1 |
Pas question de nous faire taire
Pas question de nous laisser faire
Pas question de rester sans broncher, de rester bras croisés, de rester sans bouger, sans lever le petit doigt
Pas question d’attendre que ça nous tombe tout cuit dans le bec
Exigez le mieux plutôt que l’à-peu-près ; le vrai plutôt que le dubitatif ; le frais plutôt que le frelaté
Allez, manches retoussées, huile de coude barattée jusqu’à l’épaule, et que ça mousse !
2 |
Juste avant la noyade : les silhouettes découpées d’arbres et de bosquets, de haies dont l’ombre rase le sol. Le balancement des herbes se fait au ralenti, comme si tout allait s’arrêter l’instant d’après. Quelques oiseaux font leurs dernières envolées avant la nuit. Les criquets s’extraient des aplats jaunis. Comme au coeur du plus chaud d’après-midi, ce sont les cymbales des cigales que l’on entend encore. Sinon, rien qu’un moteur de temps à autre, au loin. Le ciel friable se défait, finit de brûler ce qui n’est pas encore consumé avant de sombrer. Alors, il faut avancer à tâtons le temps que l’oeil s’habitue au noir. A travers champs, on se repère aux taches plus sombres qui nous guident : des fantômes dans l’obscurité. Dans un moment, on verra peu à peu apparaître les étoiles et on pourra compter sur la lune pour éclairer notre chemin.
3 |
Le regard couve. Bleu acier sous accent circonflexe, regard dur, inflexible, dans sa fixité de rapace. Il détaille tout, la posture, l’intention, le rythme, le souffle, le désir. La forme physique vcompte mais pas autant que la rage qu’il croit désceller dans nos jeunes corps.
Il donne ses indications, lance ses ordres, énincee ses agacements à mi voix et crie ses colères si on obtempère pas. Au doigt et à l’oeil. C’est ainsi qu’il veut être obéi.
— Je ne vois pas votre visage. Plus haut les genoux. Respirez. Allez, on tient encore 10 minutes après on passe aux squats.
On est rouge tomate. On n’en peut plus mais personne ne bronche. Il veut nous endurcir. Il dit, vous serez plus durs au mal. Il veut nous forger selon sa perception de l’athlétisme. Il cherche parmi nous de futurs champions. Alors, il pousse, il pulse et on continue. Après les squats classiques — descendez plus bas, plus d’amplitude dans la descente, allez encore dix —, on enchaîne les squats jump — respirez sinon vous ne tiendrez pas la série — les squats relevés — gainez, sinon gare aux genoux— nous, on ne dit rien, on sue, on meurt sur place. On espère tous être de futurs champions.
Après l’entraînement, il me conseille de strapper ma cheville faible.
— Protège-là, sinon ton entorse va virer mauvais. Et surveille que ça n’enfle pas. Mais ne t’arrête pas, il faut continuer à mobiliser, court doucement mais cours.
— OK, coach.
Il veut qu’on l’appelle comme ça : coach. Mon père trouve ça ridicule. Il s’y croit, ton entraîneur. Je m’en fiche. Je n’ose pas dire à mon père que ce prof compte plus que lui, plus que tout. Un pote a dit syndrome de Stockolm. Je ne savais pas ce que c’était quand il m’a expliqué, j’ai dit : tu charries, il ne nous torture pas. Et puis j’ai réfléchi à cet enfermement qu’est l’entraînement, que sont les exercices quotidiens, les heures de renforcement musculaire, la course. Toujours plus, plus vite, plus loin. Et à son comportement avec nous. Des fois, je me demande s’il n’est pas un peu manipulateur, et même un peu sadique.
[passage 4]
— La douleur n’est rien, il faut l’endurer, sinon aucune chance d’avoir un podium.
Pas question de lâcher face à la douleur. La douleur et moi, c’est un combat engagé. Je me vois vaincre par KO. Et monter sur le podium.
4 |
Un jour, j’ai croisé un gars qui ressemblait à coach, presque un sosie. Je me suis demandé s’il pouvait avoir un jumeau, un frère ou un cousin qui lui ressemble à ce point, les mêmes yeux bleu acier, le nez pointu, le menton fendu par une fossette, la mâchoire qui remonte un peu, très carrée, et les lèvres pincées, son front plissé et le sourcil dru. La seule différence, celui-ci avait des cheveux tandis que coach est chauve, rasé, crâne d’œuf, luisant au soleil et une veine saillante à droite quand il crie.
L’autre, le sosie, arrivait de loin, je crois qu’il descendait du bus dans une ville que je ne connais pas. Il allait dans la direction opposée, il avait dût finir son boulot. Peut-être serveur. Non ça ne colle pas, c’est un entraîneur sportif, c’est forcé. Il revient du stade, celui-là même où nous allons. J’ai dit : c’est dingue, il a la même démarche que coach. Regarde, exactement la même. Je l’ai imaginé courant à longue foulées, cheveux dans le vent, sur piste balisée. Et sa voix, s’il avait la même que coach ?
5 |
Tenir le cap face à la houle au roulis même si la route dit vagues même si elle tempête si elle incendie tenir le fil même s’il se rompt s’il s’effiloche le rafistoler recoller les gestes les pensées et les mots rafraîchir la page ouvrir une nouvelle fenêtre par laquelle passer et compter chaque pas avancer debout