#arts de la fiction #02 | Liège – Munchen

C’est la gare des Guillemins, on est un vendredi. Le père a trouvé facilement une place. À cause de l’heure. Le train est à minuit. Il traîne un peu parce que c’est à lui de fermer les portières de la voiture et de porter la valise. Il n’a pas encore ses problèmes de dos. Sa femme ne porte rien, à part son attention. Elle ne quitte pas des yeux celle qui marche devant avec une petite de trois ans dans les bras. Pas plus que le sac à main en bandoulière rejeté dans son dos. C’est elle qui alertera, qui criera le prénom de sa fille, une seule syllabe. On est dans le noir de la rue, juste avant les parois vitrées de la gare faiblement éclairée et déserte à cette heure, à part les quelques clochards habituels allongés sur les bancs, ronflant d’un sommeil artificiel dû à l’alcool. Elle crie. À cause de ce qu’elle a remarqué de suite : un individu, surgi d’on ne sait où.  Il est venu marcher tout contre, juste un peu derrière et à droite de la jeune mère tenant dans les bras l’enfant endormie, la tête nichée dans le cou. L’homme lui a comme on dit emboîté le pas. Du côté du sac dont elle ne perçoit pas le battement à cause de l’épaisseur du vêtement. C’est déjà le mois d’octobre et tous les vendredis c’est le même voyage vers Munich. L’habitude s’est installée et la routine a fracassé la peur et l’excitation des premières fois. Sans le cri dans la nuit qui la fait se retourner, plus de passeport, plus de billet, plus de nuit en train-couchette, les deux corps tête-bêche sur la couchette du bas toujours.

Il y a cette régularité du bruit des roues, monotone comme une ritournelle insistante. À partir des grincements soudains, des freinages et des chocs transmis au corps allongé, imaginer les gares qu’on ne verra pas. Là, toujours quelqu’un veille. L’idée puissante d’un refuge. Elle pourrait se relever, à la fenêtre lire le nom sur la plaque bleue qui est éclairée où qu’on soit, elle ne dort pas, mais ne se relèvera pas, il ne faut pas réveiller l’enfant. Ses souvenirs finissent par prendre une tonalité de rêve. À cause des digressions peut-être ou bien d’une image qui se fait plus présente et qui arrête le fil comme se réveiller.  Je relis le texte. Au lieu de gare, j’ai écrit « garde ». C’est la garde des Guillemins.  

Qui garde ?

La mère ou l’écrivaine.

A propos de Anne Dejardin

Projet en cours "Le nom qu'on leur a donné..." Résidences secondaires d'une station balnéaire de la Manche. Sur le blog L'impermanence des traces : https://annedejardin.com. Né ici à partir du cycle«Photographies». Et les prolongations avec un texte pour chaque nom qui dévoile un bout de leur histoire. Avec audios et vidéos, parce que des auteurs ou comédiens ont accepté de lire ces textes, l'énergie que donnent leurs voix. Merci. Voir aussi sur Youtube.

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