1 | Commet vivre sans ….
Comment vivre sans forêts ?
Gros chagrin de voir la forêt de Fontainebleau partiellement partie en fumée, ce bois de pins, de fougères, de moraines sablonneuses, de grès aux formes remarquables que j’aime tant et dont je parlais encore dans la chronique 01.
2 | L’église de Briançonnet
Un roi au visage figé, la bouche légèrement entrouverte. Il ne possède qu’un tronc, les bras plaqués contre le corps sous une houppelande de bois doré. Il s’agit de ces statues de bois qu’on mène en procession les jours de fête. Il est posé dans l’entrée. Sur lui tombe un reste de jour violent. Les murs de l’église sont en pierre d’un jaune clair simplement gratté. Ils se terminent au plafond par une voûte de bois sombre entrelacé qui court tout au long de la nef. Le corps de l’église est très simple : un bateau retourné. Pas de niches, pas d’alcôves. Des bancs de part et d’autre d’une allée qui se termine à l’autel. Accrochés aux murs, des tableaux, sans doute de l’école des Bréa, peintres de retables niçois du XVe siècle. Le premier tableau représente une Vierge immense qui tient sous son manteau pourpre une foule de fidèles. Elle occupe presque tout l’espace. Le ciel étoilé d’un bleu très foncé qui entoure sa tête voilée semble étriqué. Le mur du fond derrière l’autel est percé d’une petite fenêtre devant laquelle se trouve une statue dorée de la Vierge. L’autel est recouvert d’une nappe blanche. Devant cet autel, une jeune femme joue de l’oud. Son visage est légèrement penché vers la droite, les yeux mi-clos, dans une sorte de crispation douloureuse. L’oud produit des sons complexes : un bourdon grave, des variations microtonales dans les aigus : une mélopée mélancolique venue du Moyen-Orient.
Quelques spectateurs se tiennent debout à l’arrière de la nef, devant la statue du roi, pour regarder le concert de loin. Ils oscillent entre le désir de rester et celui de partir. Sous le tableau de la Vierge, un couple d’amoureux. La main de la jeune femme court le long du banc d’église. Ses ongles sont vernis d’un rouge légèrement écaillé. La jeune joueuse d’oud se lève, puis se rassoit pour réaccorder son instrument. Elle raconte une plaisanterie: la moitié du temps, les joueurs d’oud accordent leur instrument ; l’autre moitié, ils jouent faux. Un rire léger parcourt l’assemblée.
Assise au fond de l’église, une femme a oublié de mettre son téléphone sur silencieux. La sonnerie retentit au milieu du solo. Une légère crispation traverse l’assemblée. Elle se précipite pour l’éteindre, confuse. La gêne qu’elle ressent se propage en cercles autour d’elle. La Vierge, sur le tableau a la tête légèrement penchée vers la gauche. Ses bras écartent les pans de son manteau. La jeune joueuse d’oud entame le dernier morceau, une pièce qu’elle a écrite au printemps dans laquelle on entend la floraison des amandiers.
3 | Et moi qui ai déjà beaucoup voyagé.
Mon livre de voyage existe déjà en puissance. Il prend la forme de chroniques écrites entre 2012 et 2018, lorsque je vivais à Shanghai. Lorsque j’ai extrait ces textes de mon blog et les ai réunis dans un document Word, j’ai obtenu un document long de 400 pages. Il y a la matière d’un livre de voyage d’environ 200 pages, à condition d’opérer une sélection exigeante. Maid comment organiser cet ensemble ? Devais-je suivre le fil chronologique au rythme de mes étonnements successifs ? Devais-je organiser les textes en thématique, les enrichir et les mettre en perspective ? J’ai opté pour l’ordre chronologique, supprimé (presque) tout ce qui relevait de mes états d’âme du moment qui n’apportait plus grand-chose. Il m’a aussi semblé utile d’ajouter, a posteriori, quelques éclairages sur la culture, la politique ou la société chinoise pour restituer un eu de la Chine que j’ai connue entre 2010 et 2019. (J’ai commencé à tenir officiellement mon blog en 2012, mais dès 2010, j’écrivais déjà régulièrement à mes amis, et ces textes constituent eux aussi une partie de cette mémoire). À la relecture, ce sont ces observations du quotidien qui me plaisent : la rue chinoise, la vie ordinaire des pousseurs de cartons et des marchandes de fruit, les tonalités de la langue et le grondement du fleuve, le fonctionnement des entreprises, les comportements des employés et l’esthétique, le poids du passé — ou plutôt son absence, conséquence d’une amnésie organisée par le pouvoir.