Nancy, 1998 | abîme aujourd’hui la ville

hommage à Alexandre Bertrand, in memoriam


note du 13 décembre 2012
À presque 6 ans de distance, et déjà 12 ans de cet atelier lui-même (archives toujours en ligne, voir ci-dessous), un échange de mail me renvoie à cette expérience, et je la repasse en Une... Peu de problèmes alors posés qui aient été résolus.

note du 22 janvier 2007
J’apprends que cet après-midi, à Lunéville, sera inhumé Alexandre Bertrand. Des trente-deux auteurs de La Douceur dans l’abîme, en 1999, seize ne sont plus. Alexandre avait trouvé le titre du livre quand, un jour, j’étais venu avec Saint-John Perse, y ayant trouvé une dédicace « aux hommes d’abîme ». Alexandre était resté silencieux un instant, puis avait dit : « La douceur, dans l’abîme… » Et il n’était plus question d’autre titre. Il y a cette phrase-là, de lui aussi, à la fin de son texte : « Regarde, comme c’est merveilleux : il faut comprendre. Il faut approfondir. Vous n’aurez jamais de réponse avec moi, les questions non plus. Alors je suis stoïque. » Nous regardions, à cet instant, le parking, entre pont et canal, devant l’association pour la réinsertion sociale, l’ARS, boulevard d’Austrasie, où nous venions chaque jeudi.

Toujours en ligne, les archives et les textes de cette rencontre (la mise en page témoignant du web de l’an 2000) : le savoir profond qu’on ne fait cela qu’une fois dans sa vie… Souvenir aussi de tous les éditeurs rencontrés, ah c’est bien, c’est généreux vos ateliers d’écriture. Jusqu’à ce qu’on trouve la confiance de la Nuée Bleue, à Strasbourg. Le livre a connu deux éditions. Maintenant, les mêmes : « C’était si bien, votre livre avec les SDF… »

- pour prolonger : le site de Jérôme Schlomoff, et le blog de Charles Tordjman.
- le livre La Douceur dans l’abîme, éditions la Nuée Bleue (droits d’auteur versés à l’Association pour la réinsertion sociale de Nancy - troisième tirage) est toujours en vente ;
- ci-dessous, Alexandre Bertrand, triptyque par Jérôme Schlomoff, 1998, et ce qu’il avait lui-même établi, nous demandant destruction de tout autre texte et parole collectée, pour le livre.


Abîme aujourd’hui la ville

préface pour la Douceur dans l’abîme, 1999

 

Il est couché sur un banc, il dort. D’autres, qui passent, lui versent de l’essence sur la jambe, mettent le feu et s’en vont. Il est brûlé, troisième degré. Maintenant, avec la greffe, comme en se mettant un peu de profil, il marche de nouveau, lentement. Il dit, au présent : « Ils sont cinglés, ces mecs-là. »

Il grimpe le vieil escalier de ciment, presque une échelle, c’est raide et sans rambarde. Là-haut on ne voit rien, c’est sous le toit, parmi les charpentes de métal, au-dessus des chambres froides d’une poissonnerie dévastée, de ce qui était autrefois une poissonnerie du centre de la ville. Il y a une ouverture rectangulaire au bout, et le halo d’un réverbère. Il sait que la fille dort là, il voit sa forme, dans le sac de couchage. Il fait froid, il se replie dans l’autre coin, c’est le milieu de la nuit, vers deux heures, plus rien dehors, que cette lumière vide de la ville. Vers sept heures il a froid, c’est le matin, il constate que la forme, là-bas, n’a pas bougé, pas du tout, il va, la touche, puis part, non pas en hurlant, non pas même en courant, mais tout cela à la fois dans le geste même simple qu’on continue : elle est morte, il l’a compris, il va chercher du secours, pour qui n’a plus besoin de secours.

