendre la position couchée, plusieurs essais. Malgré cette action isolée, le sujet ne semble pas suffisamment mobile pour en apprendre plus sur les modes de vie de la population de Montréal du dernier quart du XXe siècle. Accidentel, non productif.

diptyque n° [2]

Gros plan sur un carreau de terre cuite, avec son entaille profonde, carreau fracassé sans doute par un objet lourd, il y a longtemps. L’entaille est arrondie par endroits, elle est remplie de terre. Il y a du carreau ainsi sur neuf mètres carrés. Autour, des murs effondrés et des pans brinquebalants. Au-dessus, par brassées, du lierre, infiltré dans les fissures, des ronces et puis des arbres, envahissant les lieux, démantelant les murs, maintenant solidaires les végétaux à leurs supports. Ici pas de lumière artificielle, seulement le soleil là où il peut passer, et puis des ombres et des lumières sur le sol. Murs en ruine, pierres éparpillées, dissimulées sous les herbes, et au-dessus du carreau de terre cuite, aucun objet de facture humaine, seulement la végétation qui s’enracine, bouche les interstices, comble le vide. La terre cuite est rouge, brique, ocre, selon l’angle de vue, elle s’étale loin, hors des murs, jusqu’à la montagne avoisinante, la terre est rouge, carmin par endroits.

Elle est allongée par terre, le regard rasant le carreau de terre cuite, c’est l’heure de la sieste. Elle a dans sa main droite un bâton de craie blanche. Elle cligne des yeux, puis les ouvre, regard intermittent sur le carreau de terre cuite. Elle dessine des formes, des personnages, des bateaux, des voitures, des avions, elle dessine tout ce qui bouge dans sa tête, elle dessine les histoires qui ici traversent les lieux. Puis elle efface de la main les scènes, laissant de longues traces de craie sur le sol. Le carreau blanchit au fil du temps, un voile le recouvre, opacifiant toutes les histoires qu’elle s’était racontée. On entend une respiration lente, douce, c’est l’heure de la sieste. Sur les murs, des ombres, elles dansent une histoire où crient des singes hurleurs. Chaleur grande, moite. Et le regard remonte la fissure tout le long du mur. Avec une cuillère, il a gratté la terre friable. Une forme est sortie du mur, puis un visage à moitié enfoui, un bras, une main, une jambe, tous effacés par le temps. Il aime les explorateurs ou du moins le croit-il, mais quand il se retrouve devant les pierres, il prend sa cuillère et gratte et creuse. Il ne trouve parfois rien, mais là qu’est-ce donc, on dirait une momie d’animal, tellement asséchée, des chansons d’enfant lui reviennent dans la tête, le long de ce fleuve immense, devenu dépotoir. Le regard voyage encore, mais voilà une autre forme. Elle n’a plus de visage, la lèpre peut-être, cette maladie qui n’existe plus et qui ronge de l’intérieur. Elle chante. Mais est-ce vraiment elle. C’est une chanson, des chansons qui sortent de la profondeur des fissures, elles émergent de la terre rouge. Des chansons qui ont perdu leurs phrases, devenues seulement mélopées de savane. La chanteuse est un peu folle, ou peut-être envoutée par on ne sait quel rythme. C’est la terre, la terre rouge, oscillante, sur laquelle elle a mis les pieds qui danse et danse jusqu’au matin. Folie de la terre.

diptyque n° [3]

Les deux vantaux rectangulaires, chacun divisés en trois carreaux carrés, portent des reflets différents en surimpression par-dessus les irrégularités du mur de plâtre blanc de l’entourage de la fenêtre : à gauche, le carré le plus haut est rempli de la masse dense des sapins bordée d’un rai dentelé de ciel - que l’on verrait en réalité sur la droite, en se penchant par l’ouverture, avec les multiples variations de ses verts. Celui du milieu est saturé de l’opacité du bois – l’image zébrée en plus clair des coulures salies de la pluie sur la vitre. Dans le carré du bas s’emmêlent les herbes hautes du talus avec les taches de quelques fleurs – marguerites principalement, quelques boutons d’or presque fanés – déformées par les bulles du verre irrégulier. A droite, le carré du haut évoque une plaque photographique ancienne et très pâle d’un arbre frêle découpé sur un grand carré de ciel clair et que le vol d’un vol oiseau vient de traverser. Celui du milieu renvoie une partie du vantail de gauche ainsi qu’un morceau du vallon qui s’étend au pied de la maison sur la droite, et le dernier carré reprend l’emmêlement des herbes, vu sous un angle différent. Les deux-tiers des reflets sont envahis par l’ombre de l’habitation allongée sur le talus d’herbes.
Mais le vent ou l’intervention d’une personne manœuvrant les vantaux – les ouvrant ou les refermant - pourrait modifier sensiblement la vision.
Chacun des carrés est cerné d’une bande de mastic couleur caramel qui porte des fissures à différents endroits. On pourrait aussi y distinguer ici ou là, une ou deux marques larges de pouce avec toutes ses empreintes digitales. Sur l’un des carreaux, un manque révèle un petit clou sans tête planté légèrement de biais dans le cadre de bois. Une peinture claire a dû recouvrir la fenêtre, mais la couleur a presque totalement quitté le support, la matière colorée s’incrustant seulement dans les rides nombreuses du bois gris durci par le soleil de la belle saison, les pluies et la neige des hivers. La fenêtre, en s’ouvrant, a fait jouer la voilure délicate et collante des toiles d’araignée sur tout le pourtour du cadre et les insectes pattus ont reculé prestement dans leurs loges. De nombreuses mouches noires et quelques guêpes, petits cadavres secs aux pattes recroquevillées, gisent sur l’appui étroit. Face à l’ouverture, la courte frange du pré encore raccourcie par la perspective, dont les plus hautes herbes attrapent la lumière du soleil. La brise traversant les épis des dactyles les emmêle aux violets des luzernes, aux feuilles des bromes, secouant doucement les fleurs blanches des trèfles, les lotiers jaunes déjà couchés. Le regard, en montant, rencontrera des buissons aux pieds desquels se recroquevillent d’anciennes feuilles séchées, diverses écorces, des coquilles vides d’escargot, des amas clairs de pétales morts du cerisier, un puzzle de minuscules débris d’œufs d’oiseaux encore légèrement teintés de bleu. Un examen rapproché et plus approfondi y découvrirait un bouton de nacre usé et sale sous des brindilles jaunies, éparpillées comme un jeu de mikado, de petites mottes de terre dure coiffées d’une minuscule pelouse de mousse sur laquelle se sont amassés : miettes, poils, filaments ténus de végétaux, un microscopique bout d’étoffe effilochée et sans couleur, poussières, scories de noyaux, pépins, des grains jaunes et noirs de divers pollens, avec, tout autour, des cailloux blancs, gris veinés de blanc ou d’un noir uniforme et luisant, des insectes vivants ou morts, des ailes cassées, ébréchées, de libellules, de mouches ou de bourdons. Dans des petites cavités naturelles ou l’empreinte mise à jour d’un caillou que le passage d’un animal a déplacer, des trous dans la terre lisse, puis une dent, quelques plumes, un long cheveu blond et brillant accroché tout vibrant à une courte épine, le duvet frémissant d’oisillons près d’un nid tombé d’un arbre et qui porte encore la rondeur parfaite de son berceau, des petits os blanchis, une griffe, des fourmis noires, le bras droit d’une petite poupée en plastique - ses ongles minuscules peints d’un unique trait maladroit de vernis à ongle rose - l’assiette d’une dinette émaillée bleue maculée de terre, à moitié cachée dans l’herbe courte sous la souche d’un frêne. Tout près, de longues ronces rampent hors du sous-bois, vers la lumière.

A un frémissement, un léger choc contre les pierres, on les devine. Toutes deux inséparables. A une soudaine modification des bruits contenus sous les arbres. Puis, plus rien. Un silence en attente, d’une qualité toute neuve. Invisibles, immobiles encore sans doute, mais comme en équilibre. Un rien de trouble monte dans l’épaisseur de midi. Quelque chose se prépare que l’air s’apprête à porter. Les oiseaux se sont tus pour leur faire de la place. Présences sans corps, susurrant, s’assurant depuis le chemin invisible elles montent jusque dans la pièce, sans y être. Mais, au-dehors, en contrebas, pas tout à fait sous la fenêtre. Plutôt hésitantes encore à l’angle de la maison. Concertées pourtant. Sans mot. Leurs deux têtes à se toucher surement : l’une brune, à la tignasse rebelle au peigne, l’autre blonde à cheveux courts et électriques. On peut les entendre remuer, mais très doucement. Elles ne parlent pas mais de temps en temps on perçoit, en léger décalage, leurs rires de gamines se planter juste à l’angle, oui c’est bien à cet endroit précis. L’ombre les a rattrapées et les tient. Les rires pourraient bifurquer vers le plein midi de la cour et s’épanouir au soleil. Mais, elles reculent plutôt. Elles bougent doucement. Lentement les sons se déplacent avec elles. La forêt semble jouer avec l’écho renvoyé au mur sous la fenêtre, ou pas très loin, à un point très précis. Frottements, corps entouré d’étoffe contre pierres, petits cris. D’abord la voix plus aigüe, le son dense jeté en l’air le long du mur, dans l’ombre au pied du talus, et tout de suite après, l’autre plus bas, qui vient s’y agglomérer, s’y cogner, le reprend, l’étale, l’envoie plus haut pour finir dans les hoquets qui s’amplifient, rebondissent du fond des gorges vers le mur, pour partir en cascade étouffées par leurs petits poings, bousculer légèrement la forêt. En même temps, sur les pierres humides de l’étroit chemin cabossé, leurs sabots tout neufs plusieurs fois, à petites coups, claquent. Puis les voix bâillonnées net sous un dernier rire ravalé. Le léger martèlement des pieds chaussés de bois contre la pierre a cessé brusquement aussi. Le silence, mais habité encore de leurs souffles. Et, très vite, à nouveau, la vibration. Mais plus à droite cette fois-ci. Longeant tout près. Juste au-dessous de la fenêtre maintenant. Les mouvements, piétinements, frottements, claquements des sabots, usure frénétique contre les pierres avec les jets de leurs rires de plus en plus forts, assurés, cette fois en même temps à l’unisson, rebondissent, se cognent, s’exagèrent l’un et l’autre, s’agrippent au mur, dans chaque anfractuosité de la pierre et du crépi cloqué.

diptyque n° [4]

La double porte faite de croisillons savamment travaillés, au dessus sur le montant en pierre, on peut y lire des lettres HS gravées en majuscules et le chiffre 1857 ;on appuie sur la clenche et la porte de droite s’ ouvre alors sur une immense pièce sombre car à peine éclairée par une fenêtre étroite composée de six carreaux de verre, percée dans des murs épais. Au sol, un plancher de lattes mal dégrossies d’où s’élève, à chaque pas un peu de poussière ; le long du mur, au fond un établi de menuisier où sont rangés ou simplement déposés, marteaux, rabots, étaux, clous, vis ; à côté, des dizaines de tiroirs munis de curieux et jolis boutons en cuivre qui permettent de les tirer. Le tout semble à la fois rangé et en désordre : on dirait qu’ une tâche a soudainement été interrompue. Au centre une immense meule de pierre qui a été jadis l’ une des pièces essentielles de ce qui fût un moulin ; peut être perçoit on encore les odeurs de farine, d’huile, de toutes les senteurs mêlées de bois de bricolage et de moisi. Les araignées vivent là, souveraines tissant des toiles dont la finesse et la fragilité du dessin habille de sa somptuosité cet endroit si sombre que l’ on a baptisé « le moulin ». Dans le coin gauche, à l’entrée, un escalier mène à la cave, tandis qu’à l’autre extrémité un autre escalier dissimulé par une trappe conduit à deux chambres : la première est borgne, meublée d’ un lit d’ une table de chevet où est posé un livre, la Bible et d’ une immense armoire ; le plancher est le même que celui du « moulin » ; on franchit une autre porte et on se trouve dans la seconde chambre, deux lits, un chevet, une autre armoire plus petite. Des immenses cadres contenant des photos en noir et blanc d’ aïeux inconnus qui semblent nous fixer d’ un regard sévère, mangent l’espace. Dans cette chambre il y a une fenêtre qui éclaire sobrement et quelques heures seulement les yeux durs ou tristes de ceux qui ne sont plus mais habitent les lieux. La trappe est refermée, on redescend et à la place, juste au dessous, il y a désormais un lit en fer à l’ encadrement doré ; un peu plus loin, une énorme cuisinière à bois, noire, possédant quatre feux qui lorsqu’ elle est allumée fait penser à un dragon ventru. Un tout petit couloir, on descend une marche et l’on se trouve dans une petite cuisine chauffée par un autre poêle, vert celui ci et dont la taille et les pieds paraissent une invite à danser ; une table de bois recouverte d’une toile cirée à carreaux rouges et blancs contre le mur ainsi que deux chaises ; dans l’angle sous la fenêtre, un évier de forme arrondie avec un seul robinet penché dessus ; un buffet mural contient la vaisselle, puis une sorte de gazinière à deux feux est posé sur un meuble métallique émaillé. Enfin la porte vitrée mène à la plus grande pièce, la plus claire de l’ensemble car le soleil l’inonde généreusement, là où se déroulent autour d’ une massive table rectangulaire les repas de fêtes ou dominicaux. Six chaises sont sagement rangées autour. Dans un coin, un autre lit, lui aussi à montants dorés, contre le mur une immense et belle armoire ancienne et sous la fenêtre trône un imposant fauteuil.

Dans la pièce du moulin, sous la trappe qui menait aux chambres, une femme s’éveille et s’assied sur le lit : elle semble être d’âge mûr bien qu’ alerte ; elle est vêtue d’une chemise de nuit blanche faite de ce tissu épais comme se draps, du lin. Le col et les poignets sont ornés de jolies fleurs, un cordon permet de fermer pudiquement le col, on peut voir sur la poitrine d’amples majuscules finement brodées : sont ce ses initiales ? La chemise est ample et longue mais l’ on devine que la femme est d’assez forte corpulence. Elle se saisit d’ un miroir que l’on peut suspendre au mur ou tenir en main, selon. C’est un miroir ordinaire sans doute assez vieux car le tain envahit ou déserte petit à petit la surface. A la lumière chiche de la fenêtre, elle entreprend de démêler sa longue chevelure qu’ elle a natté la veille avant de se coucher.
C’est une extraordinaire chevelure que n’ a jamais du voir le moindre coiffeur . On peut imaginer qu’elle lui arrive plus bas que les fesses ;une chevelure blanche, striée ça et là de quelques mèches grises et qui, même si elle commence à se raréfier n’en demeure pas moins impressionnante ; lentement, avec une détermination tellement rituelle, elle passe d’abord la brosse ; rien ne transparaît sur son visage qu’ elle ne regarde du reste peut être plus dans son miroir de fortune : pas un sourire, pas un froncement de sourcils, elle brosse, les natte à nouveau et les enroule en un macaron parfait piqué d’épingles et qui sera si solide et serré que pas une mèche n’aura l’impudence de s’échapper la journée toute entière.

diptyque n° [5]

Une pièce en fond de couloir. La porte peinte en rouge est vitrée, des carreaux opaques, qui laissent sourdre une lumière rampante, maladive. L’intérieur de l’atelier (celui d’un peintre) est un désordre déserté. Deux grandes fenêtres, les châssis à moitié décapés, sont protégées par d’imposants volets vert pâle, entrebâillés, ce qui explique la maigre luminosité en plein été. Le papier peint date des années psychédéliques, losanges et autres figures géométriques, aux couleurs défraîchies, seul l’orange est encore vif. Appuyé sur un mur, un grand miroir piqué dans un cadre tarabiscoté et doré, légèrement en oblique, donne l’illusion d’un vertige. Le sol est en tomettes rouges bien cirées, des traces de colle indiquent une ancienne moquette arrachée. Les plinthes sont de la même teinte que les volets. Le plafond semble incongru, d’un blanc immaculé (récent), entouré de frises, avec une très belle rosace centrale d’où pend un lustre en forme de fanal de bateau. Sur le mur d’en face la fenêtre, une mezzanine, avec un matelas fin encombré de livres de peintures en vrac : Dali, Man Ray, l’Erotisme Japonais, Tom of Finland, Individualisme et Surréalisme et de vinyles : Woodstock, Sex machine de James Brown, Day Tripper d’Otis Reding, Wish you were here des Pink Floyd. Au-dessous, un bric à brac, fait de bric et de broc, d’objets sans rapports, accumulés, entassés, jetés même. Des joueurs de foot miniatures dans une cage à oiseaux. Deux bougeoirs dépareillés, un sac empli d’autres sacs de plus en plus petits (les poupées russes réinventées), des enveloppes de gommettes multicolores, des lettres non écrites, pliées, avec les mêmes débuts, « Chers… », deux sculptures inachevées, l’une en plâtre, esquisse de maternité, l’autre en bois, un Janus hermaphrodite, un cahier d’écolier à couverture marron. Dans un autre coin d’ombre, des outils, marteau, tourne vis, ciseaux à bois, gamate de plâtrier, truelles, pinceaux aux poils séchés, rouleaux séchés à même le carrelage, l’un blanc, l’autre vert. Sur le mur en décalé du miroir (mais en face), une grande affiche de Querelle de Brest de Fassbinder avec Brad Davis dans une ambiance crépusculaire. Un morceau en bas à droite est déchiré et manquant.

Les songes éclairés se perdent dans les quotidiens espacés. Le désir en tas. L’amoncellement des souvenirs, des strates figées, le temps du vide. Il faut que les voix sonnent pour que les mots soient présents. C’est ce que je fais avec le cahier à couverture marron, un journal intime d’un jeune homme inconnu. Une lecture à voix haute. Lire un journal intime tient du cannibalisme. C’est comme se jeter dans la gueule d’un loup ; frayeurs, indécence, chemins éclatés d’une vie de papier et si tout ça n’était qu’une énorme farce, pour se croire vivant, juxtaposés les uns à côtés des autres. Des larmes intérieures coulent en torrents secrets et ce goût d’amertume du fruit défendu, celui des rêves d’un autre, des pas d’un autre, ses désirs, ses plaisirs, ses failles, ses jouissances. C’est aussi le début d’autre chose pour comprendre la suite qui précède. Je l’avais rencontré, près d’une fenêtre, sa peau brune luisait, doucement. Un effet de lumière seulement. Est-ce cette fenêtre ? La chambre était sale. Le lit sentait la sueur rance et continuelle. Et pourtant… Et pourtant quoi ? Je m’approche du matelas sur la mezzanine, je sens seulement une vague odeur de térébenthine ou de white spirit, je le caresse en continuant ma lecture. Et pourtant… Des corps en attente ou au repos se glissent entre les points, les virgules, entre les pages qui s’enchaînent. Un aboiement me fait sursauter. Un chien des rues qui ne fait que passer. Une histoire d’homme et de chien revenus ensemble de la guerre dans un village perdu des Cévennes, les habitants avaient reconnu le canidé et pas l’homme. Ils avaient encensé la bête et avaient oublié l’homme. Je n’ai jamais su si ce que m’avait raconté ce vieil homme rencontré sur un banc, était vrai. Et pourtant… Je marche du lit à la fenêtre, de la fenêtre au lit ; la chaleur de midi est suffocante malgré la pénombre. J’enlève mon T-shirt mouillé de sueur. J’arrive à la fin du cahier, au début de la vie du jeune homme inconnu, au crépuscule déjà. Le morceau manquant de l’affiche est en dernière page. C’est une dédicace d’anniversaire « 1982. Pour tes 40 ans. » Le journal date de 1975 et l’inconnu avait 23 ans. Les mots désertés restent sur le seuil. Et pourtant… « Querelle appela son étoile qui était son sourire. L’étoile apparut. »

diptyque n° [6]

Le cadre se fait oublier, il n’est après tout qu’une simple tringle mate, de la couleur d’un carreau de lino qu’on aurait découpé, étiré, découpé, étiré, avec de la patience. Ce sont les bosses de tissu qui brillent, en traînées correspondant aux bons angles formés avec les différentes lampes. Il y a celle de la fenêtre ouverte, dont la formule vitrail est ainsi rehaussée. Il y a celle du manteau, ou plutôt de la cape du chevalier qui accentue les montées et les descentes des plis de ce tissu qui doit être bien lourd. Il y a encore les plis tombant de la robe de la dame. La robe rose et blanche de la dame. Les plis tombent dans le sens de la traîne de lumière. Celui qui est éclairé est ainsi pris dans toute sa longueur. On ne voit presque que lui, comme le long pétale de lys tigré qui se trouve en avant du vase. Les traînées de lumière ne peuvent toutefois faire oublier les deux zones mystérieuses. Il y a d’abord le poing du chevalier, ce nœud de coloris blancs et roses, d’un mélange de main et de flacon qui ressemble étrangement aux coloris de la robe de la dame, les longues traînées des plis en moins. Mêmes coloris pour ce qui couvre le visage de la dame, avec du gris. Elle boit, un verre est levé jusqu’à sa bouche. On dirait que les éclats de verre gris s’enfoncent dans son visage.

