#chroniques #08 | ses carnets

2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL

Je lui ai dit je suis tellement désemparée avec le monde, que depuis plusieurs semaines j’ai tout coupé, radio, internet, presse. Je me suis réfugiée dans ma pièce atelier. Seule, peu de contact avec mes ami.es. Elle est la première personne que j’appelle depuis juin. Je lui ai parlé de mon activité principale de ces dernières semaines, fabriquer des carnets, une multitude, de tous les formats, couleurs, matières. Comme un écrin à mes photos de nuages. Elle a reformulé mes propos avec sa sensibilité d’artiste. Tes carnets comme refuge, oui cela fabrique un cadre, une fenêtre spécifique. C’est obligatoire non pour être dans le monde ? Ca dépote, ça foisonne, le monde est là, pas loin.

3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR

Elle fait comme si elle n’était pas née en 1900, elle fait comme si il n’y avait pas eu la guerre de 14 – 18 qui lui avait volé une partie de sa jeunesse, elle fait comme si elle n’avait pas été exilée à Cannes, elle fait comme si elle n’avait jamais quitté son petit village champenois, elle fait comme si elle avait oublié qu’elle avait une soif de vivre incommensurable, elle fait comme si elle ne pensait pas à sa famille, à sa petite sœur adorée de douze ans sa cadette, elle fait comme si elle vivait à côté du monde avec ses blessures, elle fait comme si elle ne savait pas pour les pierres au fonds des poches, elle fait comme si elle oubliait qu’elle avançait vers la rivière, elle fait comme si elle ne connaissait pas les alentours de la ferme, elle fait comme si elle ne savait pas pour le chagrin, elle fait comme si elle ne savait pas les conséquences familiales de cette histoire, de son histoire.


4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE 

Quand je ne suis pas en train de créer, je ne sais pas comment on crée. Pour créer, il m’est nécessaire d’avoir les mains dans la matière. Toucher, découper, déchirer et froisser le papier, coller, et voir ce qu’il advient. Comme si le geste précédait l’idée. Pas d’idées quand le matin je décide de me mettre au travail. Les mains dans la matière et c’est parti les idées foisonnent. Quand je ne crée pas, je ne pense pas au travail en cours. Je ne sais pas que je crée.

Pareil avec l’écriture. Dans la vie quotidienne, j’oublie que j’écris. Parfois une idée surgit, j’ouvre un document vierge sur mon téléphone, les doigts s’agitent sur le clavier, et des bribes de texte s’écrivent. Rien à voir avec l’écriture automatique. Toujours un lien plus ou moins lointain avec le texte en cours.

[à compléter…]

5 | À VOUS LA CANTONADE !

Plusieurs étés de suite j’ai séjourné à proximité d’Urt au pays basque. Pour rejoindre Bayonne, nous empruntons la route principale qui longe la rive gauche de l’Adour. La campagne est banale, si ce n’est la beauté du fleuve. Des champs de maïs, une ligne haute tension, quelques maisons sans caractère particulier. Des panneaux publicitaires annonçant la proximité de la ville. Une zone industrielle que l’on a vu s’installer et progressivement s’étendre dans une zone humide de l’Adour. Un jour des amies nous mentionnèrent la route beaucoup plus pittoresque de la rive gauche qui reprend le tracé de l’ancien chemin de halage. Avec ses maisons à l’architecture typique du pays basque, quelques fermes, des cultures maraîchères prenant place sur les riches terres des barthes de l’Adour, pas de publicité, un paysage reposant. Les vues sur le fleuve depuis la route sont beaucoup plus fréquentes.

La poésie de cette route pris une autre dimension le jour où je découvris ce texte de Roland Barthes qui séjournait fréquemment dans sa maison familiale d’Urt, commune où il repose aujourd’hui sous une sobre pierre en granit :

Mais la route que je préfère et dont je me donne souvent volontairement le plaisir, c’est celle qui suit la rive droite de l’Adour ; c’est un ancien chemin de halage, jalonné de fermes et de belles maisons. Je l’aime sans doute pour son naturel, ce dosage de noblesse et de familiarité qui est propre au Sud-Ouest ; on pourrait dire que, contrairement à sa rivale de l’autre rive, c’est encore une vraie route, non une voie fonctionnelle de communication, mais quelque chose comme une expérience complexe, où prennent place en même temps un spectacle continu (l’Adour est un très beau fleuve, méconnu), et le souvenir d’une pratique ancestrale, celle de la marche, de la pénétration lente et comme rythmée du paysage, qui prend dès lors d’autres proportions ; on rejoint ici ce qui a été dit au début, et qui est au fond le pouvoir qu’a ce pays de déjouer l’immobilité figée des cartes postales : ne cherchez pas trop à photographier : pour juger, pour aimer, il faut venir et rester, de façon à pouvoir parcourir toute la moire des lieux, des saisons, des temps, des lumières. ». In La lumière du Sud-ouest : d’après Roland Barthes – éditions du Festin – 1991

A propos de Isabelle Vauquois

Vit à Mérignac, à deux pas de Bordeaux. Lieux d'inspiration : Vallée de la Vézère, Bayonne, Bordeaux, l'Adour et la Garonne, la côte sud landaise. Découvre l’écriture avec les ateliers de Claire Lecoeur. Première expérience Tiers livre en 2023 avec "le Grand carnet". Plus j'apprends à écrire, plus j'apprends à lire ! Un projet en cours sur les nuages, l'atelier L'énergie collective du Tiers livre, boostant pour avancer.. .

Un commentaire à propos de “#chroniques #08 | ses carnets”

  1. J’aime ces mots de Barthes que vous avez choisis pour illustrer votre 5 « ne cherchez pas trop à photographier : pour juger, pour aimer, il faut venir et rester, de façon à pouvoir parcourir toute la moire des lieux, des saisons, des temps, des lumières. Merci Isabelle.

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