1 | DU MONDE
Elle parle avec tant de voix qu’on ne sait plus qui parle
2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL
Elle dit : tous les jours le même chemin, une boucle d’une dizaine de kilomètres dans la montagne. Si je ne marche pas je me perds: je veux dire que je m’éparpille et je ne peux plus écrire. Elle dit que marcher lui permet de se rassembler. Depuis la canicule elle a perdu en endurance. Il lui arrive de renoncer. Tu m’imagines, moi, revenir sur mes pas? Hier à hauteur du monolithe de pierre, elle s’arrête. L’air lui manque. Le ciel a pris une couleur d’ardoise. Tu vois, ce gris d’avant l’orage? tu le vois n’est-ce pas? Ce gris qui ouvre les couleurs? Sa voix se feutre, on dirait maintenant qu’elle avance les mots à tâtons. Elle dit qu’elle doit s’assoir au bord du chemin. Que la terre est devenue comme de la cendre, mais qu’elle est douce sous la paume. Le parfum brûlé de la terre elle le sent. Elle dit, je respire avec elle. Elle dit encore qu’elle respire les couleurs que caresse la lumière. Les rousseurs, les verts, d’eau et de forêt, les bronzes. Des jaunes, des mauves, des framboises , crèvent les broussailles. Rouge sang, et vert de gris ourlent les failles. La roche dressée est comme la feuille d’un boucher, incandescente. Elle cherche à débusquer l’écoulement d’une cascades, mais rien, pas même la percussion d’une source s’épuisant goutte à goutte. Tout est à sec, tendu à blanc. Tout se tait. Et c’est, soudain. Inexplicable. Elle dit quelle se relève d’un bond et qu’elle se met à japper : une inflexion animale sort de moi. Elle dit : je crie au paysage. Comme une chienne, je crie. Et puis elle hurle. Elle dit que son cri percute la roche. Un râle lui revient en écho. Alors elle se souvient. C’était il y a longtemps. Elle me dit, toi aussi tu devras t’en souvenir.
3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR
Elle fait comme si elle était cette chienne blessée. Son pelage est roux tacheté de brun sombre. Elle est immatérielle et lourde à la fois. Elle fait comme si elle était cette chienne qui expire. Elle est une chienne et elle est un phasme. Elle est cette chienne blessée qui se fond à la pierre. Elle fait comme si elle disparaissait sous cette peau animale. Elle fait comme si devenant cette chienne elle se changeait en pierre. Sa blessure saigne. Son sang pénètre les failles. Elle est l’écoulement d’une chienne de pierre. Rouge. Elle se répand.
Son profil se découpe sur le ciel de métal.
Elle est ce dessin minéral sur un ciel qui s’orage.
Elle fait comme si.
Elle fait comme si elle pouvait écrire.
4 | DE SOI MEME ET D’ECRIRE
Quand je n’écris pas est ce que je pense seulement écrire? Quand j’écris, et que rien? Quand écrire parce que rien. Quand écrire fait trop de voix ; trop de bruits à la fois. Quand j écris malgré tout. Comme ici. Comme si. Quand je vais marcher et puis rien. Quand dehors sous les arbres les bêtes se fossilisent. Quand la forêt perd ses os. Que la terre devient cendre. Et que je n’écris pas. Marchant. j’écris.
5 | ÉCRIRE AVEC
J’ai pensé à la cuve énorme en forme de seau sur le chemin qui longe la route sous les arbres. J’ai pensé à sa surface érodée pleine de signes coupants. A ses bronzes. À ses verts. J’ai pensé à cette fumée qu’elle crache; comme le chaudron d’une sorcière. Des sorcières. Un chemin. Une prophétie. Alors, la main. Alors le sang. Alors la voix de la cantatrice coupant obliquement la scène au milieu des crânes, au milieu des vasques pleines de sang. Y plongeant ses mains. J’ai pensé que cette pièce est une pièce impossible à monter, même chantée. J’ai marché avec le souvenir de cette pièce et de cette cuve enclose de grillages sous les arbres de la forêt… J’ai pensé à la guerre. Aux massacres. J’ai pensé à la mort de ce vieillard qui retournait la terre et exhumait les os: C’est quoi un génocide elle demande? Apres j’ai croisé un couple avec des chiens, de garde ou de guerre: leurs muscles obscènes. L’inscription du t-shirt de l’homme s’efface pas la sensation de son corps au bord de l’implosion, pas celle de la violence des chiens contenue dans le poing de l’homme. Plus loin trois hommes font un feu; il fait trente degrés sous les arbres et ils cuisent des saucisses dans la terre devenue cendre : prendre une pelleté de terre leur jeter au visage? Je pourrais au virage bien après la foret plonger à l’intérieur du trou de cette voiture —pare-prise explosé, pneus crevés — dix ans qu’elle se défait dans ce jardin devenu friche au pied de cette maison en ruine et les fenêtres elles aussi sont crevées, trous noirs elles absorbent la rue… je fais comme si je pouvais écrire : c’est un récit plein de bruit, de fureur, qu’un idiot raconte et qui n’a pas de sens
5 | ÉCRIRE AVEC – Bis – autre matin: plus près de la consigne
Au fil pend la robe de M., les deux chemises sont à Pierre, je balaye la terrasse, miettes et feuilles desquamées, poils du chien qui ne quitte jamais Pierre. La lumière baisse. Je n’allume pas. Des rayons dorent l’arbre du fond, le mur s’ ombre de feuilles ; les pommes précoces ont pourri . Le ciel passe au rose et fonce d’un coup. De l’autre côté du mur les figues sont à point. Je bute sur une paire de sandales, je me baisse pour les ramasser ; un nid de papiers de bonbons poisseux s’est formé sous la table, je retrouve le ballon, on l’a cherché partout sans regarder à nos pieds : crevé. Je relève la tête. Reviens avec la brise le parfum émietté des immortelles; au fil la robe vacille – je pourrais écrire qu’elle bouge —quel est le verbe pour dire le mouvement involontaire de la robe pendue de M. Et je vous vois encore en robe d’été blanche et jaune avec des fleurs de rideau mais vous n’aviez plus l’humide gaité du plus délirant de tous nos tantôts
3 | ÉCRIRE … encore
Je fais comme si cette robe, je fais comme si délestée de mon corps; je suis cette robe je veux le croire, comme si d’étoffe ou de poussière, ( de poussière rose était sa robe : la robe d’Aline ) je fais comme si je ne tiens qu’à ce fil dans la lumière ce soir – et si je me déliais je ne tomberais pas, je flotterais–; je fais comme si, elle pendue, humide encore et bientôt sèche, puis repliée en quatre et fourrée dans un sac, comme si elle ; comme si vivante encore avant d’être jetée dans un sac
Merci Nathalie de ce « comme si » qui fait entendre, voir, toucher, sentir la diversité de ces voix de « celle qui parle avec tant de voix qu’on ne sait plus qui parle ». Merci.
La marche et l’écriture, la sécheresse, le corps qui s’essouffle, le silence et ce sursaut animal, que c’est beau… Merci Nathalie
Je démarre l’écriture et ressent le besoin d’aller découvrir ceux des autres, les vôtres les premiers, marcher, écrire vont si bien ensemble, » Elle est immatérielle et lourde à la fois. Elle fait comme si elle était cette chienne qui expire. Elle est une chienne et elle est un phasme… très beau, merci pour ces mots qui soutiennent et vos photos toujours aussi étonnantes
J’aime particulièrement l’image de la chienne blessée… c’est si vrai des écri-vaines : écrire nos blessures … toujours et encore