
Il est rangé à plat sur une étagère, coincé entre de grands classeurs et des cahiers à spirale 24×32. C’est un vieil atlas, à la reliure flageolante de toile marron qui ne retient plus ses pages, trouvé il y a trois ou quatre ans, il me semble, dans un carton posé sur le trottoir. Il date des années 50 : l’Allemagne y est séparée par un pointillé en Allemagne orientale et Allemagne occidentale. La couverture cartonnée façon papier marbré gris indique le nom de l’auteur, le titre, Atlas classique (pourquoi « classique » ? parce qu’il serait destiné à être étudié en classe ?) et l’éditeur, en lettres autrefois dorées dans un encart marron imitation cuir, bordé d’un filet d’or. Format 24 x 32, aussi. Si les pages en sont presque toutes détachées, leur numéro écrit en gras dans le coin supérieur gauche ou droit, selon qu’il s’agit d’une page paire ou impaire, permet de s’assurer qu’aucune ne manque et qu’elles sont restées en ordre. Deux centimètres d’épaisseur, couvertures comprises, cent douze pages de cartes, plus un index toponymique de vingt deux pages et deux planisphères en couleur sur les pages internes de couverture ; le premier montre la géographie physique du monde en dégradés de bleus pour les mers et océans, de verts pour les plaines et de marrons pour les montagnes ; le second de géographie humaine (je crois que cette terminologie n’a plus cours aujourd’hui) où les tracés en noir des frontières de certains groupes d’états sont comme ombrés à l’intérieur d’un trait épais de couleur ; ainsi le Brésil est-il ourlé du violet qui colorie le Portugal, l’Inde et les deux Pakistan du bleu de la Grande-Bretagne, tandis qu’Australie et Canada sont colorés en bleu clair et bleu foncé. En bas de la double page, sous les lignes courbes qui partagent le monde en vingt-quatre tranches égales, de petites horloges indiquent l’heure qu’il est à tous les lieux sur ce trait alors qu’il est midi à Londres, Londres qui donne l’heure au monde, l’heure du monde, capitale placée sur le seul trait qui soit droit, juste dans la pliure. À droite, la presqu’île rose d’Anadyr déborde de cette grosse citrouille blanche, comme un doigt tendu vers le bord de la page, et indique la sortie de l’atlas.
C’est le seul atlas qui est encore en ma possession. Je crois en avoir eu un autre, à la couverture brillante bleu foncé, si je me souviens bien, mais je ne sais plus s’il était chez moi dans l’appartement d’avant mon départ pour l’étranger ; dans ce cas, je l’aurais donné. Ou bien était-il dans la maison que je partageais avec X ? alors, si c’était cet atlas à couverture bleue, peut-être était-il le sien ? ou avant ? dans l’appartement d’avant ? je ne crois pas avoir eu un atlas. Ou bien encore avant, dans la maison où je vivais avec mes enfants et Y ? c’est possible. Mais alors, c’est Y qui l’aura gardé. Je ne me souviens d’aucun atlas quand nous avons mis ses livres en cartons, mais ça ne veut rien dire : il est possible qu’une des filles l’ait emporté.
Et avant ? dans l’appartement des parents ? Là, c’est certain : il n’y avait pas d’atlas. Une mappemonde dans ma chambre, oui ; en plastique à fond bleu des mers du sud, le modèle des années 60 qu’on trouve toujours dans les chambres des enfants d’aujourd’hui. Ce qu’elle est devenue, je l’ignore. Ma mère l’aura probablement donnée, comme elle donnait mes livres et mes jouets, sans me demander mon accord. J’aime les mappemondes, les modèles réduits qui imitent les anciennes, trouvés en brocante ; et les planches disponibles sur Gallica, à imprimer, découper et coller sur un ballon en papier mâché. Une reproduction de planisphère du XVIIe siècle était accrochée sur le mur du salon de la maison ; elle est désormais chez ma fille aînée ; sa cadette a préféré la planche des poissons de mer fréquents sur nos tables achetée dans un musée de la pêche à Concarneau (ou bien à Douarnenez ?).

Chez les parents, pas d’atlas ; c’était inutile : aux murs de la classe de mon père, celle du certificat d’étude, il y avait toutes sortes de cartes de géographie, les Vidal-Lablache, celle de la France physique, en dégradés de verts et de marrons, baignée de bleu pâle ; la France des départements, je l’avais en puzzle ; la pièce la plus facile à poser était la Meurthe-et-Moselle, en forme d’oie ; et aussi la Corse, mise au coin, en bas à droite ; une France métropolitaine, qui ignorait l’outre-mer. Et la carte du monde, mis bien à plat, où le Groenland était aussi grand que l’Afrique, où les noms des mers et des océans en noir se noyaient dans le bleu, une machine à rêver depuis le banc du fond de la classe où je venais m’asseoir à l’heure de l’étude. À la maison, je veux dire dans l’appartement de fonction, c’était le Grand Larousse Universel en deux volumes qui était la boite magique ; il me suffisait de l’ouvrir pour partir en voyage. Il contenait tant de cartes : en couleurs pour les continents et les grandes puissances de l’entre-deux guerres, en noir pour les autres pays et les départements français. Un article, plus ou moins long selon l’importance du pays, les accompagnait. Ce dictionnaire encyclopédique datait de 1922 et présentait la Prusse orientale comme faisant partie de l’Allemagne. La capitale de la Finlande était Helsingor, et les Indes une partie de l’Empire britannique, ce qui m’a rendu assez difficile l’étude de la géographie de la seconde moitié du XXe siècle, mais donné la clé d’un univers différent.
L’entrée « atlas » de ce dictionnaire proposait au choix, un définition confuse d’une sorte de livre, une chaîne de montagnes du Maroc et la gravure représentant un monsieur tout nu, Atlas Farnèse. Il avait une mappemonde à la place de la tête. Sa tête, il semblait la porter accrochée à sa poitrine, comme un pendentif. Il avait l’air de souffrir et avoir du mal à se mettre debout. Pourtant le Dictionnaire disait qu’Atlas était un roi. Peut-être avait-t-il été décapité…

Merci George pour ce voyage à travers ces atlas et ces détails :Londre comme point de repère temporel du monde , et ces ouvrages qui déménagent d’ appartement et salle de classe.
très beau texte…