#numérique | jeter ou pas jeter, quoi faire de tout ça ?

réflexion libre sur notre difficulté à se débarrasser de nos matériels obsolètes


Le musée de Bagnes (Suisse, Valais) inaugure une exposition dont le titre est Musée sauvage, habiter la collection, où sont présentées dix collections privées. Mélanie Duc, qui en est à l’initiative, a proposé à autant d’auteurs — dont je suis, ainsi que Dominique Pety — de s’y joindre par une réflexion libre, la mienne en prolongement de mon Autobiographie des objets (Seuil, 2012) portant sur les archives matérielles du numérique, notre impossibilité à se débarrasser de ces objets même obsolètes.

 

#numérique | quoi faire de tout ça ?


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De cette boîte en fer blanc (ancienne boîte de biscuits secs, il y en avait dans toutes les familles on n’aurait jamais jeté ça), l’empilement lourd et compact de ces petits canifs à tout faire que le grand-père avait tout le temps dans sa poche, pour manger compris. Forcément, à force de l’aiguiser, la lame n’est plus grosse que comme un ongle. Alors, chaque deux ans, on ajoute le couteau dans la boîte et on en achète un : c’est une collection de manches, métal ou corne, gravés ou lisses, avec la deuxième petite lame qui elle ne s’est jamais usée.

2

Ma difficulté à éliminer. Pourtant je n’ai gardé aucune de mes machines à écrire successives, cinq de 1977 à 1988, et la dernière (une Adler à marguerite) déjà presque une transition avec l’ordinateur, ne serait-ce que pour la possibilité de corriger les derniers caractères. Principalement parce que les revendre était le meilleur moyen de financer l’achat de la suivante, comme j’ai fait depuis avec les appareils-photo. Parfois nostalgique devant une vieille Underwood ou Remington (celle de Jack London à Sonoma, modèle « Silencer », est restée sur sa table, quand celle de Lovecraft est perdue). Je regretterais vaguement cette grosse IBM à boule lourde comme un tank et qui se déréglait si souvent, mais c’est plutôt pour la nostalgie de cette période où je corrigeais (et parfois rewritais ou complétais) des thèses en même temps que j’avançais ce qui serait mon premier livre. À qui j’ai pu vendre cette dernière machine à écrire, je me souviens que j’y avais collé près du clavier un petit coquillage ? Pas souvenir.

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Regrets de mon premier Atari 1040, utilisé pendant cinq ans ? Il m’a été volé, mais à cette époque-là j’étais déjà passé au Mac portable. Seulement si, dans une brocante ou dans le placard de tel ami musicien, je le prends dans les mains, compacité du plastique, et le petit logement pour les disquettes au bout (j’ai gardé certaines disquettes). Je garde vivant l’étonnement de ces premiers temps du traitement de texte, le bruit de l’imprimante à aiguilles et ses rouleaux de papier avec découpures pointillées pour les pages, mais pas l’objet.

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C’est dans cette même période, dans les hauteurs au-dessus de Grenoble, cette enseignante amie dont le mari était mathématicien : dans la grange jouxtant la maison, sur une très longue et ancienne étagère, ou mangeoire de ferme, la suite de tous appareils informatiques devenus obsolètes. On rachète une imprimante, un clavier, un scanner, un disque dur, on pose l’ancien en bout de file. Et ils avaient commencé bien tôt que moi : première prise de conscience matérielle, à ce triste amas de plastique (souvenir que la mode était aux écrans verticaux), que l’informatique disposait déjà d’une histoire. C’est devenu quoi, maintenant qu’eux ne sont plus là ?

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En février 1993, pour moi la première vraie révolution. J’en avais déjà vu l’année précédente à Stuttgart, mais c’était tellement cher : l’ordinateur portable, pensez... une batterie pour être autonome presque 45 minutes (dans les trains, on allait s’asseoir sur le siège des WC pour la recharger, jusqu’à ce que les autres usagers cognent à la porte), et cet écran lié au clavier, horizontal et qui sur charnière s’ouvrait comme un livre ou un carnet. Un Mac PowerBook 145 avec disque dur de 45Mo qui me semblait si géant que je l’avais renommé Océan. Monochrome bien sûr, et une grosse boule à dévisser pour la nettoyer qui servait de souris intégrée. Deux ans plus tard, à La Courneuve, à cause de l’ordi des types veulent me braquer, je m’enferme dans une cabine téléphonique, on vient me délivrer depuis la bibliothèque John Lennon. Encore quelques mois, et il prend feu : juste au niveau de la batterie. Mais il marche encore. Même aujourd’hui il marche encore : tout est bloqué mais il s’éclaire. Des quatorze ou quinze ordis qui traînent ici, à la maison, dans le garage ou les recoins, c’est le plus ancien. Il ne fonctionne pas, et alors ?

