#construire #12 | Je est un autre

C’est maintenant ! Il n’est plus possible de surseoir. Quoi ? Ce qui doit advenir maintenant, qui n’est ni sans importance, ni sans signifiance, surtout pas anodin. Je le reconnais, je l’affirme même : l’heure est grave. C’est maintenant, sans plus attendre, sur-le-champ, parce que les idées se sont organisées in petto et que les mots pour les exprimer désormais se bousculent. Restés à grenouiller, à discuter, à se disputer souvent, au fond d’un soi depuis trop longtemps, les voilà, ces mots, qui montent au cœur, cheminent vers la gorge, remplissent la bouche, affleurent aux lèvres. Ils veulent sortir, on les entend, on les lit, bientôt ils tomberont l’un après l’autre sur la page, par gouttes ou en logorrhée. Il faudra bien qu’ils soient écrits puisqu’ils le désirent si violemment. Mais qui, quoi, pour les recevoir ? L’histoire, les personnages, je ? Qui est ce je ? Serais-je ce je ? Moi ! Quel moi ? Quel est celui à la source de l’histoire qui va s’écrire, celui qui sait les mots qui, prononcés en silence, doivent sortir, être posés sur le papier ? Est-ce je, est-ce un autre ? Car si, comme l’a dit le poète, « je est un autre », je dis « je », est-ce moi qui parle ou les personnages à travers moi, ou le lieu, ou même l’histoire, tant d’autres donc. Je suis dans toutes les résurgences qui sont à la source, mais je ne suis aucune de ces résurgences complètement. La source naît et jaillit en moi et de moi. Il convient que je la regarde, que je l’écoute, que je l’examine, que je la palpe, je la respire et enfin que je l’apprivoise. Je cherche l’autre, celui que je suis sans l’être, tout en l’étant. C’est de cette diffraction du moi, de sa diffusion, de son extension, de sa turgescence, de sa puissance que surgit l’écriture. C’est une éjaculation avec son plaisir et son soulagement. C’est maintenant ou jamais. Jamais n’étant pas une option, il faut y aller, lâcher les brides, autoriser l’écriture à advenir.

A propos de Emilie Kah

Après un parcours riche et dense, je jouis de ma retraite dans une propriété familiale non loin de Moissac (82). Mon compagnonnage avec la lecture et l’écriture est ancien. J’anime des ateliers d’écriture (Elisabeth Bing). Je pratique la lecture à voix haute, je chante aussi accompagnée par mon orgue de barbarie. Je suis auteur de neuf livres, tous à compte d’éditeur : un livre sur les paysages et la gastronomie du Lot et Garonne, six romans, un recueil de nouvelles érotiques, un récit hommage aux combattants d’Indochine.

12 commentaires à propos de “#construire #12 | Je est un autre”

  1. L’heure est grave. Mais oui ! Mais les forces peuvent paraître grêles lorsque l’on grenouille et que l’on se dispute à l’intérieur de soi… Et c’est bien cela qui me touche !

  2. Mais quelle énergie, Emilie, il fallait le faire! « Autorisons, donc, l ‘écriture à advenir, pour reprendre tes mots , c ‘est tellement bon!

    • Merci de ton enthousiasme, Carole ! Il me fait du bien. Ça y est, j’ai répondu aux douze propositions de « construire ». Ce fut parfois compliqué. Que nous réserve le prochain cycle ?

  3. « Je suis dans toutes les résurgences qui sont à la source, mais je ne suis aucune de ces résurgences complètement. »
    oui c’est maintenant!.
    Merci Emilie

  4. Après tant de livres déjà publiés, vous faut-il encore et toujours tout cela pour laisser l’écriture advenir ? Il semblerait donc. 🙂 Merci pour ce texte instructif, Emilie.

  5. Belle image que celle du « je », à la source de toutes les résurgences, mais qui n’est jamais tout à fait l’une de ces résurgences. Merci Émilie pour ce texte. Et maintenant, que l’écriture advienne.

  6. Merci pour votre commentaire, George. Il serait temps, en effet. J’ai tout de même envie d’attendre le prochain cycle de François, qui, si j’ai bien compris parlera de structure. Elle est là ma difficulté pour mon texte en cours !