
En arrivant dans le hall c’est le mot familière qui m’est venu. Dans familière j’entendais bien famille mais aussi toutes ces choses connues reconnues. La hauteur du hall principal, les panneaux lumineux, les roues des valises sur le sol luisant, la sensation d’être un point fixe autour duquel s’agitent mille silhouettes joyeuses, inquiètes, pressées, les pigeons égarés, les enfants fatigués à cheval sur leur bagage, les annonces qui se perdent sous la verrière et les personnes qui s’arrêtent brusquement au milieu du passage pour chercher leur voie. Je revenais pour le dernier voyage de l’été que je ferais seule, et peut-être cette solitude appelait la famille. J’ai pensé que certainement ma famille lorsque elle a quitté la Corse dans les années trente est arrivée à Paris dans cette même gare depuis Nice ou Marseille. Certainement qu’à plusieurs reprises on est venu y chercher quelqu’un, accompagner quelqu’un, qu’on a regardé des trains s’éloigner. Je projette leurs silhouettes dans les vêtements identifiés sur les photos de famille, tel manteau trois quarts, telle jupe plissée, tel lacet au col, et les couleurs autour se dénaturent. Comment alors ne pas penser au petit Georges, que sa mère accompagna un matin Gare de Lyon, agitant un mouchoir blanc sur le quai cependant que le train se mettait en route. J’essaie de me représenter la Gare de Lyon dans sa nudité d’alors, pas de commerces racoleurs au devant des voies, pas de cafés exotiques, de latte matcha ni d’effluves de croissant trop gras. Le Train bleu existait déjà, inaccessible et majestueux.
Plus tard, la Gare de Lyon est devenue ma gare. L’adolescence en banlieue sud-est m’amenait à la fréquenter un peu. D’abord de timides explorations parisiennes, puis les jobs d’été, enfin les études supérieures et le train quotidien, avec les travailleurs et quelques étudiants. On arrivait Gare de Lyon, mais le plus souvent de manière souterraine, sur les quais colorés en orange pour nous faire oublier dans quelles profondeurs nous nous trouvions. Les trains métalliques dégageaient une odeur de fer humide. On rejoignait la surface à travers un dédale de couloirs et d’escaliers que je traversais en me laissant porter par le flot, sans même comprendre les directions que j’empruntais, ignorant les grandes lignes pour attraper le bus, le 20 ou le 65, arrêt Jean-Pierre Timbaud. Sur un de ces quais oranges nous nous étions retrouvés un matin, par ce que j’ai cru être le hasard, nez à nez avec P. Descendant du même train, remontant le quai depuis lui la tête moi la queue, décidant de sécher les cours et de faire un point sur nos vies dans un café de la rue de Bercy où nous prendrons ensuite l’habitude de ces petits cafés du matin, une ou deux fois par semaine. Sur ce même quai aurait lieu, en juin suivant, cette terrible collision, un train fou chevauchant un train à l’arrêt, à la suite de ces circonstances étranges qui font les légendes. Toute la soirée le téléphone avait sonné, ma mère avait dû rassurer la famille entière, aucun de nous ne se trouvait dans l’un des trains impliqués dans l’accident, ni à la Gare de Lyon. Devenus adultes, vivant désormais à Paris avec nos filles, il nous est arrivé souvent avec P de partir en vacances depuis la Gare de Lyon. Me revient un départ à Montpellier où je descendais seule avec les petites, P nous avait accompagnées jusque dans la voiture, à cette époque on avait encore le droit d’accompagner les voyageurs jusque dans les trains. P était maintenant sur le quai, il essayait de décrocher un sourire à notre cadette à travers la vitre du TGV, la piqûre que ça faisait au cœur de sentir la tristesse de l’enfant.
La Gare était là bien avant moi, mais de l’avoir traversée si souvent me vient le sentiment qu’elle a fini par m’ appartenir un peu. Aujourd’hui dans l’attente de voir s’afficher la voie de mon train je fixe le panneau des départs. Les villes apparaissent puis disparaissent sur le panneau bleu. Lyon. Marseille. Avignon. Montpellier. Nice. Nîmes. Perpignan. Mon esprit est ailleurs, à quelques rues d’ici, au 14 avenue de Corbera. Je pourrais y aller à pied. Il suffirait de sortir, de traverser la place Louis Armand, de remonter le boulevard jusqu’à la rue de Charenton, de poursuivre jusqu’à l’avenue, la distance est courte, pas même un kilomètre. Les géographies familiales nous étreignent, faites parfois de distances minuscules. On a beau sillonner la ville, choisir des itinéraires, en changer par jeu ou nécessité, on revient toujours autour des mêmes points. Alors remonte mon plus lointain souvenir de la Gare de Lyon. Je ne sais pas en quelle année, j’ignore d’où nous arrivions, nous sortions de la gare avec ma mère, ma main toute petite dans la sienne, il faisait nuit, il pleuvait. Les taxis attendaient devant la sortie, un luxe, mais elle devait être bien fatiguée pour décider d’en prendre en pour rentrer à Corbera.