1
Le monde tel qu’il va, où il va, comment il va : un monde à soutenir et qui nous soutienne. Peut-être s’efforcer de l’imaginer.
Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier. Marcel Proust
2
Peau froissée, plissée où se dessine le drap et les ombres de la nuit. Pour un peu, le rêve en serait quitte pour revenir. A la place les premiers sons du matin, par la fenêtre de toit : les oiseaux.
De la hanche à la pointe du pied, les muscles se tendent, se bandent, il faut au moins ça pour que le corps se mette en branle.
Le chausson se dérobe mais ce n’est pas une excuse. Dans l’escalier, un rayon de lumière soulève la poussière.
L’odeur du café se répand dans la maison et jusqu’à l’extérieur, sur le perron de la cuisine envahi de lauriers roses.
Le bal des hirondelles est officiellement ouvert. Leur vol circulaire, leur joie dans l’air encore frais, leur vivacité comme un éclat vivifiant (elles volent bas mais il ne pleuvra pas).
Tailler les courgettes, cuire les pommes de terre nouvelles, la température augmente graduellement à l’intérieur et à l’extérieur. Les couvercles contiennent la vapeur d’eau, la réduisent au silence, seul le liquide et les tubercules gigotent vaguement dans la casserole.
Par la fenêtre, des voix montent d’enfants : c’est bientôt l’heure de l’école. Par la fenêtre des chants d’oiseaux les accompagnent encore.
Et à nouveau ce rapace qui tourne dans le voisinage. Cela fait quatre ou cinq fois que je le vois planer au-dessus, comme s’il s’était déplacé, comme s’il cherchait ailleurs sa nourriture.
Queue de poisson autoroutier qui augmente la tension intérieure en dépit du calme apparent des choses. Respirer l’air climatisé de l’habitacle, laisser aller et venir, laisser partir.
Un camion en plein milieu de la route sur une double voie, sa double rangée de voitures à livrer, mon regard dédoublé croise l’information visuelle sans rien analyser.
Un dernier coquelicot se dessèche sur le bas-côté, pali et fripé, incongru sur l’espace bétonné. Je pense au champ couvert de bouton floraux, des milliers grillés par le soleil, comme emprisonnés dans une vie qui n’adviendra pas : fossilisés.
Au péage, le conducteur devant moi paie en menue monnaie. Celui qui imagine une blague, payer avec des pièces de cinq centimes, puis conductrice, m’extraire du véhicule et aller vers celui qui me suit et réclamer les cinq manquants pour atteindre les quatre-vingt dix nécessaires. La chaleur crée-t-elle le mauvais esprit ?
Les barrières sont dressées, deux grosses remorques attendent d’être déchargées pour la fête votive à venir.
Je lève les yeux. Dans le ciel, une traînée blanche longue s’évanouit dans l’aplat bleu.
Une femme et un enfant marchent en se tenant par la main. Je la cherche dans les ombres à terre, sans la voir.
Quelqu’un dans la rue parle d’orage. Il dit bientôt, il dit annoncé.
Dehors, dans la cour, un cadavre d’oisillon que tant de causes peuvent avoir jeté hors du nid. Ce qui dans une vie déjà courte se raccourcit et se termine, trop tôt.
En devanture de la boutique, l’annonce de soldes. Déjà identifiée le matin même par les sites qui battaient le rappel dans ma boîte mail.
Sur le trottoir, un chat passe en trottinant avec l’air de se promener, comme un humain.
A l’intérieur, la lumière se rétracte derrière les volets fermés.
Dans la pénombre, je repère l’insecte entré clandestinement par je ne sais quel interstice mais comme tombé du ciel (du plafond), sur le dos s’agite, pattes en l’air et qu’il faut aider à retrouver son sens de gravité.
Vrombissement de mobylette et passage du train : duo sonore qui éclipse presque le bourdonnement du téléphone, presque les cymbales des cigales
Sur l’écran je note un écartèlement du monde où toujours plus la faille se creuse entre les uns et les autres. La langue n’est pas assez élastique pour se comprendre.
