#chronique #02 | le goût du monde

1. du monde

comment goûter la lumière sans avoir recherché la pénombre

2. dans la tourelle

Après avoir gravi quatre larges volées de marches de pierre, franchi des paliers meublés de bibliothèques de bois sombre, parcouru un couloir obscur légèrement courbe, monté deux marches, tu entres dans une bibliothèque cachée sous les combles. À gauche, un escalier en colimaçon dont les marches cirées luisent doucement sous le rai de lumière qui filtre depuis une étroite lucarne ; tu le grimpes, il est un peu raide, tu pousses la porte blanche ; tu entres dans une chambre aux murs tapissés de vieux rose ; le sol est recouvert d’une moquette gris perle. À gauche, deux grands placards aux portes blanc crème, une chaise paillée et une table blanche qu’un grand buvard rouge sombre transforme en bureau ; on y a posé des livres et des papiers, une lampe à abat-jour blanc et une rose encore en bouton dans une carafe. Un peu plus loin, derrière le rideau qui se confond avec les murs, tu découvres le petit cabinet de toilette et son lavabo à l’ancienne.
En face, sous l’arrondi du mur, le lit semble niché dans une alcôve.  Sa couverture couleur sable apaisante invite au repos, comme le tabouret tapissier et le fauteuil crapaud rouge sombre.
Face à la porte, dans le renfoncement de la lucarne, l’unique panneau de la fenêtre est ouvert sur l’été.

3. saveurs

Je n’ai jamais entrepris de rédiger des souvenirs de voyage. J’ai des notes ; des photos ; des souvenirs ; parfois même des carnets. Mais en faire quel livre ? Ce pourrait être une série de « chromos », un album à feuilleter comme on feuillette les albums de photographies. Plutôt une suite d’anecdotes qui remontent en mémoire assez vives et fraîches ; mais leurs bords sont imprécis ; ce seraient néanmoins des images colorées, séparées les unes des autres par des blancs, comme le sont les vignettes des bandes dessinées. Entre deux historiettes, des zones gommées de la mémoire. Le livre de voyages est un roman de l’ellipse et de la reconstruction. Il est intéressant de constater que Nicolas Bouvier, après avoir perdu son manuscrit, réécrit ses souvenirs de Tabriz à partir de ce qui lui a été raconté quelques mois plus tôt. Ainsi du cortège des flagellants : les lettres que Thierry Vernet [1] envoie à sa famille durant l’hiver 1953 sont  formelles : ce spectacle leur a été raconté par l’Américain, ils n’y ont pas assisté. La mémoire est trompeuse, l’imagination maîtresse d’erreur et de fausseté. Comment résister aux plaisirs de l’enluminure?  Raconter les bribes d’un voyage, par exemple ce trajet en autocar de Sorrente à Amalfi, il y a plus d’un demi-siècle. Un car qui était déjà une antiquité brinquebalante, qui vous embarquait dans un film néo-réaliste, avec ces paysannes vêtues et coiffées de noir et les cages à poules. J’avais eu la chance d’avoir trouvé une place à l’arrière, près de la fenêtre et de voir défiler la côte de cette riviera, l’azur de la mer, les pentes qui ressemblaient à des jardins, les entrées à peine visibles des villas, la vue plongeante sur Positano et sa plage minuscule couverte de cailloux  blancs. Aucun souvenir avant le moment où je suis sur cette plage : entre les cailloux blancs et noirs brillent des joyaux couleur d’ambre, d’autres verts et bleus : des fragments de verre polis par le ressac. Autre ellipse, et voici Amalfi, la rue pavée qui monte par niveaux vers l’église, et sur ces degrés, des vendeurs debout qui nous interpellent et nous tendent de petits paquets de feuilles vert sombre nouées avec ce qui ressemble à du raphia ; ils contenaient des raisins dorés confits dans le jus de cédrat. J’en ai acheté un, sans doute après le repas dans ce restaurant sombre et frais, peut-être  dans une salle souterraine ; je ne me souviens que du dessert, du serveur brun, svelte et élégant qui nous propose avec insistance une soupe. Une soupe ? zuppa, ça veut bien dire soupe, non ? il a le sourire rassurant, charmeur et d’autorité, nous apporte la zuppa inglese. Explosion dans le palais : le  moelleux et le fondant sucré du biscuit se marient à la crème, onctueuse et pourtant si légère ; et cette saveur indéfinissable, comme une douceur d’enfance, de la fleur d’oranger…
Alors, écrire un livre des saveurs du monde, celles qu’on a goûtées et jamais retrouvées ?