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Une amie chercheuse vient de passer trois semaines à Vancouver, dans le labo de l’Electronic Literature Organization (ELO) qui tient congrès tous les ans. Mais c’est la collection personnelle du fondateur qui est le vrai trésor. Frustrant pour moi, toutes ces machines dont elle postait des photographies sur son « mur », je les reconnaissais. Mon Mac « pot de fleur », mon Mac « coquillage ». Certains je n’en dispose plus : mon premier Mac « berlingot », cet iMac qui était presque à sucer avec ses couleurs translucides. Mais je sais que la personne qui me l’avait racheté l’a toujours dans son garage : la maladie dont je parle n’est pas un syndrome isolé. La différence, dans ce labo de Vancouver, c’est que l’ensemble de ces machines ont été soigneusement préservées en état de marche, et inchangés les logiciels qui les équipaient. L’amie chercheuse ouvre des programmes, des réalisations hypertextes, qui ne fonctionnent que sur ces machines-là. L’histoire, ce ne sont pas les machines, mais les œuvres qu’elles accueillent, et ne sont plus transférables.

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Donc une micro-histoire, mais déjà sur un tiers de siècle pour ce qui me concerne, et fondamentale : par exemple, des mutations principales, nous n’avons vu venir aucune, c’est rétrospectivement seulement qu’on se rendait compte de l’importance. L’ADSL, vers 2002 : utiliser les vieux fils de cuivre du téléphone pour le débit rapide de l’Internet, eh bien d’un seul coup on pouvait feuilleter au rythme de la « tourne » manuelle d’un livre les numérisations image de la BNF. Et le multifenêtrage de nos écrans, vers 2004 : je travaille à ce texte, mais ailleurs sur mon écran (même si, pour la concentration, je ne m’en sers pas) j’ai un onglet positionné sur une musique écoutée tout à l’heure, les notifications réseau et les e-mails. Tous les logiciels sont équipés de fonctions qui les font disparaître si on souhaite, mais je ne m’en sers pas.

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C’est l’autre extrémité des champs historiques qu’on a appris à fréquenter aussi : l’histoire des grandes étapes de l’écriture, tablette, passage de l’écriture iconique à syllabique, passage au codex, phases de l’invention de l’imprimerie (Aldo Manuzio plutôt que Gutenberg) en gros on savait : mais s’était-on intéressé à l’histoire de leurs transitions ? D’avoir à traverser nous-mêmes, de l’intérieur, à tâtons, sans rien de prédictible, une autre de ces transitions irréversibles, exhaustives, c’est l’étude des transitions qui nous aide. Et toutes les questions qu’on n’avait pas auparavant à se poser : la page, quand, comment ? L’image avant le texte, ou le contraire ? Et, maintenant que « publier » peut inclure la voix et presque le corps, réinterroger ce qui a fait que certaines sociétés se sont dotées de l’écriture et d’autres pas, oui on savait. Mais cette autre question : pourquoi et comment d’autres codes civilisationnels ont pu s’établir sans même recourir à la parole ?

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Cheminant dans l’intérieur de cette mutation, savoir au profond qu’elle ne nous est pas représentable. Où ça va, comment le savoir. L’étonnement qu’on a des nouveaux joujoux, et la difficulté à se séparer de ceux qui les ont précédés doit servir de compensation. Je suis au Louvre, dans cette belle salle discrète et peu fréquentée où sont les globes gravés avec cartes du ciel, et ces compas ou astrolabes si soigneusement ouvragés de l’âge des découvertes classiques : nos bricolos de plastique, leur traîne de vieux câbles, le caractère industriel de leur fabrication de masse, est-ce que cela les insère dans la même famille ? On le saurait : à preuve ces tristes images de décharges, en Inde ou en Chine, avec des enfants pieds nus accroupis dans ces montagnes de vieux écrans et cartes-mère. Même à l’entrée de ma déchetterie de bord de ville, maintenant, un bac pour déposer la vieille informatique.

