A perte de vue, le vert émeraude de la grande prairie palpitait doucement. C’était comme un doux lac qui se déployait jusqu’à l’orée des grands arbres. Grand-père avait déposé la petite fille sur une couverture représentant des sortes de rhizomes colorés et s’était retiré plus loin avec la poussette. Tâche blanche sous un ciel acidulé. Grand-père aux grands pieds surveillait l’enfant tout en somnolant.
La petite fille était tout à son aise. Tête penchée, légèrement baveuse d’excitation, elle pointait de son doigt potelé les petites bêtes immobiles. Il y en avait de toutes formes et innombrables. Elle les caressait maladroitement puis méticuleusement, s’ingéniait à les déloger. Ces minuscules images, animaux pensait-elle, l’animaient toute entière. Elles étaient pigmentées selon un code bien établi —brun pour les choses en relief, bleu pour les lignes, vert et rouge pour les choses écrites— Cette palette du monde, la petite fille l’ignorait. La réalité elle l’inventait. Avec application, avec une patience rare, elle avait moissonné tout ce qui se trouvait sur la carte et maintenant ses mains, ses genoux, ses cheveux légers portaient le poids du monde.
C’est alors que Grand-père s’apprêta à la rejoindre, que les voix des oiseaux se firent entendre, que leurs corps de plumes cachés se précipitèrent vers l’enfant et dans une magnifique murmuration la délivrèrent de son jouet.
Sur son ongle joyeux, un bébé coccinelle s’est endormi.