1. Du Monde

2. Le réel, le réel, encore le réel




3. insomnie

4. De soi-même, et d’écrire
J’ai voulu relire mon texte écrit en 2016 à la suite de l’exercice proposé par François cet été-là, auquel il se réfère dans sa consigne.
Je me souvenais très bien de ce texte. Je ne me souvenais pas l’avoir écrit il y a si longtemps, ni qu’il procédait de cet exercice à partir d’Edouard Levé.
Le codicille que je lui avais adjoint ce 8 août 2016 n’a rien perdu de sa pertinence, en ce qui concerne ma pratique d’écriture :
Passés dans l’essoreuse du langage écrit, mes souvenirs deviennent fiction, et la fiction qui dit « je » prend aux yeux du lecteur valeur de vérité. Ainsi je peux construire ma légende fragile.
La première idée pour cet exercice, à mesure que je posais des mots tandis que défilait la vidéo explicative, c’était l’autoportrait. Cette idée, je l’ai finalement aussitôt abandonnée, parce qu’elle était trop facile : c’était refuser la contrainte, refuser le risque, refuser de sortir de ma zone de confort. Paradoxalement, j’ai l’impression que c’est dans la fiction que je me mets en danger : il n’y a ni filet ni parachute, au moment du saut dans le vide.
Je me suis tourné vers le livre en cours, et j’ai choisi un personnage, un simple fantôme dans un chapitre à venir du récit. Je l’ai pris, lui, pour voir où cela me conduirait, si je le laissais s’épanouir.
Je sais que je devrais faire ça, désormais : reproduire cet exercice pour chaque personnage de chacun de mes textes. Non pas seulement poser les grandes lignes d’une pseudo biographie, mais aller plus loin. Aller au cœur. Que le texte soit un texte en soi. Le travailler à la lame du couteau. En faire un texte écrit. Et que le « je » qui parle, parle comme si c’était moi.
5. Banville
Il avait suivi le cours d’eau, longeant les rives jusqu’à rejoindre une route qui serpentait à travers de longues étendues désertiques. De loin en loin, trahissant la présence ici autrefois de champs de vignes, il apercevait des tracteurs équipés d’écimeuses, qui donnaient aux machines rouillées des airs de robots extraterrestres disloqués.
Enfin, il est parvenu à un embranchement. En contrebas de la route secondaire, il voyait se dessiner les premières habitations de ce qui avait été une petite ville périurbaine. Le jour ne tarderait pas à se coucher, et il pouvait trouver là un abri pour la nuit.
Il a continué d’avancer tant qu’il se savait protégé des regards, progressant en zigzag, plié en deux, puis, parvenu à une centaine de mètres de la première maison, il est resté un long moment à observer, accroupi derrière un buisson envahi de ronces. Les vieilles pierres tenaient bon, toutefois la toiture avait été en partie arrachée. Les volets étaient fermés, mais la maison, d’un seul niveau, Banville savait qu’il ne trouverait rien à sauver à l’intérieur. Il devinait les gravats dans l’entrée, le papier peint moisi, le carrelage fendu, les lattes du plancher disjointes et gonflées d’eau.
Il est resté encore de longues minutes sans bouger, avant de se décider à traverser le bourg. Il est parvenu jusqu’à un rond-point, dont une sculpture avait dû figurer le nom du lieu en grandes lettres taillées dans de la pierre. Subsistaient un L et un T. Le reste n’était plus qu’un amas concassé de cailloux. Au loin, il apercevait la crête d’un pic abrupt. Un pont en grande partie effondré conduisait jusqu’à l’artère principale. Une bande instable d’à peine un mètre de large subsistait, que Banville emprunta prudemment, s’accrochant par réflexe à la rambarde, sachant qu’elle ne lui serait d’aucun secours si le sol se dérobait soudain sous ses pieds. Il risqua un œil vers le bas. Un cours d’eau sinuait entre des rochers. Des trainées de lumières se reflétaient sur l’eau. De part et d’autre, des arbres maigres tendaient leurs branches noueuses vers le ciel, comme en supplication.
Après le pont, la route, envahie d’herbes, était traversée de trous béants. Les maisons, toutes à peu près effondrées. Les gens partis, la nature était revenue. Banville avançait prudemment quand soudain il se figea sur place. Il avait appris que son pire ennemi pouvait être lui-même. Il se répétait qu’il devait se méfier de ses émotions, de ses biais cognitifs. Mais devant la magie qui se déroulait sous ses yeux, l’émotion le submergeait. Un cheval se tenait à quelques mètres à peine de lui, martelant le sol de ses sabots. Il le fixait d’un regard empreint de pitié. Il n’avait pas peur de Banville. C’était lui, le maître des lieux.
Il avait une tête énorme où les yeux étaient étrangement placés en hauteur. De longues oreilles, une encolure épaisse. Une grande ligne sombre lui traversait le dos dans la longueur. Il avait la crinière courte, un pelage fauve, le ventre et le bout du nez blancs, des zébrures sur les membres.
Il ne devait pas faire plus d’un mètre trente au garrot et peser autour de 300 kg. Les plus lourds des animaux de trait dont se souvenait Banville pouvaient dépasser la tonne. Mais celui-ci dégageait un sentiment de puissance qu’il n’avait jamais observé auparavant chez aucun animal. Il lui rappelait les peintures rupestres qu’il avait pu voir reproduites dans des livres.
Le cheval s’est approché pour le renifler. Il a frotté son nez sur son bras. Banville a levé doucement la main, caressant bientôt la tête monstrueuse qui cognait contre son torse. Sans qu’il s’en rende compte, il s’est mis à pleurer. Les deux créatures sont restées ainsi, collées l’une à l’autre dans un moment d’improbable communion.
Puis le cheval s’est dégagé, et s’est élancé sur la route. Il s’est retourné après avoir parcouru une centaine de mètres, comme pour inviter Banville à le suivre. Il savait qu’il n’aurait rien à craindre ici.
Banville repensa à ses appareils connectés d’autrefois, qui avaient fini par exclure les humains du reste du monde.
Jusqu’à ce moment, il s’imaginait semblable à ces objets physiques, qui pour fonctionner avaient besoin, plus que de réparation ou de maintenance, de mises à jour régulières de leur système d’exploitation. Banville savait soigner ses blessures, mais son logiciel interne était devenu obsolète.
Le contact qu’il avait eu avec le cheval avait provoqué en lui un court-circuit, entrainant un reboot de ses zones synaptiques. La connexion longtemps coupée avec la nature s’était rétablie. Dans une inversion complète des perceptions, il se sentait désormais une extension de cette nature même. Elle n’était plus ni sauvage ni hostile. Elle souffrait, comme lui, et de lui.
Une belle façon de traiter les points proposés, loin de ce qui me passe par la tête, de mon habituel, et par là pour moi une ouverture et une incitation à sortir un peu…merci Philippe pour ces textes!
Merci beaucoup Monika. J’ai encore du mal à trouver mes marques, alors je triche un peu avec les photos.