La petite auto est tombée sur le lino, il faut bien la ramasser sinon le jeu s’arrête. Encore en regardant en bas par la gauche, j’arrive à limiter la douleur à l’épaule. En écartant les genoux, je parviens à me déplacer sur la banquette sans trop de dégât. Heureusement que le tissu est bien tendu et ne m’oblige pas à trop lever la jambe. Mais une fois parvenu au droit de la petite auto enfoncée vers les profondeurs du lino, il faut renoncer à l’appui du dossier, il me faut laisser tomber mes deux mains sur la partie horizontale de la banquette, pencher mon buste en grimaçant, reculer une jambe, poser un pied sur le lino, puis un second et laisser tomber ma main droite pour ramasser jusqu’au sol. Mais l’étirement de l’omoplate droite gagne la gauche et réveille le vaccin qui s’enfonce dans ma chair comme les éclats de verre dans le visage de la dame.

diptyque n° [7]

La toile cirée représente divers objets en cuivre brillants et ventrus, régulièrement disposés sur un fond blanc où s’entrecroisent des bandes plus grises de fines dentelles. Elle couvre une vaste table en formica à rallonges, dont elle ne montre pas les contours et les jointures noires, mais se devine, en son milieu, un peu en retrait sous le plateau, le bouton arrondi d’un petit tiroir malaisé à ouvrir, et qui renferme en vrac quelques objets contondants, tire-bouchons et ouvre-bouteilles. Sur la table et sa toile sont posés plusieurs verres assez courts, coniques et galbés comme des corolles, dont l’épaisseur transparente est travaillée de petits croisillons réguliers. Ils entourent deux ou trois bouteilles, dont une surtout s’impose par son verre sombre, son col long et son étrange appendice à la place du bouchon, en verre fin et transparent, de la forme d’un gros dé à jouer, et portant sur chaque face la minuscule image des couleurs d’un jeu de cartes. Au-delà de la table le regard croise la télévision éteinte, sur la petite table aux pieds en trapèze terminés de roulettes. Le rectangle sombre de la télévision, dans un cadre couleur bois aux coins nets, enferme deux autres surfaces : à gauche d’une longue bande droite qui abrite une série de boutons complexes, dont les uns tournent et les autres glissent le long de traits horizontaux ou verticaux, s’épanouit largement l’écran gris et bombé, aux coins arrondis. Au-dessus de la boîte sombre de la télévision, sur un napperon ovale de coton blanc crocheté, un petit chien dont la tête oscille au moindre mouvement, tient dans la gueule un minuscule bouquet de roses rouges en plastique. Tout proche derrière le meuble, le fond de la pièce est constitué à mi-hauteur d’une série de vitres étroites couvertes de petits rideaux blancs, en fin tissu à plumetis, arrondis par l’embrasse, qui laissent voir à demi la véranda, qui ouvre à son tour sur le jardin.

Sur la table, les verres sont presque vides. Sur la toile cirée, un peu de grenadine renversée dessine des îlots rouges translucides. Une mouche s’est posée à proximité. Elle avance prudemment. Elle frotte l’une contre l’autre ses deux pattes avant. Elle sort sa trompe et aspire comme avec une paille. Elle part puis revient. Un ongle prudent a agrandi l’îlot de grenadine. Un enfant, coudes sur la table et la tête enfoncée dans les épaules, regarde de temps en temps à la dérobée l’horloge murale, une sorte de carré arrondi couleur bois piqué de deux aiguilles blanches ; on voit à peine la trotteuse rouge et l’ouverture horizontale dans le tiers inférieur du cadran, où vient s’inscrire la date du jour. Il entend vaguement une conversation lente ponctuée de silences. Il sait qu’il doit rester assis.

diptyque n° [8]

Des herbes folles au pied d’un mur de briques rouges empiètent sur le portail qui ne s’ouvre plus, de l’entreprise qui a fermé depuis longtemps. Frahuile SA lit-on encore, sur l’enseigne délavée de l’entrée cadenassée dont la peinture blanchâtre s’écaille et laisse apparaître la rouille ; le bleu très pâle de l’inscription a quelque chose de doux. De l’autre côté, on a monté un mur de moellons, de ceux qui condamnent portes et fenêtres des bâtiments désaffectés ; le mur de briques a dû s’effondrer de ce côté-là et on l’a remplacé pour empêcher les intrusions. À travers le portail fait de montants et de grillages, un terrain défoncé par les engins de décontamination. Des amas de terre en attente d’un départ vers ailleurs. Quelque chose de certains lieux de Montréal : briques rouges, encadrements d’ouverture blancs, chantier de déconstruction qui traînerait au rythme d’un territoire où l’espace ne manque pas. En face du portail, au bord du canal, une plate-forme qui devait servir d’appontement d’où sortent des canalisations rouillées munies de ces volants qui actionnaient des vannes mécaniques. Sur la plate-forme des plaques de fonte ; certaines sont déplacées et laissent voir l’eau du canal. Le cabanon qui devait régler l’accès au quai d’embarquement n’a plus que des murs, un toit de béton et une porte en fer rouillé. Le panneau de danger fixé à la porte n’est plus lisible ; il s’orne d’un prénom de fille vaguement bombé à la peinture blanche et d’un joli cœur rose, sous lequel est écrit CGT Bouches-du-Rhône, un petit autocollant récent.

Des enfants se baignent dans le canal, plongent depuis le quai, loin des pêcheurs qui les ont peut-être chassés. La photographe est là. Dès qu’elle les a vus, elle a réglé son appareil numérique sur noir et blanc pour que le beau soleil de cette journée de printemps ne la distraie pas de la sensualité des corps d’enfants, même dans ses images de contrôle. Ils sont très jeunes, dix ans, douze ans peut-être et jouent comme des gamins à regarder l’eau par les trous des plaques de fonte en se couchant à même le sol. Un plus grand s’approche, quinze ans peut-être, plus sensible à l’image qu’il donne. Il se détourne de l’objectif et montre son dos enfantin où les muscles ne se dessinent pas encore. La photographe leur a demandé leur autorisation, ils ont répondu oui, entre fierté d’être l’objet de son intérêt et crainte qu’elle trouble leurs jeux. Ce qu’ils font est toléré, mais interdit. Au moins, elle ne les dénoncera pas. Elle sait que ce moment ne durera pas. Elle pourrait être à Mogadiscio ou à Port-au-Prince ; elle est à Port-Saint-Louis-du-Rhône et elle saisit des instants d’éternité.

diptyque n° [9]

Un afficheur devant montre en rouge une heure trente-quatre – une heure trente-quatre du matin – puis bascule et indique deux degrés. L’espace est noir autour, taché du rouge de l’afficheur. Le rouge se reflète sur les sièges dans leur alignement. Il redessine quelques vestes et effets personnels en désordre. Tout ce qui est plus bas est noir, sous un écran brouillardeux tirant vers le rouge, d’où transparaît une épaisseur mate. Quelques fois un éclat d’une autre couleur jaillit du pare-brise ou par la vitre arrière. Il illumine l’allée centrale puis tout replonge dans le noir. D’autres éclairent parfois à travers les fenêtres de coté, quand les rideaux n’y sont pas tirés. Ils tapent sur les masses d’affaires puis s’éloignent par derrière ou par devant, selon les progressions relatives. Il s’entend un bruit qui s’aggrave. Et le silence et l’obscurité reviennent. Une ombre revient, prend un sac et soudain part vers les places au fond, un phare se plaque sur un livre vide et fuse et aveugle toute la file. Les rideaux tressautent, tantôt plaqués aux fenêtres, tantôt soulevés par quelque courant d’air fantôme, même si tout est fermé de façon étanche. Hormis ces rideaux rien de concret ne bouge dedans. Dehors la pluie et autres météores, que les essuies-glaces peinent à dégager, rampe et colle à l’habitacle. Et les bruits et les moteurs s’étaient faits plus fréquents, les flashs avaient fini par laisser la place à toutes sortes de lumières. Des bâtiments montaient puis descendaient. Il était arrivé que, par un tressaut plus fort, manteaux et laines tombent. Enfin immeubles, places, affiches, panneaux s’étaient mis à tourner ensemble autour de l’habitacle du bus, qui s’arrêta. Les néons du plafond s’allumèrent, frappant les choses à leurs pieds. La porte du bus s’était ouverte, le froid était entré d’un coup comme un animal à gueule ouverte happe ses proies.

Une heure quarante-six, température un degré, que faire, se dit Gmlgrunrf, qui peinait à rassembler son esprit. Pendant le voyage il avait réussi à coincer ses membres dans les aspérités des équipements, pour trouver un peu de confort et de sommeil, malgré les bruits et les éblouissements vains des lumières. Il se redressa, arrangea sa chemise, mis son gros pull, son manteau, vérifiant avec soin que l’air ne pouvait entrer. Il vérifia au niveau de sa ceinture, il vérifia au niveau du col. Il trouva ses gants tout de suite, un petit bonheur. Il serra son cache-nez autour de sa tête, surtout les oreilles. Il sentit son ventre, il respira de ses poumons, contracta les muscles de ses jambes, remua ses orteils. Il remit ses chaussures, dont il avait libéré ses pieds pendant le voyage. Avant de sortir, il essaya d’enrichir l’attention qu’il avait pour lui-même. Des mouchoirs facilement accessible dans ses poches si son nez devenait trop humide ? Une petite pastille à l’orange dans la bouche pour lui donner du baume ? Les oreilles, encore ? Sa veste ? Il attrape son sac de la journée, laisse passer dans l’allée centrale avant d’y aller lui même un autre humain, un autre inconnu, un pareil, un similaire, un compagnon non c’est une compagnonne, avance dans l’allée, dit bonne nuit au chauffeur en passant et sort.

diptyque n° [10]

Du bord du matelas le regard tombe vers la moquette qui est d’un bleu foncé, sombre comme un ciel lourd de pluie un après-midi d’été, et dans le lequel on ne peut distinguer la poussière, la saleté, les miettes ou les insectes éventuels. Toutes ces traces de vie sont non seulement invisibles mais prisonnières de la moquette, avalées par son épaisseur obscure et retenues dans les limbes de la chambre. Si ce n’est cette chose qui se dresse, encore plus obscure, contre la moquette. C’est un amas filandreux de choses indescriptibles… ou peut-être une faucheuse morte ayant un nombre anormalement élevé de pattes, mais plus vraisemblablement, des cheveux roulés en boule autour d’une peluche comme celles qui se forment dans les nombrils velus. Cette boule ressemble au schéma d’un atome dont le noyau est à peine visible entre les multiples boucles parcourues dans sa périphérie par les électrons qui lui tournent autour.

Le bruit de la chasse d’eau résonne puis elle revient dans la chambre alors que je me gratte le ventre. Elle prend la brosse qui se trouve sur le bureau et se brosse les cheveux devant le miroir. Son bras exécute le geste avec la grâce d’un robot industriel. Les picots en plastiques pénètrent la masse des cheveux au sommet du crâne et descendent vers l’extrémité de la chevelure défaisant les nœuds sans efforts. Les muscles de son dos bougent puissamment sous sa peau et ses grains de beauté remuent comme les porte-containers se font balloter par une houle calme et puissante ; ses muscles donnent vie à son corps comme un souffle de vent anime un champ de blé vert.

diptyque n° [11]

4 mai 2018, un beau jour, depuis la halle Saint-Pierre où le marché s’achève, les coups de marteau font écho dans l’air transparent de midi, celui si particulier de la marée haute au pied des remparts. Sur la façade au coin de la rue de la Herse et de la rue des Petits Degrés, à deux encablures de là, on refait le toit, la façade de la bâtisse est désormais comme cuirassée d’une seconde armature, légère, elle-même harnachée de cordages pour reboutoyer. Sur les vieux pavés de granit rouge, bombés, gisent des morceaux inutilisés pour l’échafaudage et de longues écluses de bois jaune, du pin, liés d’un fin câble bleu. Qui lève le nez voit cinq étages, chacun divisés de quatre pilastres et enroulés de toiles de nylon transparents qui s’agitent dans le vent, sous le ciel bleu où deux avions ont tracé une croix blanche, comme en réplique des fins escaliers inclinés qui croisent, à chaque étage, les colonnes verticales où est écrit, sur une petite étiquette : « Duarib, Saint Philibert de Grand-Lieu ». Pour le moment, ça bourre les bleues sans regasser, mais pas un coucou en vue. Le bleu noir de l’ardoises brille sous la mousse orange ; sous les floraisons des grands balcons, le bleu gris et le vert olive des volets de bois de la galerie Louis Dumont célébrer en camaïeu, au travers d’un jour comme tremblé à travers le verre opaque d’une aquatinte ou sous les eaux profondes de la baie, les tons favoris du peintre quand ses œuvres quand sont exposées dans la vitrine, au-dessus de la petite porte bleue au heurtoir, là où « 1645 » est gravé dans la pierre où les chiffres parfois scintillent en brillantes paillettes de quartz, pour mémoire. Sous l’échafaudage, c’est une vieille demeure crépie du même âge, aussi large que haute, sa façade tournée vers le sud, du côté de la rue des Grandes Degrés et plus haut, de la plage Saint-Sauveur. Ici, dans ce carrefour au cœur des petites rues étroites, les chaises des terrasses des restaurants sont déjà sorties au soleil malgré la poussière du plâtre effrité, cette fine couche jaunâtre et sulfurique qui se mêle au sel marin. Les chaises vides sont tournées vers la rue comme en conciliabule muet, dressées là pour assister, nez en l’air, au travail des charpentiers aussi invisibles à présent que les mousses au mât de la grande caravelle qui mouille au port, en saison, pour les amateurs d’histoire maritime et de pirates. Ici personne d’autre ne fait la vedette, d’ailleurs, seuls les fantômes veillent au grain. Voilà à peine deux jours que l’échafaudage est dressé, le travail commence, il y en a encore pour plusieurs semaines avant de démâter. On entend déjà le marteau qui fait sonner la gauffre, la scie égoïne qui zigzague. Au pied de l’échafaudage, auprès de grands sceaux vides et d’une longue corde usée (le boudin), qui pend dénouée, de grands cornets de plastique bleue sont posés, superflus puisque 13 cornets enchâssés suffisent pour faire descendre les gravats du toit, depuis les hautes cheminées où , au printemps, s’accrochent les petites fleurs mauves des nombrils de Vénus. Depuis quelques jours, c’est surtout que ça décrapouille, des blocs de pierre et de gravats s’éboulent, dévalent les quatre étages avec vacarme pour enfin rouler à terre dans un grand fracas qui fait trembler les vitres, les goélands qui s’y perchent s’enfuient d’un coup d’ailes, dans un froissement de l’air.

Au même instant surgissent, comme midi sonne et mus d’un même élan, comme unanime, en cet étroit carrefour des rues de Saint-Malo intra-muros, une petite dame qui sort, pimpante et fière, du salon de coiffure dont la porte fait sonner un carillon et, comme descendu d’un seul grand saut, agile et aérien, du toit ou même des nuées, un tout jeune homme en vêtements de travail, qui part déjeuner et salue, agile comme un acrobate, afin de s’éclipser au coin de la rue sur cette pirouette, sortant de sa blouse une cigarette. L’autre est encore en haut, sans doute s’arrêtenils en même temps, à midi, pour éviter les queues de billard. Et donc, pour sa part, planté tout en haut de l’échafaudage, sous sa casquette, bien callé-là, le dos au soleil, à califourchon devant les clochers, comme au bastingage, les manches relevées sur ses biceps, tout fier, content de la vie, l’autre garçon entame son casse-croûte dans les airs, et la capsule de sa bière tombe comme du ciel comme une étoile filante, tandis que le goulot de la bouteille luit d’un bref éclat, comme un signal.

diptyque n° [12]

La porte n’est pas neuve, il y a du jeu dans la poignée (elle semble avoir été souvent bricolée) et le verre des carreaux présente un aspect rugueux, empreint par les intempéries et les nombreuses mains qui l’ont poussé pour accéder à la première pièce de la maison — il s’agit d’une cuisine —, table en Formica placée au centre avec chaises aux coussins désuets. Une deuxième pièce s’enfile (elle sert de salon) et tout de suite on comprend qu’une porte séparait ces deux espaces autrefois parce qu’on vient de repérer les systèmes de fixation qui n’ont pas été démontés, repeints plusieurs fois dans la même couleur que le bois d’encadrement. Éléments de décor de peu de valeur : tapisserie à ramages brun, bibelots, portraits sous verre, tapisseries au point de croix, lampe à abat-jour en opaline poussiéreuse — depuis le temps qu’on n’y a pas passé le chiffon. Le secrétaire est encombré de documents, livres, boîtes à stylo, étuis à lunettes, cartes postales et autres petits objets qui ne servent à rien sinon à occuper la place. Ce qui frappe le plus, c’est le sol, le carrelage du sol : format dix sur dix de plusieurs couleurs genre granité (rouge brique, gris mêlé de blanc et jaune paille pour la cuisine, vert olive, noir et jaune soutenu pour la salle à manger), le tout posé dans les années cinquante par le propriétaire de la maison, aujourd’hui disparu. Rien n’a vraiment bougé, c’est plutôt qu’on ressent l’usure et on voit combien il est désormais impossible de briquer ce sol à fond à moins d’employer une brosse dure ou un appareil à projeter de l’eau et encore, trop patiné, trop encrassé. Trop de piétinements de gens et de chiens, de frottements de chaise, de passages entre dehors et dedans.

