
Tu entres de nuit dans ta ville
au fond de toi tu dis encore ta ville, pourtant c’est une géographie que tu ne fréquentes plus, d’un voyage à l’autre tu ne la reconnais plus, tout change, les repères s’effacent, cité nouvelle agonisante avec impasses en terre battue dans les quartiers éloignés des places prestigieuses, zones vacantes, sols défoncés plusieurs fois de suite par les bulldozers, chantiers à peine terminés que ça recommence, à nouveau ils défoncent et ça dure, ça s’étend, tout un bazar, et même jusqu’au cœur historique
et quand tu arrives de nuit tu te perds aux abords de ta ville
dans les quartiers pauvres la nuit est presque noire, tu identifies des terrains vagues, des zones mouvementées, des no man’s land, des régions inondées, des parties reculées avec baraquements et chiens qui hurlent, des fossés profonds au long des lignes de tram, des jardins abandonnés, des campements de fortune, des voies sauvages, dans la nuit tu ne reconnais plus rien, tu ne vois que des ombres, rôdeurs et sangliers, et tu perçois les odeurs de goudron, de poussière, d’ordures, d’entrailles de bâtiment, de démolition, d’éventration, de canalisations, de destruction et de reconstruction, jamais ne trouve d’équilibre
Tu entres dans ta ville sans trop savoir comment
tu refais le chemin de mémoire, tu te perds,
tu roules trop vite,
tu arrives à n’importe quelle heure
Parfois en d’autres nuits tu débouches dans des maisons
des maisons qui souvent se regroupent entre deux voies de circulation, des pavillons où tout paraît tranquille, tu imagines tout ce qui se niche là d’histoires belles ou sordides et aussi dans ces jardins avec balançoires ou chalets en plastique, de terribles histoires qui ont fini un jour par se produire et qu’on raconte dans les journaux, quelques années plus tard ils en font des émissions à la télévision, querelles, sévices, viols, meurtres, combats sanglants, tu te demandes ce que tu fais là, tu ne la reconnais pas, tu n’as plus de racines, maintenant tu dois arrêter de dire ta ville, plus rien ne t’appartient ici, ce que tu croyais faire partie de toi — souvenirs, années d’une vie qu’on pense éternelle –, tout s’est noyé pétrifié, il n’existe plus rien, les amis que tu avais sont partis ou ont pris d’autres routes, il n’existe plus rien, ta peau a commencé à flétrir mais ton âme reste vive
Désormais tu ne marcheras plus dans ta ville ni dans n’importe quelle ville
tu chercheras secours là où il y a de la lumière et tu n’auras pas peur, quelque chose que tu as décidé, tu ne fréquenteras plus aucune ville, c’est terminé, ta vie véritable s’est réfugiée dans le moelleux des landes et dans l’obscurité des forêts, maintenant, au lieu de dire ta ville tu dis ta lande ta terre ta forêt, entités naturelles douces à ton corps qui marche le jour la nuit à la recherche les hommes qui observent le monde, connaissent les plantes et leurs bienfaits, caressent le pelage des animaux et savent les conduire aux lueurs de la lune
Photographie ©françoise renaud, 2025
« chantiers à peine terminés que ça recommence, » ….. » le moelleux des landes et dans l’obscurité des forêts » impermanence de la main des humains et impermanence de la vie qui échappe aux humains ou fait ce qu’elle peut pour ne pas être la proie d’un « chantier ».. merci pour ce passage de la ville à ….
tu me surprends à peine le dernier mot posé là et ça me touche,
chère Eve, et c’est comme une évidence pour moi, ce passage… à te lire bien sûr
Le passage du temps, rien ne reste jamais pareil et c’est d’autant plus vrai dans une ville, ou dans toutes les villes. Tout y bouge si vite qu’on ne les reconnaît plus. Comme un écho à mon texte…
Et ces hommes qui « caressent le pelage des animaux et savent les conduire aux lueurs de la lune »… je pense à cette chanson qui scande « la luna illumina »…
Merci Françoise pour cette traversée d’une ville qui se perd
on aimerait que la ville se dissolve en forêt, et ça nous sauverait, tous ! et tu sais mon attachement au « pelage des animaux »…
merci Catherine pour ta douce lecture
C’est magnifique (et terrible), ce panorama, le quotidien au centre. J’aime tellement « tu arrives à n’importe quelle heure » (je ne sais pas pourquoi, il me semble que ça dit tout).
toujours un bonheur de t’avoir par ici, toi Christine, et à n’importe quelle heure !
(merci merci et je m’en vais te lire…)
Comme je comprends qu’on ne puisse aimer la ville, même si elle fut la sienne, un temps un long temps ! Tout change surtout nous.
» au lieu de dire ta ville tu dis ta lande ta terre ta forêt, entités naturelles douces à ton corps ». Merci Françoise.
merci pour ton regard sur l’homme (ou la femme !) et sur le paysage qu’il soit urbain, céleste ou sauvage
oui tu as raison, tout change si vite, et nous aussi…
merci surtout pour le partage et les lectures croisées qui donnent de la joie…