
William découvre la gare de style néo-mauresque par sa tour dressée sur le plateau de Karguentah, son horloge a la forme d’un minaret où le temps de la France croise le temps des prières, la coupole arrondie en qoubba dessine sous les grilles et sous le plafond du dôme les symboles des trois religions monothéistes témoins d’un contrat social. Hospitalité du pays ou mise en scène ? Il traverse le hall comme une nef. Sous ce dôme des voyageurs attendent, il ne leur vient pas à l’idée de lever les yeux. William a pris la qoubba pour une mosquée, il est convaincu de son statut de gare en découvrant les quais, les rails, les billets dans les mains, dans les sacs, les poches des costumes, cachés sous les burnous, les voyageurs sont avides de monter dans les trains, de se joindre aux temps du voyage dans leurs wagons verts délimités par leurs classes – première, seconde, troisième – jusque-là il en doutait. Il y a du blanc, beaucoup de blanc, chaleur des pierres, blanc de chaux, d’ocre, de beige qui étourdissent. Ville tournée vers la lumière et le vide, où l’on vit dans une sorte de présence brute au monde, la gare dégage une odeur noire de suie suspendue, elle se concentre sur l’impatience des voyageurs, leur fébrilité, fatigue, anxiété, peur des adieux, mélancolie du seuil du temps qui passe pendant qu’on attend sous la puissance des ombres de la guerre, elle approche, elle est là. Comment l’avouer face à cette lumière qui transcende, qui fait de toute façade une œuvre d’art aux reflets crus, ils dessinent avec précision les contours de silhouettes inquiétantes déambulant sous les arcades en burnous, chèches, costume cravate, chapeau, sueur sous les aisselles autour du col blanc des chemises, casquettes enfoncées jusqu’aux yeux, poussière incrustée dans la peau. Sous les arcades, sur les quais, les gestes se croisent. Porteurs courbés sous les malles ; les mères de famille tiennent par l’anse de leur sac beige et par la main leurs enfants heureux de partir, un voyage en train, une aventure dans leur toute jeune vie, ils ont droit à un siège comme les adultes, ils sourient, les familles s’embrassent longuement, les amoureux se tiennent les mains l’un en face de l’autre, les yeux dans les yeux, un véritable cliché à la Léon Herschtritt, quelques larmes ; soldats du contingent en permission ou en partance, cris des vendeurs de journaux, de cacahuètes, de calentita et d’agua limón, enfants qui courent entre les jambes des voyageurs. William est surpris par ce pays, par ce qu’il lui renvoie, il écoute les mélanges de français, d’arabe dialectal, d’espagnol originel, d’espagnol-français propre à la ville, le pataouète aux accents prononcés est particulier construit de mots arabes, espagnols, français, italiens des quartiers populaires. Le verbe est haut et fort. Les flux permanents de cette foule envahissante se heurtent aux conditions sociales, aux découpages administratifs, Européens, musulmans, juifs se côtoient sans se mêler tout à fait, éclats de rire, éclats de voix, sur le quai quelques femmes en haïk enveloppées d’étoffe blanche resplendissantes de la tête aux pieds laissent entrevoir leur adjar, paniers et enfants à la main, en famille, en groupe de femmes, elles viennent souvent du même village ou quartier, jamais seules, elles montent en troisième classe. Sifflet du chef de gare qui agite son drapeau rouge, tout le monde à bord, halètement des locomotives, grincement des rails, départ imminent, les portes des wagons vert sombre claquent, les fenêtres s’ouvrent, la locomotive à charbon fumante lâche sa vapeur, odeurs de brûlé, de suie, d’huile chaude ; sous la banalité du quai quelque chose menace et pèse ; depuis quelques mois les fouilles sont courantes à la porte des wagons ou à l’intérieur par surprise, une menace diffuse mais réelle, les trains sont escortés par des soldats, la police ferroviaire contrôle, surveille. Les voyageurs savent et se taisent. William est serein, son voyage commence.
ÉCHOS
1
Plan fixe. La gare en surplomb sur le plateau, citadelle civile qui domine la ville et le port. Contre-jour : on n’en voit que la silhouette. Un coup de sifflet.
2
Noir. Le sifflet s’éloigne. Sous lui, très bas, un bruit de sable qui coule.
3
Wagon, de l’intérieur. William côté vitre, Max côté couloir, face à face. Le roulement est lent, trop lent. Aucun des deux ne parle.
4
Le paysage par la vitre : rien. Une route, un croisement, une autre route, un carrefour sans panneau. Le même plan, deux fois, presque identique.
5
Max regarde William.
6
William regarde par la vitre, droit devant lui.
7
Ce que montre la vitre : des murs jaunis, à l’abandon. Au bas du cadre, des trous dans les murs, nets, nombreux.
8
Gros plan, William. Ses yeux sont ouverts. Les trous passent dans le reflet de la vitre, sur son visage, sans qu’il cille.
9
Max ouvre la bouche, la referme. Il détourne la tête.
10
William, sans le regarder :
« Je ne vois aucune gare, aucun trou, aucun mur. Je suis aveugle. »
11
Blanc. Image entièrement blanche. Le roulement continue, plus fort.
12
Le blanc creuse un mur démoli, presque inexistant. Au fond, très flous, des hommes courbés dans des trous, creusant le sable. Le bruit des pelles, sans les corps.
13
Plan fixe, net. Une gare encore debout, son architecture indissociable de celle du rail. Derrière elle, les hommes restent flous. Une chaîne, le long d’une voie : on ne voit pas ce qu’elle retient.
14
Travelling avant, au ras du sol. Les rails s’arrêtent, recouverts de sable.
15
Noir total. Un souffle, tout près, sans parole. Puis des voix, plusieurs, qui ne disent pas la même chose en même temps.