Elle se tient debout sur le seuil de la cuisine, un verre à la main, à deux pas du fauteuil qu’il occupe quand il n’est pas au lit. Elle le regarde à distance comme si elle se méfiait, attend un moment, sent à sa respiration qu’il s’est endormi peut-être (à cause des médicaments) ou alors si fatigué qu’il préfère demeurer immobile pour économiser ses forces, bras lâché sur l’accoudoir du fauteuil placé dans le bon angle pour regarder la télévision à quelques mètres de lui. Elle est donc dans son dos, ne peut pas voir son visage, ne peut être sûre de ce qu’il fait ou pense, mais elle voit sa vieille main qui maintenant a du mal à retenir les objets, pensez lui si habile si bricoleur. Elle est saisie d’un vertige qui lui parle des années où ils avaient les enfants, où la petite lui apportait ses chaussons quand il rentrait le soir. Du coup la cuiller fait du bruit contre le verre et dans la même seconde le journal qu’il avait prévu de feuilleter glisse au sol, ce qui enclenche son pas vers le fauteuil. Il a tourné un peu la tête. Le carrelage à carreaux dix sur dix est glissant, elle fait attention de bien poser les pieds, lui tend le verre : Tiens, c’est l’heure. Tu veux un petit gâteau avec ? Elle va faire attention en lui passant le verre, le soutenir par-dessous, installer une serviette au cas où, même si ça l’énerve. Voilà, voilà. Tu veux autre chose ? Juste après elle ramassera le journal et le posera sur la table à côté des gâteaux. La lumière d’après-midi entrera dans la pièce deux minutes plus tôt que la veille. Elle le lui dira très doucement avant de retourner à la cuisine.

diptyque n° [13]

D’abord, ce qui se dénombre : cygnes de la Siagne (3), hommes ou femmes debout sur l’eau (4 devant + 2 derrière), planches et rames (4+2), îles (2), mâts des voiliers du centre nautique (entre 30 et 40), baigneur à casquette (1), pêcheur avec chien (1), paquebot de croisière (1) et groupe de personnes marchant dans l’eau (environ 40). Puis, ce qui ne se dénombre pas : grains de sable, nuages, vagues, écume…La mer n’est ni bleue ni verte mais plutôt marron tirant sur le gris anthracite. Les masses sombres des deux îles déforment à peine la ligne d’horizon. Le ciel, ni bleu ni vert, charrie des nuages d’orages aux gris violents. Une file indienne composée d’une quarantaine de personnes de tous âges - gilets orange fluo - décrit des cercles d’un stade environ. On entend la voix forte d’une forte femme « Plus haut les genoux, plus haut ». Un panonceau rectangulaire au sommet d’un poteau métallique bleu indique que la plage est « interdite aux professions et industries ambulantes du 1er février au 30 novembre par arrêté municipal N.75 du 22 mars 2000 ». La rambarde est doublée de barrières métalliques de sécurité rouge et blanc – une petite plaque de métal comporte en lettres évidées l’inscription AMAT. Dans chaque carré, il y a une croix, et au centre de chaque croix, un médaillon représentant un écureuil sur un rameau de chêne, les armes de la ville. Un casino blanc étincelant, sur la droite complète le tableau de cette plage sans charme, au nom si commun qu’il en est attendrissant.

La plage des Sables d’or. Métaphore sur laquelle tu n’as pas posé tes fesses. Tu es resté debout à regarder autour de toi avant d’ouvrir le livre marron à la frise et aux lettres d’or. Ce livre traînait dans la rue au milieu d’autres livres, revues à côté de trois valises que tu n’as pas ouvertes. Peur d’y découvrir un squelette ou peur d’être découvert en train de fouiller les poubelles ? Pourtant c’est ton métier ! Le livre s’est ouvert sur « Les Hyades, ou les Pluvieuses, ainsi nommées du mot grec qui signifie pleuvoir […] filles d’Atlas comme les Pléiades. » Tu t’enchantes des Pluvieuses et tu regrettes que le nommeur des plages n’ait pas pensé à ça « Plage des Pluvieuses », c’aurait eu une autre gueule que « les Sables d’or ». Tu enlèves chaussures, chaussettes, t’approches de l’eau qui roule une écume sale et qui dépose des particules noires sur tes pieds blancs. La fraîcheur de l’eau est largement supportable et tu adores sentir le creux qu’impriment tes talons dans le sable alors que la vague se retire et le monticule sous la voûte plantaire. Immobile, tu regardes les gilets orange fluo changer de sens, la monitrice – corpulente - corps et voix – galvanise les retardataires et déplace les bouées blanches, réduisant l’espace à parcourir « les genoux plus haut ! Pour les abdos ! ». Tu reviens vers la route, t’assieds sur les marches pour essuyer les sables d’or mêlés de particules noires que tu ne souhaites pas analyser. Tu enfiles tes chaussettes, tes chaussures. AMAT. Qui aime qui ? Les filles d’Atlas portent le nom de leur frère Hyas, déchiré par une lionne : « elles pleurèrent sa mort avec des regrets si vifs, que les dieux touchés de compassion, les transportèrent au ciel. » Tu tentes de répertorier « les professions et industries ambulantes » des plages : vendeurs de chouchous, de beignets, de sodas et autres comestibles plus ou moins sucrés. Tu imagines un instant te reconvertir en vendeur de nourritures spirituelles plus ou moins comestibles, une sorte de philosophe new age. Tu lèves les yeux et te dis qu’il va peut-être pleuvoir – les Pluvieuses.

diptyque n° [14]

Du formica. Avec des stries. Du formica marron strié. Non, pas des stries, des lignes. Des lignes noires. Des vagues, sur la longueur. Et sur un coin, ça a sauté. Ça fait un petit triangle de particules de bois. Presque de la sciure. Je ne peux pas m’empêcher d’y mettre le doigt. Juste pour soulever le formica décollé. Juste pour que ça se décolle un peu plus. Et ça finira par casser. Et le petit triangle de contreplaqué, élargi, ça gratte. Ça pique les saillies du formica brisé. Ça mord même. Le doigt, les cuisses aussi. Car je m’assois là, sur ce coin de placard de la cuisine. Ça fait une bonne place pour regarder la télé. Je suis au niveau de l’écran, trop haut sinon. Et trop loin depuis la table. Là, installé sur le placard, bien en face de la télé. Et je suis tout près. — Je dis « je », mais je pourrais tout aussi bien dire « tu ». Tout ça, c’est loin maintenant. Tu étais si jeune. J’étais si autre. À moins que ce ne soit moi, justement, aujourd’hui, qui sois l’autre, sans le savoir. N’empêche, quelque chose nous relie sûrement malgré la fracture du temps. Ou peut-être dans cette fracture même… ? Ce doigt, par exemple, qui ne cesse d’explorer ce triangle de miettes de bois nu. L’histoire ne dit pas si les vagues noires du formica me portent. Ou si leurs rouleaux m’emportent imperceptiblement, tout fasciné que je suis devant l’écran. La télévision, les images qui défilent, c’est peut-être ça qui nous relie ? Qui me retient ? Comme tu te retiens à la petite étagère fixée au mur à côté de moi, quand vient la fatigue. Ou la peur, devant « la vérité emphatique du geste dans les grandes circonstances de la vie », dont parlait Baudelaire, que peuvent susciter les images. Cette étagère, une simple planche de bois vissée au mur à l’aide de deux équerres de fixation renforcées. Dessus, un ensemble de pots jaunes, à couvercles noirs cerclés d’un liseré doré. De gauche à droite, et du plus grand au plus petit comme des poupées, des pots à farine, à sucre, café, thé, sel et poivre. Tous remplis d’objets divers : élastiques de tailles et de couleurs diverses, caoutchoucs pour bocaux ; gomme, crayons de papier, parfois sans mine ; un dé à coudre, aiguilles et bobines de fil ; bouts de ficelle, de raphia ; des clefs, plates crantées et bénardes, un tout petit cadenas tout argenté ; des dés ; un jeu de 32 cartes usées, incomplet, de 7 familles des animaux de la savane ; petits sachets de congélation ; une chaîne en argent, des médailles en toc ; timbres, dont le cachet de la poste fait foi ; le porte-clefs mascotte de la coupe du monde de football España 82 ; épingles à nourrices ; tickets de cinéma ; tickets de caisse ; bons de pain ; papiers pliés et repliés, griffonnés, déchirés, illisibles ; et quoi d’autre ? Les boutons. Tout le pot de sucre des boutons. De toutes les formes et de toutes les couleurs. La cafetière en tôle émaillée, écaillée aussi, bleu ciel. Un paquet de grains de café, un paquet de chicorée Leroux. Et le moulin à café électrique, qui fait un bruit d’enfer. Il faut faire attention. On peut s’appuyer sur l’étagère. À ton âge, tu n’es pas encore bien lourd. Mais il ne faudrait pas donner un coup d’épaule. Ni un coup de tête, si tu t’endors. Mais là non. C’est l’heure des informations, tu viens de t’installer sur le placard. Tu es à bonne hauteur, à bonne distance de la Radiola. Je vois d’ailleurs bien le dessin de tonton Ben, au-dessus, fixé au mur. Un bateau. Un beau voilier. Brillant sous le film plastique qui le protège. Une caravelle peut-être ? Mais non, un bateau de pirates ! C’est un bateau de pirates ! Avec cette croix de Malte ? La croix rouge pattée des Templiers ? Ben oui. T’imagine, c’est tout. Sinon tu vois rien ! C’est un bateau de pirates. Avec les voiles gonflées par le vent. Tu sens la tempête qu’arrive ? Oui. Un beau bateau de pirates. Une belle coque d’un marron vif doré de jaunes orangés. Il fonce dans la tempête et va rejoindre son île au trésor ! Un grand trois-mâts chaud, fier. Bien plus coloré que le noir et blanc et le grésil des images à la télé. Des images. Et quelles images ? Quels visages ? Quels figures et figurants ? Tous. On aura tout vu. Déjà, à cinq ans. Cinq ans et demi, bientôt six ! Oui, tout. Mais là, ce que je vois, ce que tu as retenu, qui me retient encore, et c’est à pleurer ! — Mais c’est toujours à pleurer les infos, à moins de savoir « penser l’événement pour ne pas avoir à succomber à l’actualité », disait Hannah Arendt, à pleurer parce que tu regardes ça sans sourciller, médusé, la bouche ouverte peut-être, sans comprendre ce qui arrive, ce qui t’arrive, sinon comment veux-tu que moi je m’en souvienne… ? Donc, ce qu’il y a, c’est ce qu’on retrouve dans Valse avec Bachir. Des immeubles éventrés. Des rues désertes. Des salves de tirs, des coups de canon. Quelqu’un court. Quelqu’un tombe. Ça crie. Ça crie le jour. Ça crie la nuit. Ça pleure. Et cette fichue lumière qui magnifie tout. Ces fusées éclairantes. Cette lumière dorée, dans les séquences de rêve, qui finiront par devenir réalité. Même dans le grésil de la Radiola, même quand l’image saute c’est doré là. Et ça jette une lumière crue, un contraste fort, sur la ville en ruines, et les corps nus qui sortent de l’eau. Sacré mélange de douleur et d’étrange douceur. Un peu comme dans La Nuit du chasseur, quand les enfants sont traqués, emportés au fil de l’eau, dans leur barque, sans savoir où. Et l’autre, à l’horizon, sur son cheval à contre-jour. Comme dans un livre où l’image ressort de la découpe des pages. De la dentelle de papier. À pleurer je vous dis ! Parce que ça n’arrête pas. Ça s’est peut-être juste un peu déplacé aujourd’hui. Et parce que les pages qu’aura tirées Jean Genet, terrible ce qu’il a fait là, lis-le tu verras, tu peux les lire maintenant, tu es grand, tu as mon expérience pour toi, ces pages-là, tu verras, elles sont d’actualité. Terrible je te dis. Vas-y. Lis. Lis, et tu verras. « Une photographie a deux dimensions, l’écran du téléviseur aussi, ni l’un ni l’autre ne peuvent être parcourus. D’un mur à l’autre d’une rue, arqués ou arc-boutés, les pieds poussant un mur et la tête s’appuyant à l’autre, les cadavres, noirs et gonflés, que je devais enjamber… » Encore mieux que le Massaker de Borgman et Slim, non ? Mais t’arrête pas surtout. Écoute-le, le vieux Genet de L’Ennemi déclaré ! « Un enfant mort peut quelquefois bloquer les rues, elles sont si étroites, presque minces et les morts si nombreux. Leur odeur est sans doute familière aux vieillards : elle ne m’incommodait pas. Mais que de mouches. » Alors c’est ça qui fait grésiller et sauter la Radiola ? C’est ça que tu gobes !

De temps en temps, dans le champ de vision, quelqu’un entre, passe. Très net, aussitôt évanoui. C’est les infos du soir, c’est bientôt l’heure de se mettre à table. Mamie Lulu s’active. Elle va et vient, de la cuisine à la pièce d’à côté. Un couloir en fait, aux murs de brique rouge et de salpêtre, gonflés. Elle ressort avec une poêle gondolée, une casserole sans manche, une spatule en bois fendue, ou un fouet piquet de rouille, ou l’ouvre bocal tire languette tordu, ou une vieille boîte de chaussures, ou l’on ne sait quel objet (si c’en est un) d’un autre âge (s’il en a un). La porte est juste là, à côté. Sa largeur détermine la distance qui sépare la télé du placard. Lulu entre et sort. C’est l’heure de manger. L’image saute, Lulu disparaît. Et chaque fois, ce filet d’air froid sur la joue.

diptyque n° [15]

... bouteille d’eau vidée depuis des jours et posée depuis des jours déjà tout au bord, ou presque, de la table haute et carrée en petites lattes de bois, dans le coin le plus éloigné de la table, sur la gauche, tandis que, de l’autre côté, posé tout au bord, ou presque, de la table, mais à droite cette fois-ci, un vase blanc et carré contenant un bouquet de fleurs blanches et minuscules et quatre branches d’une feuillage toujours vert malgré le temps, les quelques jours, sans aucun doute, passés posé sur la table, comme si bouteille et vase se défiaient depuis des jours, s’apostrophaient depuis des jours, posés l’une et l’autre sur la table, presque tout au bord, dans une symétrie presque parfaite, dans une pose guerrière, chacun, chacune, campé, bien droit, la bouteille de plastique un peu bleu, transparent, vide mais contenant à l’intérieur des traces de condensation, des restes d’eau, de minuscules gouttelettes s’agglomérant tout en haut sur la paroi striée, juste en-dessous d’un bouchon d’un rouge éclatant, le vase blanc et carré, légèrement de travers, s’évasant quant à lui vers le haut, comme une pyramide tronquée et posée sur sa base la plus étroite, un grand trait droit et orange, un grand trait droit et oblique, traversant de part en part la surface blanche du vase, la partie visible du vase, comme le ferait une cicatrice, bien nette, et droite, en somme, à peine refermée, défigurant un visage somme toute blafard, deux formes oranges et allongées complétant le tableau, l’une horizontale et l’autre verticale, trait orange et oblique et formes oranges et allongées, semblables à deux grains de riz ou – mieux encore – semblables à deux pâtes grecques gorgées d’eau en forme de fuseaux minuscules et plats, le tout – trait orange et oblique et fuseaux oranges – figurant à la surface du vase comme un visage, un smiley figurant un visage de pirate dont l’oeil droit serait caché par un bandeau, un long trait oblique et orange vif, la pâte grecque et verticale figurant, quant à elle, l’autre oeil, celui de gauche, la pâte grecque, horizontale, figurant, quant à elle, une bouche, parfaite et légèrement entrouverte, de sorte que, depuis des jours, il y aurait ironiquement un pirate, une espèce de pirate, dans le coin supérieur de la table, à droite, presque tout au bord, presqu’au bord d’un précipice, d’une falaise abrupte figurée par une table, haute, composée de lattes de bois assez claires, collées avec soin l’une à l’autre, défiant une bouteille plastique, transparente, striée de lignes ondulées, portant ironiquement une étiquette en plastique, en film plastique et transparent, ou presque, portant ironiquement, outre la marque de l’eau, écrite en blanc, dans un trapèze rouge et éclatant, figurant comme une pyramide tronquée et carrée, posée sur sa base la plus étroite, l’inscription LOVE IS IN THE WATER, comme si toute l’eau de la bouteille, tout ce qui restait de l’eau dans la bouteille, toute cette condensation, ces milliers de gouttelettes visibles depuis des jours sur la paroi, à l’intérieur de la bouteille, à proximité, surtout, du bouchon, rouge et éclatant, était tout ce qui restait d’un amour maintenant consommé, épuisé depuis des jours,

« voire des années », pense Chtrouma, comme elle se lève brusquement de table, le haut de sa cuisse heurtant la table, le dessus de la table, haute, en bois, en lattes de bois de dix centimètres environ, collées l’une à l’autre et formant un plateau de table, haute et carrée, un plateau de table de cuisine ou de coin cuisine, et, tandis qu’elle se lève brusquement de table, un papier à la main, un Sopalin, imbibé de sauce rose, tandis que le haut de sa cuisse heurte violemment le plateau de la table, la bouteille de plastique un peu bleu, la bouteille d’eau, quasi vide, posée depuis des jours sur un coin de la table, à gauche, oscille et se renverse dans un bruit de bouteille vide, en plastique, tombant d’abord sur la table, puis tombant de la table, se retrouvant, de fait, sur le sol, le carrelage clair de la cuisine ou du coin cuisine, rebondissant deux fois sur le sol, le carrelage, clair, de la cuisine ou du coin cuisine, dans un bruit de bouteille vide, en plastique, avant de demeurer, un temps, immobile, à l’horizontal, l’étiquette de plastique parfaitement lisible, tandis que, de l’autre côté de la table, le vase ne bouge pas – ou quasi pas –, ses fleurs perdant, tout au plus, quelques pétales, tombant d’abord sur la table, retrouvant, de ce fait, sur la table d’autres pétales, tombés plus tôt dans la journée – ou tombés la veille –, sans doute tombés la veille, de sorte que de minuscules pétales blancs ornent la table, à droite de la table, dans le coin droit de la table, du côté de Chtroumo, le pied nu de Chtrouma, le pied gauche de Chtrouma, se posant brusquement par terre, écrasant, dans un bruit sinistre, dans un bruit de bouteille vide, en plastique, la bouteille d’eau, striée, portant, bien visible, l’inscription LOVE IS IN THE WATER sur une étiquette de plastique quasi transparente, faisant le tour de la bouteille, portant, outre l’inscription LOVE IS IN THE WATER, le nom de la marque, écrit en blanc, dans un trapèze rouge, évasé dans le bas tant qu’elle était debout, à gauche, dans le coin le plus éloigné de la table, ainsi qu’un smiley jaune, tout sourire, comme tout smiley, mais pourvu d’un coeur, un seul, bleu très clair, sur l’oeil gauche, comme s’il portait un monocle, un verre grossissant, Chtrouma manquant choir, un instant déséquilibrée parce que son pied gauche et nu, eh bien, écrase la bouteille vide maintenant par terre, sur le carrelage clair du coin cuisine, Chtrouma écrasant de tout son poids, pourrait-on dire, la bouteille d’eau, la bouteille vide, tandis que Chtroumo, son mari, « mon presque mari », pense Chtrouma, de l’autre côté de la table, du côté des pétales, poursuit, assis, bien assis, sur une chaise haute, pourvue de pieds en métal, pourvue de pieds brillants, ses ruminations, considérations plus ou moins bienvenues à propos de Chwouartze, son collègue, « son ami et collègue », pense, ironiquement, Chtrouma, son épouse, ou presque épouse, ne lâchant « pour rien au monde », pense-t-elle, son papier, son coupon de Sopalin maculé de sauce rose, malgré le déséquilibre, la brusque torsion de sa cheville gauche, rien de tout cela ne semblant émouvoir Chtroumo, poursuivant, comme si de rien n’était, comme si l’on n’était pas passé, « à deux doigts ou moins », pense Chtrouma, « de la catastrophe », pense Chtrouma, ses ruminations, considérations plus ou moins malsaines à propos de Chwouartze, son collègue, « son ami et collègue », pense, ironiquement, Chtrouma, une femme splendide, une femme mince, en pantalon, se déplaçant pieds nus dans leur appartement, portant, comme elle peut, pourrait-on dire, à la poubelle un papier, un

diptyque n° [16]

