#chroniques #01 | Comment ne pas

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Un monde qui tombe de haut se défait de sa peau ancienne comme montagne affaissée

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Je pourrais ne pas. Je pourrais rester là dans mon lit à attendre le retour du sommeil ou que quelque chose se passe. Je pourrais rester immobile et dompter ce qui caracole. Je pourrais faire semblant de rêver. Je pourrais imaginer le sentier, celui-là même. Ses trouées, ses branchages, la piste accidentée où vont les animaux à cette heure précise peut-être. Il est 4h02. Qui dit que c’est une heure particulière dans la vie humaine, qu’il s’y passe des choses étranges. Je ne sais plus, je l’ai lu ou on me l’a dit. Je me demande si les animaux connaissent l’insomnie. Si le sanglier fouille le sol sous la lune pleine. Si le daim galope en pleine nuit. Si le mulot se tourne et se retourne sans parvenir à se rendormir. Si la taupe soupire sous la terre sans réussir à fermer l’oeil (même si ; bien sûr que je le sais ; elle est aveugle). Je pourrais me lever et aller gratter moi aussi de la pointe de mes pieds, buter dans des cailloux, rouler dessus, franchir la limite nocturne de l’audible te du visible. Je pourrais exercer ma vue dans l’obscurité. Ou au moins aller boire un verre d’eau fraîche. Il fait tellement chaud. Mais après j’aurais envie de pisser. Je pourrais prendre un livre mais ça ne m’aidera pas à me rendormir. Je le sens. Je sens que c’est une insomnie qui est prête à durer. Elle est prête à m’empêcher, me bloquer exprès. Comme dans une cage entre le jour et la nuit, entre le rêve et la réalité, entre la veille et le sommeil. Sur mon lit-prison, plaquée sur le dos, les yeux ouverts sur le plafond où rien ne se passe. Grand vide sur le moment qui y est suspendu, là, comme cette toile d’araignée dans l’angle droit accolé au montant de l’étagère du haut, inatteignable. La nuit est un appel et l’insomnie par forcément une paralysie. Il suffit de décider qu’on va se lever. Alors je me lève, ou quoi ?

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Rond-point tout près. Vide. Aucun piéton, aucune voiture. L’heure respirable. Au centre, un olivier chétif respire aussi. Un emblème en fer forgé, une clé et une vague bleue, le Neckar. Un panneau d’affichage, vieilles images, un visage d’un personnage politique. Des panneaux indicateurs, d’un côté le stade, la maison de retraite, un vigneron. Un panneau signalise la limite de vitesse, 30 km/h. A côté, le ruisseau au plus bas, envahi de végétation. Rares poissons minuscules. Autour, des habitations, haut mur mangé d’arbres. En face, kinésithérapeute. Place possible pour se garer, surface de graviers, gravillons qui raclent sous le pas. Les cigales en couvrent le bruit. Placette plantée d’un micocoulier. En bordure de route, des platanes tachetés aux feuilles déjà jaunies. A terre, des pissenlits desséchés et des touffes d’herbe étonnamment vertes. Sans doute la proximité du ru. Dans l’air, une odeur de figuier.

