#construire # 07 |P. Handke, l’arc-en-ciel

La place de l’église, lumière insolente…
La pierre claire renvoie le soleil. L’ombre courte du clocher coupe le parvis en deux.

Là, un homme traverse, sans regarder ni l’église ni les terrasses. Il marche vite, est-il déjà en retard ailleurs ?

Rien.

Un arc-en-ciel s’est planté au milieu de la place. Il ne flotte pas ; il se tient fiché entre deux dalles. Ses couleurs ne jaillissent pas : elles demeurent, retenues, presque sérieuses. On dirait qu’il pèse sur le centre exact, là où d’autres avant, se sont arrêtés pour vérifier la disposition des choses.

Un enfant surgit derrière un banc, ballon rouge au pied. Il dribble trop fort ; le ballon s’échappe, roule vers le centre, décrit une courbe et traverse un pan de lumière. L’enfant court, bras ouverts, rattrape le ballon avant qu’il ne touche la marche du parvis, puis repart, frappant cette fois avec précaution, le sol aurait soudainement changé de consistance. Silence.

Du portail de l’église sort un couple. Ils s’arrêtent juste sous le tympan, encore dans l’ombre. Elle ajuste une veste claire sur ses épaules. Lui plisse les yeux dans la lumière, et dans la couleur posée là, au milieu. Ils échangent quelques mots. Elle descend les marches la première ; il la suit, une main suspendue un instant dans son dos sans la toucher. Arrivés sur la place, ils hésitent : à droite vers les platanes, à gauche vers la fontaine. Ils choisissent la gauche et contournent l’arc-en-ciel avec application, s’éloignent, leurs pas peu à peu désaccordés. Pause.

Un groupe de mères traverse la place. Les landaus avancent en ligne souple, roues luisantes, capotes tirées. Les bébés respirent sous le tissu, tente légère. Les femmes parlent à voix basse, sans chercher à conclure. L’une d’elles pose la main sur son ventre déjà recommencé ; elle écoute plus qu’elle ne parle. Les autres se penchent vers elle, vérifient sa présence d’un regard, reprennent le fil interrompu. Elles passent à travers la lumière colorée sans lever la tête, l’arc-en-ciel, une partie de l’extraordinaire. Un accordéoniste entre par le côté opposé. Il joue en marchant, tenant l’instrument contre lui, une valise pleine d’air. La mélodie n’a ni début ni fin ; elle s’ouvre à l’endroit précis où l’on se tient. En croisant les landaus, il incline à peine la tête. La musique fait place aux roues, aux voix, au claquement des souliers.

C’est alors qu’en face paraît une Sybille. Elle déclame des prophéties d’une voix claire, presque administrative. Catastrophes, renaissances, pluies de cendres et printemps inattendus : tout se succède avec la même exactitude. Elle traverse la place, suit une ligne invisible tracée d’une couleur à l’autre. L’accordéon ne s’interrompt pas ; les mères ne s’écartent pas. Les paroles tombent sur les pavés sans les altérer. Un badaud entre, chapeau de paille, journal plié sous le bras. Il s’arrête au milieu exact de la place — à quelques pas de l’arc-en-ciel — pivote lentement sur lui-même comme pour vérifier que tout est à sa place : clocher, fontaine, café, ciel, prophéties. Il déplie le journal, ne lit pas. Le replie. Le glisse sous son bras. Repart plus lentement qu’il n’était venu.

La place ne se vide pas, elle s’élargit dans la lumière. Un froissement d’ailes — deux tourterelles changent d’endroit.

Puis, en diagonale, un jeune en trottinette. Sac à dos noir, une bretelle tombant sur le coude. Téléphone plaqué à l’oreille. Il ne regarde pas devant lui ; son corps connaît le chemin. Il évite l’enfant au ballon d’un léger déhanchement, pénètre une fraction oubliée de l’arc-en-ciel, ou peut-être seulement un reflet. Un rire bref traverse son visage, destiné à la voix dans l’appareil. Il ralentit sans s’arrêter, écoute, repart plus vite, disparaît derrière l’angle de la mairie. Pause.