Dans le haut de l’avenue de France part à angle droit, sur la gauche, la rue Es Sadikia au quarante deux de laquelle se trouve un immeuble de quatre ou cinq étages du genre haussmannien. La porte, double, est en fer forgé noir, vitres opaques et s’ouvre si on appuie sur un bouton rond, sur le versant droit, au milieu d’un support rectangulaire en bronze, ouvragé en forme de petite pyramide. A droite l’entrée de service s’ouvre par une porte simple,en fer forgé elle aussi. On entre. Trois marche au nez de cuivre conduisent au hall. Le sol est marqué d’un cercle blanc d’une dizaine de mètres de diamètre créant le périmètre d’un intérieur de marbre dans les gris et d’une extérieur dans les noirs. Au bout du hall, sur la droite, monte un escalier en une élégante volute. Sur sa droite la loge du concierge, deux portes acajou vitrées, douze fois deux carreaux biseautés recouverts, à l’intérieur, d’un voilage opaque. Au fond du hall, la cage d’ascenseur faite d’un grillage épais et noir : à l’intérieur, la cabine d’un même acajou, vitrée à mi-corps, dessert les quatre premiers étages ; trois personnes peuvent y prendre place ; sur son côté droit, un strapontin se rabat sur la cloison. Le cabinet se trouve au second, porte droite. On entre, la porte jamais fermée en journée donne sur un couloir, elle se referme seule par l’action d’un groom ; sur la gauche trois portes, sur la droite, deux doubles portes. Le couloir dispose du même procédé que le hall, sinon qu’il s’agit ici d’un rectangle, il délimite les mêmes marbres, gris intérieur, noir extérieur. Sur la première porte à gauche, à hauteur de regard, un petit rectangle de métal émaillé indique « Toilettes » en noir et capitales d’imprimerie sur fond blanc ; un petit liseré noir cadre l’écriture ; cette pièce est vide ainsi que la suivante fermée par la seconde porte où le même dispositif indique « Salle d’attente », rien sur la troisième porte, mais deux vitres opaques sur sa demi-surface qui donnent sur une cuisine, un évier un réfrigérateur dans lequel on trouverait des médicaments, ampoules de vaccin ou autres, des bouteilles dont certaines d’un bleu opaque tirant au noir, d’autres transparentes, un évier, des placards, une table et deux chaises, sur l’une d’elles est assise une femme âgée portant un tablier dans les beiges, elle pense et attend la fin de la consultation, le bras gauche appuyé sur la table. Au fond de la pièce sur la gauche, une porte, à demi-vitrée elle aussi, donne sur une coursive où on met le linge à sécher, elle rejoint l’escalier de service au fond. La première double porte toujours fermée est constituée sur presque toute sa hauteur d’une série de petites vitres biseautées (vingt-quatre sur chacune des portes) aveuglée d’un voilage opaque et blanc cassé, elle reste fermée ; la seconde marque l’entrée du cabinet proprement dit, elle aussi est assujettie par un groom, elle est revêtue de cuir marron foncé clouté et capitonné. Ce sont deux pièces, on dirait aujourd’hui un double living séparées par deux portes battantes dont l’une est ouverte ; ces deux grandes pièces donnent sur la rue, on voit là, partant en biais vers la droite et allant directement aux souks en passant par le marché couvert la rue d’Espagne ; il y a un petit balcon ici comme à l’autre fenêtre, semblables en tout point hors les vitres qui ici, sont transparentes, et là grêlées comme celles d’une salle de bain ; des rideaux diaphanes bougent au vent doux de la première. Le médecin (il est dermatologue, porte une bouse blanche sur une chemise et une cravate, un stéthoscope autour du cou) le médecin rédige une ordonnance, dont il commente la posologie et la composition aux deux personnes qui lui font face, un homme, une femme, il signe l’ordonnance la découpe, referme son stylo à encre (un léger bruit indique cette fermeture) et tend le papier à son en-tête à l’homme en lui précisant le coût de sa consultation : celui sort un carnet de chèques de sa poche intérieur, et s’apprête à remplir un chèque de la somme demandée. Dans la pièce attenante, le cabinet de consultation, on trouvera un lit médical en métal tubulaire peint de blanc dont la tête est relevée de trente degrés, un petit escabeau en acier brillant, deux marches, permet d’y monter ; le lit est recouvert d’un drap blanc sur lequel a été laissé un appareil pour la prise de tension ; sur la gauche, entre le lit et la fenêtre une petite poubelle ronde, dont le couvercle peut-être actionné au pied, contient les divers outils usagés à usage unique, ainsi que certains tissus ou pansements souillés ; sur la droite une armoire blanche, en métal, portes faites de vitre transparentes, on y distingue un matériel médical plus ou moins standard, sur le côté une poubelle, rectangulaire, haute d’un mètre, large de moitié, pour les linges usagés ; entre l’armoire et un lavabo commun (porte-savon en émail, porte-serviette en fer chromé, sur laquelle sèche une serviette dans les bleus), un paravent derrière le quel se trouvent une chaise et un porte-manteau de type perroquet ; au fond de la pièce le petit lavabo voisine avec une porte dissimulée et presque invisible si on n’y porte une attention assez soutenue : elle s’ouvre sur un cagibi assez long, sur le mur de côté des étagères, quelques serviettes, draps, tissus, quelques blouses repassées, pliées, du matériel de rechange, on aperçoit au fond derrière peut-être un rideau, on ne les distingue pas vraiment, des boites d’archives elles aussi posées sur des étagères.

La voiture noire s’est arrêtée devant le quarante deux de la rue. En descendent trois personnages, un quatrième, face brutale, rasé mais au poil dru, brun, reste au volant. Un fourgon la suit, s’arrête, trois hommes en uniforme en descendent : ils sont armés, le premier va vers l’entrée de service et disparaît ; le second reste en faction devant le porte d’entrée principale, le troisième suit le groupe des trois hommes sortant de la voiture : le premier hautain grand peut-être blond porte un uniforme de la milice ; le second est lourd et sue discrètement, il essuie son front d’un geste de son mouchoir, lui aussi est peut-être blond ; le troisième est torve et malingre, il porte un imperméable dans les beiges sales, le militaire fait son devoir. Ils entrent dans l’immeuble. Ils n’empruntent pas l’ascenseur et gravissent les marches de marbre grises. Dans l’appartement du second, car c’est vers lui que les quatre hommes se dirigent, trois personnes se précipitent dans le cagibi du fond de la pièce de consultation et referment presque hermétiquement la porte derrière elles ; dans le bureau, un homme un peu rond – il s’agit du frère du médecin – attend, son coeur bat à se rompre. Dans la cuisine, la bonne s’est enfuie par la coursive, est montée au troisième étage et s’est dissimulée derrière des draps qui sèchent : elle respire fort et mord son tablier pour ne pas être remarquée, elle cesse de respirer en entendant des pas monter les marches de fer, s’arrêter au deuxième et ouvrir la porte de sa cuisine. Les trois hommes sont entrés dans l’appartement du deuxième : le troisième ouvre les portes de gauche, personne, les deux autres s’avancent vers la porte capitonnée et la poussent pour entrer. Dans la salle d’attente, personne. L’homme est debout devant eux, il a une main posée sur le bureau. Le troisième homme est entré dans la cuisine, a ouvert la porte de service, a aperçu l’homme en arme, s’en retourne, il est revenu dans le bureau. Sur un signe de son chef, il fouille ici ou là, poubelles, armoire, ne trouve rien. Le gros sue. Le troisième revient : rien. L’homme a mis son chapeau, son manteau, il est encadré par les deux sbires, tandis que le chef ouvre la marche. Ils s’en vont, derrière eux, la porte d’entrée se referme, le piston du groom siffle l’huile qui reprend sa place dans le cylindre. Arrivés en bas, les quatre gravissent les trois marches, sortent : les militaires regagnent leur fourgon ; le chef s’installe à la place du mort de la voiture noire, les deux autres encadrent à l’arrière mon grand-père : on l’expédie en métropole où il sera détenu politique pendant quelques mois ; il tentera de s’évader, sera repris à Aubervilliers, puis, en février quarante quatre depuis Drancy, dans un convoi numéroté envoyé à Auschwitz où il sera assassiné, on ne sait quel jour, à moins qu’il n’ait péri durant le voyage.

diptyque n° [17]

Dans l’immense réfectoire, les dalles de pierre grise jumelles à l’origine se sont parées d’une identité spécifique au cours du temps, les pas leur ayant infligé de doux enfoncements, abrasant le granit, en patinant la croûte grenue, et l’on ne sait à quoi attribuer les auréoles de rouille ici et là, pareilles aux anneaux d’une chaîne déposée au sol, oubliée pendant des lustres. Des fissures superficielles où s’accumule la poussière strient les longs pavés (mais c’est une boue qui jointoie les pierres là où l’eau a suinté des plafonds abîmés, tout contre les murs) quand d’autres se crevassent de lésions ulcéreuses, à se demander quelles charges les ont altérées ; et aux nids-de-poule qui marquent le seuil de la pièce, face à la cheminée, si des carrioles lourdes de bois ne les ont pas blessées pendant leurs traversées. Une dalle, près de l’âtre, porte sur sa longueur l’empreinte de lignes gravées, parallèles, légèrement recourbées en fin de parcours, d’où semble surgir la pointe d’une épée qui entaillerait le drapé de granit.

Son mal de tête s’estompe, heureusement ; il a dû s’allonger après le repas de midi, une heure à remâcher la honte de la veille, à regarder le plafond immense et si haut, troué de taches brunes, pour finalement s’assoupir dans le brouhaha des bavardages. Aussitôt réveillé, il lui a fallu repriser une chaussette pendant le bref temps de vacance avant son tour de garde. Il dépose l’œuf en bois jaune, dur, strié de veines claires, l’aiguille et la bobine de fil marron dans la boîte de biscuits Brun, jaune et noire, que lui a donné sa mère, et remet le tout dans sa valise posée à même les dalles de granit. Hier soir, après la fête entre soldats, après le vin rouge et le cognac, il a buté dans le creux de la pierre, tête la première sur son casque près de sa paillasse, et selon les dires de ses camarades, il est devenu comme fou, parlait de tuer tous les Boches, ils étaient quatre pour le tenir, et après des compresses froides et du café salé, dans le désordre encore de ses pensées, il se souvient avoir eu peur de la prison. Au contraire, ses supérieurs ont salué la vigueur de ses dix-huit ans et calmé ses craintes. Alors qu’il lace ses bottines, son regard croise un papillon à la livrée noire et orange, parsemée de taches blanches, habitant du lierre grimpant sur l’aile du château de la Guette où la compagnie est cantonnée. L’insecte, une Vanesse vulcain, gît dans une petite dépression que ses ailes occupent toute, les courbes orangées de sa robe rappelant – mais avec éclat – les auréoles rouilles qui parsèment les dalles à cet endroit de la salle.

diptyque n° [18]

Semblable à celles qu’on voit dans les demeures bourgeoises du Hainaut, une applique dorée projette une lumière sourde sur le mur vert, à l’endroit exact où, auparavant, une fresque représentait un paysan des Flandres étreignant sa cornemuse. Tordu dans un mouvement immobile de pavane, son corps danse encore sous le mur de papier-peint vert, de ce vert n° 3 de la charte graphique de la cafétéria Lunch Garden. Pour le client habitué des lieux, l’ancien tracé rouge apparaît encore : effet de persistance rétinienne, ou plutôt mnésique, comme l’écrit en 1975 un commentateur de l’œuvre de Claude Simon, dont le nom reste inconnu (paysage fugace de la critique littéraire). Ce n’est pas l’œuvre originale de Brueghel l’Ancien qu’on y voyait, plutôt une interprétation bariolée. Le mur semblerait aveugle aujourd’hui si n’y scintillait encore dans le souvenir du client l’homme-cornemuse à la peau apoplectique, tendue de veinules violettes comme un pis de vache, s’époumonant dans une danse lourde, et cependant légère du tracé que le copiste avait conservé de la fraîcheur, de la légèreté du premier regard porté sur le tableau de Vienne, où l’œuvre originale est exposée. Le convive de la cafétéria Lunch Garden devine encore la carnation de l’homme, même si elle reste cachée dans l’espace vide, là où l’applique recouvre le mur vert. Tout autant qu’il pourrait voir aussi la trouée nuageuse du tableau voisin, La Journée Sombre, s’il s’était rendu comme le peintre au Kunstmuseum : la lumière crue qui inonde le flanc d’un navire faisant naufrage, d’autres scènes terribles aussi, mais qui restent invisibles, tenues à distance dans la coulisse par la lumière voilée que requiert la conservation. Sur la fresque absente (la lumière devra décroître avec la durée) la tombée de la nuit rend le client de la cafétéria attentif au tragique qui peut surgir du quotidien : phrase qu’un commissaire d’exposition, un conservateur ou un metteur en scène, soucieux de justifier sa fonction, n’hésitera pas à inclure dans un texte académique, afin de priver définitivement le lecteur de la vision spontanée de l’œuvre : veiller à écarter tout didactisme du texte du flyer qui sera remis au spectateur. Le menu du jour est affiché à l’entrée, il y figure des plats locaux dont le client, pourtant originaire de la région, ne se rappelle pas l’origine : Potjevleesh est un de ces mots flamands dont l’orthographe varie selon les lieux. Sa finale chuintante renvoie aux trois viandes qui composent le plat : pot de flesh, de vleesh, potée, pâté de viande dans un pot ? Faisant fi de Wikipédia, le client passe commande au self et procède à l’inventaire direct, dans son assiette, du sens : rouge et blanc tremblotent dans une gelée translucide et jaunâtre, le faisant ainsi prendre connaissance de visu du référent supposé : un blanc-manger d’agneau et de veau, jeunes animaux proches du lait, subissant passivement, en une transgression culinaire, la lourdeur et la promiscuité d’un bœuf adulte mi-cuit, gris et rouge-sang-de-bœuf, violente couleur cramoisie choisie pour l’aile moderne du Musée des Beaux-Arts de Lille. Non loin de là, à Tournai, dans le musée belge du même nom, la même couleur se voit dans le manteau d’un personnage de Bruegel-de-Velours, dans un tableau aux dimensions minuscules protégé par un sous-verre. Dans son reflet s’approche à pas feutrés la silhouette massive d’un gardien rougeaud, qui rappelle que les photos sont interdites, qu’il faut sans délai remettre dans la poche le smartphone innocemment exhibé. Le plat s’avère peu appétissant, lourd jusqu’à la nausée, mais la photo du personnage de la famille Brueghel, prise avant l’arrivée du gardien, côtoie maintenant celle du Potjevleesh dans la carte SD : toutes deux peuvent reprendre vie. S’en inspirer pour le jeu d’acteur. Du paysan caché derrière le mur de papier vert (transparence à rendre par le jeu des éclairages), dans la copie partielle du Brueghel l’Ancien, il ne reste, pour le client, que la mémoire d’une existence réelle, qui rappelle, comme le nom du plat, l’origine flamande de la fresque absente (dans son premier souvenir les couleurs lui semblaient criardes). L’hypothèse d’un effacement, dans cette région wallonne, peut-être une suggestion de mise en scène (penser au martellement des phylactères royaux dans l’Egypte ancienne), mais elle vaut tout autant que celle d’un ravalement décidé arbitrairement, loin du terrain, par le service marketing du Lunch Garden. Suggestion de présentation : l’entrée en scène se fait à Jardin, la chute de l’homme ayant lieu à Cour.

Il monte sur scène, se recroqueville sur l’homme-cornemuse, corps et âme concentrés sur l’instrument : tremblement des lèvres, palpitation des yeux, aspiration à pleins poumons, tension des muscles, il brandit l’homme qui gonfle sous ses mains, se cabre au son du râpeux Rommelpot, instrument flamand, puis de Nights in White Satin. Collage qui peut surprendre, mais c’est Ferré qui dans C’est extra, lui a donné l’idée d’une bande originale, d’un montage extra-diégétique (in memoriam Gérard Genette). « Never reaching the end » : tenir l’homme à bout de bras, numéro souvent voué à l’échec. Il lève les yeux tout là-haut vers les cintres, vers un ciel inaccessible, tandis que, poitrine contre poitrine, il serre tendrement l’homme-cornemuse. Pour lui, c’est du cousu-main (un artisanat plutôt qu’un art ?), de la peluche synthétique blanc-crème-satinée, dénichée parmi les nombreux trésors de tissu du Marché Saint-Pierre à Paris (passage obligé pour les impétrants). A l’instant choisi, sur « Cause I love you » (lyrics des Moody Blues) il soulève la forme dans l’espace, provoque sa chute, côté jardin, sur son de vitre brisée, et l’homme atterrit en coulisse, là où se déroulent des évènements terribles. Sur « How I love you, Yes I love you » le contact avec la peluche lui rappelle la peau veinée, le flanc sanglant de l’agneau (Frères Van Eyck à Gand), ou la chair de veau, un des ingrédients du Potjevleesh (lire la carte SD), le rouge et le blanc : « Red is grey, Yellow is white ». Pour lui ce serait plutôt la chair de poule, à l’idée de s’exhiber comme ça sur scène, à mimer devant tout le monde la danse obscène d’un paysan dans le pays imaginaire de Brueghelande, non loin de cette cafétéria belge, où une fresque flamande fut effacée puis recouverte. La honte. Vite suivie du retour au réel : en arrière-fond, l’arrière-pays de Bruegel, c’est plutôt l’Italie qu’une Flandre espagnole : pas l’ombre d’un casque spanish dans ce coin reculé du Septentrion. Comme la lumière décroît (le régisseur baisse le fader avec un geste de chute lente), sur « Just what you want to be », lui revient la longue didascalie initiale du Soleil se couche, quasi de la taille d’un conte (Ghelderode op. cit. depuis le purgatoire des dramaturges) : « C’est une grande chambre carrée, d’ambiance à la fois somptueuse et familière, flamande… » mais l’organisateur lui glisse : « C’est bien, c’est bien, allez, c’est bon, c’est bon ». Qu’est-ce qui est bien ? Qu’est-ce qui est bon ? Déjà finie, la morsure des projecteurs ? Evaporée, la sueur de honte, sous le satin blanc-crème ? Congédiés, le désir et la fébrilité des planches ? Fin du temps imparti, d’autres sketches suivent, il est grand temps de laisser la place. La kermesse s’étire en longueur, les clients se pressent au Lunch Garden, il rejoint la file d’attente du self, respire profondément, ressent l’émotion qui file à pas de velours, prend un plateau, choisit du Potjevleesh, s’assied. (Un temps). Face au mur de papier peint vert, il regarde fixement l’applique dorée, comme on guettait jadis les apparitions. ll attend le slow, la danse de l’homme, la pavane en slow motion qu’il avait imaginée. Alors, « dans la musique du silence… » (suite des paroles sur : paroles2chansons.lemonde.fr), « une fille qui tangue et… » : Green, red (grey), yellow (white)…, continuer ad libitum.

diptyque n° [19]

Au-dessus des quatre murs il y a une découpe de ciel qui, en fait, s’élargit sur la droite et sur la gauche, puisque les murs, là, n’ont que la hauteur d’un étage, et à cette heure il est hésitant, semble juste évoquer un futur jour bleu ; il y a les dalles du sol, céramique nue, rose en principe, comme un tapis dessiné par les dalles - les deux rangées qui longent les murs encadrant un grand rectangle de carreaux disposés en biais - devenu depuis longtemps un paysage aux tons mouvants, blanchi par le mur qui s’effrite au vent, verdi - vert clair évoquant la mousse ou vert bruni de lichens séchés - par les averses, et puis ces trois endroits, deux carrés et un rectangle, où les carreaux sont remplacés par des pavés de verre pour qu’un peu de jour pénètre, vaguement, dans l’arrière boutique du rez-de-chaussée, pavés de verre si épais et soumis aux intempéries qu’opaque, cernés d’un gros ruban blanc d’une matière étanche que l’on vient de renouveler, qui commence à brunir ou jaunir par place, les couleurs pures ne survivent pas ici ; il y a les murs, celui du fond qui montait tout droit comme une frontière indépassable en grosses pierres irrégulières grossièrement maçonnées sur deux étages, surmontées de plusieurs rangs de parpaings trace d’une surélévation de la vieille maison qui tourne le dos à la cour, frontière récemment percée à mi-hauteur par la profonde embrasure d’un fenestron à la vitre opaque, oeil heureusement impuissant rencogné au fond de cet orbite, la maçonnerie irrégulière se retournant, sur un niveau, en un long mur séparant cette cour de la cour mitoyenne, mur qui fait face à une façade de même hauteur, s’ouvrant par une fenêtre en arc surbaissé, derrière un fort barreaudage, façade dont l’enduit, très endommagé par une humidité provenant de la mauvaise étanchéité de la canalisation d’évacuation des eaux de la terrasse qui coiffe cette petite aile, imite un sol lunaire... on pénètre dans la cour par la grande porte-fenêtre, munie de volets en lattes de bois peintes de ce bleu un peu passé qui habille la plupart des menuiseries ordinaires de la région, et surmontée d’une lanterne aux vitres sales et sans ampoule. Par dessus la rambarde de ciment de la terrasse qui domine la cour, à gauche, dépassent les branches d’un laurier miniature et quelques petites fleurs mauves que le soleil naissant traverse et qui frémissent doucement dans le vent qui se lève. Sous une partie de la fenêtre, un gros bac de fausse pierre abrite, autour d’un petit arrosoir de zinc abandonné, un peu boiteux, sur le sol irrégulier, des feuillages sauvages, que l’on retrouve dans certains des pots parsemés dans la cour, ceux qui ne contiennent plus que des minuscules souches, cadavres de plantes anciennes ; survivent pourtant de hautes branches souples, haubanées sur un tuyau peint de feuilles de vigne, branches qui sont un olivier baroque grimpant désespérément vers la lumière, un gros laurier qui fabrique de grandes feuilles, si lasses que se penchent vers le sol, mais a oublié depuis longtemps l’existence possible de fleurs, un fusain à l’étonnante vivacité qui déborde d’un petit pot, les branches d’une plante au nom oublié encadrant le fenestron face à la porte-fenêtre, un haut bambou qui bouche la fenêtre et quelques plantes passagères autour d’une vieille petite table de bois usé par les pluies et d’une chaise de fer noir. Dans un angle, sous une grande pelle accrochée au mur depuis des années, deux sacs contenant l’un de l’argile jaune durcie, l’autre un peu de terre végétale oubliée, à côté d’une petite bassine de plastique bleu retournée sur laquelle sont posés quelques outils de modelage dans un sac couvert d’une poussière collée par de nombreuses pluies. L’ensemble, désert, dort paisiblement sous le léger souffle du jour naissant.