Dans le livre, l’autrice parle de « mots mal habillés qui troublent l’harmonie du monde », j’y trouve un écho mais je dirais plutôt que les mots sont déshabillés, vidés de leur substance.
3 où trouver le courage de dire
Celui qui porte son corps mort. Vues et revues, ses esquisses, ses modifications, depuis Ecce Homo au Palais des Papes d’Avignon. Voici l’homme. Le nom de l’exposition pourrait résumer le dessin, la photographie du collage du dessin dans une rue de Rome, de Naples ou d’Ostie. L’uomo. Et toujours ce visage anguleux du cinéaste italien et toujours le regard dur, obsédant. Regard de reproche qui semble dire « regardez ce que vous avez fait de moi » ou « c’est vous qui m’avez tué ». Mais dans le regard noir se cache celui sensible, habité, parfois halluciné de passion de Pasolini. D’où que je le regarde, les yeux sont là, ils me suivent et me parlent du monde, tel qu’il est, tel qu’il devient et que faire, comme dire, quoi dire, où trouver le courage de dire. Dans le regard de Pasolini, il y a sa prise de parle sur le monde, son incroyable clairvoyance, d’un visionnaire, d’un « prophète ». Ce regard doublé de la parole qui lui a coûté la vie. Et cet autre regard en miroir, le regard de celui qui rend hommage, l’empathie du regard doux, en tout cas sa com-passion. Celui qui donne corps à Pasolini christique, l’homme et son double, l’homme qui porte son ombre, qui porte son propre corps assassiné. Alors en écho j’entends le meurtre, Ostie, le corps fracassé d’un martyre retrouvé sur la plage. L’image de l’image, la mise en abîme de l’artiste qui peint cet autre artiste, comme on le ferait d’un mentor ou d’un frère. Et encore l’artiste qui colle dans la ville de Naples, sur les murs et les ponts, qui colle sur le lieu même. Et à Scampia, le quartier impossible, qui colle encore et encore, qui (s’)expose, qui finit par être accepté des habitants.
Je cherche une place entre les deux, où me glisser, me faire toute petite entre le double geste d’hommage de l’un et celui qui porte sa propre mort. Je cherche au fond du dessin quel double hommage je pourrais leur rendre à tous deux. Et je cherche chez eux le courage à puiser.
4 Chevale
Ordinateur/bureau/lit, déplacements horizontaux, translations, écrans trop chauds, bloc notes du smartphone, des livres qui jonchent le sol en attendant de trouver une place ou d’être lus. Plaque de lino – gravure en cours, fils de couture piqué dans le tissu – ourlet en cours. Un épingle est restée aimantée aux ciseaux. Clés usb, disques durs externes, où sont rangés les bribes de mots, poèmes, éclats de proses ou juste dans l’ordinateur, où fouiner dans les dossiers d’écritures en cours.
Des fragments prélevés chez ma coureuse (projet resté en plan depuis trois ans) et recomposés pour le prix Robert Fouchet (université Aix-Marseille) ouvrent une autre piste d’écriture pour l’été (même si retravail et retouche des Insignifiantes, même si tourner de façon plastique autour de ces herbes, ces plantes sauvages et préparation de futures expositions). Chevale, peut-être garder le titre ? En faire une autre intention, reprendre la moelle de cette écriture, tous les fragments déjà écrits mais en faire autre chose., les étirer, parler davantage du vent, de l’air, du feu ? Ou quoi ? Pour l’instant le ver est dans le fruit, reste à faire germer le pépin.
5
Ce qui empêche l’écriture (ou déplier une chambre à soi)
1, 2, 3,4 et 5, tout est réussi. très beau texte à propos de Pasolini. Merci.
Merci Emilie pour l’enthousiasme. Pasolini est un compagnon très présent ces derniers temps, à plus d’un titre.
