#arts de la fiction #06 | la ville blanche

Elle entre dans sa ville de poussière. Elle entre de lumière dans sa ville qui n’est plus que poussière. Elle est seule, debout. Elle est la seule à être debout. Elle est seule dans la poussière et la lumière. Elle, debout, la poussière, la lumière.
Tout a disparu. Elle a disparu. Elle est pourtant là, debout. Debout et seule, mais ce n’est plus elle. C’est une autre elle. Tout a disparu de sa ville, ne restent que la poussière et la lumière. Une intense lumière laiteuse qui a la matière de la poussière. Dans une ville qui n’est plus. 
Elle entre de lumière dans sa ville de poussière. Il y a un instant encore, sa ville brillait d’une autre lumière. Une lumière sans poussière. Il y a un instant encore, il n’y avait pas de poussière. Elle était debout dans une ville sans poussière. 
Elle est allée au marché ce matin, avant de venir à la bibliothèque. Elle a acheté un peu de raisin et trois pommes. Mais ce n’est pas pour ça qu’elle est passée au marché ce matin, c’est pour les odeurs. De terre, de fleurs, de pain, de cuisine. De vie. Le marché est en bas de chez elle, elle y passe tous les matins pour se parfumer l’âme. Elle a ensuite emprunté la petite rue au fond, derrière le quincailler, cette petite rue étroite qu’on ne peut prendre qu’à pied. Si étroite qu’on doit frôler celui ou celle qu’on croise. On doit lui toucher le ventre ou les épaules, on doit lui sentir le cou, on doit observer le grain de la peau de son visage, les boutons rougis, les coupures du rasoir, les traits de mascara. Elle prend cette rue étroite pour se réveiller à l’humain. Tous les matins quand elle va à la bibliothèque. Quand elle va travailler. Puis elle est arrivée au parc, comme une goutte d’eau atteint l’océan. Elle a contourné le kiosque à journaux, puis elle s’est laissée couler dans l’espace. Elle s’est laissée perdre un moment en fermant les yeux pour en apprécier la mélodie, les rires des enfants près des balançoires, la musique du manège, les coups de klaxon désaccordés, les discussions des oiseaux. La voix de sa ville lui disait bonjour. Elle lui a répondu avec un sourire. Et, enfin, elle est entrée dans la bibliothèque Takida. Mais ça, c’était ce matin. Un matin qui succédait aux autres. C’était le dernier matin.

Elle entre dans sa ville sans savoir comment. L’autre elle entre dans sa ville qui n’est plus. La lumière laiteuse peint son regard en blanc. Tout est blanc autour d’elle, même les bruits, même les sons les plus intimes de la ville. Un acouphène étouffé, comme si une poussière de coton avait bouché ses oreilles. Elle regarde, elle écoute, elle respire le blanc de sa ville. La poussière de plâtre, de brique, de pierre, de bois, de verre. La poussière du trottoir, du petit kiosque à journaux, du marchand de glaces, de la bibliothèque Takida avec tous ses livres, de la petite rue étroite. La poussière des coupures de rasoir, des traits de mascara, des boutons rougis, du frôlement des peaux inconnues. La poussière des rires des enfants. Sur le linceul qui l’enveloppe, le temps reste blanc jusqu’à ce que la ville lentement se dessine. Sur l’écran immaculé, peu à peu, les formes s’esquissent tracées de lumière et de particules. Autour d’elle, l’amphithéâtre de la bibliothèque Takida où elle donnait son cours de poésie se reconstruit. Les murs s’érigent, les rangées se forment, le plafond bardé de planches de chêne réapparaît dans une matière translucide qui laisse visibles le ciel et la terre. La poussière se dissipe dans la lumière pour tracer le contour de la ville disparue. À travers les murs transparents, elle voit les arbres du parc reprendre forme, les voitures retrouver leurs places dans les rues, l’église pointer son clocher vers le ciel, le manège retrouver ses chevaux de bois. La poussière et la lumière dessinent la ville disparue dans le rebond d’un temps suspendu, elles profilent l’apparence retrouvée avant que s’y réinstalle la vie. Des silhouettes d’abord, des visages flous, des arabesques imparfaites désignant des formes humaines, des corps, des êtres vivants. Puis, comme animés par les premiers rayons de soleil venant poindre par-delà la poussière dissipée, les mouvements de la ville. La course des vélos à travers les allées du parc, les étudiants affluant et refluant à l’entrée de la bibliothèque. Et elle, debout au milieu des ruines de son passé. Tandis que la poussière s’estompe et qu’un rayon de soleil lui caresse le visage.

