1|13 juillet 2026
Comment faire sans internet deux heures durant ?
13 :51 Un incident impacte votre ligne 0474… Retour prévu le 17/07 en fin de journée. Laissez la box allumée. Pendant la coupure internet, nous vous offrons…
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3|Terres froides
Les terres froides sont derrière le coteau. Des mauvaises langues disent que parfois ceux qui les habitent ne voient pas le soleil de la journée et par surenchère de la semaine. Par comparaison de l’autre côté du versant c’est le « petit Nice ». Je ne parle pas de ces terres froides que j’ai traversées pendant quelques années pour aller travailler à trente-cinq kilomètres de chez moi. Je parle des terres australes. Celles situées au sud de la boussole, au pays des 40ème rugissants. Je me demande si en allant là-bas j’aurais la tête à l’envers. J’observerai la faune probablement plus importante que la flore parce que quelle fleur aurait l’idée saugrenue de s’implanter si bas sous l’équateur ? Ce à quoi je rétorque à qui pose la question quelle idée saugrenue a eu cette fleur de pousser dans mon jardin alors qu’il fait si terriblement chaud et qu’il est si terriblement sec ? Les fourmis viennent récupérer l’eau que je lui porte dans mon arrosoir percé avec leurs petits sots ou leurs petites cuillères et je vois leur galerie affleurer à la surface de la terre fine qu’inlassablement elles criblent au pied des plants de courgettes. Pas de courgette en terres australes. D’ailleurs qu’y mange-t-on ? qu’y produit-on ? si tant est qu’on puisse y vivre. L’idée d’un lieu vierge de toute civilisation est sûrement hypothétique. Que les îles se trouvant en terres australes et ressemblant à des lentilles d’eau ou des iris de l’œil sur l’eau reposent en paix. Je tairai leurs secrets.
2|Par les yeux du ventilateur

Photographie CM|26/05/2024
La tête du ventilateur pivote à 180 degrés. Il est placé au milieu du couloir qui occupe un quart de la surface de l’appartement, trois à quatre fois plus long que large, orienté nord-sud dans sa longueur. Carrelage de couleur marron datant de la fin des années cinquante, années soixante, carreaux de dix centimètres sur dix. Face à la porte d’entrée, un placard mural fermant avec une clé. Peinture de couleur neutre, je dirai beige, assez clair. A droite de la porte du placard, mur d’une trentaine de centimètres de large avec interrupteur et prise de courant à un mètre du sol. Deux portes ouvertes à l’intérieur de la pièce donnent sur le séjour-salle-à- manger disposant d’un balcon en béton plein. Deux baies vitrées sur la façade plein ouest donnent sur l’avenue de Saxe. En 2024 on apercevait le haut des platanes. Au centre de la pièce en parquet vitrifié, il n’y a plus de tapis. La vieille femme est morte. A gauche, les deux fauteuils et le meuble de radio en bois laqué des années soixante qui les séparaient ont disparu. Sur le mur au-dessus, la trace en ogive de ce qui devait être un petit miroir. Vers la porte fenêtre à gauche, un radiateur recouvert d’une tablette en marbre. Les baies vitrées centrales ne s’ouvrent pas. Au-dessus des baies vitrées, deux caissons pour les volets roulants noircis par la poussière de la rue. De chaque côté le bras actionnant l’ouverture et la fermeture des stores pendent. Sur la droite la silhouette d’un buffet marque le mur. Revenant dans le couloir à droite, un nouveau placard mural fait pendant au précédent, puis une nouvelle porte, ouverte sur une chambre qui doit donner sur l’avenue. Au sol, on aperçoit du plancher vitrifié. Seules deux suspensions en forme de lanterne ont été laissées au plafond du couloir ainsi que deux miroirs muraux d’environ deux mètres de haut sur un mètre de large tenus par des boulons à la tête hexagonale et chromée de part et d’autre d’une porte fermée de couleur beige. La tête du ventilateur ne tourne pas suffisamment pour voir la deuxième chambre dans l’angle nord-est de l’appartement. Entend-on des martinets dans la cour intérieure ? Côté est, le ventilateur ne voit pas le placard mural fermé avec une clé ni la légère saillie correspondant à l’armoire électrique sur le palier derrière son dos. Dans le renfoncement qui suit, sa tête aveugle ignore le combiné de l’interphone, le boîtier devenu inutile de l’aide à domicile, la petite plaque du branchement internet, la porte d’entrée imposante en bois de chêne équipée d’un judas, la porte vitrée en verre dépoli ouverte sur le couloir permettant d’accéder à la cuisine. Au sud le trou noir de la salle de bain sans ouverture. A sa droite un radiateur recouvert lui aussi d’une tablette en marbre. Une dernière pièce se trouve dans l’angle sud-ouest. Parquet vitrifié.