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La boîte de couteaux du grand-père : mais il avait conservé aussi tous ses appareils-photo, puis les différents appareils à reproduire la musique, enfin les appareils radio. L’arrivée de la télévision tue ce besoin de conservation. Mes propres appareils à écouter de la musique : le désir quasi sensuel, mais si symbolique, du premier électrophone (Teppaz à pile, un petit haut-parleur dans le couvercle, pour les 45 tours) pour le brevet des collèges à 14 ans. Puis le premier magnéto-cassette, au temps du lycée. Ce qu’on investissait dans nos « chaînes » et nos enceintes et platines. Puis tout ça avalé par le mince téléphone, même cet étrange mot « mp3 », deux consonnes un chiffre, qui n’est plus d’actualité puisqu’on écoute sans même disposer du fichier.

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La place que prennent dans ta tête et dans ton cœur ces silos d’archives, la façon dont, dans chaque ville visitée, tu t’enquiers des musées et des bibliothèques : dans les sous-sols de la nouvelle bibliothèque nationale, à Paris, ces entassements en bas des rayons, ni triés ni répertoriés ; à Bern, l’ascenseur vitré qui vous descend septième sous-sol, et quand on tourne la manivelle de bronze, d’un côté les livres de Blaise Cendrars, ses annotations dans sa Bible, de l’autre ses machines à écrire mais aussi son magnétophone ; à Louvain-la-Neuve, parce que rien n’avait été prévu pour les archives, ce parking souterrain transformé sur quatre niveaux, en gardant les rampes d’accès, pour les papiers, les meubles, les instruments, et tout un étage pour les bâtisseurs de ponts, tout autour du monde, avant que la Grande Guerre les avale ; à Providence, la salle aseptisée où on t’apporte en gants blancs le petit carnet manuscrit de Howard Phillips Lovecraft que tu veux retranscrire ; sur une vieille pierre de granit, tu sais où, un signe géométrique gravé.

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Mais ce fatras, dans ton garage, quoi en faire et de quoi participe-t-il ? Tu n’es pas collectionneur, même pas bibliophile. Il te semble que ce qui concerne la mémoire commune doit être sauvé dans un lieu qui appartienne à la communauté. Tu es attaché à certaines maisons d’écrivains, celle que décrit le Grand Meaulnes, les deux maisons, Nohant et Gargilesse, où semble vivre encore George Sand. Mais la maison dite natale de Rabelais, si bien réhabilitée, si active dans son petit arpent de territoire, au point qu’on y élabore même le vin de sa vigne, et que tu as lu ici dans le jardin comme tu as lu dans le bureau de Voltaire face Alpes à Verney, qu’est-ce que cela nous enseigne par rapport aux livres, ces mêmes livres que maintenant tu promènes non pas dans le fond de ton sac mais dans la mémoire de ton téléphone ?

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Le quartier de la Défense, à l’ouest de Paris, reprend comme un dernier hommage, début des années 1970, l’idée des villes circulaires : enserrée par un anneau rapide à quatre voies qui l’isole de ces banlieues pauvres et lestées de leurs bidons-villes. Aujourd’hui quelques bâtiments futuristes enjambent l’anneau par des ponts construits. Au milieu, une mince dalle de béton, 45 centimètres d’épaisseur, sur vingt-cinq mètres d’alvéoles obscures. Quand la Défense se déforme, la dalle bâille, on voit cette immensité dessous : une œuvre d’art invisible occupe l’une d’elles, monstre enterré pour l’éternité. Et puis, sur quatre étages, tandis qu’au-dessus on se promène, ce silo des objets : descendez, marchez... Depuis cinquante ans, on achète (qui, comment, je ne sais pas) : voilà les cocottes-minute, hachoirs et robots électro-ménagers, voilà de magnifiques guitares Gibson après les raquettes de tennis, des réveils-matin et des fauteuils et béquilles pour le paramédical. Une histoire des objets au quotidien, peut-être non pas miroir des usages et comme ils évoluent, mais au contraire en quoi leur consommation modèle nos usages et relations : le plus beau livre concernant les objets de nos temps si ordinaires n’est-ce pas Catalogue de Claude Closki, inventaire minutieux de tout ce qui remplit une maison, en détournant les notices de présentation de qui les vend ? Non, ce n’est pas un musée, ça ne se visite pas sauf autorisation, et à qui s’adresse la mémoire de nos casseroles inox à manche détachable ?

