#arts de la fiction #6 | finir par les sons nocturnes

J’entre de nuit dans ma ville sur pilotis. C’est une ville étagée posée sur marécage, comme une pièce montée attend sur une table de banquet. La nappe est un feuillage tordu de branches et des tiges montent de l’eau, vertes sur vert, et même le noir est vert, il n’y a pas d’espace qui ne soit pas rempli de veines et de nervures. Ma ville est au-dessus. Chaque pas résonne dans l’eau comme en miroir. Mais chaque chose est différente. La tendresse charnue du sol sous l’eau, avec ses bêtes mystérieuses, ses coraux, ses baleines, et ces poissons qui semblent lancer devant leur gueule un fil lesté d’une petite ampoule, ne ressemble en rien à ce qui est en contact avec l’air, et nous sommes l’air, nous allons l’air de rien dans ma ville sèche. Ma ville est une salle de réception, avec des bancs, des vestiaires et des tentures flottantes. La majeure partie des objets nous est visible et inconnue. Nous avons tout devant les yeux, mais souvent nous ne percevons pas, ni les contours ni les gestes. C’est pourquoi il nous faut des légendes, il nous faut raconter des histoires. C’est par elles qu’apparaît ce que nous voyons. Voir est notre mission, et elle est grande, si grande, et lourde, elle pourrait s’enfoncer dans la mangrove si nous n’étions pas attentives, nous, passantes.

J’entre dans ma ville sans savoir comment, une passante avec l’armée des miennes. Nous sommes si désorganisées. Lorsque nous nous reconnaissons, nous avons peu de temps pour un signe de main, ou de l’œil, ou parfois sur le bras se toucher pour se compter les unes les autres, ou compter l’une sur l’autre, espérant être en bonne compagnie, un moment. Nous nous croisons difficilement, ou peu, entre les étals et les murs placardés d’images dociles. Je ne sais pas quoi faire du métal que je trouve trop constant, utile, horriblement froid, rassurant et rouillé. Ma ville est tenue par des tiges de métal fichées dans le béton. C’est une réponse momentanée à l’exercice de vivre.

Alors je marche dans ma ville avec mes ballots de linges sur la tête, enroulée du tissu formé bien en amont, bien avant moi, par des, par mes, passantes successives. Je marche au rythme d’un tambour-sablier, instrument pauvre, de pauvres, de pauvresses, dont la musique fait danser jusqu’aux tigres dit-on, malgré sa pauvreté. J’ai des colifichets pendus à mes oreilles, et la crainte des œillets qui portent malheur. Mes breloques sont des souvenirs actuels, car on se souvient toujours du passé au présent. Simplement il faut faire du travail, excaver, repérer dans la ville ce qui vient d’être masqué par une fenêtre, et quelle bouche de pierre avale nos mains quand on ose l’enfoncer, la frotter à ses dents de lionne solaire, dents de Gorgone.

Au-dessus de ma ville le ciel est familier, étrangement. Étrangement, il rappelle quelque chose du sol, du sous-sol sous-marin, et qui lui correspond. Il y a des fils tendus entre le haut, le bas, et ça se voit dans les veines du ciel et ses feuilles charnues de matière noire, ses constellations d’animaux, ses histoires créatrices d’étoiles et ses bateaux en forme de nuages qui voguent. Peut-être que je me trompe en cherchant à tout prix une symétrie, ou que je délire, ou bien c’est que je note, méticuleuse, la vérité. Le tambour-sablier est lui aussi un objet symétrique, d’où naissent nos danses, la danse des épées, la danse des éventails, la danse des papillons, la danse de la sorcière et la danse de l’entremetteuse des morts, ainsi que des spectacles autres, rideau ouvert, rideau de fin, et le bruit des grelots, des couteaux, des insultes, des griffures d’ongles sur les parois formant les graffitis à nos chères disparues, nous accompagnent.

A propos de C Jeanney

or donc et par conséquent, je fais ce que j'ai à faire sur mon site tentatives

Un commentaire à propos de “#arts de la fiction #6 | finir par les sons nocturnes”

  1. aller au rythme de tes passantes, en faire partie, rejoindre la compagnie, oh oui… et pratiquer avec vous, avec elles, la danse des épées…
    et tu sais combien ce genre de phrase me touche : « ça se voit dans les veines du ciel et ses feuilles charnues de matière noire, ses constellations d’animaux »
    tellement bien, tellement insolite et magnifique…
    bien à toi
    f

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