Ces matins qui sentent le café, la courgette déjà chaude de soleil cueillie au jardin, le bourdonnement de la mouche et de la patate nouvelle sur le feu…
… Un havre, une résistance possible pour prendre le temps de redonner aux mots leur intégrité : « Sur l’écran je note un écartèlement du monde où toujours plus la faille se creuse entre les uns et les autres. La langue n’est pas assez élastique pour se comprendre »
Et chercher […] le courage à puiser ».
Et puis, tes translations cousues entre « Chevale » (ton texte en cours donc?), gravures et autres ouvrages en instance…
Oui la terre est riche, et le pépin pourrait bien grandir !
Chevale sera une reprise peu à peu mais je suis aussi sur mes Insignifiantes (projet de master, soutenu aujourd’hui même).
merci pour ce très bon moment de lecture à découvrir tes textes ! j ‘ai adoré le premier car , dans le multiple tu crées une esthétique de l ‘envol, de la danse, le bal des hirondelles. la vision du monde va vers le haut, et retombe à l ‘observation de l ‘oisillon…dans le réel , la route, la rue, puis une femme et un enfant (une promesse)…les images se succèdent dans une disharmonie douce où sons et lumières parviennent avec délicatesse : »Je lève les yeux. Dans le ciel, une traînée blanche longue s’évanouit dans l’aplat bleu.
Une femme et un enfant marchent. Je la cherche dans les ombres à terre, sans la voir.
Quelqu’un dans la rue parle d’orage. Il dit bientôt, il dit annoncé.
Dehors, dans la cour, un cadavre d’oisillon que tant de causes peuvent avoir jeté hors du nid. Ce qui dans une vie déjà courte se raccourcit et se termine, trop tôt. »
ton 3 , m ‘apprend beaucoup , je ne connaissais pas
ton 4, surement un travail en cours, est plein de promesse…
Merci Carole, c’est très juste, beaucoup de mouvement dans le premier texte, je n’en avais pas forcément conscience.
Sinon, je recommande Ernest Pignon Ernest, je suis une grande admiratrice de son travail et de sa personnalité
superbe journal des heures ( Dans l’escalier, un rayon de lumière soulève la poussière et je voyage avec toi )
Où trouver le courage de dire ( Merci)
et s’embarquer en 5
Merci Nathalie
Je te lirai volontiers pour le 5
Bonjour Perle,
J’aurai pu ici te laisser un mot dès hier, mais j’ai laissé la forte impression de ton regard sur le tableau affiche de EPE, renforcé par le fait de d’avoir revu ce travail,et beaucoup d’autres, ce dimanche passé à Martigues où le musée Ziem consacre l’été à l’artiste parain lors de l’ouverture il y a 40 ans, un peu s’estomper. Et d’avoir retraversé il y a si peu ce dont tu parles au travers de l’intallation et son sens dans l’entre-deux d’un deuil récent et brutal – expliquant ce qu’on faisait là, comme tu l’as compris de mon texte.
Bref, j’ajoute à ces emois, ce que ton ecriture fait de la suite de tes quarts d’heure si bien juxtaposés, les coupures n’en sont pas des sauts, des sursauts mais un déplacement de regard et de lieux qui adoucit celui du temps, et comme en si brefs intervalles toutes les matières avec quoi tu composes et joues : comedie, drame, suspens, naturalisme, science-fiction….Et Chevale, mystérieuse cavale, que ne demande ici, qu’à s’offrir un été-étape.
A bientôt donc,
C
Merci Catherine pour la justesse et l’attention (et je te rejoins pour EPE, que j’adore et admire, j’ai vu l’expo oui, il est très présent dans pas mal d’endroit cet été). Tu es la deuxième à parler de la douceur, dans les déplacements de regard, ça non plus je n’en ai pas forcément conscience.
A bientôt 🙂
« Sur le trottoir, un chat passe en trottinant avec l’air de se promener, comme un humain. » surprenant.
ah mais oui, il marchait également comme un humain, avec nonchalance passerait sur le trottoir, c’était amusant à voir (les chats sont souvent étonnants et amusant à regarder)