chroniques #02 | Honnêteté

1 | Commet vivre sans ….

Comment vivre sans forêts ?

note : gros chagrin de voir la forêt de Fontainebleau partiellement partie en fumée, ce bois de pins, de fougères, de moraines sablonneuses, de grès aux formes remarquables que j’aime tant et dont je parlais encore dans la chronique 01 (Carrefour du Levraut).

2 | L’église de Briançonnet

Un roi au visage figé, la bouche légèrement entrouverte. Il ne possède qu’un tronc, les bras plaqués contre le corps sous une houppelande de bois doré. Il s’agit de ces statues de bois qu’on mène en procession les jours de fête. Il est posé dans l’entrée. Sur lui tombe un reste de jour violent. Les murs de l’église sont en pierre d’un jaune clair simplement gratté. Ils se terminent au plafond par une voûte de bois sombre entrelacé qui court tout au long de la nef. Le corps de l’église est très simple : un bateau retourné. Pas de niches, pas d’alcôves. Des bancs de part et d’autre d’une allée qui se termine à l’autel. Accrochés aux murs, des tableaux, sans doute de l’école des Bréa, peintres de retables niçois du XVe siècle. Le premier tableau représente une Vierge immense qui tient sous son manteau pourpre une foule de fidèles. Elle occupe presque tout l’espace. Le ciel étoilé d’un bleu très foncé qui entoure sa tête voilée semble étriqué.  Le mur du fond derrière l’autel est percé  d’une petite fenêtre devant laquelle se trouve une statue dorée de la Vierge. L’autel est recouvert d’une nappe blanche. Devant cet autel, une jeune femme joue de l’oud. Son visage est légèrement penché vers la droite, les yeux mi-clos, dans une sorte de crispation douloureuse. L’oud produit des sons complexes : un bourdon grave, des variations microtonales dans les aigus : une mélopée mélancolique venue du Moyen-Orient.

Quelques spectateurs se tiennent debout à l’arrière de la nef, devant la statue du roi, pour regarder le concert de loin. Ils oscillent entre le désir de rester et celui de partir. Sous le tableau de la Vierge, un couple d’amoureux. La main de la jeune femme court le long du banc d’église. Ses ongles sont vernis d’un rouge légèrement écaillé. La jeune joueuse d’oud se lève, puis se rassoit pour réaccorder son instrument. Elle raconte une plaisanterie: la moitié du temps, les joueurs d’oud accordent leur instrument ; l’autre moitié, ils jouent faux. Un rire léger parcourt l’assemblée.

Assise au fond de l’église, une femme a oublié de mettre son téléphone sur silencieux. La sonnerie retentit au milieu du solo. Une légère crispation traverse l’assemblée. Elle se précipite pour l’éteindre, confuse. La gêne qu’elle ressent se propage en cercles autour d’elle. La Vierge, sur le tableau a la tête légèrement penchée vers la gauche. Ses bras écartent les pans de son manteau. La jeune joueuse d’oud entame le dernier morceau, une pièce qu’elle a écrite au printemps dans laquelle on entend la floraison des amandiers.

3 | Et moi qui ai déjà beaucoup voyagé.

Mon livre de voyage existe déjà en puissance. Il prend la forme de chroniques écrites entre 2012 et 2018, lorsque je vivais à Shanghai. Lorsque j’ai extrait ces textes de mon blog et les ai réunis dans un document Word, j’ai obtenu un document long de 400 pages. Il y a la matière d’un livre de voyage d’environ 200 pages, à condition d’opérer une sélection exigeante. Mais comment organiser cet ensemble ? Devrais-je suivre le fil chronologique au rythme de mes étonnements successifs ? Devrais-je organiser les textes en thématique, les enrichir et les mettre en perspective ?  J’ai opté pour l’ordre chronologique, supprimé (presque) tout ce qui relevait de mes états d’âme du moment qui n’apportait plus grand-chose. Il m’a aussi semblé utile d’ajouter, a posteriori, quelques éclairages sur la culture, la politique ou la société chinoise pour restituer un eu de la Chine que j’ai connue entre 2010 et 2019. À la relecture, ce sont  ces observations du quotidien qui me plaisent : la rue chinoise, la vie ordinaire des pousseurs de cartons et des marchandes de fruit, les tonalités de la langue et le grondement du fleuve, le fonctionnement des entreprises, les comportements des employés et l’esthétique, le poids du passé — ou plutôt de son absence, conséquence d’une amnésie organisée.

