
Je rentre de l’école. Accompagnée par un petit camarade qui habite l’immeuble en face du mien. Un immeuble en briques rouges en forme de courbe. Les deux courbes si elles étaient jointes au lieu d’être séparées par la rue formeraient un cœur. Nous rentrons ensemble, lui de l’école des garçons, moi de celle des filles qui sont voisines. C’est l’automne, la température a bien baissé, je le sais à mes genoux frigorifiés entre ma jupe plissée et mes chaussettes hautes. Des feuilles de marronniers rousses virevoltent autour de nous avant de choir avec délicatesse sur le trottoir. Le vent rabat mes cheveux devant mes yeux, je suis obligée de les dégager de ma main restée libre, l’autre tenant avec peine un cartable bien trop lourd
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77 familles acadiennes sont arrivées en 1765 sur l’île de Belle-Île dite la bien nommée
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Le vent rabat mes cheveux devant mes yeux, je suis obligée de les dégager de ma main restée libre, l’autre tenant avec peine un cartable bien trop lourd. Mon petit camarade sautille gaiement sous le poids du sien qu’il porte sur le dos. Mon petit camarade est effectivement fort petit de taille et c’est ce dont il est en train de se plaindre même si le docteur lui promet qu’il aura une taille presque normale à l’âge adulte, il tape sa balle du pied et la regarde courir devant nous. Je ne vois pas très bien où est le problème avec sa petitesse vu sa bonne bouille aux yeux très noirs et ses taches de rousseur, je suis habituée à le regarder de haut, mais il affirme en avoir plus que marre de devoir lever la tête pour parler à ses amis, qu’à force il souffre de torticolis. Ça nous fait rigoler. On croise la longue file devant la boulangerie, c’est l’heure des courses pour les mamans qui ont récupéré leurs gosses à l’école. Nos mamans à nous ne viennent jamais. C’est comme ça, on ne choisit pas, comme pour la taille de nos corps. Nous ne parlons jamais de nos mères mais on sait. La file est longue et je dis que chez Marguerite ça va être pire, vu que Marguerite vend sous son enseigne Crémerie tout ce dont les gens ont besoin, lait, yaourts, boîtes de petits pois paquet de Panzani et choco BN et offre généreusement ses palabres, ses plaintes et ses ragots pour nous retenir le plus longtemps possible. On ne choisit pas non plus sa crémière. Je sais qu’aussitôt arrivée, ma mère va me tendre le panier avec une liste pour Marguerite, c’est comme ça et comme d’habitude une baguette moulée bien cuite à la boulangerie. La queue y est moins pénible, j’aime y contempler la crème luisante qui déborde des petits choux et je m’imagine soufflant sur la neige qui recouvre les mille-feuilles. On appelle ça manger avec les yeux.
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Les acadiens venaient de plusieurs ports français et britanniques où ils avaient été déportés depuis leur expulsion d’Amérique, le grand dérangement qui a causé la mort de la moitié d’entre eux…
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On appelle ça manger avec les yeux. Dans le caniveau, il y a un magazine aux feuilles raidies par les pluies, je le ramasse, c’est un Picsou, j’aimerai bien le garder, je n’ai pas le droit de lire Picsou mais tout le monde lit Picsou, je tiens en pincettes ce vieux Picsou souillé, et pour dégager mes cheveux je dois désormais poser mon cartable, ça nous ralentit, mon petit camarade en profite pour faire tournoyer sa balle avec ses pieds. Il me dit regarde là-bas. Je pose mon cartable, je dégage mes cheveux, et là-bas, vers nos immeubles en courbe, il y a un panache de fumée noire comme un ciel d’orage. Il y a le feu commente mon petit camarade en ramassant sa balle qui ne l’intéresse plus du tout. Le feu où ? chez Marguerite ? C’est Marguerite qui crame ou la pharmacie ? ça nous fait rigoler. Nous passons devant chez Marguerite dont la file s’est disloquée pour contempler le panache de fumée, nous passons devant la pharmacie dont le pharmacien est sur le pas-de porte et dit à quelqu’un Les pompiers sont là. Après la pharmacie, la rue s’enfonce un peu et camoufle mon immeuble mais le renfoncement est rempli par des gens la tête en l’air comme s’ils étaient trop petits ou au feu d’artifice et vrai, des flammes gigantesques sortent de là, et précisément de mon étage et plus précisément de la grande baie du salon.
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Louis XV a fait venir ces acadiens issus du Grand Dérangement dans le but de repeupler l’île ravagée par la guerre de sept ans. Ils ont bénéficié de l’afféagement qui les a rendus propriétaires des terres qu’ils cultivaient, les locaux ne les ont pas accueillis de bonne grâce mais au fil du temps, ils se sont intégrés, et de nombreux mariages mixtes ont eu lieu
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des flammes gigantesques sortent de là, et précisément de mon étage et plus précisément de la grande baie du salon. Les pompiers ont érigé un genre de tapis roulant sur lequel sont couchés en rang d’oignons des corps, des morts qui sortent de mon salon par la fenêtre comme des bottes de foin d’un grenier, j’écarquille les yeux pour reconnaître ma mère. Elle est bien là, couchée elle aussi sur le tapis roulant, elle est vivante. On m’empêche d’approcher. Mon camarade et moi partons pour le bois tout proche. Nous nous retrouvons dans un grand champ planté d’arbres morts. Des soldats sont embusqués derrière des barricades, ma mère et moi nous nous cachons comme nous pouvons. Nous courons d’une barricade l’autre alors qu’on nous tire dessus, ma mère peine à me suivre. Je sens un impact brûlant sur ma nuque. Voilà, je suis morte, c’est terrible… mais rien ne change, je me réjouis que la mort ne soit pas bien différente de la vie
La plupart des acadiens et des acadiennes de Belle-Île se sont donc mariés avec des locaux. Mais en 1785, nombre d’entre eux quittent l’île pour émigrer vers des ports bretons et la Louisiane. Seulement le quart de ces familles pionnières est resté sur place. On les reconnaît à leur nom, les Leblanc, Granger, Truchon, Terriot, Daigre… Le grand dérangement est considéré comme la première déportation de masse planifiée par un état moderne, reconnue du bout des lèvres en 2003 par la gouverneure générale du Canada.