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Trois étés de ça, un stage de deux semaines à Natashquan avec les jeunes Innus de ce que là-bas on nomme encore la « réserve ». Maisons pauvres, au bord d’une étendue qui remonte jusqu’à l’infini du nord, et de l’autre l’appui sur la rive de ce qui n’est plus ni fleuve ni mer. Les objets rituels ne se séparent pas de ce qu’on nomme nous esthétique : mais ils sont de nature organique, des peaux sur du bois, et si trois fois vous avez rêvé de tambour vous pourrez vous construire votre tambour. Le patrimoine assemble des gestes, des contes, et la mémoire de ces remontées dans « le bois », là où on apprend les parlers animaux, et qu’ils vous enseignent. Les objets du moderne : le « quatre-roues », le ski-doo et les téléviseurs n’interfèrent pas. Il y a des groupes de rock et métal, des aviateurs, et celles et ceux qui se battent contre drogue et diabète. Le « mobile », de quel côté est-il ? Je reste en contact chaque soir avec elles et eux depuis mon mur Facebook est-ce que ce n’est pas formidable et important ?

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J’écris ceci dans le train : ce matin il est presque vide, la campagne défile, cette nuit un orage a brisé plusieurs semaines de sécheresse, mon ordinateur est relié au bruit du monde (la guerre, encore et toujours ce temps de guerre qu’on croyait en arrière), j’écris sur son clavier sans trop le regarder, ni même l’écran semi-éclairé, une rêverie qui ne s’éloigne pas tant que ça du calepin qu’autrefois on sortait de sa poche, décapsulant le stylo-plume. Écrire, depuis le roseau qui, taillé de biais pour gagner en vitesse, remplaçant par des tirets et des traits les anciennes représentations tirées des choses elles-mêmes, fit passer l’écriture d’iconique à syllabique, écrire a toujours été lié à une technologie. Paradoxalement, l’étape actuelle de nos machines les efface. Je pourrais dicter mon texte à voix basse à l’ordinateur, il saurait faire. On me volerait cet ordinateur, tout à l’heure dans la gare, que le texte en cours est déjà sauvegardé sur ma « dropbox », dans le « cloud ». Est-ce que faire mémoire de cet ordinateur aurait même affect que lorsque j’ai conservé le premier ? Non, pour les faire évoluer, comme pour les appareils-photo, j’ai revendu les précédents. Je pense à mes amis violonistes ou violoncellistes : l’instrument n’est pas de même spécificité ni qualité, alors que dans l’exercice de notre art nous prétendons pourtant à mêmes doutes, mêmes exigences ?

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Il y a un an exactement, à débarrasser un tiroir où j’ai stocké vieux disques durs et vieux téléphones, je change d’avis, les accroche à une branche de cerisier, prends une bombe de peinture verte et les en recouvre. Si c’est de l’art, je ne sais pas. Mais ils sont là dans un carton : la seule différence, c’est que plus la peine de tenter de les rebrancher. On garde un disque dur pour savoir qu’on y a empilé des phrases, notes, adresses, photos qu’on n’a pas eu le temps de récupérer : maintenant ça va, elles y sont à jamais.

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J’écoutais la semaine dernière, en streaming depuis la Sapienza, l’université de Rome, un colloque universitaire où un des intervenants, soudain (je n’étais pas prévenu, j’étais juste auditeur silencieux et anonyme, à des centaines et centaines de milliers de kilomètres) évoquer une liste des projets Internet que j’avais ouverts et puis perdus –- mon site a vingt ans : un blog qui s’appelait oeilnoir.net, un autre plus tard qui s’intitulait habakuk.fr, la banque d’images perdues de l’aventure au quotidien qu’avait été, en 2005-2006, mon journal Tumulte. Moi-même ne m’en souvenais qu’à peine, de ces fragments perdus. Que je cesse de payer le loyer de mon hébergeur, et c’est tout mon site qui s’en ira : nous aurons dansé. S’abstraire de l’injonction à faire mémoire est ce qui nous aura permis d’avancer. S’alléger pour tenir. C’est cela pourtant que nous continuons, à la voix, en chaque mot, que nous les partagions ensuite via vidéo, podcast ou blog, ou dans la vieille armature du livre (il y en a tant que ceux qui apparaissent s’y fondent, invisibles) : qu’emportons-nous, en chaque instant, de ce qui nous a formés à lire, voir, comprendre, transmettre ? La pauvreté même de nos outils industriels, de masse et normalisés (ô ces bassins vénéneux des zones d’extraction de « terres rares », polluant les plus beaux paysages de Mongole et d’Afrique, et sans lesquels nos machines seraient muettes, nos téléphones rien qu’un bout de plastique) nous a séparés de ce qui était venu jusqu’à nous, et nous aide pourtant encore à le penser.

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Encore n’ai-je pas parlé des câbles, prises, casques, raccords.

 

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 27 novembre 2022
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