Alors, elle lèvera une jambe pour faire un pas. Puis deux. Alors, elle marchera dans sa ville dessinée à la lumière de traits de poussière. Elle sortira de l’amphithéâtre puis de la bibliothèque, parcourant les couloirs débordant de jeunes filles et de jeunes hommes tout juste esquissés, pour se retrouver dans la rue logeant le parc. Elle la traversera en prenant garde aux formes de voitures la sillonnant. Elle marchera dans l’espace que des couleurs encore trop imprécises tenteront d’habiller. Des arbres aux feuilles trop claires, des pelouses trop blanches, des enfants trop transparents. Des souvenirs trop imprécis.
Une rue avec une multitude de fleuristes proposant les mêmes bouquets de fleurs encore diaphanes.
Un pont sur lequel une voie ferrée semble étirer ses lignes en pointillés.
La devanture d’une librairie chargée de livres sans titre.
L’odeur incertaine émanant d’une poissonnerie vaporeuse.
La maison de son enfance, à côté d’un hôpital où défilent des ambulances silencieuses.
Les murs tachetés d’un château en forme de fer à repasser tout droit sorti d’un conte de fées.
Les graffitis naissants sur un abri de bus vacillant.
Un banc et quelques chaises faits de matière molle, du flan peut-être, ou de la pâte à modeler.
Un mas provençal à l’intérieur duquel elle peut voir à travers la façade translucide, des silhouettes imprécises danser sur des fragments de musique à la mode.
Un hôtel dont l’entrée est celle d’un ascenseur.
Un ascenseur, dont l’entrée ressemble, avec ses portes battantes, à celle d’un saloon de western.
Un saloon rempli de touristes japonais.
Elle ira se perdre dans le décor de sa ville en reconstruction dans un effort de mémoire désordonné. Elle ira redonner vie à la poussière et rendre à la ville, comme un musicien avec son instrument, les bruits qui la composent, le jappement d’un chien, le grincement de chaussures neuves, le râle d’une vieille perceuse, le soupir d’une voiture à l’arrêt, le tintement des pièces de monnaie dans la poche d’un passant.
Elle marchera dans sa ville en reconstruction.

Quand elle aura parcouru sa ville dans les moindres traverses, quand elle aura visité chaque escalier, trottoir, pas de porte, placette, caniveau, elle essaiera une dernière fois de la reconnaître. Elle essaiera de se retrouver dans chaque détail. Une dernière fois, elle nuancera les couleurs, les odeurs, elle ajustera la lumière, elle affinera les traits et rendra les images plus nettes. Le double qu’elle sera devenue prendra place dans le double de sa ville qu’elle aura reconstruite. Elle se laissera emporter par les sensations retrouvées, elle se laissera emporter par le vent qui accompagne les nuages. Et elle verra la ville d’en haut depuis le ciel. Elle verra la ville sortie de sa mémoire. Elle verra du ciel à quoi ressemble sa ville souvenue. Elle imaginera aussi. Elle imaginera à quoi ressemblait sa ville au moment où la bombe est tombée. Elle verra sa ville juste avant que la bombe n’éclate. Elle distinguera chaque particule de la ville avant qu’elle ne devienne poussière. Le béton, le goudron, la terre, la pelouse, les arbres, les bâtiments, les rues, les trottoirs, le parc, la bibliothèque Takida et le rire des enfants. Elle verra les gens marcher dans sa ville, parcourir les rues, emplir le marché, puis elle les verra disparaître. Elle verra la ville se faire engloutir par la lumière laiteuse et se transformer en poussière. Et elle, debout et seule.
Le fantôme de Charlize Yokeyosheda est debout, dans la ville fantôme composée d’immeubles fantômes, de rues fantômes, de voitures fantômes, d’enfants fantômes, de bruits fantômes d’odeurs fantômes et de rêves fantômes. Charlize Yokeyosheda regarde son double et se dit qu’il est temps maintenant de disparaître. Elle fera un pas, puis deux, et quittera cette ville qu’elle a reconstruite de ses souvenirs, à partir de poussière et de lumière. 
Charlize Yokeyosheda ne sera plus. Elle sera autre. 

Photo de Rafael de Nadaisur Unsplash

A propos de JLuc Chovelon

Prof pendant une dizaine d'années, journaliste durant près de vingt ans, auteur d'une paire de livres, essais plutôt que romans. En pleine évolution vers un autre type d'écritures. Cheminement personnel, divagations exploratives, explorations divaguantes à l'ombre du triptyque humour-poésie-fantastique. Dans le désordre.

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