Le soleil est monté dans le ciel - maintenant plaque d’un bleu lumineux, dur, qui pèse de toute la chaleur de midi sur la cour - et il baigne le mur mitoyen et une partie du sol. Un grand bruit d’ailes claque dans le silence et un, puis deux pigeons se posent sur ce mur, et restent figés, immobiles, au dessus de la cour qu’ils ont réveillée un instant. Un mouvement dans la pièce, en réponse, un appareil-photo, une silhouette sur le seuil, et l’envol lourd des deux oiseaux, juste un peu trop rapide pour que le doigt trouve sa place, déclenche l’appareil. Un rire. Des yeux qui se lèvent vers la gloire lumineuse du ciel. Elle pose l’appareil sur la chaise, dans l’ombre, et va se coller dos au mur, yeux fermés, tente de se faire pierre parmi les autres, sous la caresse brutale de la chaleur. La bouche s’ouvre légèrement à la recherche d’un souffle, les paupières se crispent sur le feu rouge qui éblouit les yeux, dans une tentative d’absence au monde, à soi, qui se transforme en sensation pure de la pulsion de vie. Elle ouvre les yeux, se détache du mur, juste pour voir le petit gecko, secret caché de la cour, disparaître derrière une plaque de plomb sculptée posée contre le bac de terre. Elle sourit de déception, rentre dans l’ombre de la pièce, se verse un verre d’eau fraiche.

diptyque n° [20]

ce salon meublé de fauteuils et de chaises en étoffe de crin à raies alternativement mates et luisantes. Au milieu se trouve une table ronde à dessus de marbre Sainte-Anne, décorée de ce cabaret en porcelaine blanche ornée de filets d’or effacés à demi, que l’on rencontre partout aujourd’hui. Cette pièce, assez mal planchéiée, est lambrissée à hauteur d’appui. Le surplus des parois est tendu d’un papier verni représentant les principales scènes de Télémaque, et dont les classiques personnages sont coloriés. Le panneau d’entre les croisées grillagées offre le tableau du festin donné au fils d’Ulysse par Calypso. La cheminée en pierre, dont le foyer toujours propre atteste qu’il ne s’y fait de feu que dans les grandes occasions, est ornée de deux vases pleins de fleurs artificielles, vieillies et encagées, qui accompagnent une pendule en marbre bleuâtre du plus mauvais goût.

Un gosse entre. Pas très grand, pieds nus, cheveux hirsutes, vêtements douteux. Il porte une lourde musette aux côtés. Il avance vers un des murs. Il observe les scénettes mythologiques. Ensuite, il s’attable. Ces pieds balancent au dessus du sol. De son bagage, il sort un fort volume relié de sombre puis un crayon gris. Il regarde maintenant le festin du fils d’Ulysse.

diptyque n° [21]

Sur le rebord de la place, au coin où débute la rue Choppard, la couleur des tables métalliques carrées de la terrasse du bistrot, en trois rangées agglutinées entre la vitrine de l’établissement et la chaussée, reprend le vert d’eau du mobilier du jardin du Luxembourg, version délavée par l’alternance de pluie fine et des UV. Presqu’une une couleur de lichen à laquelle se mêle celle de la mouse qui se forme sur les pieds, et les piqûres de rouilles qui percent ici et là, aux jointures, sur la lisière des trous des plateaux comme un paysage granuleux, un reg rouge cramoisi par le temps, le vent, et qui commencent à soulever la peinture, relief vallonné imitant le vieux trottoir au bitume bosselé. Des sous-bocks pliés en deux, en quatre, déchirés, viennent combler les écarts entre un pied suspendu et le goudron brillant par endroits où sont collés quelques mégots, chewing-gums séchés, parfois écrasés par des semelles variées, des filaments cassés, une capsule de canette oxydée. Sous une table près de l’entrée un amas de cendres lourdes, denses, une croûte de gâteau aux fruits rouges dont la crème coulante a mal supporté la chaleur suffocante, quelques chiures de pigeons et sans doute de moineaux. Les vitres en verre fumé, les montants vieux bordeaux passé et la devanture en petits carreaux de céramique orange terni. Sous le néon de l’enseigne la casquette rouge sale, le store à moitié rentré, légèrement bancal, penché du côté où la gouttière est trouée, un mètre au-dessus. En face, le mur d’un blanc immaculé, éblouissant du contraste violent, renvoie la lueur fantomatique du dernier rayon de soleil tardif qui vient éclairer une éclaboussure sombre, étoile symétrique où le liquide en tombant a dessiné des fractales enivrantes dans lesquelles se plonger, du verre écrasé où le rai de lumière rejaillit comme une poursuite sur un fier brin d’herbe vert tendre, poussé, élancé là, juste entre la bordure du trottoir et le goudron éclaté.

Le serveur apporte un verre de vin rouge et le journal à l’homme en pardessus limé qui vient s’installer à la table près de l’entrée, sur la chaise adossée à la vitrine, posant son porte-documents, ses livres empilés sur la chaise à côté et qui n’a rien commandé. Des ouvriers entrent dans le café, ressortent quelques minutes après, généralement par grappes de deux, trois ou quatre, discutant, blaguant pour essayer de ne pas pleurer. Le bruit assourdi de moteurs des voitures au ralenti, cherchant à se frayer une place si possible à l’ombre quitte à devoir décoller au lave-glace le miellat, transpiration gluante et poisseuse d’un des seize tilleuls qui se sont retrouvés plantés là au milieu du parking, presque par hasard, mode, pour la dose de chlorophylle ou mieux masquer les poubelles. Un peu avant neuf heures une femme en tailleur à gros carreaux pastel entre puis ressort aussitôt, s’allume une cigarette longue puis continue son chemin. Un couple s’installe à l’une des deux tables ensoleillées et commande le petit-déjeuner : grand café au lait, croissants, pain et beurre avec deux verres d’eau. Le vieil homme ensourcillé pose le journal plié sur le rebord de la table, vite récupéré après un bref échange de sourires par la jeune femme, qui l’ouvre au milieu et se met à chercher en hâte la rubrique où elle finit par se plonger quelques minutes concentrée, poser son doigt, lancer un cri de joie, embrasser son compagnon comme la petite fille serre sa peluche face au grand vide plein de toutes les possibilités qu’est demain, abandonnant là le journal avant de le rattraper quand une brise fait mine de l’embarquer. Le camion de livraison stoppe devant le temps de descendre les six fûts de bière et les caisses de bouteilles pleines faisant place aux consignes, et ce moteur qui tourne sans arrêt, assourdissant, étourdissant des effluves lourdes de gasoil. Un moineau plus téméraire ou plus habitué s’approche des miettes de petit-déjeuner tombées, interroge de son bec un morceau de carton coincé sous le pied d’un siège, le garçon pose sur la table un nouveau verre de vin et ramasse le vide sans que l’homme en train d’allumer un cigare n’ait rien demandé. Le couple paie et disparaît à travers la place, sitôt remplacé par l’équipe de nettoyage ramassant ce que le premier moineau leur a laissé, à peine dérangée par le serveur venu débarrasser, qui emmène sur son plateau libéré des trois muscats servis à la table d’à côté les tasses et les verres vidés, le journal replié instantanément demandé d’un doigt levé par la cliente adossée aux carreaux orange. Trois enfants, deux garçons et une fille d’environ huit ans traversent en courant et criant, riant, leur cartable ballotant sur le dos. Une femme en tablier sort du restaurant un peu plus loin, deux assiettes sous cloche dans les mains. L’une d’elles est destinée à l’homme recrachant le dernier brouillard gris-bleu nuit de son cigare à peine éteint qui finit de ranger sur la chaise voisine une liasse de papiers manuscrits et pose son pardessus sur le dossier. L’autre à l’intérieur indistinct assombri par le contraste d’un soleil commençant déjà à se faire lourd, d’où la femme s’extrait deux assiettes et deux cloches en inox empilées, souhaitant à tous une bonne fin de journée. Le serveur apporte son sandwich et un jus orange à la cliente adossée aux carreaux, rentre, puis ressort avec un café qu’il pose à la table à droite de l’entrée où il s’assoit en portant automatiquement la flamme d’un briquet devant son nez, tire une grande bouffée qu’il rejette par la bouche en levant la tête, en étirant son cou, en posant lui aussi son dos sur les carreaux, les yeux fermés. Sa pause terminée, il dessert la cliente qui attaque les mots fléchés, et l’assiette de son voisin puis revient avec un café pour chacun, plus trois autres cafés, deux noisettes et trois allongés pour les deux tablées récemment installées. Une camionnette de la ville stationne de l’autre côté de la rue, deux employés en sortent, interdisent le trottoir d’en face par deux panneaux de chantier, préparent des bâches, pots de peinture blanche, bacs et rouleaux avant de traverser et s’engager vers le comptoir. L’odeur poivrée d’un nouveau cigare se mêle à celle du goudron qui commence à se liquéfier en plein soleil. L’homme lui est toujours à l’ombre. La chaleur se fait de plus en plus lourde. Moite. Les employés rafraîchis attaquent avant que l’orage ne gronde. Le ciel s’obscurcit. Un homme brun, élancé, le visage retranché derrière une moustache aux reflets presque blonds s’avance un paquet à la main qu’il dépose à côté de la masse de papiers puis s’engouffre prestement dans l’établissement avant d’en jaillir en chemise et tablier blancs avec un nouveau café et une cuillère à dessert. L’homme qui n’a pas bougé depuis le matin ouvre le paquet anonyme et déplie la boîte de carton dévoilant une tarte qu’il entame à petites bouchées. D’abord un cassis, puis une fraise et ensuite seulement une framboise avant de recommencer méticuleusement. La femme range son stylo. Le garçon rendu à la vie civile s’en va en s’arrêtant devant elle, elle se lève, ils partent tous les deux. Les employés municipaux repeignent le mur en face, lentement. La peinture ne tire pas. Trop épaisse. Poisseuse comme le miellat. L’orage commence à tonner. Premières grosses gouttes. Le garçon sort avec un verre de vin rouge. Un homme transportant du linge visiblement propre et fraîchement plié se met à courir, trébuche sur les bosses du trottoir percutant le garçon qui par réflexe rééquilibre son plateau. Le verre de vin tombe, le verre se brise en un éclat strident tandis que le vin fait un superbe plat, plop assourdi sur le sol gris-bleu. Les ouvriers hésitent. La pluie aussi. Finalement le nuage passe, le soleil revient. Il a récupéré le plomb que l’orage transportait. Cuisant. L’air étouffant. Et la fumée du cigare. Les odeurs de peinture, de tilleul et de gasoil des voitures qui recommencent leur valse. Subitement la terrasse se remplit, sature, déborde. Ruée vers l’air, le frisson d’une bière ou d’une limonade trop fraîche. Le garçon glisse parmi les tables. L’homme voûté rassemble ses affaires, concède le reste de sa tarte aux deux pigeons assidus patientant sous la chaise, et s’en va, son pardessus sur l’épaule et de sa main libre un doigt levé en guise de salut. Les deux employés peignant chacun de leur côté ont presque fini. Ils se rejoignent. Entre ces deux rideaux blancs qui se referment on peut encore deviner sur le mur gris jauni les dernières lettres bombées, bientôt effacées par le va-et-vient des rouleaux chargés de recouvrir les derniers vers qu’un inconnu de passage a posés là un soir avant de disparaître.

diptyque n° [22]

Dans l’angle de la pièce aux hauts murs peints couleur ivoire, un bureau. Sur chacun des deux murs qui forment l’angle, deux tableaux proprement encadrés, verre et marie-louise, le premier, à droite, semble représenter trois silhouettes qui s’éloignent dans la distance. L’autre, sur le mur directement derrière le bureau, une mère et son enfant, on dirait une photo. Le bureau, qui semble déborder légèrement sur l’entrée du couloir depuis là où l’on regarde, est encombré d’objets hétéroclites : un bol noir en faïence, un vase, deux gros volumes maintenus debout par des serre-livres ouvragés en bois (coincé entre un livre et sa cale, une fiche bristol vierge de toute inscription), des jumelles posées à la verticale, des papiers en désordres, d’autres livres de formats variables posés à plat, à gauche et à droite du bureau. Également : de petites pièces sculptées en bois représentant des animaux divers (un ours, un chameau couché, etc.), un stylo plume, un encrier, des feuilles blanches, des cahiers, bref, tout le fatras qu’on peut s’attendre à trouver sur le bureau d’un étudiant.

Le jeune homme assis au bureau porte un pull noir sans manche sur une chemise blanche au col ouvert. Il ne sourit pas. Cheveux courts, gominés, plutôt beau garçon, il regarde fixement devant lui, avec une certaine sévérité. Il veut se donner un air mature, certainement, mais ses traits trahissent son très jeune âge. Mon père a 15 ou 16 ans peut-être sur cette photo prise de lui à Port-Saïd à la fin des années 30. Il est plus jeune que le plus jeune de mes fils aujourd’hui. Depuis qu’il n’est plus là, il ne se passe pas un jour sans que je pense à lui. Et toujours, c’est cette photo, dont je n’ai qu’une mauvaise copie, qui me revient en mémoire.

diptyque n° [23]

La lumière du jour s’y noie, dans le fond de la pièce, très longue et très étroite. Deux lourdes presses mafflues à reflets d’ébène se font face, on dirait qu’elles s’observent mutuellement, séparées par une longue table d’un bois foncé mais grossier, marbré, dont on ne sait pas, ne sait plus s’il s’agit d’un bois noble ou bien d’une lourde planche brute du style de celles qui sont utilisées sur les chantiers pour le coffrage du béton. Sur la table, des règles et des équerres disparates – bois, métal – gisent entre des rectangles de papier cartonné – ou de carton de faible grammage – et de fines tubulures à usage incertain. Un gros rouleau de bougran, brun, trône là, à l’un des bords de la table, prêt à presque tomber, retenu miraculeusement par l’écrou central d’une paire de ciseaux énorme au mécanisme distendu, qui baille gueule ouverte renvoyant au plafond, de ses lames froides, la lumière plombée du néon, qui fait toute la dimension de la table dans sa longueur. À côté, la faux longue de la cisaille découpe sur son support de bois clair une ombre sévère, qui jure avec les rognures de papier colorées qui se sont amassées autour d’une timbale cuivrée dans laquelle achève de sécher un fond de colle à l’odeur entêtante. La marge claire d’un blanc très lumineux du planisphère écorné qui se trouve sous la timbale tranche avec la teinte foncée du bois de la table et attire à elle la lumière chaude, confortable d’une lampe de bureau métallique à pied articulé en deux parties. Son socle lourd, métal teinté noir, paraît s’enraciner dans le bois de la table, arbre luciole à ramure pesante, coiffé par un abat-jour rond, dont le vernis noir est légèrement piqueté de minuscules tâches blanches - de la colle ?

