#chroniques #02 | substance fugace

1 | du monde

Comment voir le monde sans œillères ?

2 | le réel, le réel, encore le réel

Il se serait tellement pressé pour accompagner Vasco à l’heure à l’école et ensuite filer à la boutique de l’oiseleur (mais elle n’ouvrait qu’à dix heures) avant de remonter le long paquet si lourd qu’il a entreposé dans leur box la veille au soir, qu’il se sentirait comme étourdi maintenant dans l’entrée aveugle de leur appartement. Il enlèverait ses chaussures dans la semi-obscurité et entrerait lentement dans le halo de lumière que la baie vitrée déverse sur leur séjour et la cuisine américaine, ces espaces si bien rangés qu’une sensation de vide l’assaille chaque fois qu’il y pénètre, un vide compact qui ne lui laisse que peu de place pour vivre ici avec sa femme et leur fils. Il s’arrêterait derrière le canapé bleu nuit et déposerait le long paquet sur le dallage, son regard s’attarderait sur les surfaces dépouillées et les rares objets du salon : le grand écran de télévision qu’ils ne regardent jamais, leur photo de mariage dans son cadre de velours gaufré où il apercevrait de loin, leur silhouette, eux si jeunes, au milieu des corps trapus des membres du clan, enveloppés dans leurs manteaux brodés de cérémonie, et plus haut sur le mur clair un flanc de montagne en aquarelle tandis que sur le mur de droite également clair, sont accrochés les trois petits portraits de fleurs qu’il avait offerts à Sia l’an dernier. Il remarquerait, posé sur la table basse, le grand livre illustré que commence à lire Vasco. Son regard glisserait vers l’immense baie vitrée, sa moitié gauche striée par les marches de la mezzanine sous lesquelles le nouvel uniforme de Sia, fixé à un cintre, se balance imperceptiblement avec le filet d’air que laisse passer l’entrebâillement de la baie vitrée. Tant de lumière l’éblouirait. Il tournerait les yeux vers le coin cuisine dont la table et les blocs si luisants de propreté, si ordonnés, pourraient poser tels quels pour une publicité. Il irait ouvrir doucement la porte du réfrigérateur et en scruter l’intérieur, prévoyant d’empiler les petits bocaux de Sia les uns sur les autres pour faire assez de place à ses plateaux. Il verrait que le congélateur peut contenir les deux bouteilles de champagne russe qu’il compte ramener du Peninsula. Une fois la porte refermée, il se retournerait en imaginant les invités s’asseoir sur le canapé bleu nuit ou sur les deux fauteuils un peu fatigués mais propres, il se demanderait comment Vasco se comportera, ils ne reçoivent jamais personne, est-ce qu’il sera intimidé ou turbulent ? Est-ce qu’il restera tranquille ? Il s’était bien roulé sur le tapis de coco entre le canapé et les fauteuils pendant dix interminables minutes durant la première visite de la Contrôleuse familiale… Il voudrait être sûr que Sia aimera ce qu’il prépare pour son anniversaire, mais s’il en était certain cela gâcherait un peu l’excitation de la surprise… ils ne font jamais de fête, ils fréquentent si peu de monde, toujours la crainte de… mais là il voulait célébrer l’événement en invitant au moins les deux personnes qu’elle apprécie le plus, il la revoit assise ici sur l’un des deux fauteuils fatigués (la trame claire du tissu apparaît à l’angle de l’assise), le corps penché pour verser du thé à Mme C., un peu raide mais souriante, au fond sans doute émue et heureuse de recevoir la professeure, mais peut-être déforme-t-il les sentiments de Sia en interprétant son attitude, qui pourrait dire en réalité si elle apprécie autant Mme C. ? son regard s’échapperait vers l’étagère quasi vide (un vase, deux photos de Vasco, une d’eux trois à la fête foraine et un étroit bloc de livres), cette étagère qui délimite le salon et masque en partie la porte de sa chambre, puis il reviendrait à l’urgence des préparatifs, au fait qu’il n’a plus beaucoup de temps, il soulèverait le long paquet posé derrière le canapé, prendrait un couteau et sortirait sur la terrasse, la terrasse aussi bien rangée que l’intérieur de leur appartement, avec des jardinières de succulentes, deux arbustes en pot, un arrosoir et sur une table une cage ancienne délicatement sculptée. Il commencerait à ouvrir le paquet et s’encouragerait en se remémorant les mots de Sia, qui après une énième plaisanterie de sa part sur son ordre excessif l’avait invité à occuper une partie de la terrasse comme il le souhaitait. Il se dépêcherait de sortir du carton des montants en bambou emmaillotés et scotchés, il déroulerait le grillage fin et sans plus attendre il commencerait à construire la volière.     