Elle s’était mise là. Elle avait vécu, et même mordu (on vous a montré, sur un bras, la trace), c’est sûr, ils l’ont tous dit, un peu toutes les fuites ou beaucoup, ou trop, et alors ? L’âge qu’elle avait ? Vingt-six. Il reste son surnom. Maintenant on n’y couche plus, au-dessus de la poissonnerie, ils ont barré l’entrée. Ce qui reste aussi ailleurs, un peu plus loin, avec la peau et le soleil, le sein nu qui reste dans la vitrine du tatoueur. Le symbole en vitrine, et la mort qui emporte : c’est nous qui mourons, si c’est nos symboles qui n’en peuvent plus mais. C’est une qui la connaissait, celle à la morsure, qui nous l’a dit : dans la vitrine du tatoueur, là, le sein nu avec le soleil en couleur, c’est elle dont on parlait. Et quand on est retourné aux vieux garages qu’ils ont démoli au bulldozer, dans les gravats, c’est son bonnet qu’on a retrouvé. Qu’est-ce qui reste de quelqu’un. L’âge, oui, vingt-six, le surnom : Pôm. Qui mordait pour un soleil en médaille.

Il dit : Le petit Lambert, comme il est parti, trop vite, il s’est mis sur un banc et puis clac.

Et lui, le même, comme il fait pour dormir : on le voit qui tourne sur lui-même, un peu penché, comme de faire le tour de l’endroit où on va tomber. Plier on ne peut plus, alors on fait le tour, et puis on se laisse tomber, là, comme ça, sur le côté. On reste là, de toute façon on dort déjà, par terre, le plus près possible du coin du mur.

Celui qui a perdu son œil. Il dit : « L’accident. » Et puis, quand il parle, il répète : « C’est dur, c’est très dur. » Il porte un chapeau, toujours un peu de travers, le chapeau de Roger. Il dit : « Ce n’est pas pour moi, pour moi je m’en fous. C’est pour eux, c’est pour les autres. C’est dur, c’est très dur. » L’œil est tout blanc, et ses lunettes aussi, de travers, forcément ça ne le gêne pas, du côté de l’œil mort.

Un autre aussi a l’œil blanc, il dit, du nombre de ses tatouages : « Trois cents », et que chacun veut dire quelque chose. Et qu’il ne veut pas dire, ce qui est par chacun signifié. Sous l’œil qui ne voit pas, l’œil en blanc, le dessin d’une larme en bleu. Il dit, montrant successivement la larme tatouée et le blanc de l’œil mort : « Ça, ça veut dire ça. »

Il marche. Il a ce qu’il dit ses territoires. Il dit cela au pluriel : « Je dors dans mes territoires. » Il dit qu’il dort plutôt l’après-midi, parce que la nuit pour ne pas avoir froid il marche. Il dit : « C’est mon hygiène. Et puis il faut surveiller les chats. » Là où il met ce qui lui reste à manger, il faut se défendre des chats, ça l’embête, les chats. Ses histoires sont étranges. Il y a toujours du hasard dans ses histoires. On rencontre quelqu’un, et cela part dans une autre direction, un voyage. Ou bien on est au bord de la route, et une voiture s’arrête, et on part là où on n’avait pas prévu d’aller, et c’est l’étrange dialogue de celui qui emmène avec celui que le hasard prend. Ou bien quand il retourne là-bas dans cette ville qui était chez lui, c’est ce qu’il dit, on ne sait pas si cela date de la semaine dernière, si cela date d’il y a huit ans, dix ans, si c’est plein de fois ou seulement une fois : revenu là-bas, et puis à chaque voiture il se cachait, persuadé d’être reconnu s’il se montrait. Il parle de cimetière, de tombes. Il dit qu’il n’aime pas ceux qui touchent aux tombes ou déplacent les tombes. On a déjà croisé cela, dans d’autres histoires : que dans les cimetières il est fréquent, d’une visite à la suivante, que les tombes ne soient plus à leur même place.

Un autre aussi avait dit ça : qu’il n’aimait pas ceux qui touchent aux tombes, ceux qui déplacent les tombes. Sans s’expliquer.