L’enfant a cessé de jouer. Il tient le ballon contre sa hanche et observe la porte de l’église. Personne ne sort. Le visage en point d’interrogation, il pose le ballon à terre, monte deux marches, redescend aussitôt, une injonction invisible le retient.

Traversant la place, une femme avec un cabas. Elle coupe droit, frôle le centre, évite d’un pas le ballon immobile, jette un regard bref à l’enfant — ni sourire ni reproche — et continue vers la rue étroite où l’ombre est plus dense. Silence.

Le couple reparaît au fond, ont-ils oublié quelque chose. Ils ne montent pas les marches cette fois. Ils restent à distance de la façade. Lui consulte sa montre. Elle regarde le sol là où l’on ne voit plus que la racine lumineuse de l’arc. Après un temps, ils se séparent : elle retourne vers les platanes ; lui traverse la place d’un pas décidé et disparaît par la rue d’où était venu le premier homme. La place, écrasée de lumière attend.

Un instant, personne au centre.

Puis le ballon roule seul, épouse la pente. Il traverse une bande de couleur affaiblie. L’enfant accourt hors champ pour le saisir avant qu’il n’atteigne la chaussée. Pause.

De la ruelle étroite, celle qui garde encore un filet d’ombre froide, apparaît un curé. Chapeau noir, robe longue qui frôle les dalles. Il ne regarde ni à droite ni à gauche. Mains croisées sur la poitrine. Sa marche est régulière, presque glissée. Au centre de la place, un vent soulève à peine l’étoffe ; il la retient d’une main distraite. Arrivé aux marches, il s’arrête, lève les yeux vers la façade en mesure la hauteur — ou la couleur suspendue devant elle — puis gravit les degrés sans hâte et disparaît par la porte restée entrouverte. Silence bref.

En diagonale surgit un garçon de café. Tablier noué trop vite, pas pressé, plateau tenu haut. Dessus : deux tasses, trois verres, une bouteille qui tinte contre le métal. Le liquide tremble mais ne se renverse pas. Il traverse la place sans voir le ballon, sans voir l’enfant, sans voir l’église, sans voir la prophétesse qui continue à mi-voix. À mi-chemin, il ralentit, hésite — droite ? gauche ? — rectifie sa trajectoire d’un coup sec et poursuit vers une destination hors champ, avalé par la terrasse invisible. Pause.

Du côté des platanes avance un vieux monsieur. Le corps entraîné par sa canne. Chaque pas est négocié. Il s’arrête au milieu exact où d’autres se sont arrêtés avant lui. Il lève la tête. Longtemps. Ses lèvres bougent imperceptiblement. Il compte peut-être les nuages, ou les trouées de bleu entre eux, ou les couleurs superposées qui s’attardent. La main crispée sur le pommeau, il dessine des petits cercles dans l’air, il additionne. Un enfant passe en courant derrière lui ; il ne se retourne pas. Un verre tinte au loin ; il ne bronche pas.

La place tient dans cette suspension…

Alors une ombre glisse, large, silencieuse. Un parapentiste descend du ciel avec une lenteur appliquée, comme s’il cherchait une place libre. Il survole la façade, percute l’arc-en-ciel, et vient s’abattre — toile, cordes, souffle court — sur une table du bistrot. Les verres sautent, une chaise bascule. L’homme reste un instant assis dans ce fracas, surpris d’être arrivé. Il se dépatouille avec méthode. Tire ici. Relâche là. Les suspentes s’enroulent autour des pieds de table, des accoudoirs, des jambes de clients. Un attroupement se forme, non par curiosité mais par nécessité : il faut tenir une corde, empêcher la toile de retomber, libérer un bras. Même la Sybille interrompt sa phrase, prophétie suspendue entre deux syllabes. L’accordéoniste, arrêté pour la première fois, laisse échapper un son sans note. 

Le vieux monsieur baisse enfin la tête.

La place, ouverte dans la lumière, se resserre autour des cordes emmêlées.

Un roulement de toile.

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