Dans les pannes, il a l’arrêt-printemps, batifolage dans les fleurs et les premiers rayons, la pause voyage, la visite aux parents ou le détour par la case hôpital, à moins que besoin de travailler par nécessité de remplir la caisse.
Par ricochet chacune de ces périodes est systématiquement suivie d’un long temps mort où l’on se rappelle qu’on avait des projets, qu’un certains nombre de textes étaient écrits, où par tentation l’on se dit « un seul clic et tout est à la corbeille on n’en parle plus », d’ailleurs les autres s’occupent de leur potager de leur sport et de boire l’apéro, pas d’un texte qui ne trouve pas sa forme et n’aura jamais d’éditeur, les autres s’en font moins, ils vont à la plage pour buller, pas pour engranger de quoi écrire. Sans compter que mes sorties ne me permettent pas d’engranger à chaque fois, le nombre de fois où je sillonne la ville la plage le boulevard les faubourgs et même la campagne, revenant bredouille à l’hôtel, debout derrière les rideaux à regarder la nuit tomber sur la mer. Alors comme un vieux, j’attends l’heure du dîner. Comme un travailleur j’attends la paye pour aller dépenser. Comme un enfant dévoué je fais de l’administratif je prends des rendez-vous et j’écoute les besoins de ceux qui ont besoin. Comme un hospitalisé j’attends que quelqu’un marche dans le couloir et se manifeste : vous n’avez besoin de rien ?
De rien merci.
D’écrire.
De trouver les mots qui me donneront le bonheur que quelque chose soit dit.
Je sais ce que je dois faire :
Retourner dans mon antre pour écrire autre chose que des notes sur un carnet.
Faire comme si j’étais immortelle et continuer à créer (on se demande pourquoi. Si ! ça rassure la génération suivante de ne pas se laisser aller progressivement du fauteuil au canapé).
Allumer l’ordi, commencer par trier les semaines de mails témoignant de mon absence.
Payer les factures.
Faire la lessive.
Ramasser les escargots qui bouffent les salades. Plusieurs fois par jour les escargots. Après ce seront les fourmis qui feront des colonnes sur les murs pour aller bouffer la charpente. Les surveiller plusieurs fois par jour. Aller acheter des produits. Quand j’en suis aux fourmis je tiens le bon bout : l’ordi est allumé ; les salades poussent et mon courrier est en ordre.
Alors j’attends un dimanche. Le dimanche est très précieux, il faut saisir les dimanches. Je ne reçois pas de visites je n’en fais pas. Ni courses, ni dispersion.
Ordi et silence.
J’allume un petit feu si le printemps est frais et surtout j’allume l’ordi. J’accumule du travail, il y a un ordre :
1- Plans détaillés des ateliers pour les autres, mettre à jour, faire un mois d’avance.
2- Atelier où je suis participante rattraper le retard, j’écoute une proposition je lis, je fais une pause escargots j’écris. Disons deux cycles par dimanche. Un cycle par jour quand reprend le lundi. Ne pas décrocher du tout jusqu’à éponger le retard. Pas un seul jour sans écrire avant le prochain voyage, la prochaine case hôpital ou je ne sais quelle surprise de la vie (dans la catégorie anxiétés fondées sur le réel j’ai une liste de ce qui peut entraver l’écriture d’un instant à l’autre).
3- Mon projet : ça ne vient qu’une fois que tous les retards sont épongés. C’est très long à revenir mais c’est le but.
Alors méthodiquement retrouver tous les bouts de phrases écrits durant la période de dispersion, les mettre dans les dossiers plastique. (Il y a plusieurs projets, un seul serait trop simple). Il y a généralement des idées intitulées « écrire sur », alors saisir. Page blanche ordi, titre provisoire, pourvu qu’il ne soit pas midi ou que j’éprouve l’impérieux besoin d’un tour escargots mais la confiance est là. Quand on est à ce stade le cerveau travaille tout seul, même la nuit, même à chercher une hypothétique coccinelle sur l’althéa pour la poser sur les artichauts. D’ailleurs la coccinelle a son rôle. Elle retient ce qui va se dire. Ça va venir. Ça vient.
4- Ça y est, vivre a un sens. Il faut écrire ce texte pour un hommage (discret) à Laure, un personnage présent mais pas central, personne n’est central nous sommes tous des silhouettes de passage, mais la mort de Laure, par overdose à vingt-deux ans, doit être écrite. Autrement dit la prostitution et la mort d’Amandine.