C’est de son regard que je me souviens, une douceur. Une élégance aussi, comme son blouson, un beau blouson de cuir, qui paraissait neuf. D’abord il ne voulait parler, il regardait, de loin, n’empêche : il savait bien que j’étais là pour ça, parler. Puis on se serrait la main. Il avait dit qu’il dessinait, qu’il préférait dessiner. Il avait des tas de choses dans ses poches, parce que le blouson avait plein de poches, plus les poches du gilet sous le blouson, et du pantalon. Dans des petites boîtes d’allumettes, un peu écrasées, par exemple, roulées dans du papier d’aluminium. Ou bien dans des paquets de cigarettes vides, et ce qu’il cherchait n’était jamais dans la bonne boîte, dans la bonne poche. Il disait qu’il voulait reprendre, repartir. Il a dit, il a dit exactement, précisément : « Ce serait comme se mettre assis. » On ne l’a plus vu. On demandait, on s’enquérait, on répétait son prénom, et il y avait cette douceur du regard, la voix qui n’élevait pas le ton, qu’on devait écouter de près pour entendre. On nous a dit ensuite, plus tard, le noyé, la rivière en crue, la rivière qui traverse la ville, enserrée dans le ciment, des rives droites et très hautes, bouillonnante entre le pont pour les voitures, le pont pour les trains. Et ceux qui l’avaient vu en dernier, assis sur ce pont, la large rambarde verte rivetée du pont de métal : assis au-dessus de l’eau, penché, silencieux. On se demande : tombé, poussé, attiré, jeté de lui-même et après tout qu’est-ce que ça peut faire, et quand bien même ç’aurait juste été pour voir, là, comme ça, ou juste en se disant que ce serait un petit truc de cinq minutes, comme avec des poudres dans les boîtes d’allumettes. Ce serait comme se mettre assis, on garde les mots, le regard, le prénom. Le mot : « assis », pourra-t-on désormais le prononcer comme avant ? On a habité le mot, on a pour nous, pour tous les jours, un mot où le mort habite : lui, Patrick, trente-six ans. On l’a retrouvé bien dix jours après, et encore bien dix jours pour l’identifier : à cause d’un tatouage en papillon, qu’il avait au bras, la fin des « il paraît que ».

Celui-là, Marc, est une ombre. Il est grand, un peu voûté. Il approche en regardant par en dessous, et c’est la même question que chaque semaine il pose. On ne lui en veut pas, il est comme ça. Quand il demande une cigarette, chaque fois dans le paquet il en prend deux, mais il sourit. Il a des poèmes, souvent, dans ses poches.

Jean-Pierre a sa cabane, là-bas, entre le canal et la route. En fait, c’est plus compliqué, c’est Auchan, l’hypermarché, avec son parking. Une grande entrée, avec des chariots, et tout au bout du parking, des poubelles, de vieilles palettes, des cartons. Il y a une digue, c’était pour une ancienne voie de chemin de fer, maintenant il n’y a plus de rails. De l’autre côté il y a cette bande de terre, et le canal. Il dit qu’autrefois il venait ici à la pêche, sous l’arbre, et puis que l’été quelquefois il avait commencé d’y dormir. Maintenant c’est une maison, avec des madriers récupérés, des murs de carton, des fenêtres de plastique, trois pièces à l’intérieur, pour sol du contreplaqué posé sur la terre, et même un vieux poêle, et des matelas les uns sur les autres. Et tout autour de la récupération, des tables, c’est un peu branlant, des fûts pour faire banc, et des grillages, pris sur des chantiers, maintenant chez lui c’est bouclé, avec portail et jardin. Ses dents sont irrégulières, et il boite. Il raconte la vieille dame, de l’autre côté du canal, qui lui dépose une tarte, quelquefois, et lui il doit contourner par l’ancien pont pour aller la chercher. Il raconte le froid, et puis que le supermarché ils n’aiment pas, les clochards derrière leur parking. C’est son troisième hiver, à sa cabane. Ça va être démoli, il le sait. Il lève sa béquille contre le ciel. En plus, il va avoir trente ans.

