#chroniques #02 | Du sommeil

1| Du monde

Comment dormir sans savoir son humeur au réveil.

2| Le réel

Par la fenêtre on voit dans le jardin ; la fenêtre est entouré de rideaux volumineux et lourds ; le bureau est installé dans le coin le plus sombre de la pièce, formant une sorte d’alcôve alors même que la pièce est carrée et qu’il y a quatre coins et aucune alcôve ; c’est l’armoire sur l’autre pan de mur qui produit cet effet ; la porte est fermée parce que si elle est ouverte, on voit le trou béant de la cage d’escalier qui mène au sous-sol et on pourrait y tomber ; le lit sur ce pan de mur est vide cette fois-ci, je suis venue seule ; la table de chevet n’a pas été débarrassée de son attirail pour enfant avec les poupées en porcelaine qu’on n’ose pas toucher ; la tête de lit est faite d’un bois sombre comme le reste du mobilier ; la fenêtre est close parce qu’il fait froid ; les rideaux sont retenus de chaque côté par un ruban de la même couleur que le rideau ; la chaise a l’air confortable mais il suffit de s’y asseoir pour comprendre rapidement qu’elle ne l’est pas ; on ouvre rarement l’armoire même quand on y reste une semaine, on ne range pas ses vêtements dans l’armoire ; la porte est recouverte du même papier peint vert que le reste de la chambre ; le lit est recouvert d’une lourde couverture pour le protéger qu’il faut enlever quand on veut y dormir, enlever au bord du lit, mais elle tombe et on pourrait la salir ; il y a un petit miroir au-dessus de la table de chevet, on s’y voit à peine parce qu’il est haut, il faut se mettre sur la pointe des pieds ; le matelas du lit est dur, on a du mal à s’y faire à chaque fois ; les rideaux n’ont pas été changés depuis longtemps, ce sont les mêmes rideaux ; on peut farfouiller dans les tiroirs du bureau, on y trouvera des choses ; l’armoire est close, sombre, et la valise est ouverte à ses pieds ; on a toqué à la porte.

3| Écrire avec Clarice Lispector

Le Livre des voyages aurait bien du mal à émerger de ma tête. J’ai oublié les voyages. Je n’ai pas la mémoire des voyages. J’ai écrit parfois des mémoires de voyage pendant le voyage ou juste après le voyage, mais ce sont plutôt des fragments. Le récit en est toujours incomplet. Soit parce que j’ai arrêté de raconter le soir dans le carnet la journée qui s’était écoulée parce que le présent était plus intéressant à vivre, même le soir alors qu’il ne se passait rien. Soit parce que le récit que j’en fais après coup dans le carnet est toujours très informationnel et en-dessous de ce qu’il faudrait, de ce qui a été, de ce qui aurait pu être. Je pourrais écrire un livre des regrets de voyage à partir des voyages vécus et un peu oubliés. L’idée serait que j’ai oublié les voyages parce qu’ils auraient pu être autres et que j’ai préféré sur le moment rêvé le voyage au lieu d’être du voyage. J’étais du voyage, je l’ai bien vécu ce voyage, ces voyages, mais toujours à côté du voyage qui aurait pu être. Le voyage que j’aurais préféré s’imprimerait sur l’oubli du voyage vécu et les fragments qu’il en reste. De là on partirait sur le chemin des voyages de famille, des voyages en famille, il est étrange ce « de famille », comme si ça en donnait la nature, comme s’il y avait une catégorie de voyage, les voyages de famille, suffisamment stéréotypés pour recevoir la préposition « de ». Les voyages de famille seraient eux aussi des voyages de regret. De regret nostalgique, mais aussi de regret de ce qu’aurait pu être la famille à ce moment-là. Non que je regrette la famille que j’ai pu avoir, mais les voyages montrent assez bien les manques, les erreurs, les presque, les tentatives qui auraient pu et qu’on a préféré mettre à plus tard, après les vacances. Ce serait un livre de vacances et non un livre de voyages.

4| De soi-même et d’écrire

Le porte s’entrebâille et il est au seuil. Le corps tourné vers l’extérieur, il avance déjà une jambe. Il sort toujours à la même heure ces derniers temps. Il fait si chaud qu’il est comme jeté à l’extérieur lors des dernières minutes de fraîcheur, car après la dernière minute plus question de sortir, il fait trop chaud.
La porte s’entrebâille et il est au seuil de sortir de chez lui. Il sort pour aller courir. Ce n’est pas son activité favorite, loin de là, mais au moins il sort de chez lui. Il sort de chez lui et après deux autres seuils, il sera sorti de l’immeuble et après un seuil encore il sera dans le Bois.
La porte s’entrebâille et il est au seuil que constitue la porte. La porte qui ouvre vers l’extérieur. Il y a des bruits dans la cage d’escalier. Il n’est pas trop sûr maintenant qu’il sortira maintenant. Il reste à sa porte et attend. Il attend que le seuil ouvre vers un extérieur plus tranquille. Qu’il n’ouvre pas vers le seuil de la voisine. Il ne veut pas être sur le seuil de la voisine aujourd’hui.

5 | Audace

Il faudrait avoir l’audace. L’audace d’écrire ce qui vient. Puis l’audace de revenir à ce texte. Un texte qui serait écrit à un moment où ça va mal. Où tout semble aller mal. Un texte qui ne serait pas vraiment un texte parce qu’il manquerait des lettres au mot pour faire texte. Ce serait un assemblage de forme. Une sorte de mixture mentalisée de soi sur la page. Et puis il faudrait malaxer cette matière bien longtemps après coup pour y comprendre quelque chose, pour en former quelque chose. Et on n’en aurait pas envie. On n’aurait pas envie d’essayer de lire ce truc. Ce serait un truc qu’on mettrait dans un tiroir parce qu’on ne voudrait pas le voir mais on ne voudrait pas le jeter. On voudrait presque que quelqu’un le découvre un jour et y donne du sens à notre place. Ce serait malin. Une bouillie posthume.

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