Trois scènes d’Afrikub / arts de la fiction #03

Décor 1, les dunes et la mer 

Vu des pirogues, même si les paupières se plissent avec force, les deux silhouettes doivent être toutes petites, à peu près autant l’une que l’autre, Et ce serait pareil en les voyant de près. Le cou de l’une est épaissi d’une barbe remarquable. La barbe de commandement ? Vu de la dernière ligne de dunes où se trouvent les deux silhouettes, les pirogues sont minces mais tranchent la surface relativement calme de l’océan.

« _ Peu importe jusqu’où ils auront à aller, la vie des pêcheurs est gouvernée directement par les poissons qu’ils vont pouvoir pêcher pendant le voyage…

_ Dis, Monsieur le gouverneur mon père, ce n’est quand même pas pour une conférence politique que tu as voulu qu’on vienne ensemble ici ?

Décor 2, marché de San-Ndak

Les hanches font remonter successivement chaque jambe dont le genou, avec souplesse, choisit le point d’impact du pied, cela donne au gouverneur qui marche un air dégagé. Son sourire se crispe pourtant à la perception de certaines effluves. Le marché de Ndak expose les produits insolents de l’Afrique. Et pourtant, on n’est pas là dans la désinvolture olfactive des marchés populaires. On est au marché de San-Ndak, sur le plateau tout de même, circulation réglementée pour tout africain. Permission toutefois à ceux qui viennent vendre les produits qui ont quelque chance d’intéresser les Toubabs, les blancs. Tout au moins leurs cuisinières. Le corps en marche du gouverneur trace le chemin. Les hommes de l’escorte, tenant le sillage, savent qu’il s’agace vite dès qu’il se sent encadré de trop près.

Il ne s’arrête pas aux coquillages, il ne s’arrête pas aux fruits. Dommage, l’escorte aurait pu en profiter. Mais aux masques et aux boucliers. Là, il s’arrête longuement. Ses mains restent collées au corps, son regard se fait rêveur tout à coup. Puis ses pieds, glissant l’un contre l’autre, se mettent à faire des petits pas imperceptibles, comme si, à ce moment, tout gouverneur qu’il est, il devenait particulièrement timide.

« _ On vous comprend, Excellence. Tout cela appartient à l’Afrique avant tout.

_ Peut-on savoir à qui l’on a affaire avec une telle… insolence ?

Décor 3, la chambre du gouverneur de Ndak

A l’heure de la sieste, nul n’est censé déranger Son Excellence. Non pas que pour faire respecter une telle règle, le gouverneur ait fait montre d’une autorité particulière mais parce que, pour l’escorte, les interprètes, les secrétaires, les jardiniers, les boys, la cuisinière et la repasseuse, la sieste est un moment quasi sacré. A partir du moment où il s’en est aperçu, Charles est entré pleinement dans leur jeu, pour pouvoir en faire, non un temps de sommeil, mais son moment privilégié d’intimité de la journée.

Le dos reposant sur le dossier légèrement creusé d’une de ces chaises faites de deux planches assemblées à quatre-vingt-dix degrés, trouvaille d’il y a deux mois sur le marché de San-Ndak, les mains s’apprêtent à ouvrir le paquet enveloppé de papier bistre, apporté par le vaguemestre, sur lequel a été écrit : « à son Excellence, pour lui faire connaître celui qui m’a enseigné à m’élever : Tierno Bokar. PS : adresse de Madame Sow, mère de l’artiste Ousmane : parcelle assainie 3012. »

Scène 1

Confrontation entre le gouverneur de Ndak et son fils, rêvant de participer comme aviateur aux combats de la fin de la deuxième guerre mondiale. Des piroguiers pêchent sur la mer, concentrés sans doute sur leur pêche, des oiseaux de mer essayant de prendre leur part. Ils ne savent sans doute pas qu’ils sont pris pour appui du discours à son fils par le gouverneur de Ndak.

Scène 2

On pourrait croire le gouverneur perdu dans l’anonymat du marché. Il cherche à satisfaire son plaisir de collectionneur de masques et de boucliers. Surgit alors Amadou qui l’apostrophe avec audace et tente de retourner son attention vers un enfant qui modèle la terre à même le sol du marché.

Scène 3

Tout est resserré autour de la tête du gouverneur qui se repose dans sa chambre, au palais de Ndak. Il y a de la pénombre et pourtant on parvient à lire l’intitulé d’une lettre qu’il a reçue. On devine ainsi combien elle a de quoi être obsédante.

Balayage 1

La caméra ne cesse de se balancer entre les deux points de vue : celui des piroguiers qui peuvent apercevoir les deux silhouettes immobiles sur le sable, au pied de la dune ; celui du gouverneur et de son fils qui se parlent en étant tous deux tournés vers la mer, où l’on aperçoit les piroguiers.

Défocalisation 2

La caméra est d’abord centrée sur le dos du gouverneur de Ndak, élargissant son champ à l’étal de part et d’autre de lui, où il fouille timidement. Brutalement, l’élargissement cesse au surgissement d’Amadou pour préparer la défocalisation -qui doit donner le vertige- faisant basculer de l’étal au sol où le petit Ousmane modèle son cheval de terre crue.

Fausse Fixité 3

Le champ de la caméra restera le même. Ce n’est qu’un jeu d’éclairage qui va animer l’image. Le début est en pénombre et on distingue peu à peu les contours de la tête, puis le visage du gouverneur. Puis, un éclairage secondaire se focalise peu à peu sur l’enveloppe placée juste à côté de lui, au point qu’on parvienne à en lire le libellé.

Un commentaire à propos de “Trois scènes d’Afrikub / arts de la fiction #03”

  1. C’est assez merveilleux come cela déplace « notre point de vue », comme on entre à l’intérieur d’une fiction activement, volontairement (c’est visuellement très fort). J’aime beaucoup dans la scène 2 « l’enfant qui modèle la terre à même le sol » (on sent le soleil, on voit les couleurs).

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