Plantée à cette extrémité de la table, bien plus raide que la lampe articulée, elle n’arrive pas à esquisser le moindre mouvement. Ses mains gantées s’agrippent aux bretelles de son sac photo de photographe amateur, tandis que ses yeux parcourent l’atelier sans arriver à se fixer sur un objet précis. Une sueur épaisse mouille son dos et son front. Lorsqu’elle arrive à détacher la main gauche de la bretelle du sac, c’est pour la porter à son cou et tenter de desserrer l’étau de l’écharpe violette dans laquelle elle a soudainement l’impression d’étouffer. Sa bouche s’ouvre, sans qu’aucun son n’en sorte, sorte de béance molle, ses yeux, fanaux dérisoires, clignent, et ses pieds se meuvent en ce qui ressemble à un pas en avant, tandis que ses épaules partent vers l’arrière, comme happées par le grelot de la porte d’entrée, derrière elle.

diptyque n° [24]

A première vue, depuis le palier intermédiaire du premier étage, l’escalier ne dit rien de son histoire : quand a-t-il été élevé droit et accolé de tout son développement sur l’arrière du mas, et pourquoi, si la distribution des entrées au premier puis second étage était prévue au plan originel, ou bien à l’occasion ultérieure de la division en trois habitations indépendantes, encore que des accès au verso de la maison aient pu être envisagés initialement : soit pour une cuisine nécessiteuse d’un supposé potager à portée d’usage, soit, dans le cas du second étage, sous le toit, pour un logement domestique de proximité ; soit, encore, tout simplement, par besoin d’indépendance : aussi bien, la circulation de la maisonnée ne se serait pas réduite à la seule entrée de la façade principale, plein ouest, qui donne sur la grande cour, ou l’aire, avec portail, tonnelle, etc. : allez savoir. Cependant, de ce second étage, les plafonds relativement hauts, pour un mas, et de pierres, démentent l’hypothèse d’une domesticité logée à demeure (journaliers ou braccianti, bonnes, etc.) ; de même les quatre grandes fenêtres inhérentes, à volets verts, participant à l’équilibre de façade. Donc, un escalier de commodité et d’usage ; la marquise, au dessus de la marche palière du premier perron, fer forgé (rouillé) et verre cathédrale (brisé, par endroits), ne datent point d’hier. Aussi, le matériau de l’ouvrage, sa façon, correspondraient aux années 10 comme aux années 40, pas au-delà. Maçonné de pierres et de ciment laissé (redevenu) gris, ses marches et contre-marches, entre les limons, granuleuses par usure, donnant quelques menus vestiges rouge sang -de tomettes prises dans l’enduit d’une réfection qui sent ses années 70, ou de cette peinture grasse encore d’usage aujourd’hui sur les sols de béton (garages, hangars)- sont larges, mais courtes sur leurs profondeurs, égales cependant. Le poteau d’arrivée du premier palier double le pilier central de support, arrimé à l’aplomb à même la terre (sans coffrage ou cloisons ou habillage quelconque), et relance, solitaire, une volée de quinze marches quand celle de la première section en compte treize ; chacune de ces sections équipée du même garde-corps, traçant diagonale : poteaux carrés (chapeautés chacun d’un carreau de terre cuite) qui maintiennent la balustre composée d’une triple rangée de tubes d’acier en partie protégés (mais exempt de points de rouille) d’une pâle peinture verte, passée. Cependant, la marche palière rectangle (1m10 sur 1m30) de ce perron, au premier étage, s’équilibre à l’exact milieu de l’escalier, dissymétrique pourtant par sa répartition de treize marches ici et quinze là, comme exacte sa position magnétique terrestre : Est (ou bien une illusion). Peut-être bien pour la raison, cinétique, de son point de départ, à l’angle originel du mas, puisque le cellier est là celé, à gauche, Nord en plein. La dalle du départ, au niveau du rez-de-chaussée (encore que de chaussée, difficile de l’admettre au sens commun : point de rue, route fort éloignée, chemin cahoteux au mieux), la dalle de départ, donc, dans sa facture, informe d’un souci de normes, dans les années 90 : ciment d’une autre consistance, plus fine, murets à droite et en face du pied de l’escalier contenant en force deux plate-bandes, de part et d’autre de six nouvelles marches très larges, découpées en virgule dans la buttée de terre (pour de vrai une chaussée de retenue, comme pour une digue), et recouvertes de dalles jointées en pierre reconstituée, qui remontent par-delà vers une autre cour surfacée de ciment grossier et graviers, assez large pour trois voitures en épi, et plus. Depuis le palier du premier, dos à la lourde porte d’un vert pâle fané avec imposte couchée rectangle, sans de ces barreaux qui protègent de toute intrusion la petite fenêtre concomitante à un battant ; depuis cette vigie à l’exact milieu du développement de l’escalier, ces derniers agréments s’expliqueraient : par l’agrandissement du mas vers le Nord, de six mètres, pour un pièce supplémentaire d’une bonne trentaine de mètres carrés (Nord-Est) et pour la terrasse carrée attenante de même surface (Nord-Ouest), ceci toute fin années 50 début 60 (briques creuses) ; pour ce qui est du petit escalier à volée de six marches, il s’agirait d’une solution raisonnée pour des accès sécurisés (sous la nouvelle pièce) tant au cellier qu’au grand escalier ; sous celui-ci, en raison de la déclivité (deux bons mètres) vient mourir là, saignée d’un fossé large d’un grand pas, la colline : du mas, construit depuis une nuit de temps sur un méplat, se voyait autrefois du premier perron, et encore mieux du second, des restanques cultivées : à l’Est, au Nord-Est, au Sud-Sud-Est.

En ce mois d’avril de l’an 18 du vingt-et-unième siècle passent au dessus, devant, sur, sous, de plein face ou contre profil, du nord de l’est ou de l’ouest, du sud si mas enjambé : trente fois, les nuages meringués ou noirs, les portions de lunes, les soleils blancs ou piquants, ras ou suspendus, les obscurités des petits jours et des crépuscules, les vents colères, les pluies qui ne sont jamais fines mais épaisses et lourdes, les nuits de pleins jours avec lumignons Grande et Petite Ourse, les encres, les bleus, une multitude excessive et innombrables de bleus... le lierre a lancé le premier ses têtes chercheuses depuis la face extérieure du poteau d’arrivée, une arrière-garde de grappins assurant ses prises dans le ciment, depuis mars, certainement. Le 1er avril, de nuit, les woah-woah-woah des grenouilles ? crapauds ? échelonnés, en répons, jamais superposés, du fossé sous l’escalier... le 2 avril un verdier Chloris Chloris, chapelets de bulles sonores par sept ou huit, moins trilles que successions d’appogiatures, où et revenu d’où ce passereau gris et vert olive ?... le 10 avril le ficoïde dessille du fuschia de jour, clos ses cils magenta à la tombée, bien que passé l’hiver en pot sur le carreau du pilier central... lampranthe éperonnée de son petit nom... un couple de tourterelles turques, collier noir sur gorge, se rendre compte ce jour 16 avril de leur retour, roucoulent bec à bec sur le fil téléphonique amarré à l’angle Sud-Sud-Est, à la verticale du départ de l’escalier... quelques moustiques le 17, pelargonium citronellum débordant de la plate-bande droite, une croyance... depuis dix jours exactement la bourrache, face à la balustre et son limon extérieur, dressent tiges grosses et velues, feuilles alternes non moins velues : menus visages-étoiles bleu outremer en garde-à-vous anarchique... le 17 encore, journée faste, chaude, au cerisier, éloigné à l’extrême, cour cimentée aux gros graviers, des pétales papier japonais : feuillage coiffé au poteau... le midi du 18 avril un gecko grumeleux près l’imposte de la lourde porte fanée, au mur collé de ses quatre fois quatre doigts boudinés de micro-poils gluants détale... à la marquise, lianes et feuilles s’activent faufilent rapiècent fer et vitraux brisés, ce qui sera achevé pour le 29... le 14 avril sur la huitième marche, sur gris ciment usé et moussu, à vestiges rouge sang de tomettes ou peinture huileuse, longue queue de lézard convulse, corps dans gueule du chat feulant sur quatorzième marche... les 21, 22 et 23 avril, et gare à toi chat, essaim d’abeilles tourbillonne et s’agglutine, entre 18 et 19 heures, dans la fourche du chêne tauzin, à six mètres du sol, huit -au jugé- du palier-vigie : le 24 s’en sera allé ailleurs... dès le 25 avril les troncs noirs des chênes rouvres à cinquante mètres au Sud-Est s’estompent à vue d’œil sous le véronèse des feuilles naissantes, qui s’étirent et se retourneront le 27, d’une pirouette, vert de chrome... le chêne tauzin, bon dernier, crache ses vieilles feuilles marrons comme chicots sur les bourraches mais pas toutes, et rattrape à lobes dentelés ses congénères quersus... entre-temps le 23 avril les mauves lourds de la glycine pèseront de toutes leurs grappes au garde-corps de la marche palière... se vrilleront par en-dessous au premier des trois tubes d’acier des tentacules jetées, pour cette année, vers le deuxième... sur un coup de tête, le soir tombant du 24 avril, sécateur drisse et hache les lances du lierre : de l’air pour la glycine, et le jasmin encore en feuilles si lent à atteindre la seconde séquence de la première section : contre-offensive, trêve... dans la plate-bande aux yeux outremer, aux verts de peu d’attrait des laiterons, se peut compter le 28 avril trois sortes de pissenlits et deux sortes de trèfle dont l’une à bords pourpres... de la vesce légère aux fleurs coquille d’œuf et incarnadin donne haricots avec gousses petits pois, c’était le 25... des longilignes graminées poaceae, fomenter le 26 avril un fauchage ras, à la serpe après la rosée pour cause d’épillets, comme avoine ou seigle, à se ficher sous la peau du chat... depuis le perron du premier palier, du 11 au 14 avril focaliser sur les succulentes et les crassula en bas derrière et contre les murets, un peu rougeâtres temporairement, petits froids nuitamment... n’en n’ont cure les ronces sur la levée de terre, au déchant de la colline... de restanques pas même souvenirs : villas, piscines, triples garages, pelouses naturelles ou synthétiques, terrasses, béton, ensembles salon de jardin de barbecues (électriques ou à gaz)... par dessus le parallélépipède de faux-laurier érigé par le voisin à cinq mètres du mur Est du mas, de la vigie-perron du premier et encore mieux du second, la colline percée, tranchée, entée, goudronnée, vaincue ne remue plus.. le 30 avril, au départ de l’escalier, entre le cellier et les six marches raclées à la colline, sous les menus regards outremer, le chêne tauzin centenaire, et devant les sucs charnus des crassula, les frémissements des vrilles, feuilles, ventouses, des balanciers mauves de la glycine, des bourgeons du jasmin ; devant les panicules acérées des folles avoines, les jupes ourlées des trèfles vesces dents-de-lion, un homme s’agrippe au pilier de départ... l’un de ces bleus du ciel, lequel, se reflète dans l’aluminium des béquilles : il en maintient une, horizontale plus ou moins, sous l’aisselle droite déformée, l’épaule haussée par l’appui du corps... sa tête, baissée, peut-être retombée sur la poitrine, donne à voir sa chevelure, taillée courte mais inégale, comme mitée, quasi une ombre autour de la cicatrice rougeâtre un peu en arrière de l’occiput... né dans les années 80, pas avant, de moyen gabarit et taille, même avant, il flotte dans une chemise à carreaux gris, un jean gris... il surveille peut-être encore ses pieds chaussés de baskets et sa douleur, ses douleurs, dans les jambes en réfection, les hanches augmentées de titane, la cage thoracique effritée à chaque respiration, peut-être ne pense-t-il pas à la souffrance des mots qui lui viendraient, à cause de la voix de vieillard essoufflé de maintenant, ou à cause de ce qu’il ne sait plus penser ou dire... ou n’ose penser et dire... de sa vie d’avant, du départ à sept heures tapantes depuis le second palier, de la légèreté à dévaler l’escalier, enjamber les six marches, la cour, du son de machine à coudre de sa Fiat Nuova 500, modèle 1958 bleu layette... rouler boulette jusqu’au restaurant, le sien, étoilé, étoilé après, pourquoi... après l’accident, le broyage, le concassage, les dents la mâchoire brisées contre le volant qui aura crevé un poumon, les os du bassin comme carcasse de lézard démantibulée fracassée... se souvient-il seulement de la scène, la Porsche Cayenne passant outre une priorité... le bruit, l’irréalité du choc, du déplacement, de la venue du noir d’encre, des limbes, des fers, des draps raides comme papier, des tubes, des opérations de... se souvient-il de sa voix d’avant, de ses mots possibles d’avant : vite, prêt, chaud, feu, couverts, menus, cuisine, gastronomie, vins, déglacer, agneau, en cocotte, figues rôties, primeurs du jour, encornets, Méditerranée, etc... de sa vie d’homme dorénavant usée pré-maturée par les œuvres mécaniques, électroniques, des hommes qui n’ont cure que d’eux-mêmes... au bas de l’escalier, bien avant l’escalade entre chair convulsive et grincement bionique du reste de son corps en réduction, jusqu’à sa porte vert fané où le chat feule assis à l’attendre sur la quinzième marche exactement... cramponné à la main courante gainée de serpentins de jasmin de lierre et de ronces, l’homme croise les regards des menus visages-étoiles outremer... hache dans un filet de voix, de souffle, lentement, avec précaution, yeux pâles écarquillés, quasi idiots, demeurés... - fleurs... bourrache... huître... miel... à première vue, la balafre mauve en travers de la joue précocement parcheminée, granuleuse, ne disent rien de ces histoires d’avant... en mai, en décembre, dans les années 50 de ce siècle vingt-et-unième, passeront les nuages, les lunes, les soleils et les vents et les pluies lourdes sur l’escalier... etc.

diptyque n° [25]

Les quatre planches de lambris brisées sur la partie inférieure du mur, où la fenêtre découpe un étroit carré de lumière, laissant affleurer la texture du ciment, pourraient laisser penser que cette “petite pièce” est en réparation. Sous la fenêtre, sertie de grosses pierres de granit, s’encastre un vide, un trou béant mal calfeutré par une table qu’épaule une étagère basse, d’un bois sombre, emplie de livres à la tranche grise surmontée d’une sorte de portrait. Sur le rayonnage supérieur trône un ancien poste de radio avec quatre gros boutons dans la zone inférieure et deux espaces délimités par un liseré où se déchiffrent avec difficulté des noms de villes d’ici et d’ailleurs et une sorte de toile sombre et GO PO OC écrits en lettres majuscules. Un vase effilé portant quelques brins de lavande et cinq épis de blé s’élève encore plus haut. Face à la porte par où l’on pénètre dans cette pièce, deux étagères de bois clair emplies de livres jusqu’au plafond suffisamment bas pour que, les bras tendus, on puisse toucher les poutres peintes en un blanc crémeux. Entre les poutres, les planches sont recouvertes d’une vilaine moquette d’un vert noirâtre, fatiguée , aggravant cette sensation d’écrasement et d’oppression . Une porte en pacotille, peinte de couleur sombre, emmène au-delà. Sur la partie gauche, l’autre versant de la pièce, il fait très sombre et les livres accumulés en tous sens sur d’autres étagères, laissant présager un charivari de récits, renforcent cette impression de bois noirs où l’on hésiterait à pénétrer. C’est une pièce figée, faisant semblant d’exister, mais qui en réalité n’est que traversée pour passer de l’univers d’une cuisine à celui d’une salle à manger. Les rideaux de dentelle ne frémissent pas, le soleil n’entre pas en cette heure matinale et le silence, empli d’un long passé, aussi resserré que les pages des livres joints, déploie sa toile et possède tout l’espace.

L’étrange est immobile. Jusqu’à ce que se détache l’esquisse longue et lourde d’un corps allongé sur ce qu’on appelait autrefois une méridienne, dans le recoin sombre de la “petite pièce”. Forçant le regard, se distingue une silhouette dont la poitrine se soulève en une faible respiration, et lentement s’anime une jambe, puis l’autre et se redresse enfin un buste au souffle paisible. La perception floue ne permet pas de distinguer qui est allongé là et reprend vie. S’effleure alors la vision d’une multitude de corps se levant de ce fauteuil, dans un ralenti de composition, envahissant l’espace de l’instant de silhouettes grises et grandes s’éployant les unes après les autres , ombres des ombres se découpant puis s’estompant, se superposant sans que l’on en distingue le sexe ou l’âge, animées de vies autonomes et qui ne sont plus – cela on le sait avec certitude mais bizarrement sans angoisse – et laissant au bout des doigts une sensation étrange de sang venant cogner sur le bout des ongles. La vision a pris toute la place et on se dit qu’en l’écrivant elle finira par s’évaporer, que ces silhouettes d’hommes ou de femmes sans âge retourneront dans le monde d’où elles viennent même si, au-dessus de la porte d’entrée de la maison, s’affiche une plaque en marbre portant un nom comme un un coup de poing : “Le passé présent”.

diptyque n° [26]

Contre le mur, à droite de la porte qui communique avec la salle à manger, se trouve une horloge comtoise au corps svelte, en bois lisse, trop foncé pour être du pin. La robustesse de l’horloge ferait penser à du chêne. La partie supérieure enferme un cadran derrière une vitre octogonale que l‘on ouvre à l’aide d’une clé à demeure dans la serrure. Au niveau du chiffre trois, sur le cadran, un trou pour la remonter avec une autre clé toujours en place. Dans la partie inférieure de l’horloge, le bout circulaire d’un balancier apparaît dans un large trou rond pour disparaître au rythme du tic-tac. L’horloge repose sur un sol carrelé, découpé en formes géométriques régulières par l’alternance des couleurs- blanc, marron, grenat, jaune, gris. De l’autre côté de la table de cuisine ovale, recouverte d’une nappe plastique blanche entaillée par endroits, sous la fenêtre aux rideaux en dentelle, une machine à coudre Singer, noire, décorée de fleurs dorées, indique que cette pièce ne serait pas seulement le lieu de partage des repas. Au-dessus de la table, une lampe avec un abat-jour blanc en métal est suspendue à une gaine tressée, beige, insérée dans une poulie noire (ce système permet d’ajuster la hauteur du faisceau de lumière). De la cuisinière à bois se dégage l’odeur d’une grillade (un poulet peut-être ? Cela donnerait à penser que c’est un dimanche). D’une grosse casserole en fonte s’échappe de la vapeur d’eau. Le robinet de l’évier est légèrement tourné vers la cuisinière, la base entourée d’un chiffon (pour pallier à un joint défectueux ?). Le long de la hotte qui surplombe la cuisinière, court un fil à linge où des chiffons accrochés par des pinces en bois ont été mis à sécher. Pendent également des bouts de papier et un papier tue- mouche fixé au plafond par une punaise dorée. Le corps figé de certaines mouches est partiellement décomposé dans la résine. L’inclinaison des ailes, la position des pattes et les corps penchés suggèrent des tentatives d’envol avortées. Des moucherons parsèment également ce cimetière suspendu. Une étude pourrait être menée sur la direction (ou l’orientation) du vol des mouches dans cette cuisine ou encore sur leurs ébats à la rencontre du papier collant (la disposition des corps sur le papier pourrait résulter de la vitesse du vol de la mouche ?). Tic-tac de la pendule. (C’est le carillon qui déclenchera une pensée – ou viendra la confirmer -, suivie peut-être d’un mouvement de regard vers le cadran, d’un crissement de chaise, d’un bruit de couvercle sur une casserole, du grincement de la porte du four).