4|D’eau de glace et de soleil
L’été je lis des romans westerns dans la collection « L’Ouest, le vrai » créée en 2013 par Bertrand Tavernier chez Actes Sud. Les paysages sont chauffés à blanc comme ma plaine iséroise. J’imagine très bien la suffocation. Le soleil sera au cœur de la proposition d’écriture de mon atelier fin de mois. J’ai relevé des occurrences du mot soleil dans des phrases empruntées à plusieurs romans de la collection ainsi que dans les romans de Craig Johnson dont les histoires se déroulent dans le comté d’Absaroka dans le Wyoming. Il y fait aussi très chaud sauf quand il neige et que les températures chutent en-dessous de 0°C à la fin du mois de mai. Et là vous êtes content de lire une enquête de Walt Longmire, le shérif, quand il fait 40°C dehors, c’est comme ouvrir le réfrigérateur dans votre cuisine. J’ai également en tête le titre du recueil d’Hélène Cadou J’ai le soleil à vivre et celui du petit opuscule de Paul-André Landes 73 fois l’été. La consigne d’écriture est en bonne voie. Et je n’oublie pas que dans le Nebraska l’hiver Il n’y a vraiment pas assez de soleil pour préserver la vie1.
5|Iceberg à la dérive
Une fois de plus dans le livre que je suis en train de lire1 je tombe sur le sujet qui nous intéresse : Pourquoi devrions-nous être limités par une série de périmètres infranchissables ? Le narrateur s’interroge Où se trouvent mes limites ? Et qui les pose ? Avant d’affirmer un peu plus loin Les gens sont limités par leurs obsessions essentielles, qui caractérisent la nature de leur expression, que ce soit le sport, l’élevage de bestiaux, la Bourse, l’anthropologie, l’histoire de l’art ou autre chose. Autre chose. Par exemple l’écriture. Et de conclure Pour une fois, la moitié de mon esprit n’avait pas grand-chose à dire à l’autre. Peut-être que tout se tient dans ce pas grand-chose. Il faut dire qu’il fait chaud et que l’écriture fond comme neige au soleil. Quand il fait froid elle se rétracte comme un sexe tout recroquevillé. Toutes les conditions ne sont jamais réunies trop chaud trop froid pas le temps pas le moment pas l’envie pas l’idée mais c’est là et ça bute contre les dents. Ce qui s’écrit arrivant à franchir l’obstacle s’adosse à ce qui ne s’écrit pas dans les proportions de l’iceberg. Environ 92 % du volume de l’iceberg est situé sous la surface de l’eau et il est difficile de déterminer la forme qu’adopte la partie immergée à partir de sa pointe. L’iceberg se dérobe sans cesse à la vue. Il suffit de voir la rapidité à laquelle le Titanic a coulé après avoir buté sur un iceberg jusqu’au dernier moment invisible à l’œil nu – mais c’est que la longue vue n’était pas montée à bord du bateau ni le propriétaire de la longue vue ayant à faire ailleurs – tout de même à quoi ça tient un naufrage. Ce dont je suis sûre avant de couler c’est l’obstination de mon écriture celle qui vingt fois sur le métier se remet à l’ouvrage cherchant sa forme – la question de la forme est essentielle mais peut-être me trompé-je – et j’accepte mes limites de n’écrire ni nouvelle ni roman ni polar ni SF ni théâtre ni ni ni et d’écrire sans limite des textes comme autant de gammes.
1 Jim Harrison, La route du retour, traduit de l’anglais par Brice Matthieussent, Christian Bourgois éditeur, 1998