#livre #07 | D’asinesque mémoire

Une pièce où nous n’entrerons pas. Où l’on n’entrera plus. Ses habitants n’y vivent plus. Parents divorcés — et les enfants ? Lui a ouvert un commerce d’optique dans la grand-rue plus bas. Elle ? C’est derrière le monument aux morts, c’était là qu’on se garait — qu’on se gare. En face de la salle des fêtes, l’ancienne. On n’avait pas idée des parties communes, surgies sans nom dans le monde d’alors telle une extension, confuse comme des coulisses : le hall d’entrée est dans le noir, puis la pénombre, dans laquelle un escalier, large, monte. On ne voit pas où il va : il bifurque. Le séjour — la pièce où nous n’entrerons pas — aussi est dans le noir — fut-ce le temps d’une projection ? Ou la chambre ? À la réflexion, c’est l’appartement dans son ensemble qui se présente dans cette obscurité particulière : à la mémoire. Car ce n’est pas une maison. C’est un autre continent, ou bien une île… L’on n’y aborde pour la première fois. Un appartement : insularité des pièces suspendues, qui s’emboîtent les unes dans les autres, fenêtres en l’air. 

Dans le noir une lampe allumée. De chevet : miniature de bateau, la coque en forme d’un sabot d’enfant, pièce de bois non évidée surmontée d’une ampoule, les voiles en guise d’abat-jour. Pirate, on le croyait. C’était — à la réflexion ? la projection ? — une nef du temps des Croisades, ou caraque voguant vers les Indes — l’Amérique. Auprès de la lampe, dans le cercle de sa lumière — tout cela est reconstitué — un livre. Non : deux. Mais partageant leurs caractéristiques : de mêmes format et volume qu’un France Loisirs ; de reliure, les pages massicotées dans le même carton fort et rigide que la couverture, encollées dans le dos toilé, non rond, écarlate comme elle, leur nombre réduit d’autant — livres pour enfants, donc ? Et même, livres-briques à en construire un château, tant il y en avait là — dans quelle pièce ? — un stock.

Une histoire qu’on ne connaît pas. Ni l’une, ni l’autre. Que pas plus l’une que l’autre on n’a comprise. Où l’on n’est pas entré : restées en dehors de soi. Ramassées dans quelques images — pleines double-pages. Récits amputés, cela se sent : sabrés, à trous, cela presque se touche à la surface du carton couché en glissant, l’encre de l’impression des illustrations d’un texte comme perdu dedans. Lacunaire. L’un et l’autre. Imperméables. Indifférents. Comme un faux-texte, bolo bolo, figurant, là, comme si dans le livre même le livre était perdu. Comme si ces livres-ci étaient le dévoiement, un affadissement, une approximation des autres, des vrais. Presque de ces livres qui vont par briques, creuses, occuper les étagères des livings dans les grandes surfaces du meuble — cela, du peu de hauteur et recul alors disponibles, déjà se perçoit. Se comprend pourquoi ils sont en nombre, les mêmes, les deux, dans l’appartement. Jusqu’à les confondre. Quelque chose, des détails qu’on ne saurait dire, les retient d’être des livres. La somme de leurs défauts, voilà ce qu’ils paraissent. Des anomalies. Des ratés. Une expérience avortée d’édition, de reliure. Ils ont l’encombrement d’objets. Non-commercialisables. On s’en était vu offrir un exemplaire de chaque.

Livres qui n’ont pas trouvé leur lecteur. Qu’ils aient fini, parce que la maison devait être vidée, par rejoindre une benne de la déchetterie — mais laquelle ? — n’empêche : ils étaient là, peut-être pas parmi les livres, peut-être parmi les jouets, à l’état d’impensés, l’ont été, dans le paysage de l’enfance. Nulle envie de remettre la main dessus : ils sont des intouchables. Ils sont deux pauvres bornes que le temps submerge. L’histoire de ces deux livres n’est pas contenue en eux. Elle déborde, ou fuit, ou manque : livres d’images. Ces images de l’un à l’autre, guère plus de dix chacun, se répondaient, semblant de la même main, baignant dans une même vague, tiède lueur — des crépuscules. L’amalgame des illustrations brouille les contours, confond les profils, elles font écran. Parmi elles cependant, une — on l’a reconnue sous d’autres signatures — revient. Fidèle comme un stigmate. Cela qui fut illustré, délaissé, jeté hier, aujourd’hui se dessine, réapparaît : des oreilles lui poussent… 

J’ai la mémoire d’un âne, ou deux.

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