Ses cheveux grisonnants sont retenus par un peigne marron clair. Ils sont bien tirés sur l’arrière et forment une tendre vague au dessus de la tempe. Le faisceau de lumière éclaire un tissu à petits carreaux bleus et blancs qu’elle maintient sur l’index par le pouce et le majeur de sa main gauche. Sur l’autre main, un dé à coudre en métal chapeaute un doigt anguleux. Elle plante légèrement une aiguille dans le tissu, s’y reprend à trois fois, comme indécise. Avec le dé, elle pousse l’aiguille dont elle entoure le bout avec le fil pour faire un nœud. Elle porte le tissu à la bouche, prend le fil entre ses dents et d’un mouvement sec, le coupe. Elle pince les lèvres en reposant l’ouvrage sur la table. De ses doigts déformés et rugueux, elle lisse le tissu en exerçant une pression pour marquer l’ourlet. Elle reproduit ce geste plusieurs fois, hoche la tête, se redresse, se lève et secoue le tissu pour en faire tomber les bouts de fil. Elle plonge la main dans l’ouvrage pour le mettre à l’endroit. C’est un tablier d’enfant à manches longues. Elle le maintient droit par les épaules… il lui ira bien… elle n’a pas pu grandir tant que cela en quelques mois… Elle entend la pendule qui sonne (neuf fois ?). A travers le rideau à dentelle, elle regarde. Palmier au tronc barbu. Il dépasse à présent le grillage d’une bonne tête. Elle pose le tablier à plat sur la table - le devant contre la nappe plastique-, le plie et le lisse de ses mains en guise de repassage. D’un geste sec, elle ouvre une boîte à couture dont la charnière craque, repousse les bobines pour faire une place au dé, la referme d’un claquement.

diptyque n° [27]

Un capharnaüm ! Des voies rapides, un feu, un tombeau ouvert sur des portes fermées. Un amoncellement de jours en fine poussière secondaire recouvre les meubles hantés par la mémoire des tiroirs coincés, bloqués, verrouillés ; à la clé perdue au fond des tiroirs d’autres armoires, commodes, crédences, longères, tables, buffets, chevets, coffres, bureaux oubliés, vendus, bancals, réparés mal que le temps lisse, insensiblement glisse vers le royaume des antiquités, rares objets manufacturés, huiles sur bois craquelées, coupes de Murano, chaises Louis XVI, trains électriques des années trente, poupées de porcelaine, le fleuve coule, les emportera tous ; ceux des musées, des intérieurs cossus, misérables, démontables, interchangeables, au fond des draps, sous les lits, dans les rouages, les circuits imprimés des machines, au fond des gamelles des chats, dans les chats, dans les arbres, les nids, le temps s’insinue partout et l’océan les attend ces radeaux de fortune, bric-à-brac d’une époque où surnage quelque beauté récupérée : courbure, cambrure, col d’un vase, langue tirée d’une statuette d’inspiration Moaï, l’oreille cassée d’un fétiche, un sonnet de Ronsard, le vélo du facteur, le printemps dans les champs, un fragment de miracle dans un bol chantant, le soleil à l’assaut du zénith et tous ces livres, dans cette chambre, du sol au plafond serrés, muets, blottis autour du murmure des rayons, silencieux sous leurs couvertures neuves ou fatiguées, fantômes fermés, fantômes ouverts errant parmi les descriptions, figures de style immobiles, amovibles, greffées sur des épisodes, ectoplasmes romanesques bredouillant des craques au seuil de la vérité partie à bord d’une barque de papier voguant sur des flots bleus par nuit d’encre, dans les remous des courants littéraires, sous les orages des chapitres, vers les histoires de demain, avant qu’il ne soit trop tard, avant que le hibou de jade ne puisse les entendre car il est écrit sur le mur de la jetée d’un petit port du sud de la Crète : « vis aujourd’hui ! demain ne viendra peut-être jamais. »

Il remontait les dalles semés au hasard de la bande de jardin menant à la voiture. Jardin que le printemps repeignait. Hasard qui ce matin encore l’avait contacté. Sous la forme d’un, deux, quatre curieux hasards, une tribu de hasards plutôt pensa-t-il mais pas du hasard admit-il finalement et il tournait, retournait cette réflexion, cette conclusion tout en cherchant à nommer l’étrange procession de circonstances troublantes laquelle l’interpella tant et si bien dès le lever qu’il en vint à admettre que quelque chose se passait d’inconnu ; de non répertorié dans le registre ordinaire du monde. Dans le même temps qu’il cherchait un nom à coller sur ce qui à ses yeux ne pouvait relever du hasard, il revisitait les semaines précédentes et quoi s’agençait dans son esprit sinon une sorte de figure dont il n’aurait su dire, hormis qu’elle ressemblait à l’une de ces figures obtenues en reliant des chiffres à la page jeux des magazines pour enfants, labyrinthes, dix différences, coloriages, devinettes, rébus, charades sauf que là il ne s’agissait pas de chiffres mais de situations réelles, existentielles. Pour commencer ce rêve : un mur proche d’une plage qu’il lui semblait connaître, des grottes en face, et quoi d’inscrit sur le mur ? Demain ? Destin ? J’aimais ? Jamais ? Vive ? Vivre ? Le nom de l’endroit aussi lui échappait toutefois il connaissait cette anse. N’en doutait plus. De surcroît ce livre parmi tous ! pris par hasard ? Après avoir hésité, ouvert comme ça. Plus par curiosité que par intérêt précis. Une carte postale s’en échappa. Il se baissa, allait la replacer entre les pages lorsqu’il remarqua la crique : celle du rêve ! La plage, ! le village, les rochers pareils. Identiques. En Crète dans le sud, une semaine chez Minos mais ce jeudi il doit poster ça avant midi et surgit alors cette histoire de colis jumeaux, l’ami retrouvé, la photo au dos du dossier, le fax de neuf heures dix. Descendre dans la vallée il n’aime pas. Pollution, industries, cubes, parallélépipèdes, tôle, panneaux, pubs, ronds-points, caméras, trafic, stress, bruit, bitume. On rejoint la vallée par une route en lacets bordée de précipices. A l’image de ma vie ! Ces mots traversèrent son esprit. Un rire éclata. De plein fouet frappa le pare-brise. Il abaissa la vitre. Le rire s’envola. Conneries que ces trucs de hasard décréta-t-il en accélérant soudainement débordant d’une énergie joyeuse. A quoi bon vouloir comprendre ? La vie roule et tu marches mon gars. C’est déjà ça ! C’est encore ça ! Il gara la caisse près du pont. Parking gratuit ! Un des derniers du bled. Abimé dans ses cogitations revenues au parquet ciré des coïncidences, au bal des synchronicités -visage de Jung - rendues à la valse des confluences, au tango des mille embranchements, aux fractales temporelles qui toutes le firent - il ne percuta pas la camionnette - élire domicile en cet envers. Le paquet vola ! Il eût le temps de voir la mer, le ciel, Matala, la baie, les tombeaux des grottes, le cordon blanc des maisons, Bob Dylan, Cat Stevens, le temps de lire le texte tagué sur la jetée. Sa tête heurta violemment la bordure du trottoir.

diptyque n° [28]

Il y aurait ce lit, avec le cadre en merisier et les montants arrondis. Une couverture en satin vieux rose. Deux petits coussins en crochet blanc, posés au trois quart de la longueur. Sur la table de nuit, un vieux téléviseur Schneider à l’écran bombé et gris. L’usage est décoratif depuis le passage au câble. La commode à tiroirs. Dans le premier, les culottes, les soutiens-gorge, les gaines, les collants, les mi-bas. Au fond à gauche, cachés dans une chaussette noire, le petit pistolet et la montre à gousset. Dans le deuxième, les caracos en dentelle, les débardeurs en coton, les chemises de nuit. Dans le troisième, les pantalons en stretch, les jupes en jersey. Au fond de chaque tiroir, de la tapisserie en vinyle à motif floral. Une boîte à bijoux en laiton. Un cadre photo sur pied, la photo d’identité d’un homme en noir et blanc. Un trèfle à quatre feuilles séché, entre le verre et la photo. Un deuxième cadre photo, l’agrandissement d’une photo des chutes du Niagara, prise en hélicoptère. Un petit bureau et une chaise de salle à manger. Une petite lampe blanche. Un pot à confiture logeant deux crayons de papier, une paire de ciseaux, une craie blanche, et bien au fond, plusieurs épingles et un dé à coudre. Un calendrier des PTT, deux chats dans un panier. 19 mars, 14h30, RDV Docteur. Un presse-papier en verre de Murano, recouvrant des coupures de journaux et des post-it. Une tour de rangement en plastique, chargée de photos souvenir. Collioure, 1992. La Réunion, 1994. Canada, 1996. Thaïlande, 1999. Et tant d’autres, faisant pencher la tour vers la droite. Un vase avec trois roses rouges, fraîches du matin. La fenêtre avec le cadre en bois et le simple vitrage.

Un voilage blanc filtre quelques rayons, venant dorer son tibia droit. Sa jambe gauche flotte le long du lit. Des mi-bas couleur chair recouvrent ses pieds calleux. Son t-shirt en coton blanc, avec de la dentelle sur le col, est rentré dans sa jupe en jean. Deux bracelets, un jonc et une montre en or parent ses bras bronzés. Ses mains veineuses portent trois bagues, deux à la main gauche, une à la main droite. Ses ongles, certains cassés, sont salis par la terre. Une médaille tombe entre ses deux seins. Ses cheveux intégralement blancs sont courts, coiffés en arrière, avec une légère ondulation sur les côtés. Ses deux lèvres fines sont pincées entre elles. Son nez pointu est surplombé d’une paire de lunettes à la monture dorée. Ses yeux marrons foncés fixent une tablette numérique. Elle observe le monde défiler. Elle découvre de nouvelles contrées. Elle aime des publications sur le jardinage. Elle partage des recettes. Elle visite des musées en réalité virtuelle. Elle regarde des émissions en replay. Elle reçoit des photos de fleurs pour son anniversaire et pour la fête des grands-mères. Elle est assise le dos collée au montant du lit. Ce lit-univers. Ce lit-maison. Ce lit-horizon. Ce lit-prison.

diptyque n° [29]

Il faut des années d’école pour apprendre le plus difficile, le moins naturel : rester assis toute la journée

A l’usage des adultes qui ne se souviennent plus bien de cette enfance-là, il faudrait dresser la topographie d’une salle de classe. Le temps de la parcourir, on en tirerait une leçon de choses intérieures, et peut-être quelques larmes. La salle de classe, telle que l’architecte l’avait tracée, rectangle aux murs idéaux, rectilignes, reproduisait, isométrique, toutes les autres salles de classe. Comme si l’égalité pour tous était affaire, avant tout, de périmètre. Sur la longueur A-B se dressait la porte du couloir. S’y trouvait, punaisé, le

a) tableau des progressions et régressions et ses gommettes multicolores, face aux noms des élèves. Concernant la dénommée Rustine, la longue ligne des gommettes rouges progressait sur le mur, balisait un chemin jusqu’au bord des territoires gelés du pôle Nord, sur la

b) carte du monde où la calotte Antarctique s’étalait en une vaste bande blanche. Sur l’Europe égocentrée — témoignant de l’origine latine des premiers cartographes de la Mappa Mundi —, la France comportait une déchirure, due à la frappe, à cet endroit précis, de la règle jaune massive d’un professeur, un jour qu’il indiquait la place de notre beau pays. Au mur, d’autres posters,

c) multiplications,

d) conjugaisons,

e) éléments périodiques,

f) arbre de l’évolution des espèces. Puis

g) travaux des élèves, trente feuilles A3, représentations du système digestif au crayon de couleur, aux formes intestinales serpentaires. Celui de Rustine se différentiait par son approche expressionniste. Le trajet des aliments y était figuré à l’envers car elle avait préféré aborder la possibilité, certes rare, de pouvoir vomir des boulettes de matière fécale. Certes, le marron mordoré de sa composition ne suivait pas la consigne Indique par des flèches bleues le parcours de transformation des aliments, mais le réalisme en demeurait saisissant. Ensuite,

h) quelque chose que personne n’avait jamais remarqué, qui d’ailleurs n’existait probablement pas, d’autant que, juste à côté, l’angle B attirait le regard avec le

i) vivarium à phasmes. On vérifiait l’état vital des insectes en secouant fermement les parois de verre. Qu’une brindille tombe de l’arbuste, c’était soit une brindille, soit un phasme mort. Au fond de la classe, le mur B-C exposait en hauteur une

j) horloge, autrefois située au-dessus de l’estrade. Les regards des élèves avaient tant pesé sur la lourde aiguille des minutes que les cours s’en étaient trouvés ralentis. Désormais, on ne pouvait surprendre l’heure qu’en tournant la tête. Sous l’horloge, une bibliothèque enserrait toutes sortes de livres scolaires aux couvertures vives. Derrière était tombé un

k) manuel de 1929, La Grammaire par les textes et par l’usage, du temps où le masculin l’emportait sur le féminin. Il comportait de délicates lithographies, illustrant les exemples. On dit le garçon, un garçon ; le jouet, un jouet ; le roi, un roi. Cherchons dans la classe, des personnes ou des choses dont le nom peut être précédé de un ou le. Exemple : le maître, un maître ; le livre, un livre…, les noms communs maître, livre sont au genre masculin. On dit la muraille, une muraille ; la maman, une maman ; la chatte, une chatte. Si nous regardons dans la classe, nous voyons des tables, mais on peut dire une table, la table ; table est au genre féminin. Sur la table il y a le livre. Serré contre la bibliothèque, un

l) piano dont le clapet, fermé à clé par une institutrice partie en retraite, n’avait pu être rouvert. Les touches resteraient donc à jamais captives, à l’abri des mains. N’importe, désormais les cours de chant se déroulaient à partir de bandes enregistrées, rangées à côté, dans les étagères à

m) matériel pédagogique, comprenant microscopes, balles, cahiers, collection de cristaux et roches, vidéothèque, pots de peinture et planètes. Le coin C était le coin. Laissé vide à dessein pour y ranger un enfant puni. Une

n) pancarte au mur comportait Les Cinq règles d’or du bon comportement. L’angle du coin C, de 46 degrés, n’était droit qu’en apparence, désavouait les règles trigonométriques les plus élémentaires. Le côté C-D donnait sur la cour, le soleil et le bruit, par de vastes fenêtres. De lourds

o) p) q) rideaux permettaient d’obscurcir la classe durant les projections ou, lors des canicules, d’en préserver la fraîcheur. Le coin D comprenait le

r) squelette à ressorts, reproduction plastique de deux-cent os, poussiéreux car l’homme de ménage, par manque de temps ou par superstition, se refusait de nettoyer. A côté, occupant D-A, rehaussant de 40 centimètres tout corps enseignant s’y trouvant, l’estrade était surmontée d’un

s) bureau avec cactus (empaillé). Enfin, effaçable et magnétique, vissé sur l’ancien tableau noir, le

t) tableau blanc sur lequel était écrit Les insectes sont nos amis.

U, dressé à l’exact centre de la classe, au milieu des tables, sur le regard des élèves, fit un geste professoral, index levé au ciel.
— Qui peut me dire pourquoi les insectes sont nos amis ?

diptyque n° [30]

Un profond silence s’échappe de cette pièce aux murs sombres et humides. Partout où l’attention se porte, c’est un décor uniforme de délabrement qui s’offre au regard. En dessous de la fenêtre, à gauche, la structure blanche du lit en métal forgé accueille un matelas de laine grisâtre à peine recouvert d’un drap chiffonné, mis en boule à son pied. Une veste défraîchie en lin clair pend laborieusement à la tête du lit. A côté, une malle en cuir vert amande, enduite d’une épaisse couche de poussière, attend depuis une éternité de dévoiler ses secrets. Au dessus, quatre clous ont été plantés dans un mur recouvert de papier journal jauni par les années, ils supportent difficilement des vêtements que l’empreinte du temps n’a guère épargnés. Dans l’enfilade, un meuble en bois bardé de coups et privé de sa patine témoigne d’une époque où la vie a dû s’arrêter brutalement. Une des portes est déboîtée de ses gongs et un tiroir est resté à moitié ouvert. Dedans, le vide. Au fond de la pièce, une table en bois gondolée supporte en son milieu un vase de couleur verte ébréché sur sa hauteur. Autour, quatre chaises différentes : trois en bois, une en ferraille. Les deux assises paillées sont défoncées et laissent entrevoir un trou plus ou moins important selon l’usure. L’assise recouverte d’un tissu sombre semble la plus en état, même si ce n’est qu’une illusion. La matière n’attend qu’un souffle fin pour s’éventer et laisser surgir le rembourrage de paille ou de laine. Construit avec des planches en bois mal rabotées et poussiéreuses, le sol, dans son instabilité avérée, parsemé de tâches indélébiles, est défoncé à de nombreux endroits. Le mur du fond est dans un état de délabrement avancé. La tapisserie délavée, déchirée par lambeaux, humidifiée puis séchée est recouverte de tâches dévoilant un univers aux formes impressionnistes. Au milieu du mur, une reproduction de Georges Washington est épinglée. Son regard semble veiller sur cet univers clos où les âmes se sont évanouies depuis des décennies. Sur la gauche, la porte d’entrée à la poignée ronde patinée se situe dans le prolongement d’une armoire en bois éventrée par le poids des jours écoulés. Elle est une invitation à s’évader pour laisser en paix un temps assoupi à jamais.

Un bruit sourd se fait entendre, la porte d’entrée claque. La poussière vole puis se redépose en fine pluie sur les meubles et le sol. Elle porte sur le lieu un regard circulaire. Attend. Sa respiration reprend un rythme régulier. D’un pas mal assuré, elle se glisse dans le temps suspendu de la pièce si silencieuse tout en se dirigeant vers le lit. Son regard effleure le drap froissé, sa main saisit la veste défraîchie. La poussière se repend sur le sol. Elle glisse ses doigts dans une poche du vêtement et en retire un mouchoir aux couleurs passées où les initiales LV sont minutieusement brodées. En reposant la veste, elle jette un regard vite au portrait de Georges Washington, lève les yeux au ciel, inspire et expire profondément tout en serrant avec délicatesse le précieux tissu sur son cœur. Et le temps se met en pause une nouvelle fois, comme s’il était complice de cette intrusion.

diptyque n° [31]

Double porte du couloir, vitre opaque en son milieu, sur pièce rectangulaire La porte entrouverte laisse voir une table de formica, tubulures métal plus fines à mesure qu’elles rejoignent le sol ; les carreaux noirs et blancs de lino ouvrent le passage dans l’alternance géométrique des intérieurs de cet immeuble haut de trois étages ; à l’opposé une porte-fenêtre donne sur un balcon avec sol gris et ferraille verte foncé du garde-corps. Platitude de la couleur du papier (peut-on même parler de couleur ?) des quatre murs qui entourent la table ; le mot blafard s’impose. Indéfinissable entre le blanc et le jaune pisseux. Pas une gravure. Pas un rideau ; une chaise, paille et bois, on aurait attendu le complément de la table, une chaise formica, tubulures fer. Non. La chaise jure par la touche de chaleur qu’elle oppose au vide, au dénuement de la pièce. Sur la table, beaucoup de papiers épars, d’autres bien rangés, des cahiers et des livres ; une tasse déjà utilisée ; un stylo plume noir qui se dévisse se repose sur quelques feuillets, plume dorée et ciselée ; un paquet de carte à jouer ; un poste de radio sur la droite. Pas de lampe. Bureau temporaire ? Un petit immeuble est visible par l’ouverture du balcon, une placette sépare celui que l’on voit de celui qui le regarde.

La multitude des sons perçus indique une campagne : oiseaux en pagaille et braiement insistant d’un âne. Devant ses feuillets sa posture reste droite. Visage assez long menton carré, il porte la raie de ses cheveux blancs et courts à droite. Le corps est imposant sans être massif. Il porte le costume. Ses joues sont rasées de frais. Une force (ou une lourdeur) pose ses gestes, il semble que les yeux et les bras sont les mieux dotés pour amorcer un mouvement (toujours mesuré). Son buste et ses jambes sont très stables comme si rien ne pouvait le faire se lever. Il semble que ses mains sont faites pour agir sur du léger, un stylo-plume le plus souvent, des cartes posées dans un ordre précis, d’autres fois une molette de radio allumée dès qu’il s’assoit. Il s’est installé dès le déjeuner terminé et la table lavée. Il a ramené ses papiers livres cahiers radio et tasse de thé et ne quittera son poste qu’au retour de l’école des aînés trois heures chaque jour pour peaufiner les mots de sa lutte. Le silence des petits est maintenu par la mère. Il semble que ses yeux se perdent dans un ailleurs qu’il rejoindra bientôt.

diptyque n° [32]

C’est une vaste salle à manger comtoise, avec un sol dallé de grandes pierres calcaires irrégulières, froides quand on y pose le pied nu, et lisses. Au centre de la pièce, une épaisse colonne de pierre, au touché visiblement granuleux mais poli par le temps, continue vers le haut en quatre arches qui forment un plafond voûté. Au pied du pilier de pierre, sous l’abat jour ancien suspendu là, une table en chêne épais, vernie, très sombre, est recouverte d’une nappe fleurie et d’un napperon de dentelle blanche, en coton sec brodé finement. Autour de la table, des chaises d’allure raide, en bois tout aussi foncé ; les montants verticaux dépassent en haut du dossier comme un building strict dans une ville moderne, les trois montants latéraux invitent à la droiture, ne laissent aucune opportunité de relâchement. L’assise est faite de brins de paille jaune qui partent du centre et s’alignent bien à plat en quatre quartiers très réguliers. Sur le mur recouvert d’un papier peint blanc à petites fleurs, se tient un vaisselier ancien, rempli d’assiettes de porcelaines décorées d’illustrations des fables de la Fontaine - l’émerveillement renouvelé quand enfant on voyait apparaître le lion et le rat sous les fraises au sirop vite avalées – et d’autres décors rustiques. A chaque étage du vaisselier, les assiettes se tiennent debout côte à côte, offertes au regard et seulement retenues par une baguette de bois. A l’extrémité de ce mur, une petite porte qui n’a pas l’air de mener vers un endroit fastueux, petite porte en bois toute simple, on ne serait pas étonné de trouver derrière un long couloir sombre et un peu humide qui conduit au cellier, à la cave, ou même au fond du jardin, au clapier où l’on tue les lapins pour les déshabiller puis cuire même leur tête aux yeux rouges pleins d’interrogations. Une petite porte en planches, peinte en vert d’eau, avec cette poignée noire, longue barre métallique mobile qu’un petit levier soulève pour qu’elle veuille bien se dégager du crochet dans lequel, au mur, elle est prise ; un système de clenche qui demande sans doute un infime temps d’arrêt à l’usager contemporain pour comprendre ce qu’il doit faire, s’il veut passer là. Au dessus de cette porte on a accroché un cadre qui contient la photographie couleur d’une fillette assise à califourchon sur un cygne en plastique monté sur deux arceaux métalliques portant des roulettes ; une luge à roulettes en forme de cygne. Le cygne est blanc, il a une tête bleue, la très petite fille est vêtue chaudement, d’un bonnet et de petites bottes de neige, elle sourit en chevauchant son cygne, il y a de la neige tout autour d’elle et aussi des flocons qui tombent ; les roulettes s’enfoncent un peu. Sur le mur du fond, est installé un ancien secrétaire, mystérieux, avec son rideau à lamelles de bois arrondi qui le maintient fermé, et trois tiroirs en dessous, gardant des trésors, sans doute d’anciennes fournitures de bureau ou du matériel de tricot. A droite une autre porte, à vitrage marguerite, puis le long du mur de pierre une petite banquette rebondie, inconfortable, habillée de tissus à motifs colorés, pudiquement recouverts d’un autre napperon brodé, dans le même style que celui qui recouvre la table lorsqu’on ne l’utilise pas ; par dessus, des coussins brodés dans un style tapisserie du Moyen Age, scènes de chasse ou natures mortes - faisans ou poires odorantes. A côté de la banquette, siège une cheminée massive taillée dans la même pierre calcaire que le reste de la pièce. Il n’y a pas de feu.

