# arts de la fiction # 03 | artefact(s)

Plan fixe décor 1. Immense salle blanche, avec hauteur de murs conséquente. Gardiens assis aux quatre coins, comme statufiés sur leurs chaises. Sans doute dans un grand musée d’art contemporain. Grandes boites vitrées réparties dans l’espace. Elles sont  un peu en longueur, comme les abribus, avec le quatrième côté ouvert, quelques fissures et bris de verre éclairés par des projecteurs. Suspendus au plafond par de longs câbles, aux parages des boites — les encerclant—, beaucoup de casques audio, faciles à attraper et à placer sur la tête. Des silhouettes circulent au ralenti entre les éléments qui ont tout l’air d’installations artistiques.

Travelling avant. Calée sur le déplacement lent d’un visiteur, la caméra se dirige vers une première boite-vitrine lestée d’un cartouche : corps.  Gros plans successifs. A l’intérieur, on distingue deux échantillons carrés. Le premier, bleu pâle ressemble à du tissu, accompagné par un sac blanc. Le second, un peu plus haut, fait penser à un morceau de ciel traversé par une fumée noire. A côté, grandeur nature, quatre figures au pochoir :  femme, elle aussi vêtue de bleu pâle, à demi-retournée, se protégeant le visage. Gros plan sur sa natte brune.  Homme sans visage, vêtu de noir bien campé sur ses deux jambes, bras d’équerre braquant un aérosol vers la femme. Adolescent recroquevillé cachant ses yeux et levant une main. Une seule. Homme allongé se protégeant le visage.

Gros plan sur les casques audio dont s’emparent quelques silhouettes.
Son : voix par bribes émanant des casques et se superposant, se répliquant : pourquoi il a … pourquoi… pourquoi il a fait ça… franchement… franchement… il a fait ça… pourquoi il a fait ça…

Travelling 2. La caméra suit quelques silhouettes qui déambulent sans bruit en direction d’une autre vitrine. Gros plan cartouche : revendications. Sont suspendues dans la partie gauche de la boite-abri des pancartes en carton, supports de doléances et de demandes multicolores tracées au feutre : moins de … plus de…écoutez-nous… Les mots sont repris avec leurs échos dans les casques que les visiteurs collent à leurs oreilles.Dans la partie droite de la boite, séparés par une ligne rouge peinte sur une cloison de verre, sont disposés comme archéologiquement divers objets : liquides inflammables, cailloux, vestiges tordus et noircis, à peine reconnaissables.

Fond sonore :  rumeur urbaine samplée.

Travelling 3 vers la vitrine en fond de salle : les visiteurs se penchent sur l’intitulé : équipements. Gros plan sur trois compartiments côte à côte, séparés par des pointillés rouges. 1 : gilets pare-balles noirs chaussures lourdes, casques et boucliers noirs, grenades. 2 : sweats à capuches noirs, pantalons noirs, masques noirs, sacs-à-dos et baskets noirs. 3 : sweats et tee-shirts clairs, foulards, bandanas rouges. Banderoles. Quelques drapeaux multicolores. La salle blanche se charge de voix et de bruits qui débordent des casques audio.

Dernier travelling : toutes les silhouettes ambulantes se précipitent vers la dernière vitrine pendant que les casques audio se balancent dangereusement, comme hors de contrôle au bout de leurs câbles. Secousses. Cacophonie. Cartouche : écrans. Derrière l’ultime paroi de verre, télévisions ou téléphones portables diffusent images de portes enflammées, noms d’établissements scolaires, commentaires entre affolement et condescendance. 

Fondu au noir. On se retrouve dehors. Gros plan : quelqu’un se frotte les yeux, comme au réveil.  On entend le tir d’un mortier d’artifice. Crépitement. Puis la voix rassurante d’un homme. Zoom. C’est un pompier, agenouillé près d’un corps allongé, semblable à une figure au pochoir de la première vitrine : ouvrez les yeux… ouvrez les yeux..ouvrez….

Gros plan sur le bord d’un trottoir. Des silhouettes s’éloignent en courant au milieu de la rue.

Ecoutez-nous… ouvrez les yeux…

Noir.

A propos de Christine Eschenbrenner

Génération 51.Une histoire de domaine perdu, de forteresse encerclée, de terrain sillonné ici comme ailleurs. Beaucoup d'enfants et d'adolescents, des cahiers, des livres, quelques responsabilités. Une guitare, une harpe celtique, le chant. Un grand amour, la vie, la mort et la mer aussi.

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