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Mes jambes mesurent 42 cm et je chausse du 40. J’aime croquer les glaçons. Je ne mange quasiment pas de sucre, je veux dire de bonbons, de chocolat, je carbure aux pâtes-bolo. Je ne suis pas frileuse. Je me lève souvent en même temps que le soleil et mes copains me traitent de barge. Je collectionne les runnings, j’en ai 34 paires presque toutes sont de la même marque, même modèle, mais ce que j’aime : courir pieds nus dans le sable ; ni sec ni mouillé, juste un peu humide. Je me lève souvent avec des crampes le matin. Pour les faire passer je sautille comme un suricate. Je rêve parfois que je vole, jamais que je cours, c’est bizarre. Je chante sous la douche, du hard rock pour crier plus fort, ça me réveille. Je parle à mon chien, il ne me répond pas mais il m’écoute au moins. Je dis mon chien mais c’est celui de mon père (même si je crois qu’il me préfère à lui). Je ne sais pas faire de vélo. Je marche et je cours à la place. Un jour, j’aimerais bien monter à cheval. A côté de chez moi, il y en a un qui s’approche toujours de moi. Derrière la clôture, je lui donne des pommes. Je caresse sa bouche, j’adore, c’est tout doux. Quand je m’ennuie, je vais dans un parc près de chez moi, je m’allonge et je regarde la forme des nuages ou alors je compte les pissenlits et les pâquerettes. La nuit, quand je ne dors pas, je compte les étoiles ; pas pour me rendormir ça ne marche pas (j’ai essayé les moutons ça ne marche pas non plus). Je déteste les moustaches et les barbes. Je ne me baigne que dans la rivière, je ne supporte pas le chlore, ça pique les yeux et ma peau se couvre de plaques. Un peu comme avec des orties quand on se pique. Un jour, j’aimerais aller à Paris. Avant chaque course, j’ai un rituel précis : je bois beaucoup de thé la veille, une douche froide le matin, même en hiver, et j’écoute Thunderstruck d’AC/DC que je chante, ou plutôt que je hurle sous la douche. Mes parents ont l’habitude. Ils mettent des boules Quies. Je préfère les tee-shirts en coton aux tissus synthétiques mais la nuit je dors nue, même en hiver.  Ma couleur préférée c’est le jaune. J’ai déjà fumé de la weed, ça ne m’a rien fait. Je m’entraîne trois heures par jour, quelque soit la saison. La fable du lièvre et de la tortue me déprime totalement. Avant de courir, je pense souvent à la course, je veux dire : le kilométrage, le dénivelé quand c’est tout-terrain, l’ombre possible, la météo prévue. Quand je cours, je ne pense à rien, je cours, c’est tout.

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Sur la berge, son long cou extrait de la surface lisse, il secoue ses plumes et ses pattes qu’il pose sur la grève, avance en se dandinant, un corps bancal. Majestueux et pataud à la fois, de sa démarche hésitante et fragile qu’on imagine maladroite, il traverse le chemin. C’est l’heure du déjeuner. Dans l’herbe verte et grasse, il stationne et grignote, comme un chien qui se purge ; ou un chat. Il pâture de son bec fourrageant le sol frais et tendre d’un début de printemps, indifférent à mon regard. J’approche un peu, il ne bouge pas. Je le filme, il m’ignore. Imperturbable et tout entier voué à la mastication, même pas goguenard*, se déplaçant par à-coups dans ma direction sans se soucier le moins du monde de ma présence, il reste concentré sur la seule action qui vaille la peine : manger.

*clin d’œil à Pierre Vinclair

5bis (proposition de Cécile Bouillot)
un flot brun
îlot sous mousse
où un cri fait un pli
faux mais doux
le souffle mime un toit
(ta main)

A propos de Perle Vallens

Au cœur d’une Provence d’adoption, Perle Vallens écrit et photographie. Ecrire c’est explorer l’intime et le monde, porter sa voix pour toucher. Publie récits, nouvelles et poésie en revues littéraires et ouvrages collectifs. Lauréate du Prix de la Nouvelle Erotique 2021 (au diable vauvert) et autrice d'un livre de photographie sur l'enfance, Que jeunesse se passe (éd J.Flament), d'un recueil de prose poétique, ceux qui m'aiment (Tarmac), d'un recueil de nouvelles, Faims (Christophe Chomant) et d'un récit poétique et choral, peggy m. aux éditions la place. Touche à tout, pratique encore le caviardage, le cut up (image et/ou son), met en voix (sur soundcloud Perle Vallens ou podcasts poétiques), crée des vidéo-poèmes et montages photo-vidéo (chaîne youtube Perle Vallens)...

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