Autour de la table pour l’occasion débarrassée du napperon, la tante, cheveux frisés gris clairs, qui parfois ôte son dentier et ainsi rappelle à tous qu’elle n’a plus aucune dent depuis longtemps, sert un jus de légumes fraîchement pressés au grand-père, qui sans discuter tend d’une main aux doigts tordus par l’âge, un petit verre épais. Et le verre reçoit le liquide qui coule en attrapant la lumière dans un reflet orange. Le grand-père se tient, grand et raide sur sa chaise, la tête relevée vers l’autre côté de la table, sous la lampe ; la bouche fine, le nez droit et le crâne dégarni, il reste le bras tendu sans boire le verre mais la main toujours à le tenir ferme sur la table, dans un geste immobile. En face de lui une jeune femme tient dans ses bras un bébé, elle va se faire servir un autre verre de jus, mais refusera pour le bébé, trop jeune. Elle a les cheveux coupés courts, un visage juvénile, certains pourraient penser qu’elle est jeune pour avoir déjà un enfant, alors qu’il n’en est rien. Le nourrisson est tenu assis sur sa mère, tourné vers la table, il agite les mains d’une manière désordonnée, cherche en vain à attraper tout objet à sa portée, tire et froisse la nappe pendant que sa mère répète à l’infini le geste d’éloigner tout ce qu’il pourrait saisir ou renverser. Sur le devant, la tête de l’enfant est chauve, mais sur le haut du crane se dresse une mèche rebelle, comme la crête d’un cacatoès.

diptyque n° [33]

La chambre nue paraît vaste en raison du papier peint clair, au bleu délavé par la lumière continue du jour, perçant une rangée de cinq fenêtres : un double battant au centre, encadré de chaque côté par deux fenêtres simples, à poignées. Elles sont alignées. L’usure du bois fait craquer la peinture blanche tout autour des cinq carreaux et les traces de la pluie, de la pollution, de la saleté filtrent les rayons du soleil, laissant des ombres à peine dessinées sur le mur d’en face, mais agrandies par la loupe des vitres. Ces fenêtres sont suspendues au milieu du mur du fond de la pièce, au-dessus d’une moquette rase, dans les tons bleu-beige, qui commence à se décoller dans le coin, derrière la porte, et au fond, sur la droite, presque sous la dernière fenêtre, elles flottent dans la lumière d’été. Les gondoles du papier peint à fleurs discrètes sur fond bleu comme passé à l’eau froide, forment des vagues caractéristiques d’une atmosphère humide et l’odeur est un mélange de renfermé et de poussière, de champignons possibles dans un tapis usé. Sous la fenêtre centrale précisément, on devine, sous le papier peint en voie de décollement, des taches noires, des pointillés moisis, les signes d’une aération trop rare et la moquette à gauche s’effiloche en de multiples spaghettis de tissu synthétique, comme des pelotes en voie d’apparition, impossibles à démêler, formant une boule qui se poursuit dès qu’on la pousse, dès qu’on la tire ou qu’on la touche pour essayer d’en faire quelque chose, un goémon de laine. La boule dans son coin derrière la porte, dépasse. Le plafond confirme l’impression d’ensemble puisqu’il laisse apparaître, d’autant plus que la luminosité est forte, des fissures, craquelures, des effritements dangereux car la peinture semble une menace, celle de la chute par plaques, certes circonscrites dans un premier temps, mais le temps est implacable et le coin droit du fond de la chambre en atteste : le béton à nu donne à voir dans des tons gris la défaite de l’enduit, puis de la peinture blanche standard, l’éboulement possible, arrêté encore, mais plus pour longtemps.

Elle s’avance d’un pas dans la pièce et observe le goémon de moquette derrière la porte qui semble pouvoir s’étaler, alors, elle éternue à trois reprises et s’avance vers les fenêtres du fond. En ouvrant en grand, elle sent l’air d’été d’un matin pas encore caniculaire, elle constate l’usure des pans de fenêtres, l’absence de double-vitrage, elle s’accoude au rebord et observe au-dehors : la chambre donne sur la piscine municipale. Elle se retourne et s’adosse au mur, elle repère le radiateur fatigué sous une des fenêtres et en levant les yeux, le plafond effrité, le béton à nu. Quand il la rejoint, elle scrute la prise électrique au fond à droite, branlante à l’œil nu. En se relevant, elle le regarde : « Si on le prend, c’est vraiment parce que c’est pas cher. »

diptyque n° [34]

Un couloir interminable et bas, des murs grisâtres, la poussière épaisse jonche le sol, un vieux tapis décoloré et ondulé peut accrocher les pas. Les murs sombres ne sont pas très droits, seul le plafond révèle une matière brillante, iridescente par endroits avec une certaine étrangeté. Un guéridon chargé d’objets fige le regard : un encrier en bronze en forme de faune musicien, une feuille de papier froissée, un anneau d’argent, des plumes de corbeau, un stylo sans capuchon, une écorce, une fleur séchée, une coupelle remplie d’un liquide transparent… on pourrait s’attendre à une odeur de renfermé, ce n’est pas le cas. Des effluves subtils capturent les sens. Quand la fin du couloir semble poindre, l’œil est attiré par un miroir sorcière placé très haut sur le mur et inaccessible au toucher. Au bout du couloir une porte. La porte claque sous l’impulsion d’un courant d’air puis s’apaise pour quelques instants, le temps du passage d’un regard dans la pièce voisine. Une lumière vive éclate, un souffle d’air chargé de senteurs enivrantes enveloppe.

Une femme est pied en cap devant un miroir, dubitative. La seule matérialité est elle-même. Son redoublement, son reflet appartiennent à un autre monde. Du reflet se dégage un mystère. La couleur moirée du verre, y contribue, mais il y a plus encore. Les pensées intérieures s’y révèlent, métamorphosées par d’autres objets situés derrière la femme, un corbeau suspendu par un fil, un stylo, une écorce de bouleau, une fleur séchée, une feuille de papier posés sur une stèle. Tout opère comme un espace enrichi, un cadrage révélateur. Si le regard n’est ni face au miroir ni devant la femme qui se regarde alors, où est-il ? Dans le rêve peut-être.

diptyque n° [35]

… sur une pièce semblerait-il fourre-tout, ou une curieuse conception de la décoration, la décoration ou non côtoyant de l’utile, à moins que cet utile ne se veuille artistique ou plus précisément installation. La partition et ses portées noires sur fond blanc, maintenue grande ouverte dans un classeur plastifié percés de quatre anneaux, reposant sur la languette collée à cet effet au dessus du clavier et au dessus encore, un personnage, peint de dos occupant les trois quarts de la largeur du piano, les jambes nues de la femme semblant s’extraire de derrière pour aller plus loin, en marche, sur un fond bleu nuit dans lequel se perd pour ainsi dire le blouson jean court dont elle est revêtue, en tout et pour tout. Immédiatement à sa droite cet autre dessin, ancien, au crayon gris dont il aurait fallu pouvoir s’approcher pour s’en rendre compte, et admirer la délicatesse du visage et du buste saisis de trois quart, dans un sfumato lui conférant une sorte de tranquillité pour l’éternité, se confrontant dans sa sobriété grisée d’un temps révolu à celle de la jeune femme qui avance, tout en offrant précisément les réserves de la toile tachées de gris aux plis et interstices, à un éclat blanc terriblement provocateur : un cul. Liquidation totale, tout doit disparaître, parviendrait-on à lire sur la bande rouge délavée, découpe du chapeau d’une page publicitaire collée sur une surface travaillée de creux et de plis peints ou plutôt sculptés ou découpés et collés, peut-être des morceaux de tissus pour cette moitié de visage ressortant plus clairement. Et regrettant qu’aucun éclairage supplémentaire ne fasse davantage ressortir du fond brun cette troisième composition. Cependant qu’au premier plan dans l’angle droit de la scène, dort une paire de congas noires sur pieds de métal aux bouts caoutchoutés. La plus fine des deux a le corps enserré en diagonale d’un pneu de bicyclette. Derrière l’instrument, parfaitement centrée par rapport au bas de son corps, une roue et son rayonnage, dont on ne parvient pas à voir si elle (la roue) est là, seule, incongrue, ou si elle fait partie intégrante d’un vélo déposé hâtivement en cet endroit à une fin utilitaire, ou comique ou artistique, d’une installation d’ensemble dont il ne nous resterait plus qu’à explorer la sensation, pour accompagner la douceur ou l’âpreté du moment.

Et voilà que le vélo ou plutôt la roue se met à bouger faiblement. Vous l’avez vue ? Lenteur de la scène sur laquelle se fige la pensée, comme hypnotisée. Porter son attention sur cette zone, quitter des yeux le blanc obnubilant du tableau, revenir à la congas scindée de son pneu, à la roue et derrière celle-ci, le bas d’un corps obstruant la lumière des rayons, de deux mains s’en emparant, la faisant tourner sur place en soulevant une partie d’un vélo rendue apparente par ce geste . Puis, le corps d’un jeune homme qui se redresse et pivote lentement, porte son regard sur le piano d’où s’échappe les notes d’un impromptu sans début ni fin des doigts d’une jeune fille dont on ne voit que le dos légèrement incliné, oscillant pour suivre les vagues de la mélodie qu’on a repassé tant et tant de fois dans la tête qu’on sait d’avance à quel moment elle cessera sur un cut soudain qui fera disparaître l’intégralité de la scène passée présente et à venir. C’est alors que des hommes s’empareront de tout ce décors, de ce qui apparaissait comme tel, jusqu’au vide intégral de la pièce. Ici il n’y aura plus rien. Le jeune homme ou la jeune femme fermeront la porte sur leur enfance sans un mot. Le prunier ne balance déjà plus ses branches au vent, faisant atterrir les pétales roses sur le portillon métallique, pluie odorante de printemps disparus.

diptyque n° [36]

Sur la table, de confection parfaitement standard, repose parmi d’autres objets un livre. La couverture est usée à la manière d’un papier de verre dont on aurait voulu tirer le plus grand rendement. Des stries linéaires, totalement décolorées, irrégulières, mettent à nue le papier de couverture jusqu’au déchirement à certains endroits. Le titre est illisible, le nom de l’auteur également. Des lettres blanches ne restent plus que quelques traits en pointillé, de ceux qu’on ne peut relier. Subsistent, ici et là, dans les espaces délimités par les stries linéaires, des touches écaillées de vert printemps, sortes de prairies maladives des plateaux rocailleux. La couverture a pris la forme d’une vague : crête chargée d’écume au bord libre. Une poussière à peine visible, légère, fine, repose au creux et déborde la tranche sur le vernis trop brillant de la table. Plus loin, près du lit, seul mouvement perceptible : le goutte à goutte d’une perfusion — renflement d’eau qui grossi progressivement, comme une hernie au ventre en position debout, jusqu’au détachement d’une goutte qui traverse l’air et disparait en un léger tremblement à la surface du cylindre d’eau accumulé, rejoignant ainsi le flux continu et invisible qui parcourt la tubulure.

Le pouce droit d’une femme en tunique blanche coupe le goutte à goutte. Sa main se porte à la poche qu’elle enlève du pied à perfusion pour la poser sur la blouse — blanche, elle aussi — de la vieille femme, au niveau du ventre. Elle descend le drap sur les jambes et ramène la blouse vers le haut, découvrant ainsi la partie avant des cuisses. De l’ongle de l’index elle gratte le coin du film transparent qui, collé à la peau, recouvre le cathéter enfoncé dans les chairs. Le décollement se poursuit à l’aide des doigts des deux mains ; la peau se soulève à mesure de l’avancée de la tâche que permet la traction continue appliquée sur le film. Regroupant autour du cathéter le paquet collant, elle tire dessus d’un coup bref et pose une compresse qu’elle appuie quelques secondes. Elle se relève, rassemble le tout dans la poubelle de son chariot puis actionne le poussoir du flacon de solution hydro-alcoolique avec laquelle elle frictionne ses mains. C’est à ce moment qu’elle regarde une nouvelle fois le visage de la vieille femme, immobile. Elle stoppe la friction de ses mains qu’elle tient devant elle. Cela fait deux ans, ce jour, que cette perfusion a été mise en place. Mais cela fait aussi deux ans que la vieille femme est alitée sur ce matelas à pression d’air, sans communication, ouvrant les yeux dans le vide de temps à autre. Deux ans que le médecin prolonge cette prescription qui prolonge sa vie. La prochaine perfusion est prête sur le dessus du chariot avec le nom de la vieille femme inscrit sur la poche au marqueur indélébile.

diptyque n° [37]

Sur le comptoir qu’on appelle aussi plan de travail, dans ces cuisines qui ressemblent surtout à des laboratoires, des bouteilles de Schwepps, quelques citrons abandonnés dans un filet orange déchiré, un paquet de sucre entamé ; on peut suivre la déambulation des fourmis qui remontent les traces collantes sur le revêtement gris en faux granit ; tout autour, éparpillées, les chaises de bar métalliques. Des verres ont été empilés dans l’évier. Le voyant du lave-vaisselle clignote comme l’horloge de la cuisinière ; l’heure indiquée pourrait être celle de New- York. On est saisi par l’odeur de tabac froid qui émane de la poubelle débordant de cartons à pizza grossièrement aplatis. Les packs de bière ont été à moitié déchirés, les bouteilles vides s’entassent en ronde, petits champignons éclos dans la rosée du matin. Des fourmis disparaissent sous la porte fenêtre d’un jardin. On entend la rumeur de la ville. Sur les tables, des vestiges de bougies, un récipient de confiture a servi de cendrier. Si l’on poursuit les bifurcations de l’autoroute des fourmis qui traversent la cuisine, en empruntant le relief accidenté des tommettes italiennes pour se perdre dans le méandre des rigoles du sol bosselé pour quelques miettes de chips ou de croutes de pain, on est ébloui par les trois grandes fenêtres ouvrant sur le ciel, les toits, les grues, les deux tours, et la chaine de montagnes. La découpe si précise des crêtes annonce du mauvais. Sur une commode industrielle, des revues touristiques s’entassent, guides des mystère de la ville, ballade en famille, la ville la nuit, les marchés, les bouchons, sortir des sentiers battus ; un porte- vue est ouvert avec une page d’instruction sur le mode d’utilisation des lieux qui sont mis en location courte durée tout au long de l’année, une page en français, une autre anglais, le code wifi, le code d’entrée. Mobilier vintage, un canapé avec ses coussins de travers a le négligé chic de la jeunesse dorée qui aime le froissé des vestes du meilleur tailleur et l’usure des tennis. Une bouteille d’eau entamée traine au pied avec une plaquette de médicament vide. Au mur, de grandes photos de voyage : un barbier en Turquie, des écolières indiennes dans un compartiment bleu. Le seul élément personnel, se niche dans les photos récurrentes d’un couple d’enfants, protecteurs des lieux. Les enfants , dévalant un toboggan, mangeant des glaces, escaladant des grilles, souriant, les cheveux en bataille, enfants sauvages en réserve naturelle. Une rambarde d’escalier laisse supposer que l’appartement se répète à l’étage du dessous.

Elle ouvre la porte en continuant sa conversation téléphonique, la langue est rauque, latine ou slave tout à la fois… les Balkans…. On devine l’interlocuteur bavard, intarissable, un peu en colère mais sans doute est-ce la langue qui veut ça. Les gestes sont rapides, elle enlève ses souliers à talons pour chausser des mules qu’elle sort de son sac fatigué, ainsi qu’une paire de gants en plastiques blancs. C’est une belle femme blonde d’une quarantaine d’année, avec du vernis à ongle un peu écaillée et un t-shirt en dentelle. Brusquement la conversation s’arrête, faute de batterie….elle pose le portable dont l’écran est brisé. Derrière la mire de l’impact, un jeune homme tient enlacé une jeune mariée. Elle sort du dessous de l’évier, l’Ajax et un autre pistolet à faire briller. D’une autre main, elle retrouve dans son sac une dosette de café pour lancer un expresso, son paquet de cigarette qui a le charme du tabac immoral, vierge de photos mortifères et s’en va fumer dans le petit jardin avec sa tasse. Le téléphone s’ébranle sur le comptoir de la cuisine, la conversation reprend là où elle a été interrompue. Dissociant complétement son bras gauche de la conversation soutenue par la main droite, elle enchaine un nombre impressionnant de gestes, sort la poubelle, la met dans l’entrée, dégrafe un autre sac du rouleau qu’elle a sorti du placard, en tapisse le bac, débarrasse aussi vite la machine, approuve, s’exclame, lave la vaisselle, saisit les bouteilles par le goulot et les met au rebus dans un carton, raccroche pour sortir une chamoisine.

 

les auteurs

[1Charlie Sieffie

[2Lan Lan Huê*

[3Françoise Durif

[4Michèle Dt

[5Guy Torrens

[6Philippe Sahuc Saüc*

[7Dominique P.

[8Danièle Godard-Livet*

[9Ista Pouss*

[10Benjamin Revol*

[11Elen Riot

[12Françoise Renaud*

[13Christine Zottele*

[14Will

[15Vincent Tholomé*

[16Piero Cohen-Hadria*

[17Marlen Sauvage*

[18André Hovart

[19Brigitte Célérier*

[20Jérôme C*

[21Lucie Renaudin*

[22Philippe Castelneau*

[23Isabelle Dartiguelongue

[24Pietra Balsi*

[25Solange Vissac*

[26Anouk Sullivan

[27Laurent Schaffter

[28Charlène Poveda

[29Eric Abbel*

[30Dominique Paillard

[31Nicole Begzadian

[32Juliette Cortese*

[33Aurélie Balay

[34Huguette Albernhe

[35Catherine Lesaffre

[36Jérémie Elyerm

[37Hélène Boivin


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 26 avril 2018
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