#construire #12 | Ordonner, verbe unique pour mettre de l’ordre et intimer une action.

Un album ouvert, en équilibre sur quatre genoux. Elle montre une photo de ses grands-mères à sa petite, comme pour leur donner existence par-delà.
Et soudain cette photo. Lui, quinze ans, qui fixe l’horizon, le bleu de la mer ou du ciel, les jambes bronzées allongées devant lui sur le bateau qui reliait Bormes-les-Mimosas à l’île du Levant.

Et sa peau, toujours. Pour toujours depuis cette photo ancienne.
Ce mystère qui ne veut pas mourir.

Où, maintenant ? Quoi, maintenant ? Comment, maintenant ? Dire je. Sans le penser.

Ce basculement. Ce qui a été négligé, mal exprimé, du je pas exact, un je qui prête à confusion, gravé dans la pierre, mais le burin aurait dérapé, et il faudrait recommencer. Tout recommencer. Autrement. Ou même et mieux. Plus proche de la vérité. De comment ça s’est passé. Et comment en être sûr lorsqu’on n’y a pas été, quand cela s’est passé avant vous, avant je, sans je. Quels mots n’ont pas été dits ? Quels mots tus ont engendré ce vide qu’il faudrait combler. Passer sa vie à tenter de le remplir. Et le je, son seul comment, c’est avec les mots, des petites lettres noires comme des fourmis, et dans leur grouillement choisir la bonne disposition, et elle ferait langage et sens, comme se lève le jour sur un matin neuf. Tout serait expliqué.

Revenir dans cette maison mère avec ses personnages qui s’agitent, se ressemblent, qu’on regarderait à travers la serrure, et alors, de la scène connue, on ne percevrait que des bribes. Il faudrait les ordonner pour que cela devienne une histoire. Et depuis les mots de lui, le livre qui ne verra pas le jour, qu’il faudra reprendre autrement, comme expliquer l’envers, pourquoi un amour devient une obsession, les lectures qui ont accrédité son importance, sa ténacité par-delà le temps qui passe, traquer les extraits de ces livres et recopier leurs mots à elle, des femmes bien sûr, des autrices, des romancières, de ce même lu et reconnu une fois vécu ou accrédité — et quoi, si je ne l’avait pas lu, je serais passé à côté, ne l’aurais pas pris pour argent comptant, j’aurais eu mieux à faire, jouer au basket plutôt que nager, travailler à la chaîne plutôt que rêver devant son cahier. Voilà bien l’intéressant du livre, et il faudra que je m’y attelle un jour ou l’autre.

Autant en emporte le vent, Les Hauts de Hurlevent, Je l’aimais, celui de Benoîte Groult, le dernier, et son titre ne me revient pas. Commencer par recopier ces extraits comme on élabore une liste. Sans penser.

A propos de Anne Dejardin

Projet en cours "Le nom qu'on leur a donné..." Résidences secondaires d'une station balnéaire de la Manche. Sur le blog L'impermanence des traces : https://annedejardin.com. Né ici à partir du cycle«Photographies». Et les prolongations avec un texte pour chaque nom qui dévoile un bout de leur histoire. Avec audios et vidéos, parce que des auteurs ou comédiens ont accepté de lire ces textes, l'énergie que donnent leurs voix. Merci. Voir aussi sur Youtube.

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