#Arts de la fiction #02 | Le mal de la mer  

 
Ici pas de train. Ni à l’arrivée ni au départ. Des voyageurs avec des sacs, des valises, des vélos, des chiens, tous plus nombreux l’été que l’hiver. Ici pas de kiosque à journaux racoleurs, pas d’enseignes aguicheuses. Une buvette, sans prétention dans le décor et le prix d’un café ou d’une tartelette. Ici pas de machines pour acheter un billet. Deux guichets sans plexiglas ou vitres de protection. Derrière des humains. Des femmes, au sourire changeant, comme le temps au dehors. Ici, comme dans les gares avec des trains, il arrive qu’un départ soit annulé. Des retards sont possibles à l’arrivée, de quelques minutes, jamais plus, sinon c’est mauvais signe. Ici pas d’affolement, l’attente se fait patiente dans une salle ornée de grandes baies vitrées et un piano à disposition, ça discute, beaucoup de passagers se connaissent, les autres sont des touristes avec leurs rêves d’évasion dans la tête. Ici pas de stress ambiant, on dirait que la promesse d’une vie tranquille là-bas, à destination, se répand sur le lieu et les gens en partance. C’est une gare maritime. D’une ville où, au 17eme siècle, s’est installée la Compagnie des Indes orientales. Pas d’épices dans le Breizh Nevez qui aujourd’hui assure une liaison quotidienne entre le continent et l’île. Dans la cale, des camions chargés à bloc de victuailles, de matériaux de construction. Aucun jour de relâche, sauf quand l’océan en décide autrement. Il parait que ce n’est pas l’homme qui prend la mer. C’est la mer qui le porte et l’emporte. Loin du vacarme d’un monde qui s’affole devant l’ampleur de la catastrophe planétaire. D’ici, depuis cette gare qui ne ressemble à aucune autre, on s’échappe, on prend le large, la poudre d’escampette, on se fraye un chemin salé vers tous les possibles d’une vie, autrement. Le dimanche, en saison hivernale, le dernier bateau est à 19h30. Mieux vaut ne pas le rater si on veut dormir le soir au coin du feu en écoutant le chant des vagues qui vient caresser les maisons depuis la côte sauvage.

A propos de Eve F.

Rédige des assignations et des conclusions, défend le veuf et l'orpheline, écrit sur le Droit et son envers, la Justice et ses travers, le bien-être et son contraire, les hommes et pas que, le bruit du monde et ses silences, aussi.

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