Je suis assise à la terrasse d’un café, c’est la fin de matinée. Une femme d’une quarantaine d’années, s’assoit à côté de moi, elle a l’air pressé, elle porte une robe d’été fleurie. Elle commande un café allongé, allume une cigarette, la fumée me vient dans la figure ———- désagréable. Le ciel bleu est chargé de nuages, des boules de coton hydrophiles qui défilent à vive allure ———- moutonneux. Stabilo, Stabilo Boss, Boss Stabilo, rose. Je te vois dans mon sac vert, rose tu m’attires par… ta couleur. Stabilo on pourrait … ? Est ce que tu es stable ? Es-tu ? J’ai besoin de stabilité. Stabilo tu rentrerais dans ma vie ? Stabilo tu m’aiderais à effacer ma vie ? À souligner ? À surligner ? Ah ! à surligner ? En rose alors ? Stabilo Boss. Mais Boss parce que tu diriges ? Parce que c’est toi le patron c’est ça, Boss? Une femme aux cheveux courts traverse la rue. Elle parle fort, d’une voix aiguë, fait des grands gestes. Elle s’adresse à chacun de nous, avec beaucoup d’intensité mais sans jamais nous regarder en face———- sans précision. Stabilo, Boss, rose. Et moi je rougis de plaisir. Alors maintenant tu es dans ma main, Stabilo et je te tiens bien. Une autre femme s’arrête à côté de ma table mais elle regarde de l’autre côté. Elle aussi parle toute seule. Au début, je crois qu’elle est au téléphone, tellement son ton est naturel. Mais non. Elle n’a rien dans les oreilles. Pourtant elle s’adresse à quelqu’un, elle laisse même le temps des réponses. Tout cela est très réel, évident, déconcertant ———- affolant. Farid passe en claudiquant, appuyé sur sa canne. Il s’arrête, me dit bonjour, je le félicite pour son élégance : belle veste noire sur un tee-shirt bleu roi profond. On échange quelques banalités. Puis il me parle de Mallarmé, le poète. Il conclura par : « Le meilleur moyen d’écrire, c’est de ne pas vivre ». Une fragile plume blanche sur le bitume, à mes pieds, me désarme. Me bouleverse. Un couple s’installe à la table d’à côté. Elle sort de son sac à dos un petit cahier de sudoku. Chacun sort son crayon : lui rouge, elle vert. À eux deux, ils ont environ 44 ans. Déjà 13h10. Que vais-je déjeuner ? La première femme, celle aux cheveux courts, réapparaît, toujours traversée par sa logorrhée. Je me lève. Je paie et me dirige vers la rue Rampal. Je passe devant le restaurant le Pacifique. Je me regarde dans la longue vitrine, je me vois marcher. Et là, je comprends. Je me rends compte que je marche sur la pointe des pieds. Ce n’est pas que je sois discrète, non, loin de là. Je suis simplement portée vers l’avant, comme dans un léger déséquilibre. Oui. Plutôt en avance qu’en retard. Et depuis toujours, c’est comme ça. Faut dire que je suis née prématurée. C’est peut-être ce qui a laissé des traces. Des séquelles. C’est peut-être de là que vient cette bizarrerie chancelante. Cette façon d’être toujours un peu en avance sur moi-même.