1| Du monde
Écoute ce qui ne se dit jamais à l’intérieur.
2| Le réel
Bonjour / Vous êtes la cliente la plus rapide que j’ai jamais eue / Il lui faudra un carnet à la dame / Il faisait tellement chaud qu’on n’est pas sortis / Ne vous inquiétez pas / Alors ça va la gorge ? / Il y en a encore ? / À tout à l’heure / C’est des pommes jazz ? /
3| Écrire avec Clarice Lispector
Les dimanches résonnent dans toute la maison mon prénom. Dans toute la maison du bas vers le haut, venant jusqu’à ma chambre et moi dans mon lit. On m’appelle plusieurs fois. Et je fais durer le plaisir d’entendre mon nom hurlé qui me rappelle que je suis encore au fond de mon lit. Il doit être au-delà de neuf heures. Il faut se lever après neuf heures, à tout prix. On crie mon nom. Les cris finissent par changer de ton et je me lève. Je sais reconnaître le moment où le cri se transforme. Le moment où il me faut sortir de mon lit. Mais c’est une autre paresse qui commence. La paresse du petit déjeuner. Je ne déjeune pas mais je traîne à table. On traîne à table le dimanche. Le matin, le midi et le soir. C’est un très long repas le dimanche où l’on fait des pauses entre les plats. Les dimanches on mange les restes de la semaine, on mange les restes de pizza du samedi soir. Les dimanches sont des longs repas qui suivent les repas de fête. Parfois les repas sont des repas de fête le dimanche. Le dimanche c’est le jour où l’on invite pour les anniversaires, pour la fête des mères, la fête des pères, la fête des grands-mères. On fête le dimanche dans ce long repas. Les dimanches on a le droit de ne pas s’habiller, quand ce n’est pas jour de fête. On peut être comme dans son lit toute la journée dans la maison et tout devient un autre lit, la chaise à table, le canapé devant la télévision, et même la chaise sur le balcon.
4| De soi-même et d’écrire
On utilise les assiettes du sous-sol. Les assiettes viennent du service de la grand-mère. La grand-mère de ma mère. Elles ont des éclats, des rayures, des motifs effacés. Les motifs sont bleus et forment un ensemble floral assez indistincts. On ne se concentre pas longtemps sur les motifs au fond de l’assiette parce qu’ils sont coutumiers et pour ainsi dire secondaire au plat. Elles passent mal au micro-onde mais on les y fait passer tout de même, les assiettes de la grand-mère. C’est un vieux service qu’on ne retrouvera pas. Au fond de l’assiette du dimanche midi un reste de pizza. Ces pizzas qu’on réchauffe au four ou au micro-onde. Les pizzas de la veille dont le fond de sauce a déjà séché. Elles ont un côté cassant si elles sont passées par le four, bizarrement élastiques si elles sont passées par le micro-onde. Cette transformation, cet assèchement, loin de les rendre immangeables créent une nouvelle expérience : ce ne sont pas les pizzas du samedi mais bien les pizzas du dimanche.
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Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles ? Qu’est-ce qui nous empêche d’être transportée ? Qu’est-ce qui est collé entre la semelle et le sol ? Qu’est-ce qui transporte la lourdeur d’un pas à un autre ? Qu’est-ce qu’il faudrait pour être autrement ? Qu’est-ce qui ne nous transporte pas ? Qu’est-ce qui ne nous transporte plus ? Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles qu’on voudrait à tout prix laisser derrière soi et qui colle encore ? Pourquoi ça colle ? Pourquoi ça colle encore ? Quelle est cette lourdeur que je veux encore coller à moi ? Où voudrais-je me coller d’autres qu’à mes semelles du sol ? De quel sol vais-je enfin m’appesantir ? À quel degré du sol devrais-je être pour arrêter de me coller à tout ? Qu’est-ce qu’on transporte sous nos semelles quand on décide enfin de regarder par en-dessous ?