CHRONIQUES#8 LE SEUL TOUS

5 SEPTEMBRE | #08

1 | Tu dis

JE SUIS TELLEMENT SEUL QUE SEULS LES AUTRES ME VOIENT

2 | il dort

Je l’avoue, c’est un peu curieux, mais je préfère quand il dort. Hier, il a essayé de me parler. Je n’ai pas tenté de répondre. Négligemment, j’ai compté les livres de sa bibliothèque. Il fait un peu de bruit, mais je pars avec l’aube et sur sa table de nuit, j’ai laissé un gribouillis. J’ai renversé sur quelques feuillets tous les mots qu’il avait essayés de me transmettre. Avec un bon café, je me suis dit que ça lui ferait plaisir d’y mettre de l’ordre. Je n’ai pas compris ce qu’il s’efforçait de me dire.  J’espère que ce compte rendu lui inspirera un peu le silence. Je ne répondrai pas quand il m’appellera. Je crois que c’est un problème de grammaire finalement. Au début, je pensais que c’était sa conjugaison qui me faisait tiquer. À force de l’écouter, je me suis mis à boire. Hier, je me suis dissimulé derrière mon verre de vin et devant ma bouche, je le faisais tanguer. Il n’a pas saisi la perche. Il aurait pu se lever et mettre de la musique et surtout fermer son clapet. Des fois quand il parlait, des gestes m’échappaient, mais il ne les a pas remarqués. Une fois, pourtant, je me vois le faire, je lui ai mis la main sur la bouche. Il l’a embrassé. C’était mignon, mais il a tout de suite repris son souffle et il a tiré à vue. C’est fou comme un champ lexical peut être utilisé pour rien. J’aimerais que le jour, lorsque je lui parle, il soit comme ça, debout mais couché, les yeux ouverts mais la bouche fermée. Ce serait bien, comme ça, il pourrait respirer doucement. Sentir le moment avant de l’ouvrir et surtout avoir quelque chose de vraiment réfléchi à dire. J’avoue que je n’y crois pas tellement. Si bien que cette letter, je vais la reprendre. Calmement, je ne veux surtout pas qu’il se réveille. Un bonjour, ce serait déjà de trop. Je vais la déchirer et la saupoudrer dans la poubelle. Peut-être qu’il la verra. Moi, je serai déjà loin.

3 | Elle est si

Elle fait comme si, comme si, tu l’as dit, toi, je l’ai répété aussi, qu’elle faisait comme si, elle faisait si aussi, nous l’avons tous vue faire comme si, personne n’a exprimé quoi que ce soit, en tout cas pas ici, pas à l’écrit, nos attitudes sont devenues invraisemblables, c’est pendant qu’elle faisait comme si que nous aussi, elle aussi, et finalement, je la remercie, elle fera toujours comme si, et si je la croise aujourd’hui, je suis sûr, oh, elle ne va pas nous décevoir, surtout pas, non, s’il te plaît, fait comme si, oui, elle fera ça, et tous les gens qui la rencontreront, comme tous ces autres qui l’avaient déjà vue faire comme si, feront eux aussi comme si, comme nous l’avons tous fait, ne cherche pas à te distinguer, toi aussi, tu faisais comme si, quand elle faisait comme si, toi, moi, les autres, le monde, la musique, le théâtre, la peinture, tous les arts, tous les êtres, les animaux en premier, les arbres, les plantes, les vagues, la poussière, faisaient comme si, comme si, ils ont toujours fait ça, ils feront comme ci comme ça, et comme ça, elle aussi, elle pourra, dans nos souvenirs, pour l’éternité, faire comme si, et c’est bien son droit. Fais pas comme si, ça l’était pas.

4 | ils sont pas

SYLVIE LIT GILLES (suite)

SYLVIE (est Gilles)

Peut-être qu’elle aurait eu son nez.

Je suis parti faire mon service militaire.

Des bocs et des bocs de bière après, ma vie se résume à ça, parce que j’ai pas eu de sœur.

Je me suis engagé, j’ai signé pour cinq, dix ans.

Un jour, mon père, il m’a dit :

« Ta sœur, elle est morte sur la route avec moi. »

Ses yeux étaient plantés dans les miens.

Ma mère pleurait… parce qu’il oubliait pas.

Il ressassait. Le ressac n’effaçait rien, n’emportait rien au loin. Il lui en voulait encore.

Le soir, elle fermait la porte de leur chambre. La lumière restait allumée.

Alors, des murmures s’échappaient, et la voix de mon père s’envolait, transcendante, puis piquait, comme un aigle.

Comme un sac qu’on gonfle et qu’on claque — sans arrêt.

Leurs souffles couraient sur le carrelage.

Alors, la porte de leur chambre s’ouvrait.

Maman s’extrayait de la lumière crue, et, au-dehors, dans le couloir couleur de lune, elle déambulait avec un regard perçant et des muscles tendus.

Un dernier regard sur moi me soulevait dans les airs,

comme si une part de moi se déchirait,  condamné à un état de lévitation.

