#chroniques #01 | prologue/entrées

1 | monde

Un monde qui multiplie les départs de feu brouille les pistes menant
aux sources du regard

2 | intersection

Pas grand monde sur la route qui s’incurve une fois quittées rue principale  boutiques fermées  trottoirs étroits et la rivière  s’échappant au passage un peu d’ombre pour longer la route écrasée du côté supportable indications sur le petit écran transporté quinze minutes à pied montée lente jusqu’à la croisée des chemins la route qui vient d’être empruntée se poursuit à travers champs c’est celle du cimetière à  gauche maison funéraire et marbrerie se dressent au bord de l’intersection prolongée par le chemin qui donne sur les alignements de tombes après être passé à côté du pavillon des réunions et prises de paroles hors champ appartenant comme un électron libre au périmètre du village-aux -enfants qui se trouve de l’autre côté de l’intersection à droite derrière un grand  portail coulissant tout neuf pendant qu’on se demande si les voitures garées aux parages du carrefour ponctuent repos éternel jeux d’enfants ou travaux des champs ce d’autant plus que le nom du lieu-dit correspondant à l’endroit évoque le regroupement de deux sociétés en une seule entité.

3 | nocturne

Réveil en sursaut : roulement sourd sur la place en pleine nuit. Le sommeil s’évanouit. Se lever pour voir ce qui se passe dehors, entrebâiller le volet. Personne. Juste la masse du grand tonneau appelé foudre au pied de l’arbre réduit à l’état d’ombre. Retour sur le lit : s’y asseoir. On prend le carnet dont la couverture argentée miroite pour relire ce à partir de quoi on prendra la parole le lendemain. Exercice délicat. Impression d’avoir oublié de noter des idées importantes que la nuit moqueuse efface à partir de l’impression-même. Marcher autour du lit pour promener le désarroi qui vient de débarquer.  Le manque d’espace prend à la gorge. Envie de quitter la chambre, de marcher vers le canal à deux cent mètres : retrouver l’eau nocturne comme avant. Mais ce n’est pas le même pays : ici le canal est rehaussé de petits manoirs aux tourelles incertaines. Celui d’avant coulait entre les berges trouées par les ragondins et on entendait sur les bords foulques et crapauds. Ne pas prendre le risque d’un petit tour qui pourrait mal tourner. Prendre un livre plutôt. Retour au lit mais impossible de retrouver le fil de la lecture entamée. Les mots se suivent docilement mais ont perdu leur sens. Comme s’ils te laissaient à la porte. Personne ne te dit d’entrer. Personne pour dénouer le sortilège, pour libérer les grandes eaux de la navigation. Chambre comme espace dérisoire. Se rabattre sur l’écran du téléphone, heure affichée. Petit tour parmi les collections de photos. Faute de cailles… Toutes ces années déjà. D’ailleurs, voici les images de la dernière fête au marais, tu te souviens quand on est revenus dans la remorque tractée, en riant et en écartant au passage les branches des saules et des peupliers. Le carnet est resté posé sur le lit : flaque rectangulaire comme de l’eau glacée en guise de couverture. Ecrire ce que je suis en train d’écrire pour attendre un peu mieux soit le répit soit le petit jour.  

4 | initiales 2

Enveloppe. C’est donc à partir d’elle que j’entame le grand écart nécessaire à la suite des événements. C’est une enveloppe blanche, ordinaire, dont je ne collerai pas le rabat. Elle ne contiendra pas de lettre. Pourtant je sais que je t’écris. A l’intérieur sont rassemblées sur de toutes petites feuilles les traces des trouvailles relatives à l’homme aux trois initiales. Ce sont des notes rapides, dans le sillage des vidéos, des interviews, des chansons, des choses remontantes à l’écoute des airs qui à ce moment-là ont bouleversé le paysage jusqu’à me mettre sur cette piste, une sorte de quête du déclenchement — lequel doit pouvoir se reconstituer puisqu’il a déjà existé. Si l’opération réussit, le texte à venir sera une question de confiance. Je ne lutterai pas contre le courant, je laisserai faire le flux. Le mieux, c’est de piocher dans le pêle-mêle des petites feuilles enveloppées. Lentement, je procède au tirage au sort : J’ai fréquenté la beauté… Dans le mille. J’écoute ce que je n’avais pas écouté depuis longtemps. La voix grave renverse l’embarcation, appelle la palpitation des entrailles.  Au cœur-même de la disparition. Ça, je l’ai déjà appris, quand le pire a eu lieu. Après le choc : ouverture d’un espace inconnu, ta présence au contact des dessins et des encres.  Je t’avais prévenu :  là où tu seras, j’irai te chercher mais ne me retournerai pas au dernier moment, comme celui que les jalouses vengeresses ont déchiqueté à la sortie. Au moins, il a fait le chemin pour nous. Comme toi, L’homme aux trois initiales a disparu brutalement, avalé par ce gouffre ouvert en pleine chair et qu’on nomme maladie. Etrangement, au début des recherches, j’ai vu qu’il avait comme toi le regard pensif, clair et déterminé et aussi la voix profonde, une ressemblance entre les timbres vocaux. Il a semé des étoiles sonores et des provocations un peu partout ; on peut le retrouver facilement dans le grand réseau. Lui oui toi moins. Chanter/ peindre. Vous êtes les versants de ce volcan que j’escalade depuis longtemps. Vers toi, les accès sont forés, le chemin a cristallisé, j’avance. Vers lui, les forces ont alluvionné autrement. L’exploration sera hétéroclite, désordonnée, capricieuse — au sens étymologique : la chevrette bondit librement. Comme elle j’ignore où je vais.

5  | chevrette

Pour aller travailler, j’étais partie en voiture un peu plus tôt que d’habitude. C’était la rentrée. Avant de replonger dans la dévoration, j’avais le désir de prendre de l’avance — marge de manœuvre secrète pour savourer un peu de soleil levant, un peu d’été indien, un peu de temps sans personne ni obligation. Un peu de fraicheur avant les prochains rounds. J’ai traversé la ville encore endormie en empruntant une autre route, celle qui passe par la petite place avec un chêne-vert un peu insolite et bien acclimaté en Île-de-France, planté près d’une fontaine tout juste restaurée. Au moment où, en ralentissant j’ouvrais la vitre pour entendre au passage l’eau couler, j’ai vu débouler juste en face de la voiture un animal paniqué —un chevreuil, ou plutôt une chevrette, sa tête ne portant pas de bois. Sans réfléchir, j’ai donné un coup de volant, une roue a heurté le trottoir et la chevrette le capot tout en faisant un écart qui l’a déportée sur l’autre côté. J’ai juste eu le temps de voir ses grands yeux noirs, et à travers eux un signal de détresse tel que je suis sortie de la voiture en tremblant. Elle a disparu, happée par sa fuite en avant sans que je sache si elle était traquée, blessée, un peu désorientée ou complètement perdue. J’ai repris la route avec mélancolie et suis arrivée un peu en retard au travail.  

A propos de Christine Eschenbrenner

Génération 51.Une histoire de domaine perdu, de forteresse encerclée, de terrain sillonné ici comme ailleurs. Beaucoup d'enfants et d'adolescents, des cahiers, des livres, quelques responsabilités. Une guitare, une harpe celtique, le chant. Un grand amour, la vie, la mort et la mer aussi.

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