Arts de la fiction #03 Dépaysement

Une ville en ombre chinoise qui s’animerait par le mouvement de deux personnages habillés de manière opaque. Il faut absolument les laisser choisir la couleur du moment que c’est opaque.

— Vous avez compris vous deux ?

— Je vais voir ce que je trouve chez moi.

— Et toi ?

— J’ai toujours rêvé de faire du cinéma, mais j’imaginais pas ça comme ça.

— Comme quoi ? Oh, j’ai pas le temps.

— Avec un peu plus de budget, au moins pour les décors et les costumes.

Il y a certaines répliques que je laisse le monteur couper. Je prie sa créativité d’en arriver à la même conclusion que moi.

Les gens parlent créole dans ce film, mais pour des raisons de budget, j’ai pas tout traduit, donc faut imaginer.

— Encore ?

— Oui, encore !

Gros plan sur la tête du réalisateur qui disparaît derrière la caméra. Fondu au noir, sur une petite ville de campagne. Les paysans dévalent les champs en faisant des galipettes pour arriver en bas dudit champ qui est penché bordé par une forêt. Les caméras suivent l’action tout d’abord en plan d’ensemble. Puis elles récupèrent l’action en plan américain. Les paysans rigolent. Ils se saisissent de râteaux. Ils remontent lentement à coup de râteaux la longue pente. Un gros plan montre d’autres mains qui tabassent les tambours. La caméra en plongée capture la montée laborieuse des paysans qui labourent avec leurs petits râteaux. Le soleil déchire le ciel. Les gros plans sur les visages des femmes et des hommes qui transpirent. Les inserts sur la terre qui résiste, les éclats, les cailloux. Les mains qui nettoient la terre, les pieds contre elles. Les femmes dont l’effort se détache des hommes, elles montent vite, plus vite. Fondu au noir, le son de l’orage, le son de la pluie qui tombe dru. Le son des tambours qui recouvrent tout, puis se croise avec ceux de la pluie. Des fondus au noir en intermittence avec le ciel orageux et qui laissent apercevoir des danses sur la terre penchée. Le rythme des coups de râteau, les mouvements de corps, les visages dans l’effort, les mâchoires qui se serrent, la pluie qui tombe, la terre qui se ramollit, les femmes et les hommes qui montent, glissent. Le plan général de cette scène qui n’en finit pas, de ce jour qui ressemble à la nuit, à un jour sans soleil, de cette pluie qui rebondit sur les corps. Plan d’ensemble le ciel où les orages ne cessent plus, partout des orages, partout des hommes et des femmes qui montent et glissent, partout des tambours et la pluie qui tape elle aussi, ricoche sur les tambours et donne son son, son fuzz. Fondu au noir, c’est presque la nuit, les femmes et les hommes glissent et se retrouvent dans la forêt qui se trouve en bas du terrain qu’ils cultivent. Ils sont engloutis à l’intérieur. La caméra se trouve à l’extérieur de la forêt. La nuit tombe. L’obscurité règne. La caméra n’a pas bougé de place. Les tam-tams se sont arrêtés, mais une sorte de rumeur de chant sourd persiste. Des lueurs à hauteur de tête, de visages, sont perceptibles dans la nuit à l’intérieur de la forêt, à travers les branches et le vent, dans l’obscurité. Ces lueurs à hauteur de regards s’approchent de la lisière de la forêt. C’est la nuit. La caméra fait un traveling et les lueurs disparaissent comme si elles tournaient le dos, en une volte-face. Et des rires retentissent dans la nuit, faisant vibrer les arbres, les branches et les feuilles.

Fondu au noir, c’est le jour. Le cri du coq, le haut d’une côte. Au loin, un camion qui monte, avec de la musique joyeuse, jazzy, funky, avec des femmes et des hommes qui rient à l’intérieur et accélèrent. Ils sont habillés en habits de villes. Le camion se gare sur une place, en face des montagnes.

— C’est là ?

— Oui, c’est la petite maison.

— Celle-là, avec le toit bleu ?

— Y a personne.

— T’inquiète, regarde les combinaisons sont là. Tu crois pas qu’on va jardiner habillés comme ça ?

— Ha ! J’ai eu peur, je croyais que la porte était fermée !

— T’inquiète, je vais voir. Monsieur ? On vient pour le jardinage.

— Tu vois y a personne ?

— Ah, monsieur, on vous avait pas vu. Vous voulez pas sortir un peu, on vous voit pas très bien ?

— Laisse-le ! Regarde, y a de l’eau, des pâtés, des mangues, des râteaux et des tambours.

— Venez, les filles, ça va être une expérience inoubliable !

— Sé sa menm ou pé di.

— Quoi ?

— Tu as entendu ?

— Oh, arrêtez de flipper ! On profite de cette journée de dépaysement et on retourne chez nous, voilà tout !

— En tout cas, les filles sont déjà en train de travailler. On arrive !

— Allez, prenez les tambours on y va !

— Ouais !

A propos de Dominique Desplan

Je suis un créatif plutôt bohème. J'ai occupé différents emplois alimentaires. J'écris des histoires courtes, des pièces de théâtre et des scénarios. L'atelier est une occasion de revisiter ma pratique de l'écriture, de la nourrir. Peut-être aussi de questionner ma perception de l'écriture de roman et sûrement celle de l'écriture dramaturgique dans laquelle je suis porté disparu. Mais, notre hôte est un magicien et peu à peu je me retrouve.

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