1 Le Monde
Manquerons-nous au Monde quand nous n’en ferons plus partie ?
Qui sait ? Peut-être parlera-t-il longtemps du bon vieux temps où il était peuplé par des humains !
2 Allées et venues
C’est un jour oisif, alangui. Rien ne se passe, rien ne survient. En ronronnement de fond, une série que les voisines regardent. Des plages musicales, des murmures. On ne sait plus ce qu’il y a sur les écrans de télé des gens.
Dans la cour, l’érable du Japon a bien tenu le coupaprès la canicule, le bambou le protège du soleil. Derrière eux, les rosiers et les lauriers roses. Mes yeux flânent. Le livre de Cécile Coulon est là où je l’ai posé. Je ne l’ai pas ouvert aujourd’hui. J’attends le soir pour retrouver le jeune guérisseur. Il préfère la nuit au jour. Mes pensées divaguent et se dispersent.
Je me décide.Ton vélo est beaucoup plus léger que le mien, le coup de pédale plus franc. Les pneus plus larges et gonflés à bloc.
Traversée de Roubaix, les gens passent, s’arrêtent, regardent, les gosses en vacances, sautillent dans leurs sandales. Je partage la piste cyclable avec le bus. Je sens son souffle derrière moi.
Je passe devant les archives du travail, un patrimoine industriel conservé, cheminée d’usine intacte. Le Mercadonegro, un bar bien planqué dans une ancienne teinturerie, un rooftop exceptionnel, fermé à cette heure-ci.
Je tourne à gauche, le long du canal. Le Pont Duhamel, on aperçoit l’ancienne brasserie Terkhen, désossée, une terrain de jeu incomparable pour les street artistes, éternelle Urbex, depuis le temps. Elle domine et affiche ses couleurs. Je mets pied à terre un instant. Trop belle la belle la brasserie.
La transpiration arrive. Légère côte jusqu’à Mercure. Ton vélo est plus léger que le mien, la selle plus dure. J’ai cassé le rétro. Pas l’habitude.
Prendre le chemin ombragé à gauche, ne pas me tromper comme la dernière fois. Une voute offerte par les arbres qui se touchent, un refuge quasi monacal malgré la voie rapide qui ne passe pas loin. Un banc. Je m’assieds. Une poule d’eau me fait de l’œil avant de s’immerger.
Ta maison est sur mon chemin. L’eau que tu me sers est fraiche, citronnée. Oui, ton vélo va bien, il est plus léger que le mien. J’ai cassé ton rétro. Et la selle est un peu dure.
Retour par le parc Barbieux. la Délicieuse est là, qui vend des glaces. On fait la queue.
Je suis rentrée. Il fait frais. Mon corps baisse en température. Le bouquet d’hortensias de Vincent et Stéphanie est magnifique. Je n’aime pourtant pas les hortensias.
L’ordinateur est resté sur la table. Je dissèque les notes que j’ai prises. Le téléphone, une photo, quelques mots, une pensée dont je me suis dit que je la retiendrais et qui s’est échappée.
Est-ce que c’est bien comme cela que je dois m’y prendre.
Je m’impatiente de mes doutes.
La douche me réinitialise.
3. Ecrire avec Clarice Lispector
New City SKRISTOL
Lisbonne. Les tramways qui se croisent, les funiculaires bondés qui s’élèvent lentement dans les ruelles, les touristes qui mitraillent, restés sur les marches des maisons qui longent. Les tags sur les carcasses, des signatures, des initiales, des vagues, des mouvements drapés dans la couleur. Ce tableau, c’est ça. Et puis des pavés peints, dans des nuances de rose, de mauve, le mur qui borde la voie comme un ciel qui renvoie la palette en écho. Deux félins, (père et fils ?) sont posés là, comme des baroudeurs complices. Des tigres ? Des chats? Il y a du monde à l’exposition. On se presse autour des oeuvres, les peintures, les sculptures aussi, chatoyantes. Je reste à Lisbonne. Un appel. Je scrute les détails, il faudrait une loupe pour les voir tous. Envie de toucher, de caresser le sol, de suivre le chemin des formes, de parcourir du doigt la cabine du conducteur, d’entrer dans le tramway, de me laisser cueillir au vol par le charme.
4. Pas de table de travail
Train à l’arrêt. En rase campagne, stoppé comme ça. Pas de souffle, pas d’itinéraire, des rails qui ne mènent à rien. Un wagon qui est un cocon pervers. S’y installent une paresse confuse, un engourdissement des sens, une mollesse de l’envie, un silence lisse. Un paysage comme une toile qu’on a trouvé belle mais qui ne s’ouvre que sur elle-même.
Et ici, sous le crâne. Rien. Rien de neuf. Rependre les carnets, relire et annoter. Se dire qu’avec certains fragments, on fera un recueil, avec de belles photos au cœur du texte, à fleur des mots, suspendues à eux. Mais ce sera avec des mots d’avant, déflorés, lus, partagés. De mots nouveaux, pas de trace.
Alors, l’atelier… hmm, ça frissonne, ça émotionne, ça vibre.
Moins de confort tout à coup dans le wagon. Echéances, Effervescence. Chaque semaine, tout l’été ? Chroniquer, observer, noter, écouter le monde ? Dans l’aventure, retrouver peut-être des noms connus de personnes qu’on a déjà croisées. Alors oui ! Derrière la vitre, le paysage revient à lui. Il s’affiche, il s’ébroue, il défile de nouveau.