1
Je suis si perfectionniste que je ne me surprends pas
2 Quoi dire ?
Elle lui disait qu’elle était désolée, mais que désolée ne voulait pas dire grand-chose. Elle cherchait un autre mot et n’en trouvait pas. Elle lui disait de ne pas penser à la suite, pas encore, de penser à aujourd’hui, seulement aujourd’hui, qu’après on verrait. Elle disait que les médecins feraient ce qu’ils pourraient, qu’il fallait leur faire confiance, puis elle disait qu’elle n’aimait pas cette expression. Elle lui disait de regarder son enfant, pas son visage, que le visage n’était pas l’enfant, que c’était facile à dire quand ce n’était pas le sien. Elle lui disait de lui parler normalement, de ne pas changer sa façon de lui parler, de ne pas avoir peur de le regarder. Elle répétait qu’il fallait attendre. Elle disait qu’elle n’aimait pas attendre, qu’elle n’était pas faite pour attendre, mais que cette fois il n’y avait rien d’autre à faire. Elle lui disait qu’elle pouvait l’appeler n’importe quand, même si elle n’avait rien à dire. Elle disait qu’elle-même ne saurait probablement rien dire. Elle disait qu’elle était là. Elle le disait encore.
À la fin, son amie ne se souvenait plus de ce qu’elle avait dit de l’accident. Elle se souvenait seulement de cette façon qu’elle avait eue de chercher les mots, de les reprendre, de ne jamais laisser une phrase en place lorsqu’elle ne lui semblait pas tout à fait juste.
Elle avait retenu aussi qu’elle disait toujours : après, on verra.
Son amie, en l’écoutant, avait compris qu’elle cherchait moins à la consoler qu’à trouver une manière de ne pas abandonner les mots.
3 Et elle fait
Elle fait comme si elle ne regardait plus son téléphone elle fait comme si elle ne connaissait plus par cœur l’heure à laquelle il écrivait elle fait comme si le soir pouvait tomber sans elle elle fait comme si son côté du lit n’était pas devenu trop grand elle fait comme si elle n’attendait rien elle fait comme si elle ne pensait pas le rencontrer au bout de la rue elle fait comme si toutes les voitures étaient toutes les voitures et qu’aucune ne pouvait s’arrêter devant elle elle fait comme si son prénom n’était qu’un prénom elle fait comme si elle pouvait passer devant certains endroits sans ralentir elle fait comme si les rues ne savaient rien d’eux elle fait comme si elle ne reconnaissait pas sa façon de marcher dans la foule avant même de voir son visage elle fait comme si leurs habitudes n’avaient pas laissé partout de petites choses impossibles à déplacer elle fait comme si elle pouvait remettre seule les objets à leur place elle fait comme si elle n’avait pas gardé dans sa main la forme de sa main elle fait comme si sa peau n’avait pas pénétré la sienne elle fait comme si demain était encore un jour ordinaire elle fait comme si l’amour pouvait s’en aller sans emporter avec lui une partie du jour elle fait comme si elle ne comptait pas les heures depuis la dernière fois elle fait comme si elle dormait elle fait comme si elle se réveillait sans chercher quelqu’un à côté d’elle elle fait comme si elle avait compris qu’il fallait partir elle fait comme si partir était quelque chose qui pouvait se comprendre elle fait comme si elle ne se retournait pas elle fait comme si elle ne pleurait pas.
4 Ça attendait
Je marche. Je regarde. Je ne cherche rien. Une fenêtre ouverte, une branche contre le ciel, une robe sur un balcon. J’entends une voix derrière une porte, un moteur qui ralentit, un oiseau que je ne vois pas. Une odeur de terre mouillée, de café, de fumée. Le froid sur les mains. Le soleil sur la nuque.
Je ne me dis pas que j’écrirai cela.
Je continue.
Quelque chose pourtant s’est déposé. Une odeur, une couleur, une voix, une sensation dans le ventre. La gorge qui se serre sans raison. Le cœur qui change de rythme. La salive qui prend soudain un autre goût. Les oreilles en alerte après que le bruit a disparu.
Je ne note rien. Il m’arrive même d’oublier.
Les jours passent. Parfois les années. Et puis une chose revient. Pas forcément celle que j’avais remarquée. Une autre, cachée derrière elle. Une rue, un visage, une odeur. Quelque chose que je ne savais pas avoir gardé.
Alors une phrase arrive. Je ne sais pas d’où elle vient. Je la laisse être là… Puis une autre.
Et seulement après je devine peut-être que quelque chose, depuis longtemps, attendait d’être dit.
5 En sortant de l’école
La voie ne sert plus. Les herbes ont poussé entre les anciennes traverses, certaines ont presque disparu sous la terre. Le ballast s’est défait par endroits. Je longe les rails, sans savoir où ils vont encore. Ils passent entre les arbres, disparaissent derrière un talus, réapparaissent plus loin. Il n’y a plus de train, plus de signal, plus personne à attendre. Seulement cette longue ligne rouillée qui poursuit sa route.
Je pose un pied, puis l’autre, sur les pièces de bois. Une, deux, trois. Elles ont gardé leur intervalle, bien sagement. Un train pourrait-il revenir demain. La végétation a pris ses aises, les ronces accrochent les manches. Une coccinelle traverse la voie. Je souris.
Et, sans prévenir, les enfants sortent de l’école.
Ils arrivent avec leurs cartables, leurs cris, leurs genoux écorchés, leurs poches pleines de cailloux et de trésors. Ils courent devant moi. Ils ne savent pas où ils vont et c’est précisément pour cela qu’ils y vont.
Je les suis.
La voie rouillée devient une piste de jeu. Les enfants y découvrent un passage.
Et quelque part entre les arbres, Prévert recommence à chanter.