La maison étrange, ils sont passés et repassés devant, des dizaines de fois. Normal, c’est la route pour aller à l’école. C’est la maison de Linus qui est arrivé il y a quelques années en France et habite la maison étrange depuis l’été. Maintenant, il est dans la même classe et on trouve qu’il s’est adapté drôlement vite. Linus est allemand mais il est bilingue, sa mère est française. C’est elle qui a eu un coup de coeur pour la maison, un coup de foudre. Comme pour un être humain. Derrière le portail rouillé envahi de végétation, les murs se hissent, décrépits, écaillés, habillés de lierre côté gauche. Le pignon du toit, la pente raide, la cheminée tordue, la girouette imagée d’une sorcière accroupie sur son balai, tout dans cette maison les a toujours intrigué et, il faut bien l’admettre, un peu fait flipper. Ils se sont toujours tenus à une distance respectable mais Linus les a invités, pour mieux faire connaissance. Il y aura du Currywurst et des frites. Ils ne sont finalement que six à avoir accepter l’invitation. Les autres se sont défilés ou n’étaient réellement pas disponibles. Elle est arrivée la première. Elle arrive toujours trop tôt. L’entrée du portail était ouverte, la consigne était de monter directement sur le perron et de sonner. Linus l’a précédée dans un long couloir, peut-être vingt ou trente mètres, distribuant plusieurs pièces de part et d’autre. Elle a compté trois portes de chaque côté. Il y avait des tableaux lugubres sur les murs grisés par l’âge, que l’étroitesse du couloir rendait plus lugubres encore. Elle n’a pas vu les pièces du rez-de-chaussée, ils sont tout de suite montés à l’étage, dans sa chambre. Grosse poutre sous les toits, un peu trop basse. Il faut se baisser légèrement par endroits pour ne pas se cogner mais c’est chaleureux, avec un bureau, une chaîne hifi, un ordinateur à écran 17 pouces, une manette de jeu. Linus est un gamer, un vrai geek.
Peu à peu les autres arrivent et ça désamorce ce très léger début d’angoisse qui s’était installé au fond de sa gorge. Elle respire mieux à six dans cette maison inconnue que seule. Elle pense aux échanges gazeux, à l’air qui monte à la cime, particules d’oxygènes et de dioxyde de carbone en mélange stabilisé, mieux équilibré depuis que les copains sont là. Ça discute jeux vidéos bien sûr. Elle n’y connaît rien. Elle ne joue pas, sauf au solitaire et au casse-briques, et encore pas souvent. Elle se sent en trop. Un cheveu dans la soupe ou sur la langue qui empêche de parler, sa timidité relative revient balayer le parquet, de ses cils baissés. Elle regarde ses pieds, ceux des autres, analyse silencieusement : dis moi comment tu te chausses, je te dirai qui tu es. Linus porte des Nike dernier cri. C’est un basketteur. Elle aimerait connaître son niveau, combien de paniers il a marqué à son dernier match, quel entraînement il suit, s’il a trouvé une équipe locale digne de ce nom. Elle demande juste en leur coupant la parole : « Tu as un panier de basket ici ? ». C’est un des trucs qu’il a installé en premier, avec l’aide de son père. Fixé au mur, derrière la maison. « Le jardin c’est pas encore ça mais on peut quand même dribler ».
Alors ils sont tous redescendus pour voir. Tous obligés de passer par la cave qui ne ressemble pas à une cave mais plutôt à un établi de menuisier. Vaste meuble en bois, d’où montait l’odeur inaltérable des planches rabotées, des copeaux frisottés fraîchement taillés, celle épaisse, onctueuse de la cire. Bien ordonnés sur une étagère, plein de limes, de couteaux à bois, les outils de son père, une pratique moins amateure que passionnée. Un sanctuaire artisanal auquel aucun d’exu n’aureient songé toucher. Tout le monde a pieusement traversé la pièce immense. Tous sont ensuite remontés dans le jardin clôturé, haie haute de buis et rien au milieu que des herbes rases d’où émergent des fleurs de trèfles et de pissenlits. La maison leur a semblé moins étrange d’abriter une vie végétale et un panier de basket.