1 l Du monde
« LE MONDE AVAIT POURTANT DIT QU’IL RESPIRERAIT, IL A DU PRENDRE FROID. IL TOUSSE. »
Certaines fois répondre à la question, c’est interrompre le souffle. C’est toujours intérieur. Il y a le temps de l’écoute. Le moment où les yeux sont fermés. Quand les sons se perdent dans le bruit puis recommencent à être inaudibles. Depuis le début, je sais que cette enseigne se place exactement au centre du plus profond de soi. C’est là qu’elle clignote le mieux.
2 l Le réel, le réel, encore le réel
Sur les bords de Seine, il y a un parc, un bâtiment où les notes se pendent. A côté des barrières se suspendent sur des barres des hommes plus ou moins jeunes. Leurs muscles en tension, leurs corps et l’effort. Ils s’essoufflent, se reposent, patientent. Sur le côté, il y a un sac de frappe. Celui-ci est recouvert par un bandage pour qu’il résiste aux coups. Et comme des oiseaux, on avance et recule pour lui rentrer dedans. Pendant que tout autour on aiguise ses muscles, les chauffent à blanc, les mètres quatre-vingt côtoient les mètres soixante, trapus, massif, les impacts des gants poussent la masse longiligne de quelques centimètres. C’est comme une pendule. Chacun y jette un œil, entre une traction, une suspension, de la transpiration, on se jauge. Ce sont les plus silencieux qui comptent les coups, ce sont eux souvent les plus dangereux de ce documentaire. Ceux qui crient ne savent pas que ce coup au menton ou bien ce bras arrière, c’est comme un long poème qu’on ne peut lire qu’allongé. Il nous pique le bide, nous retourne la tête, nous étale tout du long et le monde nous apparait penché, disposé pour contempler le ciel, y attendre les étoiles.
3 l Écrire avec Clarice Lispector
C’est rond. C’est aigu. Ce n’est pas comme des cheveux crépus que l’on coiffe et recoiffe au peigne. Ni comme un trou que l’on creuse à la pelle. Cette main mille fois imaginée qui se rapproche d’un visage. On ne dit pas main. C’est une forme de beuverie. C’est la première fois que l’on dort dans un bar. Sous la table l’odeur est plus forte et la respiration plus encombrée. C’est le corps qui retombe sur la chaise. C’est pour ça que j’aime les points de suspension. Je sens les vagues intérieures. Cette fois, je l’attends. Un jour, j’ai fini par transposer le réel. Je l’ai fait passer d’un paragraphe à l’autre. Il s’est trompé de camp. Il y a des aéroports qui sont des tranches de réalité superposée. Si je tends la main, je peux y accéder. C’est la raison pour laquelle, on ferme les yeux. On est toujours en vacances d’une autre vie. J’ai jamais autant respiré. Est-ce qu’une musique peut être indécente ? Je ne parle pas de ses paroles. Je pensais plutôt à sa beauté au mauvais moment. Ça me fait penser à quelque chose que je ne peux révéler. Je fais comme le lecteur. Il y a tellement de choses qu’il ne dit pas. Il y a des barques dont l’odeur ne s’oublie pas. On pense même à la rouille. Je voudrais être à la lisière des souvenirs. Je voudrais les convoquer et les laisser se reposer comme de vieux clichés qui ont besoin de temps avant de reprendre la route. Il y a des professeurs dont on ne se souvient que de ce qu’ils n’ont pas dit. Je viens de comprendre que les yeux ont de l’importance. Faut que j’en parle. J’appelle à la barre mon personnage gouailleur, je le sors d’un film en noir et blanc. Il me fait un regard. Pas le genre déçu, non plutôt le regard de celui qu’a pas besoin de moi. Il existe, voilà tout. Il peut même danser et chanter à tue-tête. Alors ! Alors ? Bah quoi ? Bah rien. Y a pas que les yeux, mais quand même. Qu’est-ce que tu veux dire ? Je peux pas l’expliquer. C’est quelque chose que je sais maintenant. Donc, c’est plus comme avant. Ce sera plus jamais comme avant. Regarde, maintenant, j’ai les yeux grands ouverts. Je peux aussi les rendre plus petit. Et alors ? Ça change tout. Maintenant, non seulement, je regarde, mais je sais que je regarde, je sais aussi que le regard que je pose à de l’importance, je peux te voir et je peux aussi me voir. Avant, je pouvais pas. Il y avait comme une gêne. J’osais pas me déranger. Là, je sais que je peux. C’est même requis. C’est ce qui fait toute la différence. C’est pas un peu pompeux tout ça ? T’es bête, tu me fais douter. Non, je voulais pas. Je te dis que c’était pas mon intention. Mais, enfin, regarde-moi. Regarde-moi. S’il te plait, me laisse pas dans le noir.
