# livre # 02| rien d’autre

Il est là-haut, dans la maison de famille qui supporte les souvenirs dans sa carcasse de granite. Dans la pièce que l’on nomme bibliothèque, après avoir porté longtemps le nom de petite pièce, il se tient à la cime de l’étagère, à l’horizontale, dans sa texture de velours vert, toujours recouvert d’une couverture plastique protectrice. Reçu par courrier postal bien emballé dans un carton fort, cet atlas du Reader’s digest a fait rêver mon enfance. Ces archipels de couleurs dessinant les reliefs de pays où je n’irai jamais, ces langues vertes, bleues ou ocres tentaient de m’expliquer un réel qui me dépassait, et qui me permettait aussi de me perdre.

Sur le sommet de l’étagère, nul désormais ne le dérange, la poussière doit le recouvrir et il a dû s’imbiber de l’odeur spécifique de la maison, qui caractérise tout objet y ayant séjourné. Il serait trop difficile pour moi d’aller le récupérer et d’ailleurs il serait trop lourd. Je sais que c’est entre ses pages que des songes se sont édifiés, que mes doigts ont appris à s’orienter et que s’est mise en place une certaine construction du monde.

Les cartes routières me conviennent désormais davantage. J’aime les déployer sur une grande table et chercher le lieu d’éventuels séjours . Mais ce qui est encore plus grand aujourd’hui et guide mes errances, ce sont les cartes IGN des territoires qui m’encerclent. Il me plait de décrypter tous les signes inscrits, anticiper les dénivelés, repérer quelques sites remarquables, me laisser porter par les lisières d’écriture avec ses noms, car il y a des noms de partout – la Charaguy, Marloux, Laubertane, Bergougnoux, La Chaize, La Reculas…–, même sur des zones où personne ne vit. Inventorier les boursouflures de terre, les entre-deux de landes ou de coulées de verdure, quelques ruines embusquées dans les craquelures de la carte, un point de vue qu’il ne faudrait pas rater. Respirer, rêver sur les rivages d’une carte IGN, dresser le parcours d’un temps futur, s’approcher de la graphie de la carte avec le décodeur géographique de l’œil, basculer dans son abîme, repousser l’horizon des possibles : être dans une ivresse d’errance éventuelle, à la mesure de mon corps.

De toutes petites choses, sans importance, prennent vie à mes yeux. Entre le Col de la Croix de l’Homme Mort et le Col de Baracuchet – toutes les majuscules qui magnifient les noms – , il y a un monde qui me parle : l’index suit le tracé et choisit les dérives non encore empruntées . Une source est repérée : c’est là qu’iront mes pas la prochaine fois. Je n’ai besoin de rien d’autre.

A propos de Solange Vissac

Entre campagne et ville, entre deux livres où se perdre, entre des textes qui s'écrivent et des photos qui se capturent... toujours un peu cachée... me dévoilant un peu sur mon blog jardin d'ombres.

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