Puis l’air qui s’engouffre, la porte d’entrée qui cède sous le poids de nos émotions et se referme derrière ma mère comme une longue expiration…

Je m’endors au moment où la voiture gronde, elle broie sur son passage tous les doutes restés emprisonnés dans l’espoir d’un pardon.

Mon père, épuisé, sent — plus qu’il n’entend — craquer les petits cailloux de rage coincés au travers de sa gorge, les yeux clos, la mâchoire scellée, il avale.

Elle n’a pas divorcé, mais… Il ne pouvait plus. L’honorer.

Et elle n’en pouvait plus de vivre sans l’autre.

Je l’ai vu un jour. Il m’a regardé dans les yeux et il m’a souri comme un idiot.

Le matin suivant, papa m’a montré comment on se sert d’un fusil.

SYLVIE : Quand on n’est pas triste de nature, c’est qu’on est heureux, non ? C’est ça, hein ? C’est pour ça. Oui, oui, Gilles. C’est ça.

SYLVIE : Petit, je dessinais des moteurs. Je voulais tout conduire des motos, des camions, des bus, des tanks… Tout ce qui roule.

Quand on est heureux, on finit par être mal vu.

Un tas de gars ont rebondi sur mes doigts avant que j’en fasse mon métier. La légion, c’est pas que pour les tristes.  Le fait est que je vise juste.

SYLVIE : Je suis heureux. Trente-cinq ans.

Je viens de me péter la jambe.

On n’a qu’un père.

J’attends ma nana. Une gamine que j’avais côtoyée au collège. Elle m’a demandé ce que j’allais faire après tout ça. Ce qui s’était passé quoi. Je lui ai parlé vite fait de mon boulot, de la maison… Elle m’a glissé des fleurs dans les mains, puis elle m’a embrassé.

Elle est passée me voir quelques fois.

Mais quand t’es un type heureux. Les gens savent pas quoi faire.

Pause. Silence.

Elle a fini par me dire que j’avais pas besoin d’elle.

SYLVIE : J’ai pas su quoi répondre.

Je crois qu’elle ne reviendra pas.

Je vais tirer… avec le jumeau du fusil qui a tué mes parents.

(Elle marque une pause.)

Elle ne reviendra pas… parce que moi non plus…

je peux pas en faire ni des gars ni des filles.

Depuis tout petit… je sais que quelque chose ne va pas. Le bonheur, c’est moi… quelqu’un que les malheurs n’atteignent pas.

Mon père s’est hissé sur ses deux jambes…

il a vidé son fusil sur ma mère et son amant.

Le pauvre type qu’elle avait ramené.

C’était, semble-t-il, la première fois que mon père le voyait d’après ce que les gendarmes m’ont racontés.


La première fois depuis l’année de ma naissance.

C’est pour ça qu’ils voulaient parler à mon père.

Il a rechargé… et il s’est tiré droit dans la tête.

J’en veux à personne ! Je suis la route !

C’est tout ! J’ai jamais écrit à mes parents,

ça m’a fait du bien… de t’écrire, Sylvie,

…et de t’écouter me lire mon histoire.

On n’en rencontre pas souvent…

des gens heureux comme moi.

Pas une larme.

Pas un regret.

Depuis tout petit…

je suis comme ça.

A l’enterrement…

je regardais les autres pour pleurer…

obligé de me cacher.

Pas une goutte…

Ça peut plus durer.

Moi, j’ai toujours eu qu’un père.

Ça changera pas…

même si j’ai pas son nez.

5 | cachés dans les mots

Je ne vois pas. Je me souviens des immeubles. Au bas, il y avait des Mercedes, des Renault, des DS. L’arrivée du marchand de glace avec sa bruyante sérénade. Les hommes et les femmes en costumes ou en bleu de travail qui entraient et sortaient des immeubles. Au milieu, il y avait un terrain de foot improvisé où l’herbe ne poussait plus, chassée par nos coups de pattes et nos rêves de gloire. Tous les enfants jouaient, même les plus maladroits. Essoufflé, dans mon souvenir, je lève la tête et Toni Morrison m’étonne et m’interpelle quand elle écrit dans Jazz : « Le soleil de biais coupe les immeubles en deux comme un rasoir. Dans la moitié du haut je vois des visages qui regardent, difficile de dire qui sont les gens, qui l’œuvre des maçons. » Je ne peux plus marcher sur le terrain de foot, de l’herbe y a poussé et une pancarte où il est écrit : «interdit de marcher» rajoute encore un peu de jazz.

A propos de Dominique Desplan

Je suis un créatif plutôt bohème. J'ai occupé différents emplois alimentaires. J'écris des histoires courtes, des pièces de théâtre et des scénarios. L'atelier est une occasion de revisiter ma pratique de l'écriture, de la nourrir. Peut-être aussi de questionner ma perception de l'écriture de roman et sûrement celle de l'écriture dramaturgique dans laquelle je suis porté disparu. Mais, notre hôte est un magicien et peu à peu je me retrouve.

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