Celui qui dit les journées dans ce dédale par quoi la ville affichait le bonheur du siècle : l’éternelle liste des magasins C&A, Décathlon, FNAC ou Go Sports, Habitat ou Celio, soit l’appellation Galerie Commerciale Saint-Seb et aux trois entrées sur carrelage les doubles portes de verre avec vigile, on est entre les deux portes de verre, là où il y a la soufflerie d’air chaud, et le vigile vient vous dire de déménager, on va à l’autre entrée et on fera ça toute la journée.

On arrive, on est à la table de la cantine avec eux, et c’en est un qui dit, en vous montrant son voisin aux fortes mains : « Vas-y, lis lui ma vie », et ce qu’on a noté de ses parles quatre mois plus tôt on le redit maintenant pour l’autre, et c’est la même phrase en haut : « Je dors dehors depuis si longtemps. » Il dira, cette fois-là, après : « C’est qu’il y en a un autre à l’intérieur de moi, ils ne comprennent pas. Si j’ai envie de retourner cette table, je la retourne, c’est l’autre en moi. Ils ont fait des radios, ils n’ont rien trouvé, mais moi je sais. » Et le visage même de l’autre est tatoué sur l’avant-bras. Et Seb raconte, à propos du tatouage, que le frère de celui qui disait cela : « Je dors dehors depuis si longtemps », et qui disait : « Il y en a un autre à l’intérieur de moi », le frère avait proposé d’effacer le tatouage au fer à repasser, en brûlant, qu’il avait essayé mais s’était retrouvé projeté au mur. Qu’il avait dit alors à son frère : « Tu vois, il ne veut pas, c’est l’autre qui ne veut pas. » Reprendre : « Je n’ai jamais eu froid dehors, je n’ai jamais su ce qu’était le froid. » À vingt ans l’armée, mais fichu dehors au bout de quatre mois : pourtant, un bon souvenir. Une fois, vers ces temps-là, il a travaillé dans une usine de jouets en bois, et cela lui plaisait bien, fichu dehors aussi, même pas trois semaines. Il a quarante-trois maintenant. Il dit : « Ma vie est fichue », ou bien : « Je voudrais crever. » Il dit : « J’en ai rien à foutre de la vie. »

