# Construire#10: Notices de vies d’ici

Vie de l’enfant venu des terres : fascination du sable de l’eau des rochers de l’horizon de l’espace. Les quatre éléments infinis soudain saisissables, perceptibles au seuil de la peau, au seuil du regard, les sons des humains sur la plage se perdant dans l’espace, dans le perpétuel aller-retour de la marée chuintant ou se fracassant selon son humeur et celle du ciel.

Le petit nordique dominant sa mère par sa beauté sa force et par le fait d’être un garçon, à cinq l’enfant-maître, décidant pour lui-même de continuer de téter sa mère, de sortir les seins de la robe même quand elle résiste un peu, de courir sur la jetée, de fouiller à mains nues les broussailles de la dune d’escalader les rochers de géants. Gène, j’ai l’impression d’être témoin d’un inceste. Que ressentent les autres ? Comme moi voient-ils sans regarder ?

La femme qui cherche : elle traîne en ville, elle observe, elle note, elle inspecte, elle vérifie, elle voit au marché un homme mettre des fraises dans sa poche, une femme volant des pommes en les faisant rouler par-dessus le bac dans son cabas, elle voit les prostituées et les mendiants à demi-cachés, elle repère les très riches à leurs chaussures, elle regarde les dents et les chaussures, elle tâche de ne pas juger, elle cherche ce qu’elle cherche, elle ne trouve pas ce qu’elle cherche, mais elle continue à strier villes, jardins et  plages, elle continue  à chercher.

Le jeune voyageur, celui qui rêve de la vie des autres, qui va visiter une famille installée dans un immeuble HLM en bord de plage, qui découvre les petits pavillons de lotissements à barrière et à chiens sans âme humaine qui vive, totalement morts le dimanche, chacun dans sa voiture en semaine« voisins vigilants », qui se demande s’il doit vraiment traverser les mers pour voir la vie des autres, une mère aimante par exemple, des couples heureux par exemple, des pêcheurs à l’aube sur leur chalutier, des cueilleurs de café, des voleurs et des baroudeurs,  qui sait déjà ce qu’il y a à savoir, oui en lui, en naissant déjà il savait.

L’employé municipal au pantalon jaune à bandes grises fluo, son petit chariot à deux roues équipé d’un balai et d’une pelle, d’une pince à ramasser, parfois manipulant le soufflet à moteur pour déplacer les feuilles mortes avec force bruit et pollution au pétrole, l’homme que l’on surprend à rêver dans une ruelle qui n’a pas besoin d’être nettoyée, l’homme qui observe et est observé, il connait chaque silhouette et chaque silhouette le connait, personne ne sait son nom, sauf lui-même et son employeur qui l’a choisi car handicapé, ça remplit le quota exigé par l’état, et c’est sympathique de donner du travail à tous.

Les trentenaires rayonnants qui jouent au volley sur la plage avec des esprits sains dans des corps sains, des dents blanches et alignées, qui garnissent les terrasses des centres-villes vers 19h hiver comme été, à l’aise, aussi financièrement, tranquilles apparemment mais ils ont le monde en héritage, l’organisation du monde en charge, on pourrait avoir honte de leur laisser cette poubelle, cette atmosphère mortifère pour les hommes les animaux les arbres le plancton et le soleil, oui le soleil, bientôt masqué par la forêt de satellites et les pluies de pétrole dues à la guerre, la honte quand je passe et le minuscule soulagement de voir qu’ils sourient entre eux, partagent une bière et se donnent du courage à l’ouvrage.  Puissent-ils le tenir à bout de bras toute leur vie ce courage. Il y a matière à prier. Prions pour les trentenaires rayonnants des centres-villes élégants.

Amandine : de combien de vies dispose-t-on quand on part à vingt-deux ans ?

Elle fut une enfant dite précoce, vive, ses petits yeux marron toujours en alerte et saisissant tout : les clochards du boulevard les chiens les gosses seuls ou donnant la main les gens assis sur le banc du square les motos rouges les odeurs de la boulangerie les marches creusées des escaliers la fatigue de la femme de ménage la solitude dans sa chambre très loin de celle des parents à l’autre bout du couloir et d’une enfilade de pièces au parquet ciré craquant même la nuit.

Elle fut lycéenne et politisa tous les élèves perméables à la notion de justice. Elle savait à treize ans où faire imprimer des tracts sans argent, elle savait se faire prendre au sérieux par les adultes, comment culpabiliser les élèves indifférents aux combats et comment répondre aux profs en les laissant muets devant l’intelligence la révolte et la vérité.

Elle fut une adulte tentée par les prises de risque, ces expériences que d’autres ne font pas, l’amour à plusieurs, l’addiction à la poudre, le besoin vital d’argent, la prostitution au fond de l’appartement des parents, dans sa chambre de petite fille, puis, seule avec une aiguille, la mort.

A propos de Valèrie Mondamert

J'anime des ateliers d'écriture dans les Alpes de Haute-Provence depuis 20 ans, (DU d'animateur en atelier d'écriture en 2006, à Marseille), je suis prof de musique et je mêle avec joie les deux fonctions. J'ai publié des récits.

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