transversales #06 | Perec et ses 36 points d’interrogation

les cycles atelier d’écriture de Tiers Livre


 

nota : plus que d’autres exercices, celui-ci peut se révéler très déstabilisant, voire perturbant — il est important de rester au plus près du texte de Perec, vous le trouverez comme d’habitude en pièce jointe dans votre espace abonné

accéder à votre espace abonné
pour synthèse, commentaires & liens complémentaires (ou s’inscrire)
télécharger les documents d’appui
créer votre compte auteur sur la plateforme de publication
recevoir la lettre d’info & participer aux échanges Zoom en direct — rappel aussi que l’abonnement niveau 3 (ateliers) donne l’accès à l’ensemble des cycles précédents et leurs documents d’appui ou autres ressources

 retour sommaire général série transversales
 retour cinq exercices sur le dialogue
 retour sommaire général de l’atelier hebdo & permanent

transversales #06 | Perec et ses 36 points d’interrogation


 encore plus que pour les autres propositions, l’appui sur le bref texte de Georges Perec, « Réponse à quelques questions me concernant », dans Je suis né est important, ouvrez-le dès maintenant depuis votre page abonné ;

 on est dans la série Transversales, c’est-à-dire, en parallèle des chantiers et projets personnels, un espace de réflexion sur l’écriture elle-même, de préparation mentale en amont de l’écriture, travail sur l’intuition et le projet — c’est une parenthèse, un socle ;

 mais cette proposition vient après les 5 exercices sur le dialogue — d’ailleurs elle figurera dans les 2 sommaires : adresser une question, qu’elle obtienne réponse ou pas, c’est aussi un tenseur déterminant pour que le dialogue entraîne le récit, soit son moteur ;

 j’ai toujours scruté avec attention, dans le travail sur les textes, le rôle et la justification des points d’interrogation — dans le premier jet, c’est comme la reprise d’énergie intérieure, comme une didascalie qu’on s’adresse à soi-même pour faire le point, et réorienter et impulser : d’accord, mais en ce cas, dès la première couche de retravail, on enlève l’échafaudage, les points d’interrogation disparaissent ;

 quand un texte avance, la position auteur et la position lecteur ne sont pas égales : l’auteur construit les ruptures qui forment cette sensation qu’on avance, le lecteur est propulsé comme dans le dos par la suite des micro-ruptures, et ne s’occupe que de celle qui vient de s’effectuer — cette strate par quoi, via le point d’interrogation, l’auteur dialogue avec lui-même affaiblit le texte comme de marcher dans du sable ;

 mais c’est précisément cette sensation aussi qu’on peut, juste pour cette fois, mettre en travail (la stratégie depuis longtemps ici des ateliers d’écriture : on fixe tous les paramètres sauf un, et on en fait artificiellement le principal vecteur d’intensité, sinon que chaque fois on s’appuie sur un texte où il ne s’agit pas d’artifice, mais de nécessité) ;

 je prends un peu de temps pour parler de cette suite de questions que Pantagruel adresse à Panurge la toute première fois qu’ils se rencontrent : Dea mon amy dist Pantagruel, ne sçavez vous parler françoys ? Si fois tresbien seigneur, respondit le compaignon, Dieu mercy : c’est ma langue naturelle et maternelle, car ie suis né et ay esté nourry ieune au iardin de France. Doncques, dist Pantagruel, Racomptez nous, quel est vostre nom, & dont vous venez. Pour la première fois dans la langue française, la question troue littéralement la nappe du texte — alors que le concept de je sujet est mentalement totalement inaccessible — pour écorcher le personnage comme on vient de le faire, 2 chapitres auparavant, de « l’escholier limousin » ;

 dans le texte de Perec, et c’est pour cela que je souhaite que vous l’ayez, écran ou imprimé, matériellement devant vous quand vous écrirez, la phrase que je considère importante c’est celle du deuxième paragraphe, et principalement le mot déjà : « Il y a déjà deux heures que j’écris ». C’est un texte qui se rédige comme une incise dans le temps même du travail d’écrire — un texte qui dédouble l’écriture en cours, une réflexion sur l’écriture, basée sur le doute et toute une suite de renversements (dont celui de la légitimité intérieure), qui suppose qu’on soit fermement établi dans le processus même d’écrire, sans doute ni renversement ;

 c’est ce à quoi Perec procède dans son premier paragraphe : il parle du contexte, ce qu’il voit par la fenêtre, brève et banale échappée de toits parisiens, et des perceptions auditives (le bruit de la rue), et c’est dans le 3ème paragraphe que vient la suite de questions : cinq lignes, trois points d’interrogation ;

 dans ce texte de 7 pages (la version éditée au Seuil en 1990, et beaucoup plus concise dans la revue qui l’accueille en 1972), Perec déploie une suite de 36 points d’interrogations tous retournées sur l’écriture, sa pulsion (le mot dire est le seul en italiques), sa matérialisation, sa relation à soi-même, sa réalisation par rapport aux autres ;

 comment une suite démultipliée, excessive, de points d’interrogations peut devenir le mouvement en avant de l’écriture, l’alourdir, séparer ce qui compte de ce qui ne compte pas, comment on pousse même la question jusque là où aucune réponse n’est possible : aujourd’hui on se saisit de comment insérer 36 points d’interrogation en 7 pages, et plus jamais des jamais on n’utilisera sans auto-réflexivité ce signe si élémentaire de notre vocabulaire diacritique.

 le texte qu’écrit Perec est destiné à un dossier sur « l’autoportrait »... ça peut aider !

Et donc bonnes écritures !


responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 29 mai 2022
merci aux 197 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page