C’est l’Indien qui raconte, on est dans un bistrot vide, pas loin de la gare, on est sur deux banquettes de plastique rouge, avec la table de formica jaune entre, eux ils ont des verres de bière, nous on a des cafés. L’Indien dit qu’on l’appelle comme ça parce qu’avant il avait les cheveux longs, ce n’est plus le cas mais le surnom est resté. Il parle d’une journée à Marseille (on est très loin de Marseille) et que lui, la femme et le Vieux dormaient à Marignane. Le Vieux, je demande si c’est son père, il rit : « Non, on l’appelait le Vieux parce qu’il était vieux. » Le Vieux n’a pas de jambes, il a deux prothèses, qui font qu’il ne se déplace que lentement. Mais on l’emmène, parce que pour la manche il enlève ses jambes fausses et ça gagne bien, il suffit pour les trois, après on partage, il aime boire. La femme aussi aime boire, et lui l’Indien veut la ramener à Nancy, parce que c’est là deux ans plus tôt qu’ils se sont mis ensemble. Ils prennent le train, lui prétend qu’il a les trois billets mais qu’il les a perdus, et sans doute c’est la fable qu’il racontait, et qu’il croit encore, qu’il y croit fermement, peut-être aussi que c’est vrai puisqu’il dit : « J’avais de l’argent, puisqu’on tapait la manche on vivait sans rien dépenser. » A Valence le contrôleur les force à descendre, ils attendent le soir et reprennent un train pour Lyon, mais à Lyon ils dorment tous les trois, et le train continue, direction Chambéry, ils se réveillent et descendent à Chambéry, il dit : « On n’était pas équipé, deux mètres de neige et moi juste un blouson de jean, une chemise et un tee-shirt parce qu’à Marseille c’est ce qu’on portait. On installe le Vieux, pour faire la manche. » Le train, celui qui passe à Nancy, part à une heure du matin. Au soir ils sont à la gare, trois types d’ici leur cherchent des embrouilles, les places sont chères dans la zone à Chambéry. La femme a disparu, et lui il emmène le Vieux dans un bistrot. Les trois autres les suivent. Il croit que le Vieux va le défendre, assurer aux trois autres qu’ils s’en vont, ce soir même, repartent pour Nancy, mais le Vieux a peur ou bien il est saoul, l’Indien dit : « Il y avait un géant, des biscotteaux comme ça, j’avais peur. » Pourtant l’Indien est plutôt fort. Alors il prend le plus petit des trois, et quand ça en vient aux coups de poing, lui casse la mâchoire, il dit : « Ça pendait. » Puis, avant que celui qu’il dit le géant soit sur lui, il a pris un tabouret et en donne un coup sur l’arrière de la tête du géant, son crâne frappe la table, il dit : « Ça faisait coup double », et quand le patron du bistrot arrive, parce que les deux types sont en sang, et le géant étalé par terre, il lui dit : « Pousse-toi, je suis dangereux, quand je suis comme ça je suis dangereux », que dehors il va se calmer tout seul. Il faut emmener le Vieux, le pousser sur ses prothèses, parce que forcément les flics vont venir, et les ambulances, et récupérer la femme, saoule évidemment, mais entre temps elle était revenue à la gare, ils sont à temps pour le train. Le lendemain, à Nancy, il n’y a plus le Vieux, mais ils sont tous les deux dans un bistrot du matin, un bistrot désert comme celui-ci où on est, pas celui-ci mais l’autre à côté, il montre une rue par là-bas, on n’est pas loin de la gare, un quartier avec hôtels et des bureaux, donnant au bout sur les rues piétonnes et le centre commercial, alors ils boivent un Côte-du-Rhône ensemble, et il en commande deux autres verres, puis quand elle revient des toilettes, maintenant qu’il avait bu son verre à lui, il voit devant elle son verre à elle : « Ça voulait dire on n’est plus ensemble, on n’a plus rien à voir ensemble. » Alors elle passe devant lui sans rien dire, va se planter devant la porte du bistrot, dehors, le même bistrot où là on est, et l’insulte à pleine rue. Lui il s’en va, elle le poursuit, l’insultant toujours, et puis il dit qu’il ne l’a plus jamais revue, ni le Vieux, et ça faisait deux ans qu’ils étaient ensemble, dit-il encore une fois.

Histoires qu’on vous raconte, et le mot même d’histoire, même si c’est des bribes dans la ville, des bribes dessous la ville, que la ville ne change pas. Et cette fois qu’on avait planté des acteurs contre le mur jaune, et projeté au mur leurs portraits, et dans la bouche des acteurs les mots de ceux dont le visage surgissait, géant, sur le mur jaune. Et les larmes qu’on entendait, ou celui qui préférait sortir de la pièce si c’est son histoire qu’on lisait. Et d’être porté des histoires et des noms, rue du Vingtième Corps, ou La Chiennerie à Jarville, ou Maxéville et Saint-Max, et le nom des usines : « Là où travaillaient mon père et mes oncles », et la suite des métiers, et comme revient qu’enfant on vous emmenait à l’usine, et puis maintenant voilà. Il est assis sur le bat-flanc, dans la salle avec le poste de télévision pendu au coin en haut, celui qui refaisait l’intérieur des cheminées des usines, ou nettoyait l’intérieur des tuyaux et conduits avant qu’on l’en retire par une corde accrochée à ses deux pieds, et la semaine suivante il est encore assis sur le bat-flanc, et encore la suivante.

Et c’est celui aux mains fortes, aux mains qui cognent trop vite. Elles ont fait bûcheron, et maçon et trente-six autres choses. Elles ont cassé. Quand il parle est sont là, devant les yeux, elles cognent sur la table et la table saute, elles sont bien trop rapides. Il raconte qu’enfant il fait du vélo avec son père, il voit la voiture (il dit : « Conduite par un mec bourré ») qui fait que son père s’envole. Après, ils s’en vont du nord, ils arrivent ici, en Meurthe-et-Moselle.