4. journal d’écriture et de recherche

Les registres de la paroisse de W. sont mal tenus. Pour la période de 1694 à 1736, on ne dispose que des copies et le curé écrit mal ; on sent qu’il veut en finir au plus vite avec cette corvée. Il manque des mots, il se trompe, confond les prénoms des sœurs, laisse des blancs, oublie parfois un témoin important, qu’il tente d’ajouter entre deux lignes déjà serrées, rature ou réécrit par-dessus et n’aboutit qu’à quelque chose d’à peine lisible. Pas de signatures non plus sur ces copies, ce qui rend difficile, voire impossible l’identification des homonymes, et ils sont nombreux dans ce village. Le curé néglige aussi de préciser la qualité des témoins et surtout ignore les mères des marié.e.s. Le masculin l’emporte. Les femmes n’existent que le jour de leur mariage, lorsqu’elles mettent un enfant au monde ou lorsqu’elles sont marraines. À peine le jour de leur mort, une ligne, tout au plus, sauf si elles sont épouse ou mère d’un notable local. Anne est fille de François Le Doux, Pierre fils de Louis Bléry, tous deux manouvriers. De leurs mères, on ne saura rien.
Ce curé use et abuse des abréviations. Deux principalement : lab pour laboureur, man pour manouvrier. Parfois le man est suivi d’un signe illisible qui pourrait faire croire que ce pourrait être l’abréviation de marchand, n’était le second jambage du n qui plonge en une sorte de boucle sous la ligne. Parfois, le signe cryptique diffère, et on finit par comprendre, par recoupement qu’il s’agit de l’abréviation de magister ou de marguillier. Que ce qu’on prenait pour un lab est en fait un leun, abréviation de lieutenant, laboureur chargé par le seigneur d’administrer en son nom la paroisse, autrement dit de collecter les impôts et faire exécuter les corvées. Cependant il écrit sans abréviation musnier (meunier).
C’est que ce curé, Maître Monnache, respecte la hiérarchie. Il copie intégralement les noms, titres et qualités du seigneur, de sa dame et de leurs parents. L’acte de baptême de la fille du seigneur occupe ainsi plus d’une page. Après viennent les laboureurs, dont il indique parfois la fonction qu’ils occupent dans la paroisse. Et en dessous, ceux qu’il désigne sans distinction comme manouvriers. À moins que ce terme ne soit pour lui un synonyme de manant ? Certes, il n’y a que 300 habitants à W. en 1698, mais il est impossible qu’il n’y ait ni charron, ni tisserand, ni cardeur, ni cordonnier de bois…

5. Au-delà de cette limite, votre billet n’est plus valable.

Il faudrait donc écrire plus qu’un billet. Une lettre, des lettres, raconter toute l’histoire dans un échange de lettres, un roman épistolaire? Pourquoi pas, qui pourra dire quelle forme est préférable pour écrire l’histoire d’une trahison, d’un faux amour qui semblait si vrai. Qui peut-être l’était, vrai, et a cessé de l’être. Quand cela a-t-il basculé ? quand s’est produite la transmutation, qui a changé l’or des sentiments en jets de boue hostile ? qu’est-ce qui l’a provoquée ?
Histoire déjà dite, déjà écrite : les faits, les faits bruts, déjà racontés, dix fois, vingt fois, cent fois, jusqu’à ce que ces silex aux arêtes tranchantes deviennent des galets arrondis. Supportables.
Déjà dits. Déjà écrits. Consignés dans des journaux. Abordés par fragments.
Mais rassemblés. Non, remis à plus tard. Et puis, quel intérêt ? procrastinons, sans point final forcément
(ceci est très différent de ce que j’avais eu l’intention d’écrire…)


[1] Thierry Vernet, Peindre, écrire Chemin Faisant, éd. L’Âge d’Homme, 2006

A propos de George Baron

J'aime la lecture, la SF et l'Oulipo. J'ai commencé à écrire, et plus j'écris, plus j'ai envie d'écrire. Plusieurs projets en cours, rien de finalisé.

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