Elle est entrée de nuit dans la ville de son enfance. De nuit, elle a ignoré les ombres démesurément grandes aux abords du parc, son toboggan morne, abandonné, et plus loin, la gueule grande ouverte du lycée. Les grilles : les crocs de l’établissement dont on ne sait qui a recraché qui. La pluie a laissé des flaques sur le trottoir dans lequel elle se voit, silhouette floue, une vision déformée par le halo trop faible et grésillant du réverbère. Elle se reflète comme jadis le corps menu et enfantin. Comme jadis. Elle aimait sauter à pied joint. Les éclaboussures étaient une jubilation. Elle ne sait plus ce que c’est d’être aspergée par une eau trouble, sale, et d’en éprouver du plaisir. Elle ne sait pas où ça disparaît, où ça se cache, où ça pourrait peut-être se retrouver en cherchant bien.. Que deviennent les joies d’enfance, dans quel recoin du corps ou du cerveau se dissimulent-elles ?
Elle est entrée de nuit sans trop savoir comment, par quelle avenue, par quelle zone, ce corps articulé de la ville, par quel bras tendu vers le centre qu’on ne sait plus enjamber, par quel regard quand on ne reconnaît plus rien de ce qui a fait le quart ou le tiers d’une vie. Et par quelle bout de sa carcasse industrielle et commerciale coincée entre le quotidien citadin et l’espace agrandi, rural, inaccessible pour qui ne conduit pas ; là où s’immisce l’errance adolescente, gravitation naturelle, ce pouvoir d’attraction du tout-en-un, fringues, fast-food, jeux vidéo. Elle tente de froisser le passé, de le replier dans un coin de sa tête mais il se déplie et exhibe les souvenirs de façon indécente ; il s’ouvre et menace de l’y enfermer. Elle est entrée de nuit sans trop savoir comment et ne sait comment elle en sortira.
Alors elle marche dans la ville, dans le sens inverse des souvenirs. Elle les trie comme on fait des déchets. La crasse et la poussière. La ville défigurée, grimaçante. Anciens et nouveaux lotissements, anciennes et nouvelles résidences, médiathèque flambant neuve, mais maison des jeunes moribonde, cinéma désaffecté. Elle marche et le visage de la ville est un masque funéraire d’une ancienne civilisation, enterrée par la prochaine génération, sa jeunesse perdue.
Regarder la ville d’en haut, changer de perspective, modifier son regard, voilà ce qu’il faudrait. Peut-être en haut du promontoire ou en surplomb, sur la colline et voir la ville minuscule, qu’on peut embrasser en une seule fois. D’un seul coup d’oeil, reconstituer une maquette de ville. D’aussi loin, peut-on en mesurer les vibrations, lui reconnaître un coeur battant, pulsatile qui fait d’elle une ville vivante ? Ou est-elle déjà morte d’avoir trop vécu dans sa mémoire ? D’en haut, l’effet est étrange, comme d’un corps étranger, un membre fantôme qu’on aurait arraché il y a longtemps mais qui remue encore.
marcher « dans le sens inverse des souvenirs » (mais pas seulement, que c’est beau) (c’est fou comme cet agencement, cette marche près de Cortázar fait allonger le pas et voir large)
relier l’enfance à la ville, et puis l’adolescence
remonter le temps comme si on pouvait relier les souvenirs entre eux et reconstituer un morceau de la toile
et peut être bien en effet que » le visage de la ville est un masque funéraire d’une ancienne civilisation »
merci Perle, pour ce parcours que j’ai beaucoup aimé