Il y a celui qui marche dans la cour comme on marche en prison, en rond et s’en sortir, qui vient et vous regarde, on se serre la main, il y a un sourire. Il avait sous l’œil un tatouage de larmes. Ce jour-là il vient vous montrer que le tatouage il l’a fait enlever. Le bras qui montre que sous l’œil il n’y a plus le tatouage de larmes est tatoué entièrement, dont une inscription avec nom, prénom et date de naissance d’une femme, au-dessus du mot Love. De lui on ne saura jamais l’histoire.

Et de lui non plus, qui porte devant lui un bâton aux extrémités brûlées au feu, et l’écorce polie en haut par la main. S’il est assis, le bâton est droit devant lui dans ses jambes. S’il attend debout, le bâton est collé à lui. Quand on lui parle, chaque fois on parle aussi du bâton, il ne veut pas parler de lui.

Il est ici le pied dans le plâtre et le lit tiré près de la fenêtre. D’affaires il n’en a pas. Un poste de radio, petit, fragile et couinant, qu’un élastique maintient en état. Il y a ce couinement de musique et paroles, et la fenêtre sur rien. Un arbre, le ciel gris, l’autre bâtiment. Au fond, des chiens dans une cage, les chiens de ceux qui ont des chiens et ici doivent les mettre dans les cages. Il dit qu’il attend la semaine prochaine, quand il n’aura plus le plâtre, parce que sa rue, une petite rue droite et courte et haute derrière la galerie commerciale avec le C&A, la FNAC et le Celio plus le Monoprix, il a une place et une balise plastique. Avec la balise, il libère ou bloque la place de stationnement, moyennant une pièce. Huit ans qu’il fait ça, il dit : « Dormir sur le bitume », dormir ici, où il a sa place et sa balise, parce que c’est à lui et chez lui. La semaine suivante il est là, avec son plâtre. Il dit : « La semaine prochaine, quand je n’aurai plus le plâtre. » J’y suis allé, jeudi dernier, il n’y était pas, Falco : la ville est grande, je ne sais pas où est Falco dans la ville.

Quand on est venu, la première fois, on portait déjà une histoire, une histoire brève et un nom. Le nom : Johnny, et l’histoire : un homme qui écoutait sur son walkman des chansons de Johnny, c’est pour ça qu’on l’avait appelé comme ça, et quand il est mort, on n’a pas pu lui retirer les écouteurs, collés à la peau. On l’a enterré avec (plutôt que garder, dans les cartons du cagibi derrière le bureau, ces objets pas réclamés, et des cartons maintenant une dizaine). Elle, c’est la femme de Johnny, et elle dit : « Depuis la mort de mon mari. » Elle dit : « Je m’ennuie. » Elle est assise sur sa chaise, son sac sur les genoux, avec un collier qui brille. Elle dit : « C’est tout. » Elle ajoute enfin : « Rien. »

Il est là, avec sa béquille, il est même là tout l’hiver. Il n’aime pas livrer des mots, il ne veut pas livrer son image, il dit : « Je ne veux pas qu’on me vole mon âme. » Cette semaine-là, quand on revient, un autre nous dit : « Lundi, à l’enterrement de Djamel. » On l’a trouvé mort, sous un pont, samedi matin. Il avait trente-deux ans. On ajoute encore un nom à la liste des morts, à Pôm, à Patrick, à P’tit Louis. Qui lui a volé son âme ? On n’aura de lui ni mots, ni images. La béquille, qu’en ont-ils fait, trop grosse pour rentrer dans les cartons où on garde les choses personnelles.

Celui qu’on revoit ce jour-là, qu’on revient, à sa place (il y a celle d’après-midi, et celle du matin, suivant le soleil), c’est juste à côté, devant l’entrepôt mort, dans le coin du rideau de fer baissé, il est droit, appuyé par le haut des jambes à son angle de mur, il ne bouge pas : c’est sa place, à Pompon.