4 l De soi-même et d’écrire
La dernière fois que j’ai mis le nez dedans c’était au mois d’août 25. Je ne sais pas si c’est déjà arrivé à quelqu’un ici de se fâcher avec son projet d’écriture. Oh, on n’en est pas venu aux mains, mais il y a eu comme une lassitude. A chaque fois que je la regardais, j’avais l’estomac qui se nouait. Pourtant, je l’aimais. Il y a des phrases auxquelles j’étais tellement attaché. Pas vraiment parce qu’elles étaient belles, mais parce qu’à force, j’avais fini par m’habituer à elles. Je pouvais m’imaginer lire la pièce et qu’elles ne soient pas là, je les aurais cherché partout. Cette pièce a une histoire, dans le sens de passif. Au début, il y a une nouvelle. Et j’ai fait sortir le personnage de l’histoire de la nouvelle et elle s’est retrouvée dans la pièce. C’est là qu’ont commencé les problèmes. Un autre personnage s’est pointé, comme un cheveu sur la soupe et il a rien dit. C’était le parfait contrepoint du personnage principal, le genre passif. Mais vraiment. C’est pas une critique, ça pourrait mais, non. C’est vraiment une particularité. Puis, il a plus bougé. Un jour, j’ai essayé de le faire réagir, mais c’est une bourrique. Ce type est une vraie bourrique. Pardon, Gilles, pourtant, je t’aime bien. Je me suis attaché, mais t’es une bourrique. Je respire. Je suis pas énervé pourtant. Peiné peut être, mais pas énervé. C’est bien, bien, bien plus profond. C’est tentaculaire. Mais, passons sur Gilles, de toutes façon tout coule sur lui. Sylvie, elle, c’est elle qui mène la danse. C’est comme une araignée, c’est elle qui tisse la toile. Elle est dans son univers, sauf bien sûr si elle a une amnésie. Elle ouvre les yeux, elle se réveille dans une toile d’araignée, la sienne, mais elle ne s’en rappelle plus. Elle ne sait pas qu’elle est une araignée. Donc, elle hurle. Elle se dit que quand l’araignée va se pointer, elle va se faire bouffer. Elle sait plus qui elle est. Manquerait plus que Gilles lui non plus ne sache plus ce qu’il fait là. Il y a des gens qui se sont déjà perdu en eux-mêmes. On les a jamais retrouvé. Ils ont eu bon chercher. Pourtant, ils étaient bien là, face à eux. Il est possible de tourner en rond. Nous on ne se voit pas d’en haut, donc on se dit que ça a un sens. Qu’on va bien quelque part. C’est une question de circonstance. De là, ça ressemble à des cercles. Pour Sylvie et Gilles, c’est ça. En plus comme, ça se passe dans une radio. Ça dérive dans une fréquence. Le comble serait de se retrouver enfermé dans un espace clos. Quand on peut plus sortir, c’est autre chose. C’est peut-être pour ça que j’en fini pas. Qui sait ?
5 l À vous la cantonade
Je ne te comprends mon vieux. Ce verre de whisky n’était pas pour toi. T’es bien là, en train de patauger dedans ? T’es beau là. Je ne suis pour rien si tu ne te contrôles pas. C’est ta nature. T’as vu un truc qui bougeait, t’a pas pu t’en empêcher, il a fallu que t’aille voir, t’as plongé. Il y a des gens qui ne t’adresseraient même pas la parole. En plus, t’es mort. Mais, moi j’ai une pensée pour toi. Quand j’ai vu tes petites ailes dans le whisky. Oh, si j’avais une seconde pensée que t’étais encore en vie, j’aurais pris n’importe quoi et je t’aurais sorti de là. Tu sais très bien que t’es pas le premier que j’aurais sauvé. Ça m’a fait de la peine pour toi, mais en même temps, je me suis dit, c’est une mort qu’a de la gueule, explosé dans les vapeurs de l’alcool. Je crois qu’à ta place, j’aurais pu accepter de finir comme ça. C’est comme de finir dans la mer. Dans une piscine, je trouve ça moins classe. Dans la mer, y a presque une chance de finir par ressembler à une algue. Alors, je te comprends mon vieux moucheron. T’as tenté ta chance et tu t’es brulé les ailes. Ça faisait longtemps que j’avais pas reçu l’appel des insectes. Qu’est-ce que je ferai sans vous ? Maintenant que j’ai plus ma grenouille, ma chauve-souris, ma tortue, mes petits rats, mes fourmis maniocs et mes fantômes. Je sais, je sais, si je retournais dans ma jungle, on en reparlerait. C’est pas faux.