4 | Franchissement et hésitation

Je travaille depuis la fin de l’année dernière sur un projet de série dont le personnage principal est un homme d’une trentaine d’années, que j’ai appelé Morvan. L’histoire se déroule dans la Bretagne intérieure, autour d’un abattoir. Arrivé récemment dans la région pour suivre sa compagne, Morvan ne parvient pas à trouver un emploi correspondant à ses compétences. De guerre lasse et pour faire vivre son foyer, il accepte une mission d’intérim dans un abattoir industriel. Il découvre alors le travail de nuit, le sang, les excréments, la violence infligée aux animaux comme aux hommes, mais aussi une forme de rude solidarité entre ces ouvriers de la viande. Au cours de l’une de ses premières nuits de travail, Morvan provoque, de manière totalement involontaire, la contamination d’une carcasse. Cette erreur est à l’origine d’une épidémie d’E.Coli mortelle.

Dans la version actuelle du scénario, Morvan ne comprend pas immédiatement qu’il est à l’origine de la catastrophe. Et lorsqu’il finit par l’admettre, il se réfugie dans une forme de déni. Cette réaction me paraît profondément vraisemblable. J’ai le sentiment que, dans une telle situation, beaucoup d’entre nous chercheraient d’abord à préserver leur emploi, leur famille, leur équilibre matériel. Nous aménageons souvent le récit que nous faisons de nos actes afin de rendre notre responsabilité supportable. Cette part de faiblesse, ce caractère « humain, trop humain », me touche.

Pourtant, ce réalisme psychologique semble entrer en conflit avec les exigences de la série télévisée. Un protagoniste de série ne peut rester longtemps passif. Il doit être traversé par un conflit qui le pousse à agir. Au cinéma comme dans les séries, l’action révèle le personnage ; elle ne peut être remplacée par le seul mouvement intérieur de sa conscience. Là où un roman peut consacrer plusieurs pages aux hésitations, aux accommodements de la mauvaise foi ou aux oscillations de la culpabilité, la fiction audiovisuelle exige que ces tensions se traduisent en décisions, en actes, en conséquences visibles.

Je ne sais pas encore comment résoudre cette tension entre vérité humaine et efficacité dramaturgique et déterminer quel type de personnage je veux écrire.

Dois-je conserver cet homme ordinaire, presque trop réaliste, qui subit les événements avant d’agir et compose avec sa conscience pour continuer à vivre ? Ou bien faut-il accepter de le rendre plus romanesque, plus radical dans ses choix : plus moral ou plus immoral, plus courageux ou plus lâche, plus tourmenté ou plus froid, afin que le conflit intérieur se transforme en véritable moteur dramatique ?

C’est qui constitue aujourd’hui le cœur de mon hésitation.

5 | L’autre moitié d’écrire

Mon enfance et mon adolescence ont été marquées par la figure de ma mère. Une femme flamboyante. Une femme déchue. Je parle souvent d’elle dans mes écrits parce que la personne que je suis devenue porte son empreinte.J’ai perdu une grande partie de ma jeunesse à croire que je pouvais la sauver d’elle-même. D’abord en étant une petite fille docile, conforme à ses attentes, puis une jeune femme qui la prenait en charge et s’efforçait de réparer les ravages de l’alcool. Tout cela, bien sûr, en vain. Ce que je ne raconte pas, c’est que je sentais parfois que je la haïssais, et qu’elle me détestait aussi. Je ne raconte pas davantage ce que signifie vivre quotidiennement avec l’alcoolisme, avec son cortège de déchéance : le vomi, les excréments, les odeurs, l’indignité. Je n’ose pas parler non plus de la violence qui s’installe inévitablement. La violence des mots. Celle infligée au corps, plus rare mais bien réelle : les chutes, les ecchymoses, les coupures, le sang et hélas quelques gifles. Ce sont des choses que je n’arrive pas à écrire. Elles me replongent dans des abîmes d’angoisse. Pourtant, je crois que c’est précisément ce que je devrais faire. Un peu à la manière dont Neige Sinno écrit l’inceste dans Triste Tigre : sans esthétisation, sans victimisation, sans héroïsation, avec le souci honnête de relater, d’interroger et de comprendre. La littérature ne sauve pas. Mais elle permet de donner une forme, de faire quelque chose de ces images maudites, de les contenir dans les rets d’une langue précise.

A propos de Geneviève Flaven

Je suis née à Paris en 1969. En 2001 à Nice, j’ai fondé une agence de conseil en design puis suis partie à Shanghai pour développer mes activités. Le départ en Chine m’a mené vers l’écriture et la publication. Depuis mon retour en France en 2019, je me consacre à la création et à l’animation de projets collaboratifs de théâtre documentaire en France et dans le monde. Théâtre : The 99 project (http://www.the99project.net/ ) Blog de mes années chinoises : Shanghai confidential (https://shanghaiconfidential.wordpress.com/)