Qu’elle est petite, menue, pourtant puissante sa course, dont on ne sait pas de quelle partie du corps ça lui vient, une telle force, de ses membres trop longs et fins, de ses muscles secs, de ses tendons solides pourtant laxe, c’est ce que dit le coach, tu es trop lax, il faut que tu te muscles pour compense. Que ça frétille quelque part dans le corps ne fait aucun doute, que ça se bande et que ça pulse, que la chimie des fluides et des matières est terriblement efficace ; que l’oxygène si riche dans le sang et l’acide lactique évacué, que la densité des tissus et la souplesse jusqu’aux moindres cellules, que l’intelligence des organes, comme on dit : une mécanique bien huilée. Peut-être que ça lui vient vraiment de ses pieds qu’il suffit de les observer au sol, qu’ils savent exactement où se poser, la plante et le talon, la justesse du placement. De leur précision découle tous les autres mouvements, selon un parfait effet domino.
Et surtout ses yeux, loin devant, qu’elle semble avoir toujours une longueur d’avance sur tout le monde, qu’elle est arrivée avant d’être partie, qu’elle a déjà parcouru la distance dans sa tête. Que tout le monde le sait, qu’elle le dit pour que tout le monde le sache, qu’elle visualise la victoire des jours avant, et encore la veille, qu’elle en rêve et se voit franchir la ligne d’arrivée, et encore quelques heures avant, qu’elle ne deroge jamais à cette vision et jusqu’aux dernières minutes qui précèdent le départ. Et qu’au moment où elle s’élance elle sait précisément quel rythme sur quelle distance. Alors son regard s’allonge, comme ses muscles, d’une portée que l’on ne peut imaginer, qui franchit les obstacles, qui traverse l’opacité et voit l’invisible. Je ne sais pas si c’est vraiment son regard qui lui permet d’appréhender la spatialité autrement et je ne comprends rien à cette façon qu’elle a de deviner la piste du bout de ses pieds.
De même, je suis sidéré par sa vitesse de récupération, incapable que je suis d’imaginer un tel retour au calme, aussi rapide, trajectoire ralentie et respiration basse, et comment la douceur lui revient, comment elle oblige son corps, comment elle le plie, comment son esprit agit et ménage, comment tous les muscles obéissent et reviennent à la normale, comment le cerveau digère son adrénaline, et toujours sa clarté, sa façon limpide d’envisager la suite, nulle confusion pour le parasiter. Je la dévisage pour percer le secret mais ses traits lisses, impassibles, le mystère intact maintenu sur une athlète que tout le monde dit hors norme, promise à un grand avenir, c’est ce que tout le monde dit et moi aussi.
Et puis, la victoire sans air supérieur, sans esbrouffe, la sobriété du geste vainqueur, pouce levé, léger sourire, et la modestie de ne jamais se penser indépassable.Toujours elle se remet en question et en selle, assidue, exigeante. Elle reprend aussitôt l’entraînement exactement comme les autres et moi qui l’admire sans doute plus pour cette attitude-là que pour ses capacités physiques, parce que précisément l’intention, le comportement comptent parmi les talents d’athlète.
Quand même, la suite pour elle c’est simple : courir la prochaine course. Et la gagner.