3 | écrire avec Clarice Lispector

« J’aurais voulu écrire des impressions de lieux, non pas mes impressions de ces lieux mais ce qu’un jardin inconnu, un mur de pierres sèches, la rumeur de la mer ou du vent dans les eucalyptus pouvait inscrire sur cette étrange matière moi, une fois celle-ci dépaysée, délocalisée. »

Chaque fois je me fais la même promesse que je ne tiens jamais mais cette fois… cette fois non plus je ne tiendrai pas de journal de voyage et au bout de deux jours je cesserai de prendre des notes, ou alors juste quelques mots sur le téléphone, peut-être sur un carnet, des mots-repères chargés de condenser l’instant singulier, puis je cesserai, les photos me tiendront à peine lieu de notes et je perdrai la substance de la sensation fugace et nouvelle éprouvée dans la confrontation à l’inconnu. J’aurais voulu écrire des impressions de lieux, non pas mes impressions de ces lieux mais ce qu’un jardin inconnu, un mur de pierres sèches face à une montagne, la rumeur de la mer ou du vent dans les eucalyptus pouvait inscrire sur cette étrange matière moi, une fois celle-ci dépaysée, délocalisée, peut-être même déterritorialisée. Sans parler des villes, des regards, des visages et des corps croisés ou observés plus longuement dans les lieux où je deviens invisible et peut contempler les autres tout à loisir. Pourtant je me laisse croire que cette substance fugace ne se sera pas dissipée entièrement mais qu’elle se sera inscrite en moi, qu’elle m’imprègnera secrètement et qu’elle ressurgira peut-être plus tard à la faveur de quelque chose comme une madeleine, quelque chose qui à cet instant-là pourra être saisi par l’écriture.  

  

4 | de soi-même, et d’écrire

L’ordi tressaute sur la tablette du train et tout est secoué, les doigts glissent à côté des touches, les mots s’échappent du flux, il faut retenir la machine dans les secousses, protéger son attention sous casque audio tout en laissant parfois échapper le regard vers les forêts et les lacs qui défilent derrière les vitres… Garder le cap de l’atelier, du projet K., et aimer cette semaine que les deux écritures se rejoignent et se chevauchent…

5 |  loin du Tout

écrire tôt tôt le matin écrire tôt dans la vie écrire dans les marges ces premières histoires tracer des mots le bruit du crayon minuscules lignes de vie sortie d’un buisson des lignes de résistance sur le qui-vive écrire pour les insectes le corps hérissé une puissance nait des doigts une fragilité sans carapace crisse sur le papier et le rythme des mots  change la donne devenir écrire dans le jardin le cœur bat à son rythme mais au ciel blanc les nuits obscures où les paroles gèlent déjà le corps se ferme se rétracte le geste inscrire les phrases dans la tête les répéter pour après les spirales enroulées en mémoire morte amasser tant de silence en croyant à plus tard

A propos de Muriel Boussarie

Je travaille sur un chantier d’écriture au long cours et j’espère avoir assez de souffle pour le mener à terme. L’intuition de ce projet a surgi ici, dans un atelier du Tiers Livre. Il était question de se perdre dans la ville. Comme je ne voulais pas suivre une piste trop autobiographique, j’ai délocalisé l’errance en la situant dans la ville de K., un avatar de Hong Kong qui m’avait tant fascinée. Alors un personnage, un homme, Tu, toujours interpellé, est immédiatement apparu dans une rue de K. où il s’était égaré. Malgré cette entrée en matière – très forte pour moi – je n’ai pas pensé au départ écrire une histoire, encore moins un livre. Mais je voulais écrire, rêver un univers, celui de K. Quelques textes ont ainsi vu le jour sur mon blog. Puis lors d’un nouvel atelier de François Bon, un fil d’histoire plus précis s’est ébauché : le départ de Tu et L. vers les îles pour fuir la dictature qui sévit à K. À ce moment-là s’est déclenché un grand désir de narration. Beaucoup de choses se sont précisées au fil de l’écriture, bien des personnages sont apparus… Et régulièrement j’utilise des consignes de l’atelier comme pistes pour développer mon récit.

Un commentaire à propos de “#chroniques #02 | substance fugace”

  1. Merci Muriel, j’ai aimé le jeu des temps verbaux autour de la pièce vide qui crée de la mélancolie et de l’espoir.
    J’ai aimé aussi « J’aurais voulu écrire des impressions de lieux, non pas mes impressions de ces lieux mais ce qu’un jardin inconnu, un mur de pierres sèches face à une montagne, la rumeur de la mer ou du vent dans les eucalyptus pouvait inscrire sur cette étrange matière moi, une fois celle-ci dépaysée, délocalisée, peut-être même déterritorialisée. » Cela imprime quelque chose en moi, cette phrase.

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