
1 Mon monde
« Un monde qui se dérobe, se récuse, se soustrait, se meurt, bienvenue à la nostalgie. »
À peindre sur les murs de la ville
2 Le carrefour à potron-minet
Un carrefour, il n’y en qu’un dans son village. Il a son importance car c’est là que se trouvent la boîte aux lettres de La Poste, l’arrêt de cars, la borne incendie, une rouge, ce qui signifie qu’elle est reliée au réseau d’adduction d’eau. On y voit aussi une armoire électrique posée contre un mur, sur un des trottoirs. Ce dispositif, qu’on appelle aussi coffret de branchements renferme dans un fatras de fils de couleurs différentes, les secrets d’Orange, de Free, de Sfr, tout ce qui concerne le téléphone et la fibre. À cette heure, ce jour-là, sa porte est fermée, ce qui la rassure sur la stabilité des réseaux. Qu’un agent y farfouille est souvent l’annonce d’un dérèglement d’Internet. Ainsi ce carrefour regroupe l’ensemble des services publics et privés du village. Pour faire décor une vieille pompe désormais à sec, deux bacs à géraniums plutôt moches, fleuris en saison. Aucune voiture, pas âme qui vive. Si ! Le chat de la voisine qui traverse la départementale, elle ne voit que son arrière-train, c’est l’heure de potron-minet.
3 Entrer en Insomnie
… la garde de nuit vient de sortir, c’est la première fois que je la vois, ce n’est pas elle qui m’a installée dans ma chambre ce matin, il faudra que je m’inquiète d’elle demain, que je la remercie, elle est douce, elle m’a donné un baiser, je le sens encore, là, sur ma tempe gauche, un baiser comme ceux qu’on donne aux enfants pour qu’ils entrent dans le sommeil, s’endormir comme un enfant…
« Bonsoir mon bon ange
C’est à vous et à Dieu que je me recommande,
Vous m’avez gardée le jour, gardez-moi la nuit
S’il vous plaît, sans mal, sans danger,
Sans, mon Dieu, vous offenser,
Mon Dieu, je vous donne mon cœur,
Protégez ma maman, mes frères et sœurs,
Mettez dans votre paradis mon papa
Et tous ceux que j’aime. »
… la prière de Grand-Tante Marie, elle nous la faisait réciter, à nous les enfants, chaque soir devant le crucifix et la photo de notre père.
… le feu dans un entrepôt et moi prisonnière dedans, je connais, le feu revient souvent dans mes cauchemars, je sais pourquoi, mais le baiser du feu… c’était comme un premier baiser, j’ai eu peur mais je n’ai pas résisté, une impression délicieuse, interdite, comme celle que connaît un adolescent à ses premiers émois, caché dans un garage ou derrière une haie avec son amoureuse… le vent souffle dans les tilleuls du parc… je boirais bien une tisane… quand la flamme m’a quittée, ai-je crié de terreur ou de douleur d’abandon… j’ai froid, il faut se rafraîchir pour s’endormir, prends la position fœtale, aïe ma hanche, mon ventre brûlait, il est glacé maintenant, le ventre sec et couturé d’une vieille, un tilleul s’il vous plaît…
« Bonsoir mon bon ange
C’est à vous et à Dieu que je me recommande,
Vous m’avez gardée le jour, gardez-moi la nuit
S’il vous plaît, sans mal, sans…
Je réciterai la prière jusqu’au matin, comme un mantra pour atteindre un état de méditation, sans y parvenir. J’entendrai tous les bruits de la nuit. Rien à faire pour terrasser cette méchante insomnie. Ah ! que vienne l’heure de potron-minet et avec elle la délivrance !
4 J’aime le mot potron-minet
Je n’aime pas la grosse chaleur. J’ai l’odorat très développé. Je ne raffole pas des voyages. Les couleurs de drapeaux que je préfère sont le rouge et le blanc, pourtant je ne suis ni japonaise, ni canadienne, ni polonaise, pas autrichienne non plus. Courir un marathon ne me paraît pas insurmontable, d’ailleurs je l’ai fait. Rien de plus beau qu’un ciel crépusculaire, aplat bleu tirant sur le violet, au-dessus d’un cèdre du Liban. J’ai peur de la vitesse en voiture, en moto aussi. Le désordre me gêne, l’ordre aussi. Je suis toujours étonnée qu’un avion vole, bien que je connaisse les lois de la physique qui permettent ce prodige. Je n’approche jamais le bord d’une falaise. J’aime bavarder avec un enfant. Ce qui me chagrine le plus, c’est la mauvaise foi. Quand je marche, il m’arrive de compter mes pas. J’ai renoncé à compter mes amants. Mon plus gros défaut est l’indifférence. Les mathématiques sont rassurantes, c’est juste ou c’est faux. J’écoute Roland de Lassus plutôt que Boulez. Les boissons gazeuses ne me réussissent pas. Je préfère la fraternité à l’égalité et à la liberté. Le moment de la journée que je goûte le plus est celui qu’on désigne du merveilleux mot de potron-minet.
5 Où est le diablotin ?

Ça alors ! Si ce curieux insecte n’avait pas bougé, il n’en aurait jamais décelé la présence. Quel as du camouflage ! Depuis bientôt quatre-vingts ans qu’il arpentait, observait, entretenait sa prairie, il ne l’avait jamais vu. Le réchauffement climatique avait sans doute permis à cette espèce de remonter vers le nord. Et voilà qu’un de ces spécimens migrants, au physique d’extra-terrestre, avait débarqué chez lui. En entomologiste averti, il savait qu’il n’était pas en présence d’une mante religieuse. Une cousine peut-être. La brindille brune épineuse se mouvait lentement, se confondant avec celle sur laquelle elle était posée. Des pattes fines et gigantesques par rapport à sa taille d’environ sept centimètres, les deux de devant comme deux mains jointes sur un prie-Dieu. Mais sa tête, sa tête, d’où sortaient deux yeux globuleux, ce regard hypnotique qui le fixait. Une coiffe, genre tiare égyptienne. Deux longues antennes, pour plus de noblesse, qui se dressaient au-dessus d’un visage triangulaire. L’abdomen recourbé lui sembla plus gros que celui d’une mante. Il préleva l’insecte, le posa sur une branche et prit une photo. Quelques recherches plus tard, il sut qu’il s’agissait d’une empuse pannée juvénile qu’on appelle un diablotin. Quelle rencontre gracieuse et captivante dans son étrangeté ! Quelle silhouette unique ! À abriter une telle merveille, sa prairie lui sembla, ce jour-là, plus précieuse que jamais.

NB Cette photo montre l’insecte quelques semaines plus tard. Devenu adulte, son abdomen s’est déployé. Où est diablotin ? L’avez-vous trouvé ?