En face, sur le square autrefois d’herbe, où il y a les bancs et la table de bois sans planche au milieu, ils sont là, les autres : Alexandre, Jean, Gérard et le chien de Gérard, Sylvain dit Sylvaner et pourtant je bois pas de vin blanc, et Didine qui dort à même le sol, et l’autre, l’Allemand, qui revient de pisser. Il y a Marie qui raconte une histoire (je pourrais raconter aussi, les histoires de Marie) : ils rient.
On ne fera pas d’archive, on dira eux, on dira leur nom, on portera leurs mots : c’est notre ville aussi, et le ciel d’Alexandre, bien sûr, forcément que c’est aussi notre ciel. Il dit, Alexandre : « C’est dingue : qu’est-ce qu’on fout là ? Il n’y a rien de logique, ici, c’est même complètement illogique. » Il dit, en montrant au loin le carrefour avec le feu rouge, le canal avec le pont de fer, et puis Pompon, là-bas debout appuyé : « Regarde, comme c’est merveilleux : il faut comprendre. Il faut approfondir. Vous n’aurez jamais de réponse avec moi, les questions non plus. Alors je suis stoïque. » On a mis longtemps, pour le comprendre un tout petit peu, Alexandre.

Même, pour soi, soi dans la ville, on a appris le poids de cela qui ne dit pas tu ni vous ni je mais on, simplement on. On ne sait plus dire, pour soi-même y compris, autrement que on.
F. Bon – avril 1999.

« Le silence est d’or et la parole d’argent. » Je dis ça parce que j’ai des raisons.
Je n’ai pas envie de parler. Juste la parole que je vous ai dite.
Je pense vous revoir pour une raison logique. Personne n’a aucune compréhension. Je peux être plus dur. C’est pour ça que je suis devenu stoïque.
J’ai une mémoire. Non, vous ne saurez pas écrire cela, c’est fragile : je vais me souvenir de ma mémoire.
De métier, je suis poète. Et peintre décorateur.

A l’heure où je fis rencontrer nos pas
Je mis entre tes mains mon cœur et ma jeunesse
Je t’ai dit fais en ce que tu voudras
Hélas, ma chère, mon cœur s’est brisé comme un verre
Et notre chambre d’amour n’est restée qu’un cimetière
A.Bertrand, 1971

J’en ai encore d’autres qui me bloquent, ici. Ça ne me plait pas. Le silence se mérite. Intellectuellement, je vois bien que je vous intéresse : la Beauté.
J’ai cinquante ans, je me souviens de choses d’il y a quarante ans, même plus.
Je suis stoïque. Moi, on m’a appris la parole du silence
Ne rien dire, une chose sublime.
Vous lisez beaucoup ? Un poète, décédé bizarrement mais c’est très vieux : merveilleux Arthur Rimbaud. Et son ami était Verlaine, il lui a tiré dessus. Un autre aussi décédé d’ailleurs, Michaux. J’ai lu très peu. Arthur Rimbaud il est mort : 1854 – 1891, à trente-trois ans. Il est mort bêtement, il se dopait, et absinthe
Et quand j’écris, je glisse sur les romans. Benjamin Rendal, il a écrit « Les chevaux dans la prairie ». Mort en 1806.

Je m’en vais, je pars, je ne sais pas où…
A l’heure où est la voie, je ne te vois pas
Tu m’as rejeté, tu m’as pris mes enfants
Tu m’as créé, maintenant je suis dans la misère
Mais tu as une chose dans la tête
Une roue tourne toujours
Il y a toujours un bâton dans la roue
Et ce bâton quand je retourne dans la famille
Se retourne contre moi
Tous ceux qui m’ont banni
Qui se bannissent eux-mêmes
Ils n’ont à la fin de leur vie aucun résultat
Bertrand Alexandre

Ils sont vulgaires, ici. Alors je suis stoïque. C’est dingue : qu’est-ce qu’on fout là ? Regarde, toute la famille… Il n’y a rien de logique, ici, c’est même complètement illogique. Regardez, comme c’est merveilleux : il faut comprendre. Il faut approfondir.
Vous n’aurez jamais de réponse avec moi.
Les questions non plus.

© ARS et La Nuée Bleue, 1999.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 22 janvier 2007 